LE COAGOURS SIMULTANÉ ET LA CAUSE PREMIÈRE
La théorie de la « science moyenne » contient dans ses principes la négation de la liberté. Qu'on explique cette prescience par la « supercom-
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préhension des causes » , ou par « la vérité déterminée de l'une des propositions conditionnelles contradictoires» , on est forcé logiquement de concevoir, dans la nature même de la cause libre, Vohjet de cette science, savoir, une certaine détermination de la cause seconde ii un acte particulier. C'est contredire ouvertement la définition même de la cause libre, qui est de sa nature l)urenicnt en |)uissance a agir et à n'agir pas. On est donc réduit à avouer (|ue la science moyenne n'a pas d'autre fondement que la négation des décrets divins enseignés par l'École thomiste, qu'elle n'a pas de racines dans la métaphysique, enfin, qu' «expliquer cette science, c'est œuvre de dilettantisme philosophique » , et qu'il est sage de « renoncer a toute explication ^) . Si cette position duiXéomolinisme est prudente, peut-être manque-t-clle un peu de lierté.
Cependant la science moyenne ouvre la voie au concours simultané. Car ce n'est pas seulement la prescience de Dieu qu'il faut accorder avec notre libre arbitre , mais encore sa coopération à nos actes libres. En effet, Dieu est la cause première (|ui donne l'être à tout ce qui existe, et nulle créature ne peut agir ou produire un effet ([uelconque (ju'autant (ju elle est Finstrument de la vertu de Dieu. C'est une doctrine constante parmi les philosophes chrétiens. De même que Dieu est l'Être premier qui tire toutes
i. lianncz et Molinay pp. 111-115.
choses du néant et qui leur conserve l'être par une influence continuelle et très intime, de même il est l'agent premier de qui dépendent toutes les causes créées dans chacune de leurs opérations. On ne peut pas plus concevoir une créature agissant indépendamment de Dieu, qu'on ne conçoit un être, pour petit qu'il soit, existant en dehors de l'influence divine. Cette vérité doit être supposée dans ce débat comme un principe incontestable ^ « L'être de chaque créature, difsaint Thomas, dépend de Dieu, de telle sorte que les créatures ne pourraient subsister un moment, mais seraient réduites a néant, si l'opération de la vertu divine ne leur conservait l'être. — Quand plusieurs agents sont ordonnés entre eux, toujours le second agit en vertu du premier, car le premier meut le second à agir. Voila pourquoi toutes les créatures agissent par la vertu de Dieu même et Dieu est cause de toutes leurs actions -. »
1. Le principe correspondant de l'ordre surnaturel a éle formulé par le pape Célesùn 1^ en c^s termes : <« Dei grali^e operalioni et dignationi nihil penitus subtrahendum est. » (Epist. ad Gallos.) C'est la ruine de louL pélagianisme et le triomphe de la grâce chrétienne.
2. « Dependet esse cujuslibet crealurae a Deo, ilâ quod nec ad momentum snbsislere possent, sed in nihilum redigerentur, nisi operatione divinœ virlutis cônservarentur in esse. {S. th. J p , qu. 104, art. 1.) Si sint multa agenlia ordinata, semper secundum agens agit in virlute primi agenlis, nam primum agens movet secundum ad agendum; et secundum hoc omnia agunt in virtute ipsius Dei, etila ipse est causa omnium actionum agentium. (5. th. Ip., qu. 105,
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Nous allons iairc l'examen rationnel de la théorie moliniste du concours divin. On y verra que les Molinistes, quoi qu'ils lassent, ne peuvent maintenir dans notre esprit Fidée complète de la cause première. Si la science moyenne est contraire à l'essence de la liberté, le concours divin des molinistes est en opposition avec la causalité de Dieu. C'est le sort des faux systèmes de mettre en péril les vérités qu'ils osent défendre.
Avant d'exposer le concours simultané de Molina et du commun de ses disciples, il est nécessaire de montrer clairement le point précis de la question.
Il s'agit principalement de la coopération de Dieu aux actions des causes libres.
Il est évident que nulle cause ne peut agir si elle n'est d'abord préparée a son opération. Outre le principe actif qui découle de sa nature substantielle, il lui faut, soit du côté de l'objet sur lequel elle doit agir, soit du côté des milieux ou des circonstances de l'action, soit du côté d\"lle-méme, certaines dispositions ;i l'acte qui sont les conditions requises pour que l'effet puisse être produit.
;ui. 5). Cf. 3 Cont. r/c/U., cap. 63-60, 67-70 Catcch. wm. I p., art. 1. n. 2i.
144 THOMIS.MK ET MOLINISME.
L'objet des sciences physiques est de déterminer les conditions dans lesquelles opèrent les agents naturels ; et une science est d'autant plus parfaite qu'elle a fixé, à l'aide de l'observation et de l'expérience, les conditions d'un plus grand nombre de phénomènes. A mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres, ces conditions se rencontrent plus nombreuses et compliquées, et. par suite, leur connaissance devient plus difficile. Qui nous dira, par exemple, tout ce qui est requis pour la production du plus simple phénomène vital? Les conditions d'un acte de perception sensible sont encore plus loin d'être connues dans le détail. Quant aux faits intellectuels et moraux, comme ils ne peuvent être observés en eux-mêmes qu'avec l'instrument fort délicat de notre conscience, et que leurs conditions corporelles sont renfermées dans la constitution psychique de l'organe cérébral, il paraît impossible d'en acquérir une science parfaite. Combien plus ignorons-nous toutes les activités qui concourent au moindre de nos actes surnaturels. Nous savons cependant que toutes les conditions de nos actes, quels que soient leur nombre, leur diversité, leurs rapports, leurs différences d'origine et d'action, viennent de Dieu comme de la cause première de tout ce qui existe et opère dans l'univers.
Mais il ne s'agit pas du concours de Dieu dans les conditions de nos actes, dans l'adaptation de nos facultés à agir. II faut supposer toute cette préparation de l'activité à se produire, et consi-
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(Icrcr l'action elle-même. Le débat porte sur la nature et relficacité du concours divin <*i Faction.
En ce moment je lis, et c'est librement que je veux lire. Toutes les sciences naturelles et pbilosopliiques ne sul'liraient pas a indifjuer les conditions pbysiques et psycbiques re(juises pour la production du mouvement des yeux et de l'acte de la volonté. Ma conscience est presque impuissante à saisir en détail tout ce qui me détermine à vouloir. Il m'importe peu du reste. Je sais, et cela me suffit, qu'il faut rapporter tout bien ii la volonté de Dieu comme ii la source première. Je m'arrête seulement a considérer Vacie libre interne que je fais en ce moment, et je me demande comment il procède lui-même, directement, de la causalité de Dieu, auteur immédiat de lout être. Voilii toute la question dans un exemple.
Molina répond en ces termes :
« D'après la doctrine de saint Tbomas ^ on dit (pie Dieu opère avec les causes secondes pour deux raisons : la [)remière, parce qu'il leur donne la faculté d'agir et la leur conserve; la seconde, parc(* (lu'il les meut à aj^ir, et que d'une certaine manière il applique leurs puissances actives à l'opération. La preuve donnée par le saint Docteur est que, dans le cas de plusieurs agents subordonnés, le second agit en vertu du premier, dans ce sens (|ue 1;^ i)remier meut le second à agir.
«Deux points me font diflicullé dans cette doc-
\. s. th. I p., (j. lUo, arl. â.
trine de saint Thomas. Premièrement, je ne vois pas ce qu'est dans les causes secondes cette motion et application par laquelle Dieu meut et applique ces causes à leurs actes J'avoue ingénument qu'il m'est très diflicile de comprendre cela. Ferrariensis dit (in 3 Cont. gent. cap. 70) que cette application est une certaine fo)xe dans les causes secondes, une sorte ù'élre intentionnel de la puissance divine, semblable à l'être intentionnel des couleurs dans le milieu qu'elles traversent pour arriver à l'œil. Il dit encore que cette force est surajoutée à la puissance des causes secondes, et qu'elle y est tant qu'elles agissent ; au moment où leur action cesse , cette force, croit-il, s'évanouit. Mais c'est là une vaine imagination, qui n'est fondée sur rien, et qui multiplie sans raison les entités.
« La seconde difficulté qui mefrappe dans cette doctrine de saint Thomas, c'est que Dieu ne concourt pas immédiatement « immediatione suppo- « siti » aux actions et aux effets des causes secondes, mais seulement par l'intermédiaire de ces causes. En effet, les puissances actives que Dieu crée et conserve, de même que la motion et l'application à l'acte, sont dans les causes secondes, Par conséquent, il est clair que, si le concours divin se borne à cela^ Dieu n'influe pas immé-
\. D'après saint Thomas et les thomistes, outre la motion et l'application à l'acte, il y a l'influence directe sur ïêtre de l'action ou de l'effet. Voilà pourquoi Dieu concourt
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diatemnnt « immedialione siipposili » dans les actions et les ellets des créatures. Ferrariensis l'admet. Je crois cependant qu'on peut prouver cfiicacement le contraire...
« On doit dire, a mon avis, que Dieu concourt immédiatement « immedialione suppositi » avec les causes secondes à leurs opérations et a leurs effets. Voici de quelle manière : comme la cause seconde fait immédiatement son opération et par elle produit l'effet, ainsi Dieu, par un certain con- ■cours général, influe immédiatement avec la cause seconde dans l'opération, et par l'opération produit l'effet. En sorte que le concours général de Dieu n'est pas un injlux dans la cause seconde qui la prémeuve à agir et à produire son effet, mais un influx immédiat dans l'action et dans l'elJel arec la cause seconde.
« Et quoi qu'il en soit du passage cité plus haut, peut-être saint Thomas ne diffère pas avec nous de sentiment. Cajétan , qui parle comme saint Thomas, explique sa pensée de manière à s'accorder pleinement avec nous^ »
« immedialione supposili. » On discnle si cet influx immédiat sur l'action se ùistingue cnlUaUvc de la niolion reçue dans la cause. Cela n'a pas d'importance. Voir Lémos, Pano- ■plia, 1. 3, tract. 1, caj). 27 seq. — Goudin, Philosophia^ de pr»3molione, art. '2. — Zigliaia, Sum. ;)/u7.. Tlieol. nat.,1. 3, c. 4, a. 4, n. 5.
I. Divus ïtiomas, docet Deum dnplici ratione dici operari cnm causis secundis. In primis, quia virtntes illis tril)uit adoperandum, easijue aclii conservai. Heinde, quia ila eas ail agendum movel, ut (piotlanunodo formas et virtutes
Ainsi parle Molina. Ce texte est cligne de remarque. On y voit cVabord une franche critique du langage et de la doctrine de saint Thomas.
enniin a|)|)licet ad operalioneiii, non secus atcjue artifex securini applicat ad scindendiim. IIujus vero rei ralionem reddit, (luoniam semper quando sunt niulla ngenlia inler se ordinata, secundurn ila agit virtute primi, ut ab eo ad agendiim movealur. — Duo antem sunt qnœ milii diflicullalem pariunt circa docliinani hanc D.Tliomaî. Priniuiii est, quod non videani quidnam sit motus ille et applicatio in causis
secundis, qua Deus illas ad agendum moveat et applicel
Quare ingénue fateor rnilu valde difficileni esse ad inlelligenduni molionemet applicaiionem hanc, quamD. Thomas in causis secundis exigit. Ferrariensis ait ejusmodi applicaiionem esse vira quamdam in causis secundis, quœ est veiut esse inlentionale virtutis divinse, eo modo quo species coiorum in medio dicuntur esse inlentionale coiorum; qnx. quidem vis, ut inquit, est quippiam superaddilum virlutibus causarum secundarum, ettamdiu in illis est, quamdiu ipsae suas efficiunt operationes, quibus cessanlibus, continuo vim illairi desinerearbitralur. lloclamen coujraentilium plane est, nullaque ralione fulcitur, et res frustra muUiplicat. — Secundurn, quod mihi difticullatem [)arit, est quia, juxta hane 0. Thomœdocirinam, Deus non concurrit immédiate immediatione suppositi ad acliones et effeclus causarum secundarum, sed solurn médiate, meJiis scilicet causis secundis. Elenim lam virlules causarum secundai'um, quas Deus confert et conservât, quam eliain motus et applicatio earum, in ipsismet causis secundis sunt. Quare, si Deus his tantum rationibus concurrit, profeclo non induit immédiate immediatione supposai in actus et effecla causarum secundarum. Licet aulein Ferrariensis id admittat, contrarium tamen probare videnlur efficaciter quse adversus Durandi sententiam dicta sunt. — Dicendum itaque est, Deum immédiate immediatione supposai concurrere cum causis secundis ad earum operationes et effectus, ita videlicet ut, quemadmodum causa secunda immédiate elicit suam operalionem, et per eam lerminuin