‹ Providence et libre arbitre selon Saint Thomas d'AquinChapitre 120 sur 144 · LE CONCOURS SIMULTANÉ ET LA CAUSE PUEMIÈHE · texte numérisé non relu

LE CONCOURS SIMULTANÉ ET LA CAUSE PUEMIÈHE

déterminer », soit une perfection, une entité, quelque chose de réellement distinct de l'opération elle-même. Quelle imagination de mettre entre l'acte et la cause cette « détermination » , ce « passage a l'acte » ! En dehors de Vêire de la cause et de Vêtre de ro[)ération, il n'y a rien en réalité. Par suite, nul besoin d'expliquer comment Dieu produit ce « rien ». Telle est l'échappatoire du Molinisme.

En vérité, curieuse échappatoire! Quand les molinistes attaquent la prédétermination physique, ils n'ont pas assez de grands mots pour exalter cette excellence de la cause seconde qui consiste à produire elle-même son acte, cette sublime perfection de la cause libre qui consiste à se déterminer elle-même à agir. Alors, « passer à l'acte » , « se déterminer » , sont choses si particulières aux causes secondes, si délicates et si parfaites, que Dieu n'y saurait toucher sans briser le ressort de l'activité créée. Mais quand ils quittent le terrain d'attaque pour celui de la défense, alors autre langage. « Se déterminer », « passer a l'acte », cela est si peu que « rien » , et pas n'est besoin du concours de Dieu pour un « rien » .

\'enons au fait. Jamais les thomistes n'ont eu rimagination qu'on leur prête. Feindre que la « détermination à agir, » le « passage à l'acte, » soit une « entité » entre la cause et l'acte, c'est un pur jeu d'esprit, bon ii détourner noire attention du i)oint précis de la difliculté « véritablement sérieuse » . La difliculté n'est pas là. Remettons

168 THOMISME ET MOLIMSME.

le doigt sur le « point faible » de la théorie moliniste.

L'acte est la perfection de la puissance, comme le mouvement est la perfection du mobile. C'est un axiome de la philosophie rationnelle. Or, il y a deux sortes de puissances : les puissances passives qui sont mises en acte par des agents : par exemple, un corps que la force d'attraction l'ait mouvoir; et les puissances actives ou causes efficientes, qui se distinguent des premières par la faculté de se mettre elles-mêmes en acte , de produire leurs actes , d'agir, en un mot. IS'estce pas évidemment une perfection des puissances actives que cette propriété qui les élève au-dessus des puissances purement passives? Sans doute, car c'est la perfection même de la causalité efficiente, et nul ne songe à contester qu'il ne soit plus parfait d'être- cause que d'être simplement.

Mais cette perfection de la causalité n'est p^is seulement dans la nature de la cause, elle se montre encore dans l'exercice, dans l'opération ; car, s'il est parfait d'avoir la puissance de passer de soi-même à l'acte, il l'est assurément davantage d'y passer de soi-même effectivement ^

\. Le p. Libt^ralore, s. j., démontre le concours divin par rargument cjae vo'ici : « Res crealse, durn agunt, physice perficiiinUir. Plus eiiiîii pi-ofeclo est aclu agere, quam solâ agendi potestale gaudere. At vero nnUa res sine locupletioris entis inflaxu laigiri sibi polest id quo dilior in realitale fit. Ergo causse crcalœ, ut ;iganl, seu utab agendi potentia transeant

LE CONCOUr.S SIMULTANE ET LA CAUSE PUEMIÈKE. lOÎ)

Voilii pourquoi cette perfection des agents créés, qui consiste à passer a l'acte, doit se rapporter au concours divin comme un « etîet » ;i sa cause première. Il est vrai que cette perfection n'est pas une entité distincte entre la cause et l'acte.

ad aclum,]u\'dv\ indigent a Ueo. ^^Il s'ensuit que l'influx divin est nécessaire pliysiiiuenienl [)our que la cause seconde agisse, pour qu'elle ))asse de la puissance à l'acle. Et le llévérend Père ditavec raison que Dieu « facitinflaxa suo utadio ipsa exerccalur ». Donc l'exercice de l'activité est un effet de l'intlux divin. Ne doit-oiv pas conclure, e'i bonne logique, que l'inllux divin a sur Vagir de la créature la imurilê naturelle de la cause eflicienle sur son efl'et? Et si le terme direct, formel, de cet inilux est Vagir; si Dieu, par cet influx, fait vraiment que la cause seconde exerce actuellement son activité « facil ut aclio ipsa exerceatur w, conçoit-on que cet influx soit de luimôme indifférent, indéterminé, par rapport à Vagir? Cùnçoit-ou (lu'il no soit pas ex sesc, ah intrinseco, infailliblement eflicace? Le P. LibtM-alore a vu la vérité des prémisses ihomistes de la prémotion physique active. « Vis ageudi, dit-il, virlule tanlum aclionem [jossidet. ILec autem virtualls possessio minor proleclo est poss(?6sione acluali. Quare oiimis creata aclivilas mi\li(i (|u;edam est potentiic et aclùs; (juatenus vi (juidcin constat, sed ita constat ut ejus ei'licacitas exercilio aclionis ullerius complealur. At vcrj nihil lrun!>it de polcntià in actum nisi vi cntis in actu. >• Pourquoi le llévérend Père a-t-il hésité à conclure : ergo dnlur prœmolio pinjsica activa.'^ Le Ilévéreml Père n'a-t-il pas lu dans saint Thoiuas que la vertu divine contient et j)roduil la contingence des causes et des effets, bien loin d'y être contraire. .\lla([uer la prémolion physi(iue passive des thomistes (in 3 de pot. art. 7. ad 3 et 7), c'est s'arrêter 'i un point secondaire. L'influx divin cause-t-il par lui-môme Vagir, ou bien est-il de lui-même indéterminé à Vagir, et sa détermination suit-elle la détermination de la créature? VoilA le point j)a»a/wL — P. Liberalore, Institut, phil. vol. '2. Prali, 1883.

Aussi ne faut-il pas un concours divin pour produire celte perfection et un autre concours pour produire Pacte avec la cause seconde. iMais* c'est, en réalité, une perfection de la cause seconde, et par conséquent il faut que, dans toute opération des causes secondes, le concours divin « fasse » passer ces causes à Facte, qu'il les « détermine » à l'exercice de leur activité ^

L'esprit ne peut échapper à cette conclusion sans nier ou l'universelle causalité de Dieu ou la perfection même des causes secondes. Or, si la théorie moliniste dit bien que ï)ieu cause l'opération avec la créature, elle ne dit pas du tout que Dieu est cause première que la créature, « produise l'acte » . Tout au contraire, dans le système du concours simultané, c'est plutôt la créature qui est cause que Dieu coopère à l'acte, puisque c'est la créature qui détermine le concours divin à agir en effet. Dieu, qui est le premier dans l'ordre d'être, passe après sa créature dans l'ordre d'opération. Que devient l'adage : « Operari sequilur esse » ?

'l . c'est ce que l'illustre théologien de Trente, Dominique Soto, exprime avec une grande précision en ces ternies : « Non est dubium quin concursus Dei, licet concomitetur, ut aiunt, actionem, sit nihilominus cuicumque causœ requisilus ad agendum, irno vero et naturâ prœrequisitus . -Quoniani non solum Deus esi causa effectus causse secundse, verum ipse etiam movet eam ad agendum. » {De Nat. et gmt. lib. I, cap. 16.) — Gela suit logiquement de ce principe de simple bon sens : « Motio moventis prœcedit molum mobilis ralione et causa. » (3 Cont. gent., cap. 149.) — Voir les textes de Tolet, Bellarmin, etc., page 150, notes.

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•Voilà le « ])oint faible » et la difiiculté « véritablement sérieuse » .

De deux choses l'une : ou Dieu « fait » que la cause seconde agisse, et alors le concours divin n'est pas simultané, mais premier et déterminant; ou Dieu ne fait qu'agir avec la cause créée et, pour ainsi dire, à la suite de cette cause, et alors il y a bien en vérité concours simultané, mais il n'y a plus de cause première. Je me trompe, dans ce cas, c'est la cause créée qui détermine premièrement, eflicacement, a l'opération, et qui partant en est la cause première ^

On le voit, la théorie du concours simultané détruit la notion vraie de Dieu cause première.

Les molinistcs ont essayé mille explications de la causalité première de Dieu. D'après le cardinal Mazzella/^, Dieu est vraiment premier moteur et cause première : il fait « passer ii l'acte » les causes créées, il les applique à l'opération, toutes

1 . « Non posset vitari ijuiu (voliinlas) esset primum agens,,. si rjns aclio in ali(]ui(l prius ageiis non re^lucerelur sicul in causani. El ideo qnidijuicl est in acUi (volunlalis) de ralione aclus, et enlis, et boni, loluin hoc a primo agenle, scilicel Doo, procodit medianlc voluntale. » (Saint Thomas, fomme/i^, in 2 Sent., disp. 37, qu. 2, arl. 2.)

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