LE PROBLÈME DE LA PREDESTINATION DANS LE SYSTÈME DE MOLINA
Muni de sa Science moyenne, qui implique la négation radicale du libre arbitre, et de son Concours simultané, qui soustrait à l'influence de la Cause première le plus parfait de l'activité des Causes secondes, à savoir leur passage à l'acte, Molina entreprend de résoudre le redoutable problème de la prédestination et de la réprobation.
Il y a des élus et des réprouvés : c'est un fait^
Dieu, infiniment Bon et Puissant, veut sincèrement le salut de tous les hommes : c'est un dogme.
Comment accorder ce dogme avec ce fait, cette Volonté Salutaire toute-puissante avec l'éternelle réprobation d'un grand nombre?
1. Le R. P. de Régnon demande : « Veut-on dire : Il y a des hommes qui vont an ciel et des hommes qui vont en enfer? Ainsi entendue, Li proposition est incontestable. » Je ne prétends pas dire autre chose.
LE PROBLKMK DF LA l'RÉDESTlNATION. 177
Un métapliysicien a dit : « Il y a deux choses dont il ne faut jamais avoir peur : le mystère et la logique. » Cette parole, juste et iière. mérite d'être citée avant d'ouvrir cette controverse, où l'indoxible logique nous conduit au plus eiïroyable ' des mystères. Tenons-nous donc fermement aux vérités démontrées, que Dieu est inliniment Hon et qu'il veut vraiment le salut de tous, (pi'il pourrait sauver tous les hommes et qu'il y a des réprouvés, et n'ayons peur ni du mystère ni de la logique.
Le i)roblème de la prédestination comprend deux questions bien distinctes et d'impoi'tance fort inégale. L'une, (jui est la principale, regarde la gratuilê et les molifs du libre choix de Dieu concernant l'ensemble des effets de la prédestination et de la réprobation, ou, pour parler en termes d'école, concernant la prédestination et la réprobation totales et adéquates. C'est l'effroyable mystère de l'élection divine relative aux prédestinés et aux réprouvés^. L'autre question se rapporte
1 . L(3 \\. p. de nûgnon {Science catlwlujue, lo sepleiiibre) s'indigne eonli'e le mol « cffruyuble ». « lUïroyiible, un niyslère divin: secrie-l-il. Quel acrouplemenl effroyable de mois! » Puis le révf'rend père ;ijonle : « Les nivslèros divins sont adoi'ables, rcdovlablcs ; ador.anl angeli, tremunl poleslates. Aucun myslèie divin n'est effroyable, cai- l'effroi repousse el Dieu allire toujours ». Allons, mon révérend père, mêlions redoutabh' pour effroyable, el [)assons à la queslion.
■2. C^elle (lueslion a élé jilusieurs fiiis Irailée ex professa par saint Thomas d'Aquin, en particulier in I . p. qu. 23, art. 5 : ulriiin inerila sinl causa vel ralio praidcslinalionis, vcl reprobalionis, aul cleclionis.
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à l'ordre de priorité qu'il faut concevoir dans l'intention de Dieu entre les deux effets de la prédestination, à savoir la grâce et la gloire, de même qu'entre les deux effets de la réprobation, à savoir la permission du péché ou la soustraction de la grâce et la sentence d'éternelle damnation ^ Cette seconde question, qui divise surtout les thomistes et les molinistes, est tout à fait secondaire dans cette grande controverse, et peutêtre a-t-elle trop attiré l'attention de quelques auteurs^.
1. Voici les deux effets de la prédestinalioii ot ceux de la réprobation, d'après saint Tliomas : « Sicul -..raîdestinalio includit volunlatein conferendi gratiam et gloriam^ ilà reprobalio includit volunlatein permitleiidi aliquem cadere in culpam et inferendi damnationis pœnam pro cul{ à — Aliter se habet reprôbalio in causando quàm piîpdeslinatio. ISfini pra^destinalio est causa et ejus quod expectatur in fuluiâ vitâ, scilicet gloriœ, et ejus quod [lercipitur in praesenli, scilicet graliœ. Reprôbalio verô non est causa ejus quod est in prœsenli, scilicet culpae ; sed est causa derelictionis a Deo. Est lamen causa ejus quod redditur in futuro, scilicet pœnœ œternœ. » (S. th. 1 p. qu. 23, art. 3, in corp. et ad 2.)
2. « Si hic agerelur dunlaxat de ordine qui intercedit inler prsedestinationem ad gratiam seu mérita et praedeslinaiio-
nem ad gloriam, levis momenti foret hœc quœstio. (Billuart,
de Deo uno, dis. 9, art. 4, § 3.) — Quidam concedunt quideni eleclionem ad gratiam reipsâ salvanlein esse merè graluilam, sicque in prœcipuo puncto cum aliis graluitse préedestinationis defensoribus conveniunt; contendnnl tanien iianc
eleclionem non inca-pisse ab inlentione gloriîe Et sic
praedestinatio ad gratiam reipsâ salvanlem gratuita quidem fuit, at non itidem prsedestinatio ad gloriam ipsam Quae quidem sententia id solum incommodi habet, quùd velit Deum ordine prsepostero incœpisse ab electione mediorum, et non
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Nous allons examiner la théorie de Molina. La critique en est facile. Premièrement, les principes molinistes ne servent de rien pour résoudre la question spéciale de la gratailé et des motifs de la prédestination et de la réprobation « totales » . Secondement, le système de la prédestination à la gloire post prœvisa mérita n'a aucun fondement théologique ni rationnel.
Posons d'abord nettement la question spéciale de la gratuité et des motifs de la prédestination €t de la réprobation.
« Entre les thomistes et nous, dit le R. P. de Régnon après le P. Schneemann \ il n'y a qu'une question : Dieu prédestine- t-il parce qu'il donne une grâce qu'il fait efficace ou parce qu'il donne une grâce qu'il sait efficace? »
Il est évident que, réduite à ces termes, la question de la prédestination ne diffère aucunement de celle qui regarde le mode d' efficacité du concours et des décrets divins. Les thomistes répondent que Dieu donne une grâce qui est efficace parce qu'il la veut et la fait telle, tandis que les moli-
ab iiUenlione finis. » (GoiuHii, Ti-acl. theol. de prœilest., art. 2, i. lîmincz el Molina, page 117.
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nistes, suivant les opinions de la science moyenne et du concours simultané, disent que Dieu prévoit seulement la grâce qui est efficace, comme celle qui ne l'est pas. L'esprit est ramené de la sorte aux théories de la prescience et du concours; la théorie de la prédestination n'en serait qu'un simple corollaire.
Cependant, il existe une question spéciale de la prédestination et de la réprobation : c'est la question de la gratuité et des motifs du libre choix de Dieu, de l'élection divine concernant les prédestinés et les réprouvés. Ce problème redoutable tourmente la raison humaine, en dehors du problème de l'accord de notre libre arbitre avec la Providence de Dieu. Il est tout a fait distinct des questions de la prescience et du concours, et les principes molinistes sur ces deux points ne servent de rien pour le résoudre.
Tâchons de bien comprendre la position de ce grave problème.
C'est une vérité hors de doute que Dieu prévoit tous les actes de ses créatures et qu'il coopère effectivement avec elles à chacun d'eux. De là naît dans l'esprit une première question : Quel est le rapport de la prescience et du concours de Dieu avec nos actes? Comment la Providence divine s'accorde-t-elle avec notre liberté? C'est ia question du « médium » de la prescience et du mode d'efficacité du concours.
Mais voici une autre question biea différente de la première. Dieu est le souverain Maître de toutes