LE PRODLÈMK DE LA PRÉDESTINATION
— Eh bien! poursuit le philosophe, pourquoi Dieu, qui pouvait faire que tous les hommes fussent sauvés, a-t-il voulu permettre qu'il y eût des réprouvés? Pourquoi a-t-il choisi ceux-ci pour la prédestination et a-t-il permis la damnation de ceux-là?
Prenons en exemple un fait particulier.
Judas est mort impénitent. Cherchons la raison de ce fait. Pourquoi Judas a-t-il eu un sort si misérable ?
— Parce qu'il a résisté à la grâce de Dieu.
— C'est répondre sur l'usage que l'homme fait des secours divins. Mais poursuivons. Est-ce que Dieu n'aurait pas pu donner a Judas une grâce avec laquelle il se serait converti, et très librement?
— Oui, certes, car Dieu possède dans les trésors iniinis de sa sagesse et de sa puissance des moyens capables de changer les cœurs les plus endurcis. « Cor régis in manu Domini : quociimqiie voluerif, incliiiabit illiid ^ »
1. Deiis inagis habet in potestali"» suâ voliiîitales honiinnrn, qnnni i[>si suas, llle facil ni faciatnus, pricbenilo vires efficacissiinas vohmtali. (S. Aiig.) Polesl Deus volnnlalein ininuitare, ex hoc, quod ipse in volnnlale operaUir sicut in naturà. Unile, simil omnis arlio naluralis esl a Deo, ila oninis aciio voUnUalis, in (juaiilnni est actio, non solumest a volnnlale ul iinniediale ajzenle, sed a Heo iil a primo agenle, ({iii vehcmcntius iinpriniil. Unde., siciU volnnlas potest imnnUare acluin siuiin in aliiid, ila, el mullo amplius, Deus. (S. Thomas, in 22 de verilale, art. 8.) « Il esl rerlain, ou doclriiif philosophi(]u.' ••! théolojiiqjie, dit le R. P. Baudiur, s. j., (pli' Dieu ycut toujours, à chaque moment, obttnir de la
— Et pourquoi donc, au lieu de donner à Judas cette grâce qu'il savait dev-oir être eflicace, Dieu a-t-il voulu permettre Fimpénitence linale de ce malheureux? ^
On le voit, il y a deux questions très distinctes: Pourquoi l'homme se sauve-t-il ou se perd-il? première question — Pourquoi Bien a-t-il permis qu'il y ait des hommes qui se perdent? seconde question. — Pourquoi Judas meurt-il impénitent? première question. — Pourquoi Dieu ne donne-til pas à Judas une grâce avec laquelle il se convertirait cerlainement? seconde question.
volonté créée le consentement qu'il veut, mais il lie l'est, pas qu'il le puisse par tout moyen. » {Revue des sciences ceci, anirée 1887, p. 260.) « Quanquarn voluiitas singnjis gratiis l'csislere potest, uihilominus Ueus })ro suo arbitrio, li!)erriiiie, infaillibililer, certa scientia ac determinala volunlale, ([uidqniJ vull, in homine et [)er hominem oper.atiir, quurn Ubenimo et plane inscrutabili delectu eas gralias lai'gialur qnihiis euni pr;evidet esse assensuruin, eas non det quibuseuni scil repugnaturuni, cum altère vero aliter agat; Judseiseas gralias contuleril, quas frustra fore videbat, easdem Tyriisnegaverit, qui beneiiserant usuri. » (P. Schnemann, s. j., Controversiarum, p. 17.)
'I. « Dieu, dit Bossuel, pourrait empêcher tous les péchés, et convertir tous les pécheurs, en sorte qu'il n'y eût plus de péchés; et s'il ne le fait pas , ce n'est pas qu'il ne le puisse avec une facilité toute-puissante; mais c'est que, ])oui' des raisons qui lui sont connues, il ne lèvent poin.t. » {Déf. de la trad. des SS. Pères, 1. 11, cap. 3). Le 11. P. de Régnon tiouve l'expression « vouloir permettre le péché » étrange et insolite. Elle est pourtant de la source pure et limpide du vrai thomisme. « Deus neque vult mala fieri neque vult mala non fieri, sed vult permittere mala fieri, et hoc est bonum. » S. th. 1 p. qu. 19, art. 9, ad 3 — cf. qu. 23, art. 3.
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La (lirfércnce entro elles est sensible et manifeste. Pour répondre ii la première, il su Hit d'expliquer comment Tliomme coopère librement au concours de Dieu, comment il est seul cause du péché. Alors les molinistes recourent, a bon droit, il leurs théories de la science moyenne et du concours simultané ; car , pour faire entendre la coopération de l'homme, il faut dire où (in quo medio) Dieu connaît Tacte produit, et amiment le concours divin est efficace.
Mais la seconde question ne touche pas à la. coopération de Thomm'e; elle porte l'investigation de l'esprit en Dieu lui-même sur les raisons de son libre choix. Il ne s'agit plus de disputer sur le mode d.eflicacitê de la grâce, ni de mettre en œuvre la science moyenne et le concours simultané; il faut s'expli(|uer clairement sur la gratuité et les motifs du choix que Dieu a fait de Tordre actuel des choses, et de la place qu'il a marquée à chacune de ses créatures pour le temps et pour l'éternité.
Tel est précisément le problèm':», de la i)rédestinatiou et de la réprobation, en tant qu'il se distingue de celui de la prescience et de celui du concours divin. On ne demande pas pourquoi les hommes se sauvent ou se perdent. Notre esprit s'élève plus haut, jusfiu'aux conseils de la toutepuissance et infinie sagesse, source [)remière des êtres, ordonnatrice souveraine de toutes les choses créées.
— Pourquoi, se dit-il, Dieu a-t-il fait choix d'un
monde où il y a des prédestinés et des réprouvés? — Pourquoi a-t-il mis ces hommes dans un ordre de prédestination, et non pas ceux-là? N'est-ce pas uniquement « quia sic voluit » ?
Et alors, dans quelle intention, pour quel motif, Dieu a-t-il choisi cet ordre de choses?
Enfin, comment accorder ce libre choix de Dieu avec sa bonté infinie et sa volonté salutaire universelle ?
Voila le problème que la raison inquiète et curieuse soulève et remue en dehors de celui de la prescience et de celui du concours divin. Ne parlons plus de ces derniers problèmes. Il s'agit maintenant d'expliquer h gratuité et les motifs de l'acte souverain par lequel Dieu prédestine les uns et ne prédestine pas les autres.
Telle est la question spéciale de la prédestination et de 1 1 réprobation ' .
1. Molina connaissait 1res bien celle question spéciale. « Quanclo doctores (juserunt, dit-il, utrum (irsedestinnlionis detnr causa, raiioant. condilio, ex parte prsedeslinati, cur a Deo prédestinai us sit, id solum controvertere intendunt, an aclus voluntalisdivinœquo praîdeslinato ea média conferi'e volniî, quibus ia viiam œternain devenit, detur, ex piirlo arbiirii illius, causa, ratio aut conditio, ob quani vel illi, vel polius illi quani alleri, sint volila; an vgro nilnl taie delur, sed omnino id tolurn in liberaui ac misericoi'deui Dei voluntatem, quâ solo suo beneplacilo id ita voluit, sit référendum. » [Concord. m qu. 23, art. \ et 5, disp. 1, memb. 11 ; édit. Lethielleux, p. olo.)
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Si j'ai clairomrnt expliqué ma ponséo et posé nettement le problème, il est facile de voir que les théories molinistes de la science moyenne et du concours simultané ne servent de rien pour le résoudre.
Le Congruisme en est une preuve manifeste. En effet, il n'y a point de diiîerence essentielle entre le Thomisme et le Congruisme concernant la gratuité et les motifs de l'élection divine relative il l'acte vertueux et ii la gloire éternelle : « thomistes et congruistes, dit le R. P. de Régnon, enseignent que Dieu décrète d'abord, d'une volonté absolue, l'existence de l'acte vertueux, et qu'en vertu de ce décret il donne la grâce qui obtiendra infailliblement le résultat voulu...; thomistes et congruistes enseignent que Dieu prédestine gratuitemiMit à la gloire, antécédemment a toute prévision (les mérites 1. » Cependant, « tous les théologiens de la Compagnie de Jésus (molinistes et congruistes) sont d'accord pour admettre la science moyenne 2. » Ne doit-on pas conclure, de ce fait, que les opinions molinistes sur la prescience et le conc(mrs sont inutiles pour la solution du problème spécial de la gratuité et des motifs du libre