‹ Providence et libre arbitre selon Saint Thomas d'AquinChapitre 129 sur 144 · LE PROBLÈME DE LA PRÉDESTINATION · texte numérisé non relu

LE PROBLÈME DE LA PRÉDESTINATION

nouvelle. Après le problème de la gratuité, qui regarde la causalité [)remière efficiente, le problème des motifs, qui appartient à l'ordre de la finalité ^

Les molinistes pensent-ils échapper à ce problème? Non, sans doute, puisqu'ils admettent la gratuité du libre choix de Dieu. Quand on a dit : Dieu choisit librement pour certains hommes des « histoires » de réprouvés, l'esprit, plus prompt que l'éclair, se demande : Pour quel motif Dieu fait- il un pareil choix?

Où est la réponse dans la théorie de la science moyenne et du concours simultané? On ne l'y trouvera point, elle n'y est pas. Si la science moyenne, d'après les molinistes, est nécessaire à Dieu pour faire son choix, ce n'est pas elle qui détermine la volonté divine à choisir ceci plutôt que cela, a décréter à l'un une « histoire » de prédestiné et a l'autre une « histoire » de réprouvé. Faudra-t-il dire que Dieu agit sans but, sans motifs, au hasard, ii l'aveugle?

Que les molinistes veuillent l)ien se poser nette-

1. La solution ihoniisle de ce ))rol)lème se trouve ! p. qu, ?3, art. 5, ad. 3, « Ex ipxâ bonilak divinâ rnlio smui polesl pnedeslinalionis aliquorum et reprobationis ali'iuonim... Sed quare hos elegil in gloriain et illos repiobavit, non habd ralioncm nisi (iivinaui voluntulcm. » Voir la môme l'éponse roncernnul la conversion des péclieurs, iu '.\ Cont. çjent. cap. <61. (t Gratuité et motifs se con»baltent inuluellenient , » dit le I\. P. do llégnon. Pour moi, je crois encore qu'un don gratuit, c'est-à-dire fait par liliéralilé pure, et non par justice, ■peut cependant être un don motivé.

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ment la questinn et proposer leur réponse. C'est Dieu, disent-ils, qui prédestine l'homme à recevoir la grâce efficace, la grâce par laquelle on obtient la gloire; c'est Dieu qui, librement et gratuitement, décrète le sort éternel de chaque homme, prédestine et réprouve. Fort bien, mais dans quel but, pour quel motif, à quelle fin. pourquoi Dieu prédestine-t-il à la grâce efficace, au salut? Pourquoi n'y prédestine-t-il pas tous les hommes? Pourquoi décrète-t-il des « histoires » de réprouvés? Pourquoi prédestine-t-il Pierre et réprouve-t-il Judas ?

J'entends la réponse du Néomolinisme : « Question indiscrète ! 0 Allitudo! » Soit; mais alors, à quoi bon les théories de la science moyenne et du concours simultané? Inutiles dans la question de la gratuité , elles sont plus inutiles encore dans celle des motifs de l'élection divine ^

1. Molina semble professer la doctrine thomiste sur les motifs de la réprobation. Il ajoute seulement : « Non lamen is est finis solus (à savoir la manifestation de la justice vengeresse), neque ]9raecij)Mus, nec sine aliis finibus apnd benignum Patrem sufftciens conseretur. » {Concorde, in qn. 23, art. 3, édit. Lethielleux, pp. 436-438) Cela est hors de discussion entre les deux Ecoles. (Billuart, De motiva reprobahationis, art. 9, § 3.) — Je montrerai ailleurs que Molina luimême a vengé la doctrine thomiste du reproche d'inhumanité et de cruauté que lui font d'ordinaire les rnolinisles. (Concorde, in qu. 23, art. 4 et o, disp. i , membr. 8. p. 480. Cf. Billuart, De reprohatione, art. 9. '.' 4, Dossuet, Défense de la trad. et des saints Pères, livre M, chap. 5.) — Le R. P. de Régnon dit (Bannez et Molina^ p. 280) : « Dieu, qui peut se proposer pour fin positive et antécédente de manifester sa miséri-

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Que valent-elles pour concilier celte élection gratuite avec la volonté salutaire générale? Car il reste encore ce point obscur dans le problème. Dieu, qui choisit librement pour certains hommes des « histoires » de réprouvés, veut cependant le salut éternel de ces hommes. Comment accorder cette volonté salutaire toute-puissante avec ce libre choix? Qu'est-ce qui empêche Dieu de choisir pour tous les hommes des « histoires » de prédestinés, des grâces (lu'il sait efficaces, et par lesquelles on obtient la gloire infailliblement? Si la volonté salutaire universelle de Dieu est sincère et véritable, d'où vient que Dieu ne décrète pas de placer tous les hommes dans un ordre providentiel où ils seraient tous prédestinés?

Dieu, disent les molinistes, décrète de donner à tous les hommes des secours dont l'efticacité dépend du libre arbitre de chacun. Par ce don, Dieu manifeste sa volonté sincère de sauver tous les hommes. Si les secours, qui nous sont donnés, ne produisent pas l'effet salutaire que Dieu a en vue quand il les donne, c'est uniquement la faute de notre mauvaise volonté ^ Le concours de Dieu

cordo, ne peut se i)io|)Oser j)our fin posilive et onlécêdente de nianilVslcr sa justice Mndicative. » Je constate avec plaisir (jue, loucliaiu rinlention de manifester la miséricorde, le liévérend Père ne reprouve pas le senliujenl des ihomisles. Quelle est, k son avis, la lin pour laquelle Dieu fait choix de certains ordres providentiels de réprobation ?

I. D'après les thomistes aussi, c'est la faute de l'Iiomme * seul si la grâce n'est pas eHicace. L'eflicaciié vient de Dieu, l'ineflicacité, de 1 hoiinne.

n'étant efficace que supposé notre libre détermination, les décrets qu'il porte pour nous destiner au salut dépendent, quant à leur efficacité, de notre libre arbitre. Oui, Dieu veut notre salut, mais à condition que nous voulions bien consentir à la grâce et suivre ses attraits.

Ainsi raisonnent les molinistes, laissant toujours une question pour l'autre , passant du « libre choix » que Dieu fait de ce décret entre tous les décrets possibles au « mode d'efficacité » du décret choisi. Revenons au point, je vous prie. Sans doute, l'efficacité du décret que Dieu a porté dépend du libre arbitre de l'homme, et dans ce sens il est clair que l'homme se sauve ou se perd moyennant sa bonne ou sa mauvaise volonté. Mais il s'agit ici, non pas de V efficacité du décret choisi , mais du choix libre et gratuit que Dieu a fait de ce décret d'après les intentions de son infinie sagesse. Pourquoi Dieu, qui veut sincèrement le salut de tous, n'a-t-il pas choisi de porter pour tous également des décrets de salut, de persévérance et de gloire, des décrets d' « histoires » de prédestinés?

On dit que sa volonté salutaire générale n'est pas absolue, mais conditionnelle. Je le veux bien; mais quelle est la condition? Je le demande aux molinistes. Ce n'est pas évidemment, 'si velint homines, puisque, d'après les molinistes eux-mêmes, « il ne dépend nullement de l'homme » d'être prédestiné à recevoir la grâce efficace, les mérites, le salut. Si le choix de Dieu ne dépend pas du libre

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arbitre de l'homme ; s'il n'est pas motivé, détermiiH', par la prescience moyenne de nos actions : donc, quant an choix que Dieu fait de dilïérents ordres providentiels pour les hommes, sa volonté salutaire n'a pas pour condition, si velinl homines. Je le demande encore : quelle est cette condition?

La théorie de la science moyenne et du concours simultané ne fournit aucune réponse. Sans doute, suivant cette théorie, il dépend de l'homme que la grâce reçue soit eflicace, il dépend de l'homme d'être prédestiné dans l'ordre où il est placé. Dans ce sens, il est clair que Dieu ne veut le salut des hommes que d'après leur propre consentement. Mais ce n'est pas la question spéciale que l'esprit se pose touchant h gratuité des décrets divins. Il ne s'agit point ici du rapport de ces décrets avec notre libre arbitre, ou de leur mode d'eflicacité. Ce sont lii les questions de la prescience et du concours. Maintenant le problème est tout auti'e. Il faut se placer au point de vue de l'élection gratuite et éternelle, dans les conseils de la sagesse inlinie. Notre raison cherche avec anxiété quelle est la condition qui empêche la volonté salutaire générale d'être absolue et eflicace pour tous les hommes, de choisir pour tous des « histoires » de prédestinés. Il est clair que la science moyenne ne sert de rien pour découvrir cette raison divine. Il faut en appeler a la philosophie du vouloir divin.

Je conclus que les principes molinistes sont inutiles pour résoudre le problème spécial de la gra-

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tuité et des motifs du libre choix de Dieu dans la prédestination et la réprobation des hommes. Le Molinisme, comme système, ne touche pas ii ce problème spécial.

Il nous reste à examiner la théorie moliniste de la prédestination a la gloire post prœvisa mérita.

Si je l'ai bien comprise, cette théorie peut se résumer dans cette formule : Ce n'est pas Dieu qui prédestine et réprouve ; Dieu voit seulement ceux qui se sauvent et ceux qui se perdent pour l'éternité. D'où il suit avec évidence que ni la bonté de Dieu, ni sa volonté salutaire universelle ne sont obscurcies par le fait de la réprobation.

Exposons clairement cette formule merveilleuse.

Dieu s'étant résolu à créer cet univers, pourvoit par sa providence au salut de tous les hommes, en donnant à chacun, selon sa condition, des secours suffisants pour gagner le royaume des cieux. Dieu agit en cela comme s'il ignorait la destinée des hommes. Les secours qu'il distribue ne sont pas de leur nature déterminés à conduire ou à ne pas conduire ceux qui les reçoivent à la vie éternelle. C'est l'homme seul, s'il est adulte, qui use librement des moyens que lui fournit la Providence pour opérer son salut, ou qui n'en use pas, contrairement aux desseins de Dieu, et se perd

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sans remède. Quand aux petits enfants, leur salut dépend soit des autres hommes, soit du cours des événements ^

Cependant Dieu, (pii sait par la science moyenne ce que fera librement chaque homme dans l'ordre où la Providence Ta placé, et qui n'ignore pas le cours des choses, précoit éternellement quels sont ceux (jui font jusqu'à la (in bon usage de la grâce et arrivent au ciel, et ceux qui meurent dans le péché et tombent dans Tenfer-.

C'est ainsi .que les uns sont prédestinés et les

1 . Molina. Conconi. in (jii 23, ai'l. 4 et 3, disp 1 , iiieiiih. 1 3 ; édit. Lelhielleux.. Paris, 1876, p. ;344-ol5 : « Quod ilaque asserimus, est : Deuni, eleclioiie lolius ordinis remiii qui us([iic ad consummalionem sîccnii decurrit, qiiaïUuni est ex parle sua, saluieni omnium expelivisse. Deinde vero consliluisse quendibct adullum in manu consdii sui in eo ordino reiUM), ni, ad (piod vcllel, libero porrigerel maniim, aUpie adc'o lealusvel miseï", proul inallel, cvaderet, ac si nulla esst'l in Deo pritsciontia de rehus [)er arL)iliium cieaUiin fu- Inris, (piivc in eo rernm ordine p'.-rvenluri aut non pervenlun essenl in vilam telernam, altjueadeo perinde ac si nulla in Deo essel pi-avloslinalio, sed sola providenlia... >> — On sail (pie les lliéoloj;iens ne s'accordent pas à e\pli<pier coniineiil Dieu pourv(jil snllisammenl an salut des petits enl'aiils (pu nic'irenl avec la lâche originelle. On a aussi dispulé sur la (lislrii)nlion des secours divins aux adulles. Cf. nilluait. de Iko u/io, dis. 7. arl. 8, \j i.

2. Moliiia, ihid. : «Quod vero eleclio hujus ordinis ralionem liabuerit pra.Hleslinationis com|)aralione horum ailullorum,el non illorum, ratio seu condilio ex parle adulloruin fuit (|nod, pro sua innalâ liberiale, lii, et non illi, ila per suuin arhilrium essent cooperaluri, ut atl lerminuni viaj iii gralia persenireiU, Deusqne alliludine sui intellectus id prœ- \iderii. »

autres réprouvés. La Providence générale plus la prescience des œuvres futures, telle est la prédestination et la réproi)ation : une Providence prévue K

Que prétendent les molinistes avec cette théorie?

S'élevant contre le Congruisme, le R. P. de Régnon lui fait ce reproche : « Cette séparation antécédente à la prévision des mérites, entre les prédestinés et les réprouvés, ce choix entre les grâces pour donner aux uns les grâces efficaces, aux autres les grâces simplement suffisantes, n'ouvrent pas le cœur du fidèle à la contiance, à l'amour et au courage 2. »

Est-ce pour éviter toute séparation antécédente, faite par Dieu librement et gratuitement, que la théorie moliniste de la Providence prévue a été imaginée^?

1. Celte manière d'envisager la prédestination était connue de saint Thomas, qni l'a ouvertement désapprouvée. « Non potest dici (]uod prîBdeslinatio supra cerlitudinem providenlise niliil aliud addit nisi cerlitudinem pryescienlice; ut si dicalur, quod Deus ordinal prîedeslinatum ad salutem, sicut et queiidibet alinm, sed cum hoc de prsedestinato scil, quod non deficiet a salute. Sic enim dicendo non diceretur prœdeslinalus diffère a non piœdestinalo ex parle ordinis (scilicet causse ad effeclum), sed tanlum ex parte praescientise evenlus. El sic prœscienlia essel causa prji'deslinalionis, née prsedestinalio esset per eleclionem praedealinantis : quod est contra auctoritalem scriptural el dicta sanclorum. Unde prseler cerlitudinem prsescientise ipse ordo prœdeslinalionis habet infaillibilem cerlitudinem. « In 6 de Verilate, ait. 3. — Cf. S. Th. 4 p. qu. 23, arl. 6.

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