Bannez et Molina, p. i
LR PI'.OBLK.MR DE LA Pr.ÉDESTINATION. 207
iN'est-il pas manifeste que, si je considère l'ordre dans lequel ces divers actes sont l'objet de ma volonté, il savoir l'ordre d'intentio;i, la raison ou cause pour laquelle j'ai voulu ces actes, c'est la publication de l'essai, de même que la raison pour laquelle je trace des lettres, c'est que je veux former des mots? Ecrire n'est l'objet de mon vouloir qu'a cause que j'ai l'intention de publier un écrit ; le bien que je poursuis par l'acte d'écrire n'est qu'un reflet, pour ainsi parler, ou un rayon du bien qui se trouve dans le fait de publier cet écrit. Voilà pourquoi, de ce que la fm est la raison de vouloir les moyens, il s'ensuit avec évidence que, dans l'ordre de la finalité ou d'intention, la lin a la priorité de cause sur tout ce qui est voulu par elle. C'est le sens de l'adage, « primum in intentione est ultimum in executione^ »
1. Le l\. P. de Hégnoii {Bannez et Molim, p. 328) reconnaît que l'adage : primum in intentione est ultimum in exsecutione est <c la loi qui régit la volonté hninaine 3 mais (ajonte-t-il), cette loi [)rovienl de ce que la volonté, cause seconde', est réellement mue par un motif essentiel... Or, en Dieu, cause première, la volonté n'est pas mue... En Dieu, pas de motifs. Donc, il n'y a pas de raison d'appliquer à Dieu la loi suivant la(|U('lle la fin est voulue avant le moyen. >• — .Non, mon R. Père, la raison de cette loi ne se trouve pas dans la volonté, mais dans les objets voulus, lesquels ne sont des i)iens (\ue par emprunt, et reçoivent d'autres objets ce qui les fait actuellement désirables. Voilà pourcjuoi il y a un ordre de causalité finale, dans lequel les objets sont rangés en raison de bien, comme dans l'ordre de cause efficiente ils sont rangés en raison d'être. « Sic autem, dit
N'y a-t-il pas un ordre de finalité entre les objets du vouloir divin? L'un n'est-il pas la cause, ex parte rei volilae, pour laquelle l'autre est voulu de Dieu? Sans nul doute, car la bonté divine est la raison première qui fait que les créatures sont bonnes et l'objet de la volonté de Dieu. Pourquoi donc ne dirait-on pas que, dans l'ordre de finalité du vouloir divin, il faut nécessairement concevoir que Dieu veut manifester sa bonté avant de concevoir qu'il veut créer ce monde? Si le monde, dans l'intention de Dieu, a pour fin de manifester l'Infinie perfection, si la fin est la raison de vouloir ce qui est pour la fin, si toute cause a la priorité sur son effet, la conséquence est rigoureuse : Dieu veut manifester ses perfections avant de vouloir donner l'être aux créatures. Non pas certes qu'il y ait une suite d'actes en Dieu ; mais notre esprit conçoit un ordre logique de bonté suivant lequel les choses tombent sous l'acte unique infiniment simple de la volonté divine.
Le même raisonnement nous amène à disposer toutes les créatures dans l'intention divine suivant l'ordre de la finalité. Et puisque, pour les prédestinés, la gloire est la fin des mérites et de la grâce, nous devons dire que Dieu prédestine k la grâce et aux mérites, parce qu'il veut donner la gloire ; ou, en d'autres termes, que la prédestination ii la
saint Thomas, aliqua cadunt sub divina volunlale, secnndum quûd se habent inordine boni, w (1 Cont. gent. cap. 86 )
LE PROBLÈME DK LA l'IiÉDESTlNATlON. 209
gloire est la cause de la prédestinatiuri aux mérites et a la grâce , et, partant, que la prédestination à la gloire est la prenriière dans l'intention de Dieu. D'où il suit qu'à prendre les choses selon l'ordre intentionnel de la finalité, la prédestination il la gloire est gratuite en elle-même, « in seipsa directe » , et non seulement en raison de la grâce ^ Ce concept purement logique des objets du vouloir divin est-il indigne de la souveraine [)erfection de Dieu? Nullement, car il n'obscurcit en rien la très parfaite simplicité de l'acte de l'Intelligence ou de la Volonté divine. Toute la suite que notre esprit conçoit dans l'intention de Dieu se trouve dans les choses et non pas dans l'acte divin luimême 2.
1. SniiU Thomas enseigne ouvcrlemenl les deux prémisses de la conclusion des thomisles cl des congruisles sur la prédesUiialion ad gloriam. « 1" (îloria est causa et ratio gi^alia? secundùm rationem causa) flnalis. » (1. p., ([. 23, arl. 5.) — « 2" (In ipso Dec) finis csl lalio volendi ca qu.-c snnl ad linern. » (In I Cont. genl., cap. 86.) — « Decrelum ordinans alnjuiil in linem prœsupponit volunialem finis.» (I. p., q. 23, arl. 4; in G de Verit., arl. 1.)
2. Le W. P. de Hégnon {lîannez et Molina, p. 329) s'imagine avoir trouvé le principe molinisle dans celle formule de saint Thomas sur le vouloir divin : « Velle finem non est ei (scilicet Dec) causa volendi ca quaî sunl ad finem ; sed lameii vult ca qua^ sunt ad linem ordinari ir. finem. Vnlt ergo hoc esse i)ro])ler hoc, non aulrm jjropler hoc vull hoc. w (1. p., q. 19, art. 5.) — Sainl Thomas veut dire ï;im|)leiiient que « velle linem » n'est pas cause du «« vtdie média » ex parle adûs volendi; mais il ne dit pas du loul ([ue «« voile linem » ne soit pas la cause ou raison du « velle média m ex parle re~ rum volilarum. Or, c'esl ce dernier i)oinl (pli est affirmé par
Pourquoi donc les molinistes veulent-ils qu'en Dieu l'ordre d'intention soit le mênae que l'ordre d'exécution? Assurément, Dieu veut exécuter d'abord ce qu'il exécute d'abord, à savoir, dans les prédestinés, la justitication et la persévérance ; et il veut exécuter ensuite ce qu'il exécute ensuite, à savoir, la glorification. C'est trop de simplicité que de croire que les thomistes et les congruistes tiennent le contraire. Toute la question est de savoir si ce que Dieu exécute ensuite n'est pas la fin, c'est-à-dire la cause intentionnelle, de ce qu'il exécute d'abord, et. par conséquent, si ce qui est exécuté ensuite n'a pas, dans l'intention divine, la priorité sur ce qui est exécuté d'abord.
Les théories de la science moyenne et du concours simultané ne jettent aucune lumière sur ce point. Le fait des congruistes, qui soutiennent avec les thomistes la gratuité directe de la prédestination à la gloire, le prouve suffisamment. Il y a même des théologiens, fort ennemis de la science moyenne, qui sont purement molinistes touchant la prédestination ^ N'est-ce pas un signe que le principe qui régit la gratuité de la prédestination à la gloire n'est pas lié aux théories de Molina sur la prescience et le concours?
Si du moins le principe moliniste sur l'ordre d'intention du vouloir divin dérobait à nos yeux
les thomistes, après leur angélique maître. Cf. 1. p., q. 23, art. 5; iib. 1 Cont. gent., cap. 86, 87, el Comment. Cajelani, in 1. p., qu. 49, art. 5.