SI VELIT HOMO
Mettons-nous, je vous prie, au point de vue de^ l'élection divine.
« Dieu, avez-vous écrit, connaît de toute éternité, dans sa science mo^'enne, toutes les histoires futuribles de chaque homme, c'est-à-dire ce que chaque homme ferait librement dans chacun des
ordres providentiels où il pourrait être placé
Combien, pour un même homme, d'histoires qui aboutissent au salut ! Combien à la perte éternelle !... Alors, celui qui est sage dans toutes ses œuvres, libre dans ses dons, impénétrable dans ses desseins, choisit entre tous les autres un de ces ordres pour le bien qu'il contient, et ce choix décrète de toute éternité le sort éternel de l'homme... Ce choix entre les ordres où l'homme peut être placé ne dépend nullement de l'homme...^ »
voii' dans le c/ioia; un acte distinct de l'acte par lequel la \olonlé veut la chose choisie. » — Je donne toute assurance au Révérend Père que je n'admets pas pins que liii que leclioix. soit un acte distinct du vouloir clioisi. Mais le Révérend Père aurait dû dire en quoi cette identité réelle du choix et du vouloir empêche de poser le problème spjcial du libre choix de Dieu concernant les « ordres providentiels » qui aboutissent au salut ou à la perte éternelle. Ce problème spécial n'en subsiste pas moins, et dès lors les molinistes purs, demeuient invités à le lésoudre.
i . Le Révérend Père m'accuse tie prendre les textes oit Molina parle de la prédestination à la grâce et à l'ordre pro-
r.ÉPLIQUE AU K. V. DE UÉGNON. 251
Eh bien, mou Révérend Père, je demande : Pour quelle raison Dieu, qui veut sincèrement le salut de tous les hommes, ne choisit-il pas pour tous des ordres providentiels aboutissant au salut, des « histoires » de prédestinés ? — Par rapport à ce libre choix de Dieu, quelle est la condition de la volonté salviiique? Est-ce le « si velint hoininés ? » Mais, vous le dites, « il ne dépend pas de l'homme d'être placé dans l'ordre où il est prédestiné. » Par conséquent, la condition de la volonté salvilique, par rapport à l'élection divine, n'est pas votre « si velint hoinines. »
Vous-même, du reste, le reconnaissez en propres termes. « Ne demandez pas à Molina, ditesvous, pourquoi Dieu a choisi tel ordre plutôt que tel autre, ni pourquoi, jmr ce choix, il a prédestiîié saint Pierre et réprouvé Judas. Molina ne répond à cette question indiscrète que par l'exclamation de l'Apôtre : 0 Altiludo ! »
Je vous en prie, mon Révérend Père, une réponse « courte et claire. » Quelle est la condition
viilciuiel, el de les appliquer à la j>ré(l(.'slinatioii totale. « Ou a hrau jeu ensuite, dit-il, à demander -. I'2st-ce si velint homincsp h (Science catholique, 15 septembre 1889, p. 634). — Je prie le Révérend Père de remarfjuer que le texte cité ici (voir p. 188j est précédé de ces paroles : « Parlons enfin de la PrCdeslination totale m; et suivi de celles-ci : « C'est ainsi que .Molina explique la gratuité el l'infaillibilité de la prédestination prise dans son ensemble ». [Bannez et Molina, p[). 149- 153.) Il s'agit donc bien du libre choix de Dieu relatif îi la prédestination totale. C'est pour cela sans doute que " j'ai beau jeu il demander -. Est-ce si velint homines? »
2e32 THOMISME ET MOLINISME.
de la volonté salvifique par rapport au libre choix de Dieu ?
IL — Il paraît que je suis coupable de vivisection sur ce « pauvre Molina. » J'ai « mutilé » les formules molinistes , j'ai « disloqué » le fondement du système de Molina, j'ai « désarticulé « les notions molinistes de la prédestination et de la réprobation. « Fausse tête » pour Molina!
r Le Révérend Père de Régnon a réduit la théorie moliniste en formules à deux membres, dont le premier répond à la question du libre choix et le seiîond à celle du mode d'effwacilé de la grâce ou du décret divin. Mon crime ( apital consiste a disjoindre avec soin ces deux questions que les molinistes purs s'appliquent à joindre si bien que la question du mode d'efficacité cache entièrement celle du libre choix. Comme je traitais uniquement cette dernière, je n'ai cité que le premier membre de chacune des fameuses formules. Œuvre de vivisecteur ! (Page 195.)
Réparons le mal , et faisons revivre les formules.
Il ne dépend pas de l'homme d'être placé dans l'ordre où il méritera ; mais il dépend de l'homme de mériter dans l'ordre où il est placé. — Il ne dépend pas de l'homme d'être prédestiné à recevoir la grâce qui est efficace; mais il dépend de l'homme que la grâce reçue soit efficace. — Il ne dépend pas de l'homme de recevoir les grâces par lesquelles il obtient la gloire; mais il dépend de l'homme d'obteîiir la gloire au mogfiu des grâces
I'.kplkjuf: au i\. r. de ukgnon. ^ô3
qu'il reçoit. — Il ne dépend pas de l'homme d'être plac('^ dans Tordre où il est. prédestiné; mais il dépend de l'homme d'être prédestiné dans l'ordre où il est placé.
Voila ce « pauvre Molina » refait « dans son intégrité native. » Je le demande : le Molinisme pur, dans son intégrité native, répond-il mieux aux (luestions posées sur le libre choix de la volonté divine? l'essayons.
Maigre l'intégrité native du Molinisme :
1.- N'est-ce pas Dieu qui choisit comme il lui [)lait, entre toutes les existences possibles pour chaque homme, une existence aboutissant à l'impénitence iinale plutôt qu'une existence aboutissant au salut éternel?
^. iN'est-il pas vrai que ce choix de Dieu ne dé- [)end nullement de riiomme, encore que Fhistoire (jui y corresjjond dépende en partie du lil)re arbitre?
0. N'est-il pas vrai que ce choix de Dieu n'est pas motivé par la prescience des démérites de cet homme ?
A-. La condition de la volonté salvifique, par rapport h ce libre choix, est- elle « si relit homo? ^^
Le W. W de Uégnon, qui viuit « laisser courir Molina dans son intégrité native , » le fera-t-il échaiiper à mes questions, grâce au second membre de ses formules? Ht (ju'importe au libre choix de Dieu (lu'il dépende de l'homme de mériter dans l'ordre oii il est placé, — de rendre elficace la grâce reçue, — d'obtenir Ut gloire au luniicn des grâces
qu'il reçoit, — • d'être prédestiné dans l'ordre où il est placé? Cette dépendance intéresse la question du mode d'efficacité de la grâce ; elle n'a aucun rapport avec îa question du libre choix de Dieu.
Je n'accepte donc pas le reproche d'avoir « mutilé » la théorie de Molina.
2° J'ai encore opéré comme vivisectear en « faisant abstraction du fondement sur lequel s'appuie le système de Molina, » à savoir « le parallélisme de l'ordre d'intention et de l'ordre d'exécution. »
Ce reproche me surprend ; je crois au contraire avoir fait connaître ce parallélisme et même l'avoir discuté assez à fond dans le § 4 du chapitre sur la prédestination dans le système de Molina. Mais il paraît que je fais de ce parallélisme « une question secondaire » , et Molina s'en trouve disloqué.
Oui, j'en conviens, tel est mon sentiment. Je pense que la question capitale dans ce problème spécial est celle du libre choix de Dieu par rapport aux « ordres providentiels » de prédestination et de réprobation, aux « histoires » de prédestinés et de réprouvés ; je pense que la question de l'ordre qu'il y a dans l'intention divine entre le don de la grâce et celui de la gloire n'est que secondaire. Cette seconde question, je le dis avec les thomistes, « levis momenti est. »
Appliquons -nous donc a la question du libre choix. — Pourquoi Dieu a-t-il choisi de créer des hommes avec des existences, des « histoires » de
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réprouvés? — Comment ce libre choix s'accordct-il avec une volonté salviiique sincère? — Quels en sont les motifs, les raisons divines?
Voila le problème spécial. Que sert à Molina son parallélisme de l'ordre d'intention et de l'ordre d'exécution pour le résoudre ? N'est-il pas évident qu'il ne lui sert de rien? Comment doncai-je disloqué ce « pauvre Molina » en ne parlant pas du « parallélisme » dans la discussion du problème spécial ?
5*^ Knfin j'ai fait œuvre de vivisecteur sur ce « pauvre Molina » en ne donnant pas aux mots prédestination et réprobation le sens qu'il leur attribue.
Et ne suis-je pas libre de prendre les mots dans le sens tbomiste plutôt que dans celui de Molina? Car Molina est antitbomiste sur ce point aussi bien que sur le comment de la science moyenne et le concours simultané. V'oici les textes^ :
1 , Pour la prédestination. — « Alii affirmant actum intellectus, quem divina prœdestinatio includit, non Qsse judicium, seu intuitum, qiio Deus pr?evidet modum et média quibus quisque proedestinatus pervenUirus est in vitam leternam ; sed esse inipcrium divini intellectus per modum legis ac pra3cepti quo prx'cipit ipsam pnedestinati ordinationem in vitam êeternam... Quœ sentent ia videlur Divi Thomœ... Ilœc tameu sententia milii num- (juam placuit. »
i. Concorde, édil. Lelliielleiix, p:\ges 429, 43o, \ZS.
2. PoiêT la réprobation. — « Dubium est ntriim ratio reprobatioiiis posita sit in actu volimtatis divinse, quo ex seternitate Deus statuit peccata permittere propter quae peccator damnandus est. D. Thomas.... affirmât in reprobatione includi voluntatem permittendi ut peccator incidat in culpam, simulque inferendi pro ea pœnam damnationis 3eterna3 ^ . . Crediderim tamen si proprie est loquendtim, voluntatem permittendi peccata, propter qiiœ aliquis reprohus damnatur , appellandam non esse reprobationem, neque includi in reprobatione. »
5. Concernant Tordre à concevoir en Dieu entre l'élection et la prédestination, Molina dit : « Prœdestinatio non est posterior electione. » Saint Thomas, au contraire, enseigne expressément que « prœdestinatio prœsapponit electionem^. »
4. Enfin Molina condamne ceux qui disent que la réprobation « contrarie opponitur electioni. » Or, saint Thomas le dit en propres termes : « Reproprobatio directe non opponitur prœdestinationi, sed electioni : quia qui eligit, allerum accipit, et alterum rejicit, quod est reprobare^. »
On voit clairement l'antithomisme de Molina sur les termes du problème de la prédestination et de la réprobation '\
\. Cf. s. th. \ p. qu. 23, art. 3.
2. S. th., \ p. qu. 23, art. 4. — Cf. 6 de verit., art. 1, in cor p. ad 2 et 3.