s. th., 1 p., qu. 19, art. 8, ad
CAUSALITE DE LA PRKSCIENXE. /l
. On lo voit, la difliculté qui naît dans notre esprit de la causalité de la divine prescience par rapport à nos actes libres, trouve sa solution, d'après la doctrine de saint Thomas, dans la souveraine efficacité et l'irrésistible toutepuissance du décret prédéterminant, qui constitue cette causalité.
Cependant il reste encore un nuage dans l'esprit. D'où vient que l'efficacité divine ne saurait porter atteinte à la contingence des causes secondes ni à notre liberté? Quelle est la raison profonde de ce divin accord? Où est le dernier pourquoi de cette mystérieuse harmonie i
Saint Thomas nous le montre dans la transcendance de l'Etre divin * .
Dieu n'appartient à aucune catégorie de l'être, il existe en dehors et au-dessus. Infini, il n'a point de limites, rien ne le circonscrit; Parfait, tout est en lui, et il n'est rien en particulier. Notre esprit ne le conçoit, notre langage ne le désigne (|ue par analogie avec les efiéts de sa puissance. Nous savons qu'il est et qu'il agit, mais à sa manière, qui est inetlable; que tout ce qui participe à l'existence procède de son être, que toute activité vient de la sienne comme de la source première; mais que son
i. Com. in periherni., Hl). 1, lect. 14.
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activité comme son être est incommensurable : aucune catégorie de cause ne peut la contenir ni Texprimer. Tel qu'une source placée au sommet d'une haute montagne, et qui déverse ses eaux vers tous les points de l'horizon, Dieu rayonne dans toutes les directions de l'existence et de la causalité, partout présent, partout agissant, mais toujours présent et agissant en Dieu. Il domine la substance et la cause, et tous les modes de l'une et de l'autre; toutes les substances et toutes' les causes, et tous les modes d'être et d'agir, marquent, sans le délimiter ni le restreindre, le cours indéfiniment varié de son infinie perfection. Il 'est, et dans son immensité d'autres êtres subsistent; il agit, et dans son universelle activité d'autres causes opèrent leurs effets. Son être n'est pasborné par l'être des créatures, ni son activité par leur activité : Être premier, il fait exister tout autre être; cause première, il fait agir toute autre cause; mais son être et son activité demeurent toujours au-dessus de tout autre être et de toute autre activité.
Voilà pourquoi la volonté divine doit être conçue comme existant en dehors et audessus des catégories de l'être, comme une cause qui se répand dans tout l'être et qui en occupe les moindres degrés. Sa causalité est d'une pénétration universelle et d'une souplesse infinie. Que s'ensuit-il? Le voici. Que sont le nécessaire et le contingent,* sinon des
différonces, des degrés divers de l'être et de la causalité? Dieu donc est au-dessus de l'un et de l'autre; et de même que son mode d'être divin, ainsi son mode d'agir est supérieur à la contingence et à la nécessité. D'où l'on voit que la volonté divine est la source première du nécessaire et du contingent, ainsi que de la distinction de ces deux modes d'être et d'agir, suivant la nature des causes secondes. Dieu veut les effets nécessaires, et il prépare des causes nécessaires ; il veut des effets contingents, et il prépare des causes contingentes. Les effets sont dits nécessaires ou contingents, selon la nature de leurs causes prochaines; mais tous dépendent de la volonté divine, comme de la cause première transcendante de la contingence et de la nécessité. La transcendance de l'Etre divin, voilà donc le dernier pounpioi de l'accord de la causalité très efficace <le Dieu avec notre libre arbitre*.
Une hypothèse vieillie faisait del'éther, substance impondérable, l'agent universel, le moteur premier de la matière, et comme l'âme du monde. L'éther occupait tout l'espace et pénétrait tous les corps; les atomes de la matière pondérable étaient comme plongés dans son sein, ils subsistaient en lui, et c'est lui qui produisait leurs mouvements et tous les chan-
1. Ci; s. th., l, :2-3, art. 4, ad 8. — Qiiodl. XII, art. 3, ad 1.
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gements des êtres. Cette force merveilleuse, toujours la même en soi, diversifiait à l'infini son inépuisable activité. Agent souple et subtil, il était chaleur, lumière, électricité, affinité, cohésion; variant son action, selon le milieu où il exerçait sa puissance, et ses" effets, selon les corps dans lesquels il agissait.
La science, aujourd'hui, met à l'origine des choses un seul principe de mouvement, une seule force primordiale, dont tous les agents de la nature ne seraient que des modes divers et des transformations variées. Unique activité résidant au fond des êtres, il les maintiendrait tous avec une puissante énergie dans -leurs formes et leurs espèces, et produirait par leurs actions mutuelles des effets conformes à la nature intime et aux dispositions actuelles de chacun d'eux.
Lointaine et faible analogie avec la Cause Première, laquelle occupe tout par son immensité, fait subsister tous les êtres, et opère dans toutes les causes, mais sans changer en rien leur mode propre et naturel d'agir et de produire leurs effets !
Cette profonde et sublime théorie de l'Angélique Maître ne fait-elle pas évanouir la difficulté^?
1. « Ens, in quantum ens est, habet causam Ipsum Deum. Undè, sicut divinœ Providentise subditur Ipsum ens, ità etiam omnia accidentia entis, in quan-
La transcendance do l'être et de Ja causalité divine, au-dessus des modes de nécessité et de contingence, étonne d'abord l'esprit; mais si l'on y réfléchit un instant, l'étonnement cesse et l'harmonie des choses apparaît. A la vérité, ce n'est pas le plein jour, c'est une lumière mêlée d'ombres, un pâle crépuscule; mais qui
tùm est ens; inter quae siint necessarium et contingens. Ad divinam igitur Providentiam pertinet, non solùm qùod faciat hoc ens, sed quod det ei contingentiam vcl nccessitatem. Secundùm enim qùod uniciiique dare voluit contingéntiani vel necessitateui, praeparavit ei causas médias, ex quibus de necessitate sequatur, vel contiiif(entei'. Invenitur igitur uuiuscujusque efïectus, secundùm quod est sub ordine (Uvinte Providentiîi', necessitatem liabere. Ex quo contingit ({ùod ha»c conditionalis est vera : si aliquid est a l)eo provisuui, lioc ei'it. Secundùm autetn qùod effectus ali- (juis coiisideralur sub ordine causa) proxima», sic non oninis elïectus est necessarius, sed quidam necessarius ci ([uidam contingens, secundùm analogiam sua' causa'.. Sic ergo patetcjuod. cùm de divinà Providentià loquimur, non est dicendum solum : lioc est provisum a I)eo ut sit; — sed, lioc est ])rovisum a Deo, ut contingenter sit, vel ut necessario sit... Quod quidem est singulare in divinà Providentià. Pieliqmv enim caiis;!' uou constitunnt legem necessilatis vel contingentia', sed constitutà lege a superiori causa utuntur. l'ndè causalitati cujuslibet alterius causa' sul)ditur solùm. quod ejuselTectus sit. Ouod autem sit necessario vel contingenter, dependet ex causa altiori, qua' est causa entis, in ({uantùm est ens, a quà ordo necessitatis et contingentiaMn rébus provenit (lectioo, in lib. G Metaphys.). »
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donc peut voir Dieu pénétrer les créatures, et agir en elles, suivant leur naturelle et particulière causalité ? En scrutant ces sortes de problèmes, notre esprit ne doit pas chercher le repos dans Tévidence de la vérité qu'il aperçoit : la vérité est trop loin de son regard pour qu'il la voie avec clarté; mais il doit s'arrêter devant la hauteur inaccessible de la vérité cachée : elle est là, il le sait, c'est assez pour sa faiblesse. Si l'aigle, roi des airs, ose contempler l'astre du jour à son midi, l'œil de l'oiseau de nuit se ferme dès que le soleil brille audessus de riiorizon^