CHAPITRE IV
Ni l'antériorité apparente de la prescience divine, ni la souveraine efficace des décrets prédéterminants qui en constituent la causalité ne l'ait obstacle à notre libre arbitre.
Voyons maintenant le rôle de ces décrets dans la connaissance des actes libres.
Il est clair ({u ils n'ont aucune place dans la science que Dieu a de lui-même et des purs possibles, les(j[uels ne dépendent en rien de la volonté divine ; mais ne sont-ils pas le « milieu » •où Dieu voit les choses créées, en particulier nos actes l'uturs?
D'après les molinistes, c'est dans une certaine prescience de Dieu, nommée science moyennes <^iue se trouve l'explication dernière
1. Voir, dans la Critique du Moli)iis)iie. (jue la science moyenne est la négation railicale de la liberté.
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de la souveraine et infaillible efficace de la divine causalité par rapport à nos actes libres. Nous venons de montrer que, selon saint Thomas, l'accord de l'efficace de Dieu avec notre libre arbitre s'expliquepar cette efficace même. Maintenant on va voir qu'au lieu de donner la dernière raison de la causalité à la prescience, l'Angélique Docteur trouve le dernier pourquoi de la prescience dans la causalité. Expliquons d'abord les termes du problème.
Suivant les scholastiques, on doit distinguer trois choses dans tout acte de connaissance : le sujet connaissant, l'objet connu, et le moyen, « médium », par lequel le sujet connaît l'objet. Ce moyen est une impression de l'objet sur le sujet, sorLe d'image ou de ressemblance de Fobjet, qui par là se trouve présent dans le sujet, de manière à être saisi, perçu par lui. Ces images sont les espèces sensibles dans les perceptions des sens, et les espèces intelligibles dans la connaissance intellectuelle. D'après cette. théorie, les théologiens se sont demandé ce qui est en Dieu le moyen, « médium », de la science, l'espèce intelligible des objets connus.
L'enseignement de saint Thomas est clair et formel : l'essence divine est le « médium » universel de la science de Dieu.
Gela est évident pour la connaissance de l'Être divin par lui-même. Dieu est à la fois le
sujet coi>naissant, Tobjot connu, et le moyen de connaître.
Mais pour la science que Dieu possède des choses autres que lui-même, « a lia a se », quel est le « médium » divin ?
« Dieu, dit le saint Docteur, se voit lui-même en lui-même, car il se voit par sa propre essence; quant aux choses autres que lui-même, il les voit, non en elles-mêmes, mais en luimême, « non in ipsis, sed in seipso », en tant que son essence contient la ressemblance, les espèces, des choses autres que lui-même ^ »
Ici, sans doute, une objection vient à l'esprit. En expliquant la divine prescience des futurs, le Docteur Angélique semble dire que Dieu voit toutes les choses temporelles en elles-mêmes, « in seipsis », comme elles arrivent hors de lui, à rheure marquée dans la suite des siècles. Comment donc dit-il maintenant que Dieu les voit en lui-même, « non in ipsis, sed in seipso? »
L'opposition n'esl qu'apparente, et toute dans les mots. Si vous me demandez où est-ce que j(^ vois ce livre, moi qui crois à l'objectivité de ma vision, j(^ répondrai que je le vois en lui-même, « in seipso »; mais si, au lieu de m' interroger sur l'objet de cette con-
1. s. th., 1, p., qu. l'i, art. 5. — Conl. gcnt., lib. 1. cap. 40, 54. — Quest. 2 de Veritate, art. 3.
8) DÉCRETS PRÉDÉTERMINANTS.
naissance sensible, vous désirez savoir par quel moyen je vois ce livre, je dirai que c'est par une sorte d'image ou espèce qui est en moi, et que je vois le livre en moi-même « in meipso ». Telle est la raison bien simple des différentes manières de parler du saint Docteur. Dieu, dit-il, ne voit rien hors de lui ; non pas certes que l'objet de sa vision ne soit hors de lui, mais parce que, ce qui est hors de lui, il le voit en lui-même, « in seipso ». Voilà pourquoi ces expressions : Dieu ne connaît rien hors de lui, sont justes, si l'on veut parler du « médium » de la connaissance, « id quo cognoscit »; mais elles seraient très inexactes, si on les entendait de l'objet connu, « id qiiod cognoscit »'. Car Dieu connaît et lui-même et les choses distinctes de lui, « alla a se »; mais l'unique et très simple «médium» de sa science, c'est lui-même ^
L'essence divine est donc l'espèce intelligible unique de toute la science de Dieu : « Intellectus divinus nullâ aliâ specie intelligit quam essentiâ sua 2. »
Dieu ne reçoit pas les impressions et les espèces des objets qu'il connaît, car sa connaissance précède et produit la réalité de ces
1. s. th., 1 p., qu. 14, art. 5, ad 1. — Quest. 2, de Yeritate, art. 12, ad 11.