CHAPITRE V
Une grave objection s'élève contre la théorie des décrets prédéterminants.
Il est impossible, dit-on, que Dieu connaisse dans ses décrets tous nos actes libres ; car Dieu connaît certainement des actions humaines qu'il ne peut vouloir ni prédéterminer : ce sont les péchés. Où Dieu les connaît-il donc? — Et s'il les connaît par un autre moyen que ses décrets, pourquoi ne connaîtrait-il pas de môme tous nos actes libres ? — A la vérité, tous les molinistes doivent « renoncer à expliquer le comment de la science moyenne; » ce comment est pour eux « l'insondable mystère, » ainsi que l'affirment les néomolinistes français. Mais la prescience des péchés ne serait-elle pas aussi l'insondable mystère et l'inévitable écueil de la théorie thomiste?
Voilà l'objection.
Pour la dissiper, recourons aux lumières de l'Angélique Maître. A ses yeux, la question du péché, qu'il s'agisse de^sa nature, de son ori-
gine. ou do sa place dans l'ordre providentiel de l'univers, n'est qu'un cas particulier de la question générale du mal. Voyons donc comment le mal est connu de Dieu.
Mais d'abord le mal est-il connaissable en lui-mên2e ? Une chose n'est connaissable qu'autant qu'elle est. Le mal est-il un être? Non, dit le saint Docteur, le mal n'est pas un être, puisque honuni et ens convertuntur . Le mal est un manf[ue, une privation d'être ^ Par conséquent, le mal n'est pas connaissable en luimême.
Dieu le connaît cependant, mais, comme il connaît les privations d'être et les négations, à savoir, comme le contraire de la perfection réelle et l'opposé de Ta formation. Le néant est connu par l'être, ce qui n'est pas par ce qui est, le mal par le bien. Si l'on peut ainsi parler, c'est une sorte de connaissance antithctiqae. Dès- que l'on voit clairement et que l'on pénètre la nature d'un objet, on sait par le fait même, et ce qu'il faut affirmer de lui et ce qu'il en faut nier ; et la perfection qu'il a et celle qui lui manque; son bien et son mal. Plus une chose est connue, plus aussi Test son contraire ; plus on comprend la perfection d'un objet , plus on en voit les défauts. Telle est la seule manière de connaître le mal.
1. s. th., 1 p., ([. /j8, art. L — Qiuest. d, I>e malo, rt. J. — Confr. (icnt., Ub. 8, rap. 7, 8, 9.
98 DÉCRETS PRÉDÉTERMINANTS.
Dieu donc, qui connaît tout l'être de chacun de ses effets, voit du même coup toutes les négations qui leur conviennent, tous les manques d'être qui sont en eux, toutes les perfections dont ils sont privés. C'est ainsi qu'aucun des maux qui se trouvent dans l'univers n'échappe à sa vue pénétrante. La connaissance du mai est un corollaire rigoureusement logique de la connaissance du bien K
Il s'ensuit, que Dieu connaît le mal par la même science et de la même manière qu'il connaît le bien qui est ]e sujet du mal, c'est-àdire qui est privé de quelque perfection. D'où l'on voit qu'il n'y a point dans l'essence divine d'idée ou d'espèce intelligible du mal, mais seulement du bien. C'est par les idées des divers êtres et des différents biens que Dieu connaît les négations, les privations et tous les maux des créatures 2.
Voilà pourquoi la divine prescience du mal qui est dans le monde suppose en Dieu tout ce qui est requis pour la prescience des êtres et des biens, par lesquels le mal est connu, à savoir , l'essence divine déterminée comme espèce intelligible par le décret de la volonté.
Telle est la véritable théorie thomiste de la
1. s. th., 1 p., q. 14, art. 10. — Co?it. Gent., lib. 1, cap. 71. — Qu8est. 2, de Veritate, art. 15.
2. S. th., 1 p., qu. 16, art. 3, ad. 1. — Qusest. 3, de Yeritate, art. 4. — Quodl. XI, art. 2.
connaissance du mal. L'essence divine représente des biens privés de certaines perfections ; Dieu décrète de produire ces biens incomplets : ainsi se forme la divine prescience, Téternelle vision des biens et des maux.
Que reste-t-il maintenant de l'objection des molinistes?
Oui, Dieu connaît les péchés. Mais les péchés que sont-ils, sinon des actions réelles, des êtres physiques, des biens, privés d'une certaine perfection morale, à savoir, de l'ordre rationel à la véritable fin de l'homme? Dieu connaît ces actions, ces biens physiques dans l'idée qu'il en a, et cette connaissance est fondée sur la causalité et le décret divins; il connaît de la môme manière le jugement de la raison (|ui fait l'espèce morale de ces actes ; il voit par là qu'ils ne sont pas ordonnés selon la raison et la loi ; que cet ordre, qui serait la perfection, la bonté morale de ces actes, leur manque; et partant, que ces actes, véritables êtres et biens physiques, sont, au point de vue moral, des non-êtres, des péchés.
Voilà comment la prescience du péché suppose le décret divin.
Et cependant Dieu ne veut pas et ne prédétermine pas le péché. De même que Tœil ne perçoit que la couleur, et l'oreille le son; de même la volonté, ([ue dirige l'infaillible sagesse, ne se porte qu'au bien réel. Dieu donc ne veut et ne décrète que les biens où le péché
100 DÉCRETS Ï^RÉDÉTERMINANÏS.
se trouve et par lesquels il est connu. Quant au mal lui-même, à la privation, à l'absence de bien, Dieu le permet seulement, comme on parle dans l'Ecole; de telle sorte que ce vaste mélange de biens et de maux qu'on nomme l'univers est sorti tout entier de la volonté de Dieu comme de la cause première : les biens, de la volonté qui ordonne ; les maux, de la volonté qui permet ^
La mystérieuse prescience des péchés n'est donc pas l'inévitable écueil où la théorie thomiste se heurte et se brise.
Que si l'on demande, en outre, pourquoi Dieu veut et prédétermine l'acte physique du péché, pourquoi il permet le mal, je réponds que ces questions n'appartiennent pas au problème de la prescience, mais à celui des motifs divins de la réprobation. Il suffit , pour le moment, de savoir que rien n'est plus éloigné de la théorie thomiste, théorie de l'efficacité souveraine du Premier. Etre et de la Cause Première, que de faire Dieu auteur du mal. L'être et le bien, oui, viennent premièrement de Dieu; mais le nonêtre et le mal ont toute leur origine dans la créature.
En résumé, Dieu voit éternellement d' un seul regard toute la série des siècles ; Vanteriorite