‹ Providence et libre arbitre selon Saint Thomas d'AquinChapitre 45 sur 144 · Cf. .s. th., 1 p., (lu. 10:5, art · texte numérisé non relu

Cf. .s. th., 1 p., (lu. 10:5, art

de se mouvoir de soi-même peut dépendre* d'une cause extrinsèque, de qui elle tient l'être : « principium intrinsecum potest esse ab alio principio extrinseco, » et que dans ce cas il n'est nullement contradictoire de se mouvoir de soi-même et d'être mû par un autre ^

Cette réponse rappelle le fondement profond et inébranlable de la théorie thomiste, qui est la dépendance de la créature à l'égard de Dieu Premier Être, et fait songer en même temps au beau texte déjà cité sur la causalité et la prescience de Dieu quant à nos actes libres. « Le plein pouvoir de la volonté sur son acte, y est-il dit, exclut la violence d'un agent extérieur ainsi que la détermination de la faculté ad imu7n, mais elle n'exclut pas l'influence de la cause, de qui la volonté tient- l'être et l'opération. Ainsi donc. Dieu est la Cause Première des mouvements de la volonté, et il les connaît en se connaissant lui-même. » Tout s'enchaine, tout est lié, tout concorde, dans les théories da saint Docteur.

La troisième objection est tirée de l'imputabilité de nos actes. La responsabilité incombeau moteur et non au mobile, à celui qui lance la pierre et non pas à la pierre qui donne la

1. « Gùm aliquid iiiovet seipsum, non excluditur quin ab alio moveatur, a quo hahet hoc ipsum quod seipsicm movet; et sic non répugnât libertati quod Deus est causa actûs liberi arbitrii. (Qu, 3, de Malo,. art. 2, ad. 4.)

mort. Dieu donc ne peut être le moteur de la volont(''. — La conséquence serait logique, répond le saint Docteur, si la volonté ne se mouvait pas d'elle-même sous la motion de Dieu. Mais il n'en est pas ainsi, et la motion divine n'empêche pas que la volonté se meuve d'elle-même.

N'est-il pas évident que, dans la pensée de saint Thomas, le velle, dont il parle dans cet article, est un acte libre de la volonté?

On dira peut-être que saint Thomas le définit « inclinatio quciedam in bonum universale, » une inclination au bien universel, et que nos actes libres ont d'ordinaire pour objets des biens particuliers.

Cela est vrai. Mais, selon saint Thomas, l'acte de la volonté, qui a pour objet un bien particulier, est toujours réellement une inclination au bien universel; et c'est même là ce qui difiérencie spécifi({uement l'acte volontaire du mouvement de Tappétit sensitii". Voici le texte : « Appetitus intellectivus — (la volonté), — etsi leratur in res (jua^ sunt extra animam singulares. iêrtur tamen in eas secimdùm aliquam rationeni iiniversalem; sicut cùm appétit aliquid, ([uia est bonum. » C'est un l'ait de conscience : la recherche de tout objet particulier est motivée par l'attrait général du bien. Ainsi donc, dans tout mouvement de la volonté se trouve comprise T inclinât ion au bien général, à peu près de la même manière

que le genre et l'espèce sont dans chaque individu ^

Il s'ensuit que tout acte de la volonté est vraiment une inclination au bien universel, même lorsque son objet extérieur et réel est un bien concret particulier. Le velle^ dont parle saint Thomas, signifie donc tout acte, tout mouvement de la volonté.

Admirons ici comme la pensée de TAngélique Maître va au fond des choses et à la raison dernière de ses théories. Dieu, Cause Première, doit agir dans la volonté créée autant que dans tout autre créature. La même dépendance réelle, à la lumière des mômes principes métaphysiques, amène l'esprit aux mêmes conclusions. Mais la volonté, qui dépend de Dieu à titre général de créature, doit encore dépendre de lui dans ce qui fait son excellence propre et sa principale perfection. L'influence universelle du Premier Moteur doit lui être nécessaire dans cela même. Yoilà pourquoi le Docteur Angélique, voulant montrer par une raison spéciale la nécessité de la motion divine à tous les actes de la volonté, prend dans cette puissance ce qui caractérise essen-

1. Cf. 5. th., 1, 2, qu. 8; qu. 12, art. 4. L'inclination au bien en général, comprise dans tout acte volontaire, est précisément la raison formelle du domaine de la volonté sur son acte, et partant, de la liberté de cet acte. (Voir la note à la fin du volume.)

tiellornent tous ses actes, à savoir, d'être une inclination au bien universel, et il en conclut que Dieu, Premier Moteur, tient en main la volonté par la perfection même qui élève cette cause au-dessus de toutes les autres ^

Ce raisonnement du saint Docteur nous révèle une harmonie profonde entre Teffet propre de la motion de Dieu dans les causes libres et son ettet dans les agents naturels. La motion divine est nécessaire aux causes secondes, parce que nulle créature ne peut donner l'être que si elle agit par la vertu de Dieu; car l'être est l'effet universel qui correspond à l'influence de la cause universelle. Or, qu'y a-t-il de commun, d'universel, dans tous les objets de la volonté, sinon la raison de bien? et dans tous ses actes, sinon Tinclination au bien ? Voilà donc ce qui, dans toule appétilion, dans tout mouvement de la volonté, exige la motion du Premi(H* Moteur et l'opération de la Cause Premièr(\ De mênif* que, dans les actions et les eiïets des créatures, on doit attribuer Têtre à Dieu, et les déterminations particulières de Têtre aux causes scconcb^s ; de même, dans tout acte de la volonté, l'inclination au bien univcu'sel est de Dieu, et ce (|ui détermine cette inclination à tel Wwn particulier est de la volonté, cause seconde. Mais Tinclination à

l. Voir iS'. //<., 1, ^2, (|u. 10;>, art. (>. uno l)elle application dv ceUc doctrine.

ce bien, comme la production d'un effet, n'est qu'une seule et unique opération procédant tout entière et de Dieu et de la volonté libre; et si la volonté détermine l'espèce de l'acte produit, c'est Dieu, Premier Moteur, qui donne l'impulsion dans rintime de la volonté, et détermine efficacement le passage à l'acte. Qui ne voit la belle harmonie de la tliéorie thomiste?

Telle est, ce me semble, la juste portée du raisonnement de saint Thomas. Dien meut physiquement la volonté dans tgus ses actes en raison de l'inclination au bien qui y est con-, tenue.

Que si quelqu'un cependant doutait encore de la motion de Dieu dans les actes du libre arbitre, il est aisé de le convaincre par des textes exprès.

Dans le troisième livre du Contra Gentiles, chapitre 89, saint Thomas se propose de démontrer « quùd motus voluntatis causatur a Deo et non solùm a voluntate. » 11 s'agit des actes libres, ainsi qu'il résulte évidmiiment d'une sorte d'introduction où le saint Docteur explique pourquoi il traite ce sujet à part.

Le chapitre précédent se termine par ces mots : « Dieu seul donc, comme cause efficiente, « per modum agentis, » peut mouvoir la volonté sans lui faire violence. De là vient que l'Écriture dit : « Cor régis in manu Domini; quôcumque voluerit inclinabit illud.

l)K LA VOLONTÉ. 141

(Proverbos.) — Deus ost qui oporatui* in iiobis et vollo ot porficere. (Saint Paul.)» On voit quo .saint Tlionias parle de la prémotion physique, (( niovere per niodum agentis. »

Voici maintenant le début du cliapitni 89 : < Certaines gens, ne comprenant pas comment Dieu peut causer en nous le mouvement de la volonté sans nuire au libre arbitre, ont voulu (exposer ces textes à contre SfMis. Ils disaient donc que Dieu cause en nous le x')oiUoir et le faille en nous donnant la faculté de vouloir, mais non pas d(3 telle manière qu'il nous fasse vouloir ceci ou c(*la : « non autem sic quôil faciat nos vc^le hoc vel illud... » Mais TÉcritum prouve évidemment, ajoute aussitôt saint Thomas, que nous tenons de Dieu et la volonté ■ et Topération, et la puissance et ract(s « non solùm virtutem volendi, sed etiam operationem — non solùm potentiam voluntatis, sed etiam .actum i psi us. »

On h) voir clair(Mn(Mit. il s'agit de prouver i{W() Dieu cause nos actes libres a movcMido per modum agentis » pai* une prémotion physi- ({ue. Sur qu(^ls principes s'appuie b^ saint Docteur^ 11 trait(^ la volonté comme loub'^ autre cause seconde. (( NuUa res potestproprià virtute .agere, nisi agat in virtute Dei : ergô Deus est causa nobis, non solùm voluntatis, sed etiam volendi. » La volonté est donc, mènK^ dans son acte libre, l'instrument de la vertu de Dieu; elle (vst dans sa main comme l'outil dans la main

de l'ouvrier : <( applicatur ad actum. » Voici un argument qui résume toutes les preuves : « Ostensum est quôd Deus est causa omnis actionis, et operatur in omni agente. Est igitur causa niotuum voluntatis. » Quoi de plus formel et qui dise plus expressément que, pour saint Thomas, la volonté libre est, par rapport à la motion de Dieu, une cause comme les autres, s'il est permis d'employer cette expression ^?

11 est donc manifeste que, selon saint Thomas, Dieu meut et applique la volonté, même à l'acte libre.

J'oserai dire : surtout à l'acte libre; et rien de plus conforme a la pensée du Maître. Il y a des philosophes qui veulent soustraire le- libre arbitre à l'influence du Premier Moteur, à cause de la perfection excellente du libre arbitre. Telle n'est pas, certes, la. manière de voir de saint Thomas. « On trouve, dit-il, un ordre plus parfait parmi les esprits que parmi les corps. Eh bien, parmi les corps, tout mouvevement a pour cause le premier mouvement.

1. Potest Deus vohmtntem immutare ex hoc qiiod ipse in volimtate operatur sicut in naturâ; undè s icut oranis actio iiaticralis est a Deo, ità omnis actio voluntatis, in quantum est actio, non solùm est a voluntate ut immédiate agente, sed à Deo ut a primo agente, qui vehementius imprimit; undè, sicut voluntas potest immutare actum suum in aliud, ita, et multo ampliùs, Deus. (22 de Yeritaie , art. 8. Cf. art. 9.)

(Allusion à une hypothèse de la vieille physisique et cosmographie des anciens.) Par conséquent, parmi les esprits, tout mouvement de la volonté est causé par la volonté première, qui est la volonté de Dieu K »

Est-il démontré maintenant que, dans la théorie de saint Thomas, Dieu meut physiquement, (( movet per modum agentis, » la volonté à son acte libre?

Le saint Docteur en conclut, dans le chapitre suivant (90), que nos « élections » — (ce terme désigne l'acte propre du libre arbitre) — sont soumises à la Providence de Dieu, « cùm Ipse sit causa electionis et voluntatis nostra^^^)) Et il termine ce chapitre par la remarque suivante : a Le Damascène dit que Dieu prévoit (( pramoscit » les choses qui sont en nous, mais qu'il ne les prédétermine pas, « non praedeterminat ». 11 faut l'entendre dans ce sens, que les choses qui sont en nous — (il s'agit des actes libres) — ne ^ont pas soumises à la détermination de Dieu « determinationi divinae, » de telle sorte que cette détermination les nécessite « quasi ab eà necessitatem accipientia. » D'où Ton voit que, selon saint Thomas,

1. Perfectiùs invenitiir ordo in spiritualibiis quàni in corporaUbiis. \n corporalibus autem omnis motus caiisatur a primo motu. Oportet igitur quod in spiritualibus omnis n^otus voluntatis a prima volunlate causetur qua? est voluntas Dei. (Cont. Geni., lll. 80.)

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