Voir dans l'Introduction, page 12 et suivantes
2. On doit parcourir ces questions si l'on veut voir l'importance de la théorie de la prémotion physique
PRÉMOTIOX ET PÉCHÉ. 161
Gomment donc faut-il entendre ce passage fameux?
Il y a, me semble-t-il, deux interprétations possibles : Tune qui ne voit dans la réponse {[{l'un seul acte procédant à la fois de Dieu et du libre arbitre. Dieu, comme Premier Moteur, applique la volonté à cet acte, en tant que cet acte est une inclination au bien, objet universel de la volonté. Cette inclination , en effet, se trouve comprise dans tout mouvement volontaire; c'est même, nous l'avons vu, la raison pour laquelle Dieu meut la volonté à chacun de ses actes. Quant à riiomme, ainsi mu par Dieu, c'est lui ({ui détermine, par le jugement de sa raison, Tobjet particulier de cet acte libre. Cette détermination ad hor vel illud correspond à la détermination spécifique attribuée aux causes naturelles par rapport il la motion de Dieu. Saint Thomas ne parle
dans la doctrine de saint Thomas. On y trouvera : 1) le principe général ; nulla res creata potest in (juemcumque actiiru prodire, nisi virtute motionis divinœ (q. 109, art. 1 et 9); — 2) la nature de la motion : actus 7norenlis in raoto est moins {(\\\. 110, art. 2); — 8) son efficacité : iKtbet nécessitaient^ 7wn quidem codctionis , sed infaillibililatis (qu. 112, art. 8); — 4) enlin sa nécessité pour l'acte libre : ipse bonus motus liberl arbïtrii, est actus liberi a)-bitrii moti a Deo (qu. 112, art. 2 — et dans les autres articles p^/ssim.) — {S. th., 1, 2, qu. 100, etc.) —(Cf. 24, de y e ri ta te, art. 14.)
pas d'une succession d'actes dans la volonté, mais d'un seul mouvement du libre arbitre, lequel est physiquement de Dieu, en tant qiril est une tendance au bien général, et de l'homme, en tant que par sa raison l'homme détermine l'objet particulier de son vouloir. Ainsi comprise, cette réponse est très conforme à la théorie du saint Docteur. On s'explique, en effet, et que Dieu, par sa motion physique, « faciat nos velle hoc vel illud, » comme il est dit dans le Contra Gentiles, et que, dans ce même acte, l'homme se détermine ad hoc vel ad illud par le jugement de la raison.
Or, cette interprétation est fondée sur l'article même où se trouve la réponse discutée. Afin de prouver que Dieu seul, comme agent extérieur, peut mouvoir la volonté, saint Thomas raisonne ainsi : « Voluntas habet ordinem ad universale bonum; undè nihil aliud potest esse voluntatis causa nisi ipse Deus, qui est universale bonum. » N'est-ce pas la raison même par laquelle le saint Docteur a prouvé que Dieu meut la volonté à tous ses actes? Donc, la motion au bien universel, dont il est parié dans la réponse, est bien celle qui applique la volonté, même à son acte libre.
Quant à la détermination de l'acte par le jugement delà raison, l'Angélique Maître nous avertit expressément, dans l'article premier de cette question, qu'il distingue entre V exei^ciçe et la détermination de l'acte, et que la déter-
miiiation se fait par un jai>(.'in<.'iit de l'esprit ^ Par consé([uent, Tinterprétation proposée est parfaitement thomiste. Saint Thomas répondrait ù la difficulté : Le péché est possible, parce que Dieu n'est pas seul cause de Pacte du libre arbitre. L'homme, pour sa part, détermine l'acte à cet objet ou à celui-là. Or le péch('^ peut se trouver précisément dans cette détermination spécifique ad hoc vel ad illiid.
La seconde interprétation consiste à voir dans le texte deux actes successifs : un mouvement de la volonté au bien universel, et Tacte libre.
On fait remarquer que cette réponse est tirée <\\\\\ article intitulé : utntm voluntas
I. Dupliciter aliqua vis aninite invenitur esse in potontia ad diversa : u7io modo, quantum ad agere vol non agere; alio modo, quantum ad agero hoc vel
illud Indiget igitur movente quantum ad duo, sci-
licct (juuutùm ad exercltiiim vel usum actiis, et <|uantùui ad deterniina/iofiern actùs ; quorum primuni est ex parte suhjecti, quod ({uaudoque inveuitur agens, quandocpie non agens ; aUud auteni est ex parte objecti, secundùm ({uod speci/tcatur actus. {S. th., 1, 11, 9, art. 1). Or, dans les articles 4 et (\ saint Thomas traite de la motion divine « quantum ad exercitmm actûs. » D'où l'on voit le véritable sens du texte de la l'ameuse réponse : a Homo per rationem déterminât se ad volendum hoc vel illud. » Il s'agit évidemment de la détermination ohjectwe et spécifique par le jugement de la raison. — Voir plus haut pagt^ lô.
moveatur a solo Beo sïcut ab exferiori principio. Cet article est le sixième d'une question dont l'article 4 a pour titre : utràm t'oluntas 7noveatur ab aliquo eœteriori principio. Evidemment, l'article 6 est la suite et le complément de l'article 4, et la motion attribuée à Dieu dans le dernier est celle-là môme dont la nécessité a été démontrée précédemment. Voici cette démonstration. Le saint Docteur nous avertit d'abord que le moteur dont il veut prouver la nécessité n'est pas l'objet, mais l'agent; puis il raisonne ainsi : « Tout être qui, en agissant, passe de la puissance à l'acte, a besoin d'être mu par un moteur. Or, il est manifeste que la volonté commence à vouloir des choses qu'elle ne voulait pas auparavant. Donc, il est nécessaire qu'un moteur la meuve à vouloir. A la vérité, elle se" meut elle-même, en tant que, de l'acte de vouloir la fin, elle passe à vouloir les mo3'ens. Mais cela ne peut se faire que moyennant un conseil. Par exemple, si quelqu'un veut être guéri, il commence à penser comment il pourra atteindre ce but: et il arrive à ceci qu'il pourra être guéri par un médecin, et il veut cela. Mais comme il n'a pas toujours voulu actuellement la santé, il faut qu'il ait commencé à la vouloir par la motion d'un moteur. Que si la volonté s'était portée d'elle-même à vouloir la santé c'eût été moyennant un conseil antérieur, en vertu d'une autre volonté présupposée. Mais il est
impossible do rciiioiiter (racto en acte à Tiiifîni. Par conséquent, il faut admettre que, dans son premier mouvement, la volonté passe à l'acte par Tinlluence d'une cause motrice extérieure'. ))
Tel est le raisonnement du saint Docteur. On voit qu'il s'aij^it du mouvement qui met en branle le libre arbitre. C'est un point de psychologie assez obscur que ces actions et réactions de la raison et de la volonté, d'où résulte l'acte libre^. Mais nous n'avons pas à entrer dans ce dédale. 11 suffit de remarquer que saint Thomas ne prétend aucunement ici limiter l'opération divine dans le libre arbitre à cette motion universelle, qui fait passer la volonté au premier acte, point de départ de toute la série qui aboutit à relection. Selon saint Thomas, nous l'avons vu, l'acte même d'élection est produit directement par la motion de Dieu.
Que veut donc enseigner l'Angélique Maître? 11 indi({ue simplement ce qui est nécessaire de la part de la volonté pour qu'elle se meuve d'ell(^-mème, pour (lu'elle soit principe de vie morahi. Tel est, en effet, le but de cette remarquable analyse des actes volontaires par la- (luelle saint Thomas ouvre la seconde partie
1. (If. Conl. Genl., lil). o, cap. 8U, in iiiie. — Qu. 6, (h- Mdlo.
:2. Voir la belle dissertation de Cioudin de VolioitiU'io lihcro (Philosophia thomistica, 3e partie).
de la Somme. Dans le traité du gouvernement divin, et quand il considère la volonté comme cause seconde, le saint Docteur enseigne clairement que Dieu meut la volonté à chacun de ses actes, même à l'acte libre. C'est là le lieu d'en parler et de le dire. Mais, dans le traité des actes humains, saint Thomas est placé au point de vue spécial de la volonté comme principe de la moralité de l'homme; il ne revient pas sur l'enseignement donné, il le complète en le précisant.
Telle est donc la pensée du Maître, dans la fameuse réponse sur la possibilité et l'origine du péché : Dieu, seul moteur extrinsèque de la volonté, la met en branle en la faisant passer au premier acte* ; puis la volonté, moyennant la délibération de la raison, se porte d'ellemême à choisir le bien ou le mal ; et c'est par là que le péché est possible.
1. On pourrait remarquer ici que, selon saint Thomas, le premier acte de la volonté est quelqufois libre et méritoire. Voir pour le premier acte des anges, S. th., lie p. qu. 63, art. 5, ad 3 et 4; pour le premier acte du Christ, *S'. th., 3. p., qu. 34, art. 2 et 3; — pour le premier acte d'Adam, »S'. th., 1 p., qu. 95, art. 1, ad 5. — Cf. 1, 2, qu. 111, art. 2. — Cet acte est de Dieu : « est ei ab agente, a quo habet esse. » Ne s'ensuit-il pas que la motion divine n'ôte pas le libre arbitre? Qu'une succession d'actes n'est pas nécessaire pour l'exercice de la liberté? Que la raison formelle objective de l'acte libre c'est ce qu'on nomme dans l'Ecole indifferentia judicii ?
Onclquc interprétation que Ton adopte, il n'y a, dans la réponse, rien de contraire à la théorie générale de la prémotion physique. On y trouve seulement que la possihilité du péché s'explique par ce fait que, sous la motion de Dieu, la détermination de l'acte est laissée au pouvoir de la raison et de la volonté.
La diniculté du péché se ramène donc à celle -du libre arbitre, et l'obscurité mystérieuse de €elle-ci s'étend sur celle-là. S'il était clair à nos yeux comment l'homme se détermine luimême sous la motion divine, on verrait avec évidence qu'il est seul cause de sa détermination au péché.
Dans ce mystère cependant deux points apparaissent avec clarté.
Premièy^e'inent, Dieu ne peut être cause que la volonté se porte au mal plutôt qu'au bien, €ar cette préférence est une faiblesse, un défaut du libre arbitre, et Dieu n'est le principe <|ue de la force et de la perfection. C'est une conséffuence rigoureuse de la doctrine thomiste sur la motion de Dieu.
Secondement, Dieu n'est pas cause de l'iuiperfection morale (jui constitue formellement le péché, car cette imperfection n'est pas un •être, mais un manque, une privation d'être. « Ce défaut, dit le saint Docteur, est lU' la créature seule, c'est-à-dire du libre arbitre, en liHit que celui-ci n'est pas dans Tordre du pre-
mier agent, « déficit ab ordine primi agentis. » C'est pourquoi Dieu n'en est pas la cause, mais le libre arbitre. Gbez un boiteux, la claudication a pour cause le défaut de l'organe et non la force motrice de l'âme, laquelle produit cependant tout le mouvement du boiteux. Ainsi Dieu est cause de l'acte physique du péché, mais il n'est pas cause du péché, parce qu'il n'est pas cause que cet acte ait ce défaut ^ »
Mais d'où vient, dira-t-on, que Dieu meut la volonté à l'acte physique dii péché ?
Gela vient de la volonté, dit saint Thomas. « Quand un être est bien disposé à recevoir la motion du premier moteur, alors l'acte est parfait, selon l'intention du premier moteur; mais si l'être n'est pas disposé et prêt à recevoir la motion du premier moteur, alors l'acte est imparfait; et dans ce cas lé premier moteur est cause de la réalité physique, mais non du défaut de l'acte, parce que ce défaut provient de ce que l'agent n'est pas dans l'ordre du premier moteur, « déficit ab ordine primi moventis. » Or Dieu, Premier Moteur de tous les êtres, en meut certains de façon à ce qu'ils se meuvent eux-mêmes; ce sont les causes libres. Si ces causes sont dans la disposition et l'ordre requis pour recevoir la motion divine, alors leurs actes sont bons, et tout vient de Dieu ; mais si elles ne sont pas dans l'ordre