CHAPITRE IX
Dans le vaste problème des rapports de la Providence de Dieu avec le libre arbitre de riionnne, on peut sans doute donner la première place aux (jnestions de la prescience, de la volonté et de Topération de Dieu ; mais la plus intéressante de toutes, celle qui frappe le plus Tesprit par les redoutables mystères qu'elle renferme, et qui met le plus en relief la toute-puissance souveraine et Tincompréliensible sagesse de l'Être Divin, c'est la question de notre destinée éternelle et de la respon- . sabilitéde Dieu dans l'ordonnance de Tunivers.
Il faut en montrer d'abord le sens et l'étendue.
^B Le Docteur Ani^vliijue aime à comparer Dieu
H? Touvrier ou à Tartiste, et à faire ressortir
rid('H^ divine^ archétype du inonde, par une
176 PRÉDESTIXATIOX ET RÉPROBATION.
sorte d'analogie avec Tidéal humain d'une œuvre d'art. Dieu connaît le monde par l'idée qu'il en a comme l'artiste voit son œuvre dans l'idéal qu'il a conçu. De même que l'idéal naît du génie de l'artiste, ainsi ce n'est pas du monde, mais de lui-même que Dieu tire son idée. La volonté divine donne à l'Idée la force de représenter et de produire le monde, comme la volonté de l'artiste détermine la réalisation de l'idéal. Et si Thomme avait sur la matière le même empire que Dieu sur le néant, la volonté de l'homme lui donnerait de son œuvre cette claire vision, que le décret divin donne à Dieu, en déterminant la vertu créatrice de l'Idée Éternelle. Enfin, pour réaliser l'idéal préconçu, l'artiste emploie des instruments qu'il meut selon son pouvoir et dont il se sert selon leur nature. Ainsi Dieu, pour exécuter son Idée éternelle, emploie l'activité des créatures et donne à chacune d'elles la motion puissante qui convient à sa causalité. Mais il ne s'agit plus maintenant de prescience expliquée par l'Idée et le décret, ni de l'exécution de l'Idée au moyen des créatures mues par Dieu, il faut considérer l'Idée ellemême, qui renferme tout le plan de. cet univers, et découvrir la raison du choix que Dieu en a fait et de l'ordonnance des choses qu'elle renferme.
Il va sans dire que nous ne. cherchons pas
ici la cause de Pacte de Dieu. Rien ne peut agir physiquement sur Dieu, et le bien qu'il poursuit n'est autre que Lui-même. Mais les choses voulues de Dieu dépendent les unes des autres, non seulement dans Tordre du devenir ou de la production, qui est celui de la causalité efficiente, mais encore dans l'ordre de la linalité. Une chose est ordonnée à une autre comme à sa fin. Sous ce rapport, quoique la fin ne soit pas cause que Dieu veuille les moyens, car Dieu veut toutes choses par nn seul et même acte, et, pour ainsi parler, d'un seul coup, sans aller de l'une à l'autre; cependant Dieu veut le moyen pour la fin, c'està-dire que la fin est pour Dieu la raison de vouloir les moyens : finis est ratio volendi ea quœ sunt ad fineinK Pourquoi donc Dieu a-t-il choisi ce monde avec l'ordonnance des êtres 'f et des événements qui le constituent?
Faisons-nous d'abord un(» idée exacte du libre choix de Dieu.
L'artiste ne conçoit })as toujours son idéal d'un seul coup; il le forme lentement, il amasse peu à peu les éléments (|ue fécondera son génie. D'abord, il entrevoit comme un vague dessin de l'œuvre; puis les grandes lignes s'accusent, les formes apparaissent et se pré-
1 Cont. Gcnt., I, S(j, 87 : .s\ th., 1 p.. qu. 1!», art. 5.
cisent, les traits se multiplient et s'achèvent, enfin, l'œuvre est conçue tout entière, rien n'y manque : l'idéal brille et rayonne dans sa perfection. En outre, le génie de l'artiste est lié par les lois qui régissent les matériaux réels de son œuvre et les instruments qu'il doit employer. Le beau, idéal suprême qu'il poursuit, il ne peut en concevoir la réalisation que dans les limites étroites des choses corporelles dont il dépend et qui entravent l'essor de son esprit.
Il n'en est pas ainsi de Dieu. Dans l'intelligence divine, l'infinité des créations possibles apparaît avec une clarté infinie ; tous les mondes réalisables y préexistent ensemble, et leurs divins exemplaires représentent avec les moindres détails le plan éternel de chacun d'eux. D'autre part, la puissance divine n'a de bornes que celles de l'être, et le néant même est docile au commandement divin.
De là cette question :
Pourquoi Dieu, entre tous les mondes, a-t-il choisi de créer cet univers ?
Il n'y a qu'une réponse à faire : parce qu'il l'a voulu.
On ne peut admettre, en effet, ni que Dieu soit nécessité par nature à créer un monde, ni qu'il soit nécessité, parce qu'il est bon et parfait, à créer le meilleur. Il a donc fait choix de ce monde par un acte très libre de sa toutepuissante volonté.
Mais la volonté de Diou, c'est la première cause eniciente. Elle n'est pas la raison dernière des choses, car ce n'est pas l'activité de l'agent qui contient le dernier pourquoi de l'opération et de l'effet; c'est dans le bien, qui (.'St la fin de l'agent, qui meut l'agent à agir, que se trouve la réponse au dernier de nos pounjuoi.
Quel est donc le bien qui a, si l'on peut ainsi dire, provoqué Dieu à choisir ce monde?
Rien ne manque à Dieu, l'Être Partait, l'Acte pur. Dieu n'a donc pas choisi ce monde pour avoir un bien dont il serait privé. Par conséquent, c'est dans le Bien Absolu, (j[ui est Dieu-mème, (|ue se trouve la raison du choix de Dieu. Or, le Bien Absolu ne peut que se répandre et se communiquer. Dieu donc a voulu créer pour faire part de sa perfection aux créatures, et il a choisi notre univers parce qu'il a voulu en faire part dans la mesure et (le la manière où la perfection divine y est réalisée'.
.1. *S'. lli., 1 p., cpi. 4^1, art. 4; Cont. Genl., lib. o, Cîip. 17-20. « Quod Deus siiam bonitateni amet, hoc necessariuiii est; sed ex hoc non necessario sequitur quod per creaturas repra>sentetiir, (juiun sine hoc divina bonitas sit perfecta. Undè quod creatune in esso producantur, otsi ex rationo divina' l)onitalis orifj:in(>in hal)eal, taiiien ex siniplici Dei vohinlate dependet. Sui)posito aulem (|uod Deus creaturis suam bonilateiu coinmunicare, secundùni ({uod est possi-
La beauté du monde consiste dans cette réalisation de la Bonté de Dieu.
Voilà pourquoi Dieu a choisi de créer cet univers.
Mais cette question, à laquelle je viens de répondre pour la création tout entière, elle se pose de même au sujet de ses diverses parties. Qui n'a désiré savoir la raison divine de certains événements ou phénomènes naturels ? Pourquoi telle catastrophe, et pourquoi tel fléau? Qui n'a cherché le secret providentiel d'une destinée cruelle? Qui n'a demandé le pourquoi du sort malheureux d'un être aimé? Qui n'a interrogé la Providence sur les raisons de ses impénétrables desseins?
Allons pas à pas dans les ombres de ce problème .
bile, velit per similitudinis modum, ex hoc rationem accipit quod sint creatura^ diversse; non autem ex necessitate seqiiilur quod secundiim hanc vel illam perfectionis mensuram aut seciindùm hune vel illum numeram rerum. » [Cont. Gent., lih. 3, cap. 97.) Ce chapitre contient une sorte d'esquisse du plan divin. Dieu, Etre Parfait, veut se communiquer au dehors. Il ne le peut qu'en multipliant et diversifiant les créatures. De là les différences spécifiques des êtres. Ces difi'érences engendrent les rapports de causalité, la diversité des opérations et la variété des effets; d'où suit l'évolution harmonieuse du monde.
J.KS TKU18 Ul''i*^^'il<^>^^. 1^1
L'univers vse déroule dans la durée des temps par une suite ininterrompue de phénomènes, qui forment, avec les multiples chaînes des causes et des effets, la trame de l'histoire des mondes. Cette évolution se produit sous la double influence des causes efficientes et de la linalité. Si vous prenc'z un lait du monde matériel, de ce monde qui est soumis au déterminisme de la nature, la raison de son existence se trouve, sans nul doute, dans ses antécédents et les lois qui les régissent. Crest ainsi que l'état actuel du monde physique s'expli({ue, dit-on, par l'évolution lente et progressive d'une nébuleuse cosmique soumise aux lois du mouvement. Les phénomènes actuels ont toute leur raison d'être dans les phénomènes passés; l'état présent est une suite nécessaire de l'état antérieur ; et de moment en moment, anneau par anneau , on remonte la chaîne des êtres et des temps jusqu'à l'origine des choses. L'histoire du monde matériel est comme le développement, dans la durée, de quelques théorèmes de mécanique. Tout lait s'expli({ue ainsi par ses causes efficientes. Quant à sa finalit(\ s'il est difficile de la marquer avec précision dans le monde inorganique, elle frappe tous les regards dans les grands phénomènes de la vie. Cependant, ni dans la chaîne des causes, ni dans celle des fins, la raison ne s'arrête aux créatures; elle va jus(iu'à Dieu, Cause Première et Fin Der-
nière des choses, et n'accepte comme expilication totale d'un fait que celle qui se révèle dans la volonté et la bonté de Dieu. Car c'est Dieu qui a librement choisi cette suite de causes et d'effets; et par conséquent la raison dernière de leur existence n'est pas autre que la raison de ce libre choix divine
Est-ce là qu'aboutissent aussi toutes les questions sur le sort et la destinée des hommes? La raison dernière de notre histoire, de notre vi^ sur la terre, et de notre éternité, se trouvet-elle aussi dans la volonté de Dieu ?
Les différences qui existent entre les hommes sont innombrables. On ne pourrait en trouver deux qui se ressemblent exactement. La santé, le tempérament, la stature, les formes du corps; l'intelligence, le jugement, le goût, la mémoire, le talent, l'éloquence et les autres qualités de l'esprit ; la volonté, le courage, la droiture, la loyauté, Thonneur, la vertu et tout ce qui constitue le caractère; la fortune, la naissance, les affaires, le succès, le hasard des relations sociales : toutes ces distinctions, aux variétés infinies, ne permettent pas, dans tout le cours des siècles, d'identifier deux vies humaines. Où est la raison dernière de ces différences ? Sans nul doute, - chacune d'elles pourrait s'expliquer par le concours des causes naturelles et des causes libres qui ont