‹ Providence et libre arbitre selon Saint Thomas d'AquinChapitre 58 sur 144 · Cont. Gent., II, cap. 39-40; 5. th., 1 p., qu · texte numérisé non relu

Cont. Gent., II, cap. 39-40; 5. th., 1 p., qu

influé sur l'existence ot la vie d'un homme. Mais ne faudra-t-il pas remonter, (rintluence en influence et de cause en cause, jusqu'à Celui ({ui a librement choisi cet enchaînement prévu de causes et d'effets, qui. semblables à des torrents dont les eaux se précipitent de divers points de l'horizon, ont formé le fleuve tranquille, aux rivages riants, ou la rivière impétueuse, aux bords arides et désolés, d'une existence humaine?

Prenons au hasard la vie d'un homme, qu'elle soit laite de richesse et de jouissance, ■ ou de misère et de douleur. Où sont les causes de cette vie? Trouvons-les en lui et hors de lui; énumérons-les toutes, comptons et mesu- .rons les responsabilités. Est-ce tout? et la raison est-elle satisfaite? Non; il faut pousser jusqu'à Dieu et lui demander pourquoi il a choisi cet ordre de causes avec leur résultat. Le libre choix de la Cause Première est la seule dernière raison de tout.

Mais si le dernier pourquoi de la destinée terrestre est en Dieu, est-ce en Dieu seul aussi ({ue se trouve le dernier pour({uoi de la destinée éternelle? La foi nous enseiii'ue que r homme a été créé dans un état surnaturel (|iii lui donnait droit à une béatituib* toute divine. Une ({ualité mystérieuse, que la conscience ne perçoit pas, sorte de communication de la nature mémo do Dieu, qui ('établit entre riioinme et DiiHi un rapport incompréhensible

de fils à père, et qu'on nomme la grâce, constitue ce sublime état. Or, toute l'humanité, par la faute de son premier ancêtre Adam, est déchue de cette haute condition; et depuis lors, tous les hommes naissent privés de la grâce, c'est-à-dire souillés du péché originel. Par cette privation, le genre humain était exclu de la béatitude divine, terme de l'état surnaturel. Cependant, le Fils Éternel de Dieu, dans sa miséricorde infinie, a voulu relever l'humanité de sa chute, satisfaire absolument à la justice du Père, et rouvrir aux hommes les portes du ciel. C'est le mystère adorable de notre Rédemption par la croix, de notre justification par le sang et les mérites de Jésus-Christ, de notre salut éternel parles sacrements qui nous apportent la grâce avec le pardon des péchés. Telle est la vie mystérieuse -et surnaturelle de l'humanité, où les hommes marchent à la lumière de la foi, nourrissant leurs âmes de la vérité qui est le Christ, fortifiant leurs volontés par la grâce, soutenus par elle dans la lutte contre les passions du cœur et les entraînements du mal. Ils avancent ainsi dans la voie étroite qui mène à la béatitude de Dieu. L'homme est mis au monde pour vivre cette vie là, car'^c'est elle seule qui prépare l'éternité. Voilà pourquoi les différences que l'on voit entre les hommes ne sont rien auprès des différences cachées qui les distinguent dans la vie surnaturelle. La grande, l'importante clas-

sificatioii des hommes, est celle des justes et des pécheurs §ur la terre, c'est-à-dire de ceux qui ont la grâce et de ceux qui ne Tout pas, mais surtout celle des élus et des réprouvés, des prédesthiés et des damnés, c'est-à-dire de ceux (|ui jouissent et de ceux (|ui souffrent dans réternité.

Où est l'origine i)reinière et la raison dernière de cette classihcatîon ^ ?

Il faut remarquer que tous les hommes ne sont pas personnellement responsahles devant Dieu de leur condition surnaturelle , c'est-àdire de leur état de justice ou de péché. Ceux qui manquent ahsolument tle vie morale, les petits enfants , par exemple , et les pauvres êtres entièrement privés de raison, ne sont les auteurs ni do leur sainteté, s'ils ont voeu la grâce par quelque sacrement, ni de leur péché, si la souillure originelle n'a pas été etïacée de leur âme. S'ils meurent dans cet état de péché, et, par suite, s'ils sont exclus de la héatitude divine-, faut-il en chercher toujours la raison

i. u Prima causa Imjus diversitatis accipienda est o\ })ai"lo ipsius Dei, qui diversiiuodè siuiî gi'atia' doua dispensât, aii hoc (|uod ex divorsis gradibiis piilchriludo et perlectio Kcelesia» consurgat ; siciit etiam diverses gradus reriiin instituit, ut esset uiiiversum perleetiuu. {S. th., 1, 2, qii. 112, art. 4.)

1. Sur l'état des enfants morts avec le seul péché originel, voir le Supplrnioit de la So))vr/i<\ qu. 71.

immédiate dans les causes libres, de qui ces êtres dépendaient, ou se trouvera-t-elle quelquefois dans le cours nécessaire des seuls agents naturels ^ Il importe peu ; car en remontant les degrés des unes et des autres, c'est toujours à la Volonté Divine, comme à la Cause Première unique, que la raison s'élève, et c'est devant elle que se pose le dernier pourf[uoi ^ Mais les hommes doués de raison sont tous personnellement responsables de Tétat de justice ou de péché dans lequel ils se trouvent au sortir de cette vie. Quelque difficulté qu'il y ait à expliquer, dans bien des cas, cette responsabilité personnelle, elle n'en est pas moins hors de doute comme un fait affirmé par Dieu, qui seul éclaire et scrute les profondeurs de la conscience humaine : c'est une vérité de la foi. Aucun homme adulte ne s'est trouvé, en quittant la terre, dans l'inimitié de Dieu, c'est-à-dire privé de la justice surnaturelle, que par un acte de son libre arbitre, par un pèche mortel de sa propre volonté. D'où il suit que la raison

Ils sont privés de la vision surnaturelle de Dieu, mais ils jouissent d'un véritable bonheur naturel.

1. « Ce n'est donc point au hasard ni prépisément au ■cours des causes secondes qu'il faut attribuer la mort d'un enfant, ou devant ou après le baptême ; c'est à un dessein formel de Dieu, qui décide par là de son sort; et jusqu'à ce qu'on ait remonté à cette source, on ne voit rien dans les choses humaines, w (Bossuet, Défense de la tradition, liv. 9, chap. 22.)

i m médiate de l'état dans lequel meurt un homme adulte, au point de vue surnaturel, et partant du sort qui lui est fait dans l'éternité, c'est son libre arbitre. Dieu qui nous a créés sans nous ne veut pas nous justifier et nous sauver sans nous, dit saint Augustin, car sa i^ràce, tout comme sa motion, nous laisse notre entière liberté ; et quoiqu'il ait la puissance d'emi)ècher et d'efFacer tous les péchés, il veut cependant permettre que les hommes, créatures déraillantes, n'agissent pas toujours avec perfection. Cependant la distribution des grâces, et partant toute la vie surnaturelle de l'homme, qu(^l(|ue grande que soit la part du libre arbitre, dépend premièrement de Dieu, (pai a prévu et choisi le cours des causes surnaturelles avec non moins de liberté que celui des phénomènes du monde naturel et des agents physiques. C'est ainsi (|ue tout l'univers, pour l'ensemble et pour chaque partie, n'a son explication dernière que dans le libre choix de la Volonté divine et la manifestation de la divine Bonté.

Voici maintenant les questions du problème.

A un architecte (]ui vient de bâtir un superbe palais, on peut demander deux choses concernant la disposition des matériaux : 1*^ pour- ({uoi toutes les pierres ne sont-elles pas égales par la forme et la grandeur ? pourquoi sontelles diversement placées dans Tédifice ^ —

2° Pourquoi, entre deux blocs semblables et parfaitement égaux, avez-vous choisi l'un pour en tirer un chapiteau, une colonnette, et l'étaler aux regards de tous, tandis que vous avez jeté l'autre dans les fondements ou les assises des murailles ?

Dien est le grand ouvrier de ce monde, l'Architecte de l'univers. On peut l'interroger de la même manière.

i"^ Pourquoi y a-t-il des soleils et des grains de sable, des cèdres géants et d'imperceptibles brins d'herbe, des océans sans bornes et d'humbles filets d'eau, des minéraux et des corps vivants , des plantes et des hommes ? — 2° Pourquoi cet atome, cette molécule d'oxygène, de préférence à toutes les autres, se trouvet-elle ici ou là, sur la terre ou dans les cieux, enseveli dans les gisements terrestres ou employé dans le cerveau de l'homme au travail de la pensée ?

1° Pourquoi les inégalités de la vie , des riches et des pauvres, des hommes robustes et d'autres maladifs, des gens à qui la vie n'a que des sourires et d'autres que brise la douleu^r ? — 2° Pourquoi cet homme-ci a-t-il reçu la richesse, la santé, les plaisirs, et celui-là, au contraire, est-il en proie à la misère, à la soufîrance, à tous les maux de cette vie ?

1° Pourquoi des justes --et des pécheurs, des élus et des réprouvés ? — 2° Pourquoi ceux-ci prédestinés et ceux-là réprouvés ?

Voilà le problème redoutable , le terrible pourquoi que la raison humaine ose poser à Dieu. Car c'est Dieu qui doit répondre, puisqu'il s'agit de la raison de son libre choix.

1° Pourquoi Dieu a-t-il choisi parmi tous les mondes possibles cet univers où la matière est ainsi distribuée, où tant d'inégalités existent entre les hommes, où il y a des pécheurs avec des justes, de malheureux réprouvés à côté d'élus bienheureux?

2° Pourquoi Dieu a-t-il choisi cet univers où Pierre est prédestiné et Judas réprouvé , où Pierre est riche et Judas pauvre, où cet atome est dans le soleil et celui-là au fond des mers?

Voilà les questions que la raison se pose au sujet de la disposition providentielle de l'univers.

Nous allons nous arrêter de préférence à celles qui regardent les élus et les réprouvés. Une autre vient s'y joindre dans l'esprit d'un philosophe chrétien. La foi nous enseigne que Dieu veut sincèrement le salut de tous les hommes. Gomment accorder cette volonté de Dieu avec le libre choix qn'il a fait d'un monde où tous les hommes ne sont pas sauvés? N'est-il pas facile à Dieu , s'il le veut efficacement, de sauver tous les hommes? Qu'est-ce donc que cette volonté divine qui man(j[ue son buti' Si Dieu veut les sauver tous, comment

permet-il le péché et la perte éternelle de plusieurs ?

Le problème se réduit donc à trois questions * :

1" Pourquoi Dieu a-t-il fait choix d'un monde où il y a des prédestinés et des réprouvés ?

2° Pourquoi ceux-ci sont-ils élus et non pasceux-là ?

3^ Gomment ce libre choix d'un monde, où il y a des réprouvés, s'accorde-t-il avec la Bonté de Dieu et sa Volonté sincère de sauver tous les hommes ?

A c|,uoi bon, dira quelqu'un, fouiller dans

1. Ces trois questions se posent pour tout théologien et pour tout philosophe qui croit en Dieu. (Cf. ma Critique du Molinisme et la llépliqite au R. P. Th. de Régnon, S. J.) « Avant tout décret, dit ce Révérend Père , Dieu connaît de toute éternité ce que chaque homme ferait hbrement dans chacun des ordres providentiels où il pourrait être placé. Alors, Celui qui est sage dans toutes ses œuvres, libre dans ses dons,, impénétrable dans ses desseins, choisit entre tous les autres un de ces ordres pour le bien qu'il contient, et ce choix décrète de toute éternité le sort éternel de rjwrn7ne. » Là se posent naturellement les trois questions. Il est vrai que le Révérend Père les prévient : « Ne demandez pas, ajoute-t-il, pourquoi Dieu a choisi tel ordre plutôt que tel autre, ni pourquoi, par ce choix, il a prédestiné saint Pierre et réprouvé Judas. Molina ne répond à cette question indiscrète que par l'exclamation de l'Apôtre : « O Altitudo ! » Répondre qu'une question est ijidiscrète et embarrassante, cela empèche-t-il toujours de la poser?

ces mystères ? N'est-ce pas pousser au delà des bornes la curiosité de l'esprit? La raison orgueilleuse prétend-elle mesurer la sagesse de Dieu et juger le plan des mondes?

Non, certes, la raison chrétienne ne connaît pas cet orgueil ; elle confesse son néant devant rinfinie Sagesse, elle ne cherche pas a pénétrer les secrets de Dieu. Mais soumise à la foi et marchant à sa lumière, elle ose aventurer ses pas vers les vérités cachées, et recueillir, aux portes même du mystère, les faibles et vacillantes lueurs, vestiges presque éteints, d'une vérité qui disparaît dans Tinfini. La philosophie croyante et docile est audacieuse, car elle sait que la Foi, céleste guide qui la tient par la main, ne la laissera jamais se perdre dans les abîmes de l'erreur.

Page 1