S', th., I, 23, art. 4, ad 1'" ; — Cf. qu. :20, art
3. <( Reprobatio directe non opponitur praedestinationi, sed electioni ; quia qui eli}a:it, alterum accipit et alterum rejicit, quod dicitur roprobare. » (0 de Veri- .tdle, art. 1, ad iiltinuini.)
206 PRÉDESTINATION ET RÉPROBxVTION.
DieQ le délaisse et Pabandonne; il permet qu'il pèche, et ne le retire pas de son péchés
Abandon redoutable, qui est un efïet de la réprobation et le premier châtiment de la faute ! Le miséricordieux amour qui prédestine produit dans ses élus et la grâce et la gloire; mais Finscrutabbi Sagesse qui réprouve, ne produit nullement le péché et la chute dernière : elle les permet; elle ne relève pas les pécheurs; elle frappe suivant les rigueurs tempérées de la divine justice^.
Yoilà comment il faut entendre, d'après saint Thomas, la prédestination et la réprobation des hommes. La prédestination est l'œuvre de l'amour ; la réprobation est un effet de la providence générale.
Nous touchons à la question.
Ces décrets divins sont-ils motivés du côté de l'homme, c'est-à-dire y a-t-il dans rhomme quelque chose qui le rende digne de la prédestination ou de la réprobation? Ou bien l'amour et le choix de Dieu est-il purement gratuit, et Dieu n'a-t-il égard en cela qu'à sa volonté et à son bon plaisir^?
1. « PJx hoc ipso quod impios non retrnhit a malo culpse, dicitur eos dimittere » {S. th., I, 22, art. 2, ad 4).
2. S. th., l, 23, art. 3, ad 2'». — Cf. qu. d9, art. 9. o. Cette question de la gr'a tuile regarde évidem-
Lm H'porise est facile. L'amour do Dieu ii'est-il pas cause de tout bien ? Donc, Taniour qui prédestine n'est pas provoqué par un bien de riiomnie. Et le péché arriverait-il si Dieu ne le permettait auparavant? Donc, la permission du péché, en quoi consiste la réprobation, ne peut être justifiée par le péché même. Prédestination et réprobation, amour qui sauve, effroyable abandon, rien n'est réglé par la prescience divine ^
C'est la doctrine de la prédestination ante prœvisa "inerita et de la réprobation ante prœvisa démérita.
L'Angélique Docteur l'expose en ces termes 2.
N'allons pas chercher, dit-il, le motif de la prédestination dans la conduite que les âmes auraient mené durant une vie antérieure à celle d'à présent, comme le pensait Origène ; ni dans le libre arbitre, ainsi que le soutenaic^nt les Pélagiens ; ni dans une prévision quelcon- (jue de l'usage que les hommes feront des
ment les seuls adultes, puisqu'il s'agit de mérites et de (lômôi-itcs prévus. Mai.s la doctiine de la gratuité est générale. Pour Ibrcor les Pélagiens, saint Augustin les ramenait toujours au cas des petits enfants. (Voir I^ossuet, Défense de la tradition^ livre IX, chap. xxii.)
1. Ilan; sepnratio non est proi)ter aliquam diversitateni iuventani in liis (jui separantur (G de Vcrilaley art. 1).
■2. N. th., I p., qu. :23, art. ô; — de Veritate, art. 2).
grâces reçues. Tout cela est chimérique ou n'explique rien. Voici ce qu'il faut dire.
On peut se placer à deux points de vue. Si l'on considère séparément les effets de la prédestination, à savoir la grâce et la gloire, on voit qu'ils sont cause l'un de l'autre. Sous le rapport de la finalité, la gloire est cause de la grâce; sous le rapport du mérite, au contraire, la grâce est cause de la gloire. De telle sorte que Dieu décrète de donner la gloire d'après les mérites, et qu'il donne la grâce pour faire mériter la gloire.
Mais il faut se placer à un autre point de vue et considérer ensemble les deux effets de la prédestination, grâce et gloire. A prendre ainsi le plan divin , il est impossible que l'homme soit cause de sa prédestination; car tout ce qui mène l'homme au salut est une suite de ce qu'il est prédestiné, même ce qui le prépare à la grâce. Donc il n'y a rien dans rhomme qui le rende digne de la prédestination. Ainsi considérée, la prédestination n'a qu'un motif, le bien divin, qui en est le terme en môme temps que le principe premier.
Telle est la doctrine de saint Thomas : gratuité de la prédestination totale.
Quant aux effets partiels S la grâce est don-
1. Cette question de Tordre entre les effets de la prédestination. Bossuet la traite, avec raison, de « préci-
née pour la gloire, et par suite, le don de la gTàce présuppose en Dieu la volonté de conférer la gloire, car « la fin est la raison de vouloir les moyens, » et « le décret ordonnant les moyens présuppose la volonté de la fin ^ » Mais si Dieu veut gratuitement donner la gloire, il ne veut cependant la donner qu'au mérite. « Deus non vult gloriam dare gratis, sed vitlt (jy^atis dare gloriam pro meritis. » C'est la formule thomiste de la prédestination.
La gratuité de la réprobation résulte clairement de celle de la prédestination. En effet, si les élus de Dieu ne méritent pas d'être l'objet de cet amour et de ce choix, le reste n'en est pas plus indigne, et Dieu lui pourrait faire la même miséricorde, s'il le voulait; mais, dit Bossuet, « pour des raisons qui lui sont connues, il ne le veut point 2. »
sioii peu nécessaire à la piété, » et « (rabstraction assez inutile. » Les néomolinistes cependant font consister en cela tout leur molinisine. « Les thomistes et les conguistos, dit le R. P. de Régnon, enseignent que Dieu prédestine gratuitement à la gloire antécédemment à toute prévision des mérites, tandis que les molinistes disent que la prédestination à la gloire sait la prévision des mérites. » (Voir ma C)'iliqae du Molinisme.)
\. S. th., 1 p., qu. 24, art. 4. — Cont. Gent., lil>. I, ca]). 86. — () de Yerilate, art. L
2. « La quii3 ex parte nostrà sunt, non sunt causa quare unus reprobctur et alius pra^lestinetur. » (G de Ycritate, art. •>, ad 4.)
C'est rinsonclable abîme, où Tesprit humain, pris de vertige, ne peut rien voir, li voit cependant que, si Dieu permet le péché, ce n'est pas dans Je but de livrer les pécheurs aux supplices; car, si la peine est le terme du péché, suivant l'ordre de la justice, elle n'en est assurément pas la tin, c'est-à-dire ce qui en fait l'attrait et lui donne l'aspect d'un bien désirable ^ Ce n'est donc pas parce qu'il veut les punir que Dieu permet que certains hommes manquent leur fin, mais uniquement pour manifester sa perfection, d'après les desseins cachés de sa Providence dans le choix et le gouvernement de cet univers 2.
Dieu donc prédestine et réprouve, et rien dans l'homme ne motive et n'explique le libre choix de Dieu. Toute la raison en est dans les secrets de la Sagesse divine.
1. s. th., 1 p., qu. 43, art 6, ad 1 : « Licet culpa teroninetur ad pœnam, sicnt meritum ad prsemium; tanien culpa non intenditur propter pœnam, sicut meritum propter prœmium : sed potiùs e converso, pœna inducitur ut vitetur culpa (Cf. cpi., 1, de Malo, art. 5, ad 1 et 17).
2. Facere 'tnalu^n propter bonum, — reprehensibile est, nec Deo potest attribui: sed or dinar e malum in honum, hoc non contrariatur bonitati : et ideo — permittere malum propter aliquod bonum indè eliciendum — Deo attribuitur. (5 de Veriiate, art. 4, ad 10.) Cf. S. th., 1, 19, art. 9, ad 3.
Écoutons maintenant lo Docteur Angélique répondre à nos pourquoi '.
Pourquoi des prédestinés et des réprouvés?
On peut entrevoir dans la Perfection de Dieu, dit-il, pourquoi il y a des prédestinés et des réprouvés. Le monde ayant pour but de manifester les perlections divines doit contenir toutes sortes d'êtres. C'est pour cela que Dieu permet le mal. Le genre humain, comme Punivers, est naturellement sujet à des défaillances. Dieu donc a voulu montrer, chez les hommes (pi'il prédestine, la perfection de sa miséricorde, et chez les réprouvés, celle de sa justice, « per modum justitia^ puniendo. » Voilà pourquoi Dieu a fait des élus et des réprouvés. « Et haec est ratio quare Deus quosda7n pra^destinat et quosdam reprobat^. »