CHAPITRE PREiMIER
Les grands problèmes de la métaphysique attireront toujours les regards des philosophes €t des théologiens.
Malgré tous les efforts du positivisme pour fermer à l'homme le monde suprasensible de la cause première et de la finalité; malgré toutes les séductions de la science expérimentale, qui enserre l'esprit dans le domaine de la nature et le tient attaché aux objets matériels ; malgré le scepticisme kantien, qui jette dans les âmes le doute le plus f'unest(3 sur les solutions des problèmes métaphysiques; malgré tout, la raison humaine, éprise d'unité et d'infini, s'obstine à chercher sous le phénomène la substance, derrière le l'ait la cause, après la loi le principe et la raison de la loi, remontant ainsi ius([u'à la Cause des causes et à la Suprême Raison de l'univers.
Cette tendance de l'esprit vers l'absolu est
indestructible , et rien n'arrêtera son essor. L'hypothèse évolutioniste, si caressée aujourd'hui par les adversaires de la métaphysique, en est une preuve manifeste. N'est-ce pas, en effet, un puissant effort de la raison à la poursuite d'une explication de la nature entière? un élan de l'esprit vers les causes premières et les principes premiers de tous les êtres et de tous ]es phénomènes de l'univers?
Il est donc naturel, à ceux qui croient à l'esprit et à ses forces, de s'élever jusqu'à Dieu, principe transcendant du mondé ; j usqu'à l'âme, principe spirituel et immortel de la vie dans l'homme, et de chercher à résoudre les questions que la raison soulève sur ces deux nobles objets de la connaissance humaine.
Parmi toutes ces questions, il n'en est pas qui aient plus passionné et divisé les philosophes, que celles des rapports de Dieu et de l'homme dans l'œuvre de notre destinée.
Dieu connaît à la perfection et gouverne avec une souveraine puissance l'homme libre : comment donc la liberté de l'homme s'accordet-elle avec l'éternelle prescience et l'action toute-puissante de Dieu ?
La volonté divine est la cause première et la raison dernière de tous les événements du monde : comment donc notre éternelle destinée est-elle en notre pouvoir ?
us DiFFicuj/rr.s. 31
Gonsidoroiis los données de ces graves problèmes.
Si l'homme est libre, si le déterminisme, physiologique et mécanique ou psychologique et rationnel, n'embrasse pas tous les actes de sa volonté ; s'il existe un Dieu transcendant et personnel, créateur et providence du monde, dont la connaissance soit infinie et infaillible, et le gouvernement universel et toujours efficace; la raison, qui accepte ces deux vérités, qui met en présence ces deux êtres, l'homme et Dieu, avec leurs attributs propres, de liberté dans l'homme, et d'universelle, souveraine et infaillible providence en Dieu, la raison, dis-je, ne peut s'empèclier de saisir Tapparente anti- / nomie de ces dogmes, et de chercher, dans la métaphysique de l'être, Téclaircissement de ces difficultés.
De là ces problèmes tant agités jadis dans les écoles de théologie :
Gomment Dieu connaît-il nos actes libres futurs? — (>)mment cette divine prescience ji s'accorde-t-elle avec notre liberté?
Que Dieu connaisse le présent et le passé; que même il connaisse les phénomènes à venir soumis au déterminisme de la nature, c'est-àdire dont révénement ne dépend en aucune manière de la liberté, on peut le concevoir par l'infinité de sa sagesse, dont la pénétration et la prévoyance sont d'une perfection absolue. Tout le passé de Tunivers, jusque dons les plus
petits détails, est présent à la pensée divine, en même temps que les causes naturelles, prises dans l'état physique actuel du monde, n'ont rien de caché à son regard profond, et qu'il voit avec une clarté incomparable tous les effets futurs contenus dans leur énergie. Mais ce qui n'est pas encore, ce dont la production n'est liée nécessairement à l'activité d'aucune cause, comment Dieu le connaîtrait-il? Et si Dieu connaît Tacte libre futur, s'il le connaît avec une infaillible certitude, il est donc impossible que cet acte libre n'arrive pas, que cette cause libre n'agisse pas. Or une chose qui ne peut pas ne pas arriver arrive nécessairement et n'est pas contingente; une cause qui ne peut pas ne pas agir agit nécessairement et n'est pas libre. Donc, il est contradictoire à l'idée même de liberté que Dieu connaisse d'avance et de science infaillible nos actes libres futurs.
Autre problème. Si le gouvernement de notre libre arbitre appartient premièrement à Dieu, comme on ne saurait concevoir que le gouvernement divin ne soit pas d'une efficacité toutepuissante, cette toute-puissance peut-elle se concilier avec notre liberté? Car enfin, étant libres , nous nous gouvernons aussi nousmêmes, et il faut accorder notre indépendance avec la dépendance où nous sommes vis-à-vis de la Providence de Dieu. Si Dieu n'est pas cause motrice des mouvements de notre libre
arbitre, il no le dirige pas comme il convient au Premier Moteur Universel; et, d'autre part, si Dieu meut toujours le libre arbitre, comment, sous l'infaillible efficace de cette divine motion, le libre arbitre garde-t-il son indépendance? Motion divine et mouvement libre semblent se contredire ouvertement. 11 est impossible que la cause mue n'agisse pas; elle agit nécessairement : elle n'est donc pas libre.
Mais le plus obscur problème est celui de notre destinée, de notre éternel avenir.
Dieu a créé le monde librement, et il en a disposé le plan jusque dans les moindres détails avec la môme liberté , car il est le maître al)Solu de l'espace et du temps, de la matière et de toutes les forces de l'univers. Le gouvernement de Dieu est libre comme son acte créateur. Voilà pourquoi la volonté divine est la cause première de toutes choses ; le dernier mot de tout, c'est que Dieu le veut ainsi. « Si l'on cherche le pourquoi d'un effet naturel quelconque, dit saint Thomas d'Aquin S nous pouvons le montrer dans ses causes prochaines (comme fait la science en fixant les lois et les antécédents d(\s phénomènes observés ou expérimentés), — pourvu ((ue nous ramenions tous les eiïèts à la volonté de Dieu comme à leur cause première. Par exemple, si Ton cherche pourquoi le bois brûle au contact du feu, on