Cont. Genl., III
dit : parce qu'il est naturel au feu de brûler; et la raison de cela, c'est que la chaleur est la propriété spécifique du feu, propriété qui est elle-même une conséquence de la nature du feu ; et ainsi de suite en remontant jusqu'à la volonté divine, cause du feu et raison dernière du contact. Si donc à la question : Pourquoi le feu brûle? on répondait immédiatement : Parce que Dieu le veut, la réponse serait juste, il est vrai, si l'on voulait indiquer la cause première du phénomène; mais elle serait fausse si l'on prétendait montrer la seule vraie cause, à l'exclusion de toutes les autres. » L'exemple est facile à saisir, et met bien en lumière l'universelle responsabilité de Dieu dans les événements du monde.
De cette responsabilité sort le problème de la destinée des hommes dans la vie future , à savoir, le problème de la prédestination et de la réprobation. Pourquoi y a-t-il des prédestinés et des réprouvés ? Pourquoi Pierre est-il prédestiné; Judas, au contraire, réprouvé? Vainement on tenterait d'éluder le cas difficile de ce problème, celui de la réprobation. 11 s'impose à quiconque admet le dogme de la Providence divine, quelles que soient ses opinions sur la prescience et la motion de Dieu. En efièt, si Judas est damné, c'est qu'il est mort impénitent, et s'il est mort ainsi, c'est qu'il l'a voulu. Mais n'était-il pas possible que Judas se convertît?— Oui, certes, cela était possible. 11 était
possible à Dieu de toucher efficacement le cœur de ce misérable, de tourner sa volonté au repentir, et de le faire rentrer en grâce. Pourquoi Dieu ne Ta-t-il pas fait? Pourquoi n'a-t-il pas voulu, de cette volonté qui s'accomplit toujours, la conversion de Judas? Pourquoi, au contraire, a-t-il permis son péché et son impénitence? Cette disposition de Dieu ii l'égard de Judas, et en général de tous les réprouvés, comment la concilier avec F infinie sagesse et la perfection de Dieu ?
Science, motion, réprobation, voilà les trois points obscurs du grand problème de la Providence de Dieu sur les hommes.
Nous allons interroger sur ces trois points le maître de la philosophie chrétienne, l'Ange de rÉcole, saint Thomas d'Aquin. En lui nous entendrons la sagesse antique et la théologie révélée. « Au moyen âge, a dit Léon XIII S les scholastiqucs entreprirent l'œuvre immense de récolter les riches moissons de doctrine éparses dans les gros volumes des Pères et de les ramasser pour ainsi dire en un même lieu
pour l'avantage de la postérité Or, à la tète
des docteurs scholastiqucs, comme leur prince
1. Encyclique .i^ terni Patris, de pliilosophià christiaiiâ ad mentem S. Thomaj Aquinatis instaurandà, 4 augusti 1879.
et leur maître, brille saint Thomas d'Aqiiin. Selon la remarque de Gajétan , « sa grande « vénération pour les saints docteurs Je fit « héritier de leur génie. » Ayant recueilli leurs leçons , comme les membres dispersés d'un même corps, il les a réunies, ordonnées, merveilleusement accrues ; de telle sorte qu'il passe à bon droit pour le boulevard de FÉglise catholique. D'un génie souple et vif, d'une mémoire facile et tenace, de très sainte vie, la vérité fut son unique amour. Rayonnant de la science divine et humaine, il a, comme un soleil , réchauffé la terre des ardeurs de ses vertus et l'a remplie de l'éclat de sa doctrine. Il n'est pas une partie de la philosophie qu'il n'ait traitée avec autant de solidité que de profondeur : les lois du raisonnement, Dieu et les créatures spirituelles, l'homme et le monde des corps, les actes humains et leurs principes. Tous ces traités brillent par l'abondance des questions, l'ordre parfait des parties, l'excellence de la méthode, la certitude des principes, la vigueur du raisonnement , la clarté et la propriété du style , la limpidité des explications : rien n'y manque de ce qui fait les
grands maîtres Par l'essor de son génie,
Thomas d'Aquin a élevé la raison humaine au faîte de sa puissance. (Pourra-t-elle monter plus haut?) Et la foi ne recevra peut-être jamais de la raison plus de secours que Thomas ne lui en a donné Ceux qui suivent sa doc-
trine ne dévieront jamais du chemin de la vérité; mais ceux qui l'attaquent paraîtront toujours suspects d'hérésie. »
Tel est, au jugement du siège apostolique, le docteur dont nous voulons exposer les théories sur les rapports de la divine Providence et de notre liberté. A la vérité, nous ne trouverons pas dans ses ouvrages la pleine et parfaite solution de ce grand problème. Tout nuage n'est pas dissipé, toute difficulté éclaircie. Le point de rencontre du fini et de l'infini, soit dans l'ordre d'être, soit dans celui de l'opération, est un abîme dont nul esprit créé ne peut sonder les profondeurs. Mais l'Ange de l'École nous guidera sûrement jusqu'aux points extrêmes qu'éclairent encore d'un lointain reflet les derniers rayons, les mourantes lueurs de la raison et de la foi. A la lumière des premiers principes rationnels et révélés, le vigoureux génie de Thomas d'Aquin est allé d'un pas ferme à la limite du champ ouvert aux investigations de notre esprit. Disciples fidèles, nous marcherons sur ses traces à la recherche de la vérité. S'il ne nous est pas donné de pousser plus avant, du moins nous parcourrons les mêmes sentiers et nous verrons de nos yeux la réalité de ses découvertes.
Le vaste génie de saint Thomas a produit un grand nombre d'ouvrages, d'étendue et d'importance fort inégales : des connnentaires sur
les œuvres d'Aristote, de Boece, de l'Aréopagite, sur les sentences de Pierre Lombard et sur les saintes Écritures; des traités particuliers, connus sous le nom cVopuscules et de questions disputées; enfin les deux Sommes, l'une appelée communément Somme théologique ou simplement la Somme, l'autre intitulée Somme de la vérité catholique contre les païens, et désignée d'ordinaire par le titre de Somîne philosophique ou de Contra Gentiles. Les deux So^nmes sont les ouvrages principaux, les chefs-d'œuvre du Maître; et c'est là surtout que l'on doit puiser son enseignement et sa véritable et dernière pensée. Les Questions disputées méritent aussi toute l'attention des disciples du Docteur Angélique. Il y traite ex professo^ avec une grande abondance de développements et de preuves, les points en discussion. C'est donc principalement à la So'mme, au Contra Gentiles et aux Questions disputées, que nous demanderons la doctrine de l'Angélique Maître. A ces livres surtout, le thomiste doit appliquer le précepte d'Horace ;
Noctumâ versate mcniic, versate cliurnâ.
Les philosophes et les théologiens catlioliques ne contestent guère l'autorité doctrinale de saint Thomas d'Aquin ; mais ils ne sont pas toujours unanimes à entendre ou à expliquer sa pensée. Dans le sujet qui nous occupe il
LES DIFP^ICULTKS. 39
s'est produit des interprétations opposées : l'une dont les tenants sont appelés sinaplement thomistes; l'autre dite des molinistes, du nom de Louis Molina, jésuite espagnol, qui le premier donna de la vogue au système.
Le Molinisme est, avant tout, la négation du Thomisme, et ses partisans ne s'accordent guère qu'à rejeter la doctrine thomiste des décrets prédéterminants et de la prédétermination physique. Quant à leurs opinions, elles sont très variées et se combattent les unes les autres. Un néomoliniste s'exprime ainsi : « Les molinistes sont unanimes à rejeter les décrets bannésiens — (c'est ainsi que certains auteurs récents désignent les thomistes) ; — mais lorsqu'il s'agit du moyen par lequel Dieu voit les futuribles, l'unanimité cesse. Ils veulent, les uns, comme Molina, que ce soit dans la supercompréliension de la volonté humaine; les autres, dans la vérité objective des futuribles; d'autres, dans leur vérité formelle^ etc...^ »
La môme diversité de sentiments se rencontre chez les molinistes au sujet de la motion divine. Les uns admettent un concoures simultané do Dieu avec la cause seconde; les autres rejettent ce concours comme antithomiste et irrationnel, et le remplacent par une motion ou impulsion qu'ils expliquent de différentes ma-
1. Revue des sciences ecclésiastiques , ann. 1887, p. 207, art. du l\. P. Baudier, S. J.
ilières. « Il est difficile, quoi qu'on fasse, dit le R. P. de Régnon, S. J.^ néomoliniste, d'expliquer par un simple concours tombant sur l'acte tous les textes où saint Thomas affirme une motion de la faculté elle-même... Saint Thomas ne comprenait pas l'opération divine dans les créatures comme les partisans du concours simultané... On doit dire, si l'on veut suivre la doctrine de saint Thomas, que la Cause Première meut réellement la cause seconde, et qu'une influence de Dieu dans toute action tombe sur la causé avant de parvenir à l'effet ^ »
Les dissentiments des molinistes concernant le problème de la prédestination sont plus graves encore. A la suite de Suarez et de Bellarmin, un très grand nombre de partisans de la science moyenne, pressés par un décret du P. Aqu aviva, général des Jésuites, se déclarèrent ouvertement contre la théorie de Molina et embrassèrent la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, qui est celle des thomistes. Ainsi se forma le Congï'iiïsme, « système complexe, sorte d'intermédiaire entre le Molinisme et le Thomisme, procédé de conciliation entre deux systèmes inconciliables, sorte de compromis imposé quelque temps à la Compagnie de Jésus par une prudence administrative, auquel les théologiens de la Compagnie^