‹ Providence et libre arbitre selon Saint Thomas d'AquinChapitre 81 sur 144 · Défense de la tradition et des SS. Pères^ I. G, r · texte numérisé non relu

Défense de la tradition et des SS. Pères^ I. G, r

2. Dionysii Petavii, S. .1. 0 pus de theologicis dogmatibus y I. 9, c. 6. Comparer les textes de Bossuet avec le passage

suscitées dans l'Église depuis le Pélagianisme, sur les matières de la prédestination et de la grâce,

suivant d'un néomolinisle qui « propose, comme MoUna l'avait déjà fait, sainl Jean Damascène pour arbitre ». — « Si l'on me demande, dit-il, pourquoi j'en appelle spécialement aux Pères grecs, ma réponse est simple : leur doctrine au sujet de la grâce se présente avec cet honneur, qu'établie dès avant l'apparition du Pélagianisme, elle avait si bien confirmé les fidèles dans l'orlhodoxie, que cette hérésie n'a pu, malgré tousses efforts, pénétrer en Orient. En Occident, le ravage fut grand, la lutte terrible, les efforts d'Augustin uniquement appliqués à écraser l'orgueil stoïcien, ennemi impur de la grâce. Mais, en Orient, l'hérésie ne trouvait, aucun appui dans la philosophie universellement admise ; car ce n'est pas un Platon qui eût proféré cet orgueilleux blasphème : « Dieu me fournisse richesse et santé; quant à « la vertu, je m'en charge. » Les Pères grecs, dans le calme de l'orthodoxie, étaient donc en mesure de réunir en synthèse les dogmes relatifs à l'action de Dieu et à l'action de l'homme. >• (R. P. de Régnon, s. j. Batiei et Molina, p. 340). — Voici maintenant pour l'autorité de sainl Augustin :

« Saint Augustin est surtout un polémiste Certes, les

plus beaux triomphes de saint Augustin lui ont fait décerner, par l'Eglise reconnaissante, le litre de Docteur de la grâce; mais, dans ses œuvres contre les pélagiens , il faut encore distinguer entre les dogmes ([u'il établit et les explications qu'il en donne ou les arguments par lesquels il les défend. Les Papes et les Conciles ont confirmé ses conclusions dogmatiques, sans prétendre consacrer chaque phrase de ses volumineux traités... Je ne puis m'empêcher de signaler combien il serait étroit de réduire toute la tradition à un seul docteur, fût-il un Augustin ou un Thomas... S'il est nécessaire de distinguer entre la doctrine de saint Augustin comme défenseur du dogme catholique et ses opinions comme docteur privé, il faut pourtant reconnaître que ce puissant génie avait établi quelque synthèse dans tout son enseignement. On reste libre d'admettre ou de ne pas ad-

COUP d'oeil historique. i9

ont toujours été terminées suivant les sentiments de ce grand homme ^ »

Cependant le treizième siècle vit s'accomplir dans la doctrine le plus beau coup de fçénie qui ait encore été fait. Un religieux de l'Ordre des Frères Prêcheurs, saint Thomas d'Aquin, que l'admiration des âges a nommé l'Ange de l'Ecole, entreprit de faire la somme des connaissances humaines par rapport a Dieu, Cause Première et Fin Dernière de toutes choses. A peine arrivé au milieu de la vie, il édifia, dans toute l'ardeur de son amour, cette synthèse incomparable de la Raison, de la Science et de la Foi, qu'on appelle la Somme thi'ologlque, et qu'il laissa, hélas ! inachevée, sa langue et sa plume, disait-il, ne pouvant [)lus traduire aux hommes ce que son œil découvrait dans la lumière de Dieu. Or, dans le cours de ses travaux pour l'exposition, la défense et le développement du dogme chrétien , saint Thomas

mellre son système, mais du moins il faut l'étudier avec soin. Les théologiens jésuites n'en ont peut-être pas tenu assez compte, et voilà pourquoi leurs adversaires les attaquaient toujours sur un point où ils n'étaient pas préparés i la défense. » {Op. cit. jip. 9, 1 1). — Il est curieux de rapprocher de ce texte, où la tendance antiaugustinienne se montre si clairement, les livres 5 et 6 de la Défense de la trad. et des S^. Pères, cous^vrés jiar Hossuet à soutenir contre lUchard Simon l'autorité de saint Augustin dans la matière de la grâce, ou mieux encore, les leçons du second nocturne |)onr l'octave de la fête de saint Augustin, au 4 septembre dans le bréviaire dominicain.

I. Voir lîossuet, Dcf. de la trad. et des SS. Pères, 1. 5 c. 17-20.

20 THOiMISME ET MOLINISME.

d'Aquin rencontra la grave question des rapports de Dieu avec notre libre arbitre. Eclairé par l'Écriture, renseignement de saint Augustin, et la philosophie d'Aristote, il en étudia la solution, et le résultat de ses recherches nous est resté dans ses écrits.

Pas n'est besoin aujourd'hui, grâces à Dieu, après la mémorable Encyclique jEterni Patris de notre grand Pontife Léon XIII, de démontrer l'autorité de saint Thomas d'Aquin dans la philosophie chrétienne. Il suffit de rappeler que c'est dans les livres de ces deux grands hommes, l'évêque d'Hippone et l'Ange de l'École, que l'Église a puisé ses plus victorieux arguments contre les monstrueuses erreurs des chefs de la Réforme ^

i. Pour l'autorité de saint Thomas, voir dans l'Encyclique JEterni Patris, post médium, la belle louange que lui donne Léon XIII, suivie du magnifique résumé de tous les éloges que lui ont décernés à l'envi les Docteurs, les Ordres religieux, les Universités, les Papes et les Conciles généraux. Voici le texte qui se rapporte au Concile de Trente : « Sed hsec maxima est et Thomœ propria, nec cum quopiam ex doctoribus catholicis communicata laus, quod Patres Tridentini, in ipso medio conclavi ordini habendo, una cum divinse scriplurse codicibus et Pontificum Maximorum decretis, Summam Thomœ Aquinatis super altari patere voluerunt, unde consilium, rationes, oracula peterentur. »

COUP d'oeil historique. 21

Néanmoins, sur le déclin du seizième siècle, une théorie nouvelle parut. Ce fut le jésuite Louis Molina qui la produisit, ou du moins qui la publia, dans son fameux livre intitulé : Concordia liber; arbitri mm gratiœ donis, divina prœscientia, providentia, prœdestinatione et reprobatione. Cet ouvrage est une sorte de commentaire des questions H, 19, 22 et 25 de la première partie de la Somme théologique. Dans le dernier membre de la dissertation première sur les articles 4 et 5 de la question 25, l'auteur s'exprime modestement en ces termes : « Si nos principes (de la science moyenne, du concours simultané et de la prédestination post prœvisa mérita) avaient toujours été connus et exposés au public, peut-être ni l'hérésie pélagienne n'eût vu le jour, ni les luthériens n'auraient eu Timpudence de nier le libre arbitre, ni tant de lidèles, troublés par l'opinion d'Augustin dans ses lettres contre Pelage, ne seraient allés au parti de ce dernier ; le semi-pélagianisme eut été facilement éteint en Gaule : enlin , les débats entre catholiques se seraient terminés sans difliculté'. » Un peu plus

1. « Nos, pro noslra leiinitale, ralionom totain conciliandi liberlaloru ;irl)ilrii cum divina gralia, prœscientia et prœdestinalione, sequentibus principiis, (conconrs .simultané, science moyenne, piédestination post prœuisa mérita)

22 THOMISME Eï MOLINISME.

bas se trouve encore , dans une petite phrase incidente, cette juste revendication : « Cette manière de concilier le libre arbitre avec la divine prédestination, personne, à ma connaissance, ne l'avait jusqu'ici mise au jour ^ »

On le voit clairement, dans la pensée de Molina, son système était une nouveauté, un ensemble de principes que personne n'avait connus et enseignés avant lui, une théorie merveilleuse qui eût arrêté Pelage aussi bien que Luther, retenu bien des fidèles sur les bords du pélagianisme ou les jetaient les opinions d'un Augustin, étouffé facilement le feu du semi-pélagianisme, enfin, apaisé toutes les querelles théologiques sur ces .matières. Telle était l'estime que Molina faisait modestement , « pro nostra tenuitate » , de ses inventions.

innili judicamus : quse si data explanataque semper fuissent, forte neque Pelagiana hseresis fuisset exorla; neque Lulherani tam impudenter arbitrii noslri libertalem fuissent ausi negare, oblendentes cum divina gralia, prœscientia et prsedeslinalione, cohœrere non posse; neque ex Augustini opinione, concerlalionibusque cum Pelagianis, tôt fidèles fuissent lurbati, ad Pelagianosquedefecissent; facileque reliquiae illae Pelagianoruni in Gallia, quarum in epistolis Piosperiet Hilarii lit mentio, fuissent extinclse, utpatetex iis in quibus hoinines illos cum catholicis convenisse et ab iis-dissensisse eredem epistol-ie lestantur; concerlaliones denique inlercalholicos facile fuissent composilœ. » Edit. Lelbielleux. Paris, i.876, p. 548.

'1 . t Habc nostra ratio conciliandi liberlalem arbitrii cum divina praedeslinalione, a nemine quem videriin hucusque tradita. »

COUP d'œil historique. 25

Molina se flaltait-il en tenant un pareil langage? Ses disciples d'aujourd'hui ne cessent de raffirmer. Les Jésuites de son temps pensaient le contraire : ils croyaient qu'il disait vrai ' , en se donnant

I. Voiri quelques textes rapportés par le I». P. Dummeriiiulls. 0. W dans son livre plein d'érudition et de science, S. Thomas et dodrina prœniotionis pfiysicœ, p. 760 et suiv. « P. Petrns Fonseca, s. j., scienliarn mediam a se excogilalain fuisse dicil : eani tamen ante Molinani non vulgavil, qnia « unurn illud , inquil, scrupuluin injiciebal, ne hac « ralione nuvum ali(|uid ferlasse inducerelur, quod non « omiii ex parle cum comninni Patruni doctrina, aul dili- « genli scholasticoruni examine et accurala limaconveniret. « Neqiie emm quisquam ei'al, qui hoc jmcto libertalem arbi- « trii nostri. cum divlna prœscientia aut providentia, aperte «' et, ut ita dicam, in terminis, conciliasset. (T. III, Melaph.^ « I. 6, c. 2, q. 4, sec. 8.) — « JMiinores scientise médias palroni e nostra societale sunl. Inler eos Patei- Molina... « deinde P. I>etrus Fonseca. » lia P. Valentinus de H(!rice, in 1"' palrem tract. 1., disp. 7, c. 1. Hic eliain conlendit scienliarn mediam, singniari Dei benelicio, suse societali fuisse revelatam, « qua liberlas arbitri contra Lulherum et Calvinum aliosque sectalores defendi polest. ». — Vas(juez, s. j., in 1"" partem disp. 67, c. 4 : « Quod antiqui scholastici, qui hactenuis scripserunl, lantum meminerint scientise visionis et simplicis inlelligenliîx}, parum interest; tuni gw/a un de hac scientia sub conditione nihil omniuo disputanint, aut meminerunl , tum etiam quia illi non dixerunl, omnem scientiam Dei in duo illa memhra solnm dividendam esse... Quid ifjitur si nos aliam panamas, cujus ipsi menlionem non fecerunt neque negarunt? » — Allamen scientiam mediam scholasticis et SS. Parihus imponil Suarez, pluraeorum testimonia afferendo (de .Scient, condil., cap. 2). « Sed faleor nullum ex his lestinioniis multum urgere, inquil P. (îranado, s. j, ...Nec mirum esl, si temporum decursu, aliquid «oi'i a recenlioribus iheologis excogiialum sil. » — Claudius Typhanius, s. j., in libro de ordine, cap. 24 prO'

pour le premier auteur du système de La science moyenne.

Quoi qu'il en soit, il demeure constant que, de l'avis de Molina, si l'Église a été désolée par les pélagiens et les calvinistes, c'est que la théorie par lui mise au jour (a nemine qiiem viderim hiicusqiœ tradita) était ignorée des théologiens, tant de saint Augustin que de saint Thomas et de leurs disciples {quœ si data explalanaque semper fuissent). Sans doute, ar. jugement de Molina, « saint Augustin et les autres Pères auraient unanimement approuvé sa théorie de la prédestination et sa manière d'accorder notre libre arbitre avec la pré science et la Providence de Dieu si on les leur eût proposées 1 » ; mais enfm, il ne les ont pas con-

titelur : « NuUum alium theologum ante Molinam, ne per somnium quidem, de scientia média cogitasse; nec iliani ullibi vel supposuisse vel adhibiiisse ad ullani, sive Scripturse S., si\e Iheologiœ scholasticœ, diflicullateni exi)ediendam. )' — ileniicus Ilenriquez, s. j. : « Patres et Iheologi, qiiosin tam difficili re oportet seqiii, vix mentioaem faciunt in proposito de i!la prœscieiUia condilionatorum. — Le W. p. de Uégiion, qui s'élonne « que les Jésuites aient eu à déaiontrer l'existence en Dieu de la science moyenne, « déclare néanmoins que « le litre de gloire de Fonséca est d'avoir discerné, d'une manière plus nelto que ses devanciers, les différences d'objectivité dans le possible, le futur et le fulurible, et d'avoir compris le rôle que jouait l-a connaissance du futur conditionnel dans les conseils divins. [Banez et Mohua, pp. 112, il 3.; N'est ce pas reconnaître expressément qu'avant Molina les théologiens n'avaient pas recours à la science moyenne pour concilier la Providence de Dieu avec notre libre arbitre ?

Page 1