‹ Provinces danubiennes et roumainesChapitre 132 sur 218 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Vukaschra laissa plusieurs fils; mais le plus célèbre de tous est Marko, véritable personnification du guerrier servien.

Dans le chant que nous avons rapporté plus haut, il est représenté comme arbitre entre les prétendants au trône de Duschan; mais ce caractère de modération et de justice'u est pas celui qu'on lui | prête dans les récits nombreux dont il est ; le héros. Ou dirait que les Serviens ont l composé cette (igure moitié historique , , moitié fantastique sur le modèle des hé- ; ros de chevalerie : seulement la féerie est remplacée dans les chants serviens par la mythologie locale dont les créations ne sont dépourvues ni d'un certain sens allégorique ni de naïveté et de fraîcheur. En général, ces images païennes forment un contraste singulier avec la gravité des enseignements du christianisme que le peuple a adoptés sans renoncer entièrement à ses poétiques superstitions. Nous donnerons encore deux de ces chants, pour mieux faire connaître rAmadisouplutôtleRolanddelaServie.

Rosanda.

« Jamais , depuis que le monde sortit < de la m:iiii de Dieu , on n'avait vu de ■ beauté plus merveilleuse que celle de

• Rosanda , la sœur du voïvode ï^éka ,

• de Prisren ; puisse sa beauté ne pas lui

• être fatale! Ni les Turcs ni les chré- « tiens n'avaient encore rien contemplé

« de si parfait. La musulmane au teint « éblouissant , les gracieuses Valaques « les femmes latines à la taille svelte . « ne pouvaient être comparées à Ro- «^sanda. Jusqu'à l'âge de quinze ans h « vierge avait été élevée dans une re « traite profonde; une tour était sa de « meure , et elle n'en sortait ni le joui « ni la nuit.

« Cependant le bruit de sa beauté s< n répandit jusque dans Prilip, lablancht « forteresse, résidence de Marko Kralie « vitch. Le jeune prince s'applaudit ei « entendant les louanges données à k « vierge ; il pense qu'elle sera une corn « pagne digne de lui. Léka doit être ur « beau-frère convenable ; ils boiront eu- « semble un vin généreux et échangeh ront de loyales paroles.

« Marko appelle sa sœur : « Monte , « lui dit-il, a l'appartement supérieur » et tire du coffre antique mon plus beau « vêtement. Aujourd'hui même je nu « rends à Prisren pour demander en ma- « riage la sœur de Léka. Si je suis agrét « par le voïvode j'amènerai ici la bellt " Rosanda , et je m'occuperai de ton « établissement. »

« La sœur de Marko monta en tout* « hâte vers l'étage supérieur et présenti <• à son frère le somptueux costume. Lt « héros revêt le drap précieux et le rient « velours; la toque où Hotte la tchéleukij « orne son front ; il agrafe ses chaussure^ « élégantes; ceint à son côté un sabre « syrien damasquiné d'or et dont la laine - est d'un prix inestimable.

« Alors les écuyers amènent son courci sier richement sellé et couvert d'une « longue housse flottante, garnie de la « fourrure d'un lynx. Le bel animal rouge « avec impatience un mors d'acier. »

a Au moment de partir, Marko ap- « pelle ses serviteurs ; les écha usons ap- « portent deux mesures d'un vin capj- « teux, l'une pour leur jeune maître , « l'autre pour le Scharatz, afin qu'e- « chauffé parla liqueur, le noble animal « puisse se tenir ferme sous le guerrier « dont le regard lance des flammes.

« Ainsi préparé, Marko traverse les « camnagnes de Prilip : dans sa course « rapide il voit fuir derrière hri les vallées « et les montagnes , et bientôt il foule la « plaine d'Amsel. Mais, quittant lerhe- « min de Mitrovitz, il se détourne, et

MO

S rend celui qui conduit à la demeure e Milosch, ton frère d'adoption. Le t voïwode l'aperçoit de loin ,du haut de « ses tours éclatantes , et aussitôt il ap-

< pelle ses serviteurs. « Hâtez-vous d'oui vrir les portes, leur dit-il, et de sortir ('pour recevoir Marko Kraliévitch avec

< te respect qui lui est dû; que nul de » vous ne touche à son manteau et encore

< moins à son sabre ; car cette hardiesse

< ne resterait pas impunie. 'Peut-être est-

< il irrité ou échauffé par le vin ; son « cheval pourrait vous fouler aux pieds.

* Quand il aura dépassé les portes, et

* ou'il m'aura salué <run baiser, vous con- » duirez le coursier, et je mènerai dans

* ma demeure mon frère d'adoption. »

« 11 dit, et les serviteurs obéirent;

i mais Marko sans s'inquiéter d'eux

< galopa droit devant lui ; et, après avoir

* franchi la porte, il s'arrêta et s'élança « de son coursier. »

« Le voïvode Milosch s'avance au-de-

* vant de son noble ami, et après l'avoir « tendrement embrassé il s'apprête à

* le conduire dans la haute salle du

< château. Mais Marko refuse de le

< suivre; aujourd'hui, lui dit-il, je n'ai

< pas le loisir d'être ton hâte. Tu con-

< nais sans doute Léka de Prisren ; sa » soeur est, dit-on, merveilleusement

* belle; nulle femme, pas même la Vila « de la forêt, ne peut se flatter de l'é- « galer. On nous cite l'un et l'autre « comme célèbres parmi les jeunes

guerriers, ee pendant nous n avons

« un magnifique costume. La « se balançait sur son 1m « martre; un triple rang d « brillait sur son justaucorps, « sur ses épaules un mantea « dessous valait seul trente « d'or. Lorsque le héros fut « lui amena le Kranich, f « monture.

« Cependant Marko se fit se « mesures de vin ; il en vid « donna l'autre à son cheval.

• La parure avait rehaussé « de Milosch ; ses épaules soi

* ses traits pleins de noblesse « est élevée et ses noires moust!

« cendent jusque sur ses épa « Dieu te soiten aide, Marko!

« la jeune fille dont ton frèn « tion sera l'époux!

« Déjà les deux guerriers ch< « à travers les plaines de Mi « ils se dirigent vers Novi-1 « saluent la demeure de Relia « lève près du torrent de Rase

« Relia qui les a aperçus co « rencontre et veut les Mire ei « sa demeure. Marko s'y refii « truit du motif de leur voyag « vite à se parer pour les suiv

* les rejoint bientôt , magnif « habillé : jamais fiancé ne p

* digne d attirer les regan « vierge... Que Dieu vous soi) « Marko et Milosch! qui i

éclipsé par le beau Rélta ?

; se défendre d'un mouvement priée et d'admiration à l'aspect it de magnificence. Les tapis t d'un drap précieux, les aiétaient couverts de velours; it brillaient la soie et For : des i d'un argent étincelant porsospendues des armes du plus ravail. Les sièges étaient tfariselé, et l'or éclatait dans leurs tents.

coupes pleines de vin et 6es sur une longue table toute e semblaient inviter les convia coupe d'or placée au bout de e marquait le siège d'honneur, la coupe de Léka; elle conteteuf mesures de vin. Marko t jamais rien vu de semblable, a invite les guerriers à prendre , les serviteurs leur présentent upes pleines; mais ils servent •d leur seigneur. Le vin pourwle en abondance, le service se rec ordre et par des mains nom- ».

* semaine entière s'écoule dans tins. Souvent Marko interroge gard ses frères d'adoption; il lit que l'un d'eux s'expliquât nier, et , dans leurs discours, il le à reconnaître s'ils ne font iielque allusion à la sœur de ôte ; mais à peine leur adresseeique signe d'intelligence qu'ils at tes yeux vers la terre. Voyant ersonne n'osait aborder cette m délicate, Marko prit le parti •1er lui-même.

à déjà longtemps , gouverneur que tu exerces envers nous une

nospitalité; ta demeure est et tes vins sont exquis; mais les entretiens que nous avons jamais l'idée ne t'est venue de lemander le motif de notre viai attendu en vain qu'une quese ta part nous mK sur la voie is permît de nous expliquer. »

itué aux formes d'une prudente se , Léka fit cette réponse :

riko Kraltch , et vous, nobles les ! me conviendrait-il de vous me semblable question , à moi «irais depuis longtemps votre De? Nest-ce rien pour moi que de

converser amicalement avec de tels hôtes, de parler de l'état du pays, et de m'assurer que la paix règne autour de vos demeures ? Sous peu j'espère vous rendre cette visite , et la cor- ' dialité de mon accueil vous prouve le prix que j'y mets. »

a Pendant quelques instants Marko garda le silence ; enfin il parla ainsi : » « Les affaires n'ont rien d'inquiétant, ô Léka! mais nous avons à te parler d'autre chose, et j'aborderai sansaétour la question. Mille bruits sont venus jusqu'à nous de la beauté merveilleuse de ta sœur, la vierge Rosanda. Ni la Turquie ni les sept royaumes chrétiens n'offrent rien de comparable ; elle efface tout ce que la Bosnie, la Roumélie, l'Anatolie et l'Egypte ont produit de plus parfait. Nous ne sommes pas non plus des fiancés ordinaires; et nous venons , ô Léka ! pour te demander ta sœur. Tous trois frères d'adoption, libres tous trois, qu'un de nous devienne son époux ; les deux autres seront le parrain et le conducteur de la mariée, et désormais nous te resterons attachés par des liens indissolubles. »

« A ces mots les sourcils de Léka se joignirent : « Laissons ce sujet , voïvode Marko, lui dit-il; ne te hâte point de préparer l'anneau des fiançailles, ni de me présenter la coupe (fe l'alliance. Une parenté telle que la vôtre m'eût été précieuse, et je ne pouvais attendre de Dieu une plus insigne faveur; mais une explication est nécessaire. Sans doute la beauté de ma sœur est merveilleuse , et sur ce point les louanges ne peuvent rien avoir d'exagéré ; mais l'humeur de la jeune vierge est ombrageuse et opiniâtre : sans déférence pour son frère, elle ne connaît d'autre frein que la crainte de Dieu. Déjà des prétendants nombreux se sont présentes pour obtenir sa main, et chacun d'eux a remporté un refus blessant , à la grande confusion de son frère. Voilà pourquoi j'hésite à toucher l'anneau nuptial et à vider avec mes nobles hôtes la coupe des fiançailles. JSi Rosanda rejette votre demande, comment la paix restera-t-elle entre nous ? »

« A ces paroles, Marko fit retentir la

L'UNIVERS

salle d'un rire bruyant : « Que bénie soit ta mère, l*éka! s'écria- 1- il ; quoi! tu commandes dans une vaste contrée, et tu n'as pas même d'autorité sur ta soeur! Sur Dieu et ma foi! si j'étais son frère, et que dans la blanche Prilip elle s'aventurât à me désobéir, de ce glaive je lui abattrais les deux mains et je n'épargnerais pas les yeux de sa tête 1 Écoute, gouverneur Leka , si tu n oses t'engager sans consulter la belle vierge , va la trouver dans la tour qu'elle habite ; qu'elle vienne ellemême ; peut-être n'a-t-elle jamais vu de nobles voîvodes; libre dans son choix , quelle désigne celui de nous > qu'elle aura préféré; les deux autres accepteront sans murmurer la décision de Rosanda : conducteur et parrain, ils ne t'en seront pas moins fidèlement dévoués. »

« Leka se lève sans répondre ; monte à la blanche tour et parle ainsi à la jeune fille : « O ma sœur,beauté orgueilleuse ! descends avec ton frère, et choisis toimême parmi de nobles hôtes le compagnon de tes jours. Trois voîvodes ser viens t'attendent, distingués et illustres entre totis : nul parti ne saurait être plus digne de toi, nulle amitié plus honorable pour ton frère. »

« Rosanda répondit : « Retourne près des voîvodes, présente-leur les coupes, et annonce-leur que je te suis. »

« Léka reporte à ses hôtes la réponse de la jeune vierge, | ls attendaient %

Milosch et Relia attendent les baissés. Voyant que nul d'enti i hôtes n'ose s'adresser ni à lui-i ni à sa soeur, Léka prend en parole : « Sœur bien aimée, lui < choisis entre ces trois voïvodf nomme celui que tu préfères, courage remporte à Us yeux su autre mérite, si tu fais cas d*i ros dont la gloire est attestée par combats, choisis Marko et suis-le Prilip, sa blanche demeure; to

f;ueil peut s'applaudir d'une tel lance; si la beauté dans un gu te séduit davantage , Milosch iva son égal pour la vigueur et ta expression de ses traits ; prends

l ce chef la route d'Amsel, et les ges envieront ton sort. Enfin, grâce et l'élégance ont plus de ci

' pour toi, accompagne Relia Novi-Rasar, sa patrie^ un tel part

' satisfaire ton orgueil. »

« Lorsque Léka eut fini de pari vierge frappa violemment ses bla mains rime contre l'autre : « Gi Dieu, s'écrie-t-elle, s'il est des c qui échappent à mon intelligence est un grand nombre que je ue si confondre. Je cherche en vaju à

• pliquer comment mon frère dont ren reconnaît le pouvoir, comnM gouverneur Léka..., à moins n'ait perdu le sens ou qu'un !

iêge n'ait ébloui sa raison, pei faire une proposition semblable.

t également la mère de Kranich Dture de ee héros? On raconte Ta trouvé, enfant encore, couché litière et suçant les mammelles cavale; c'est à cette nourriture loit sa force. Quant à Relia dont uement t'a séduit, me le proposât le comble de la démence; Dieu que ta langue fût devenue a en me faisant une telle injure !

as-tu demandé à ce Relia quelle famille, quels ancêtres lui ont nis leur nom? Pour moi j'ai re qu'il n*est qu'un bâtard s la nuit dans les rues de Novi- . Une Bohémienne l'enfanta et irrit : ses qualités sont celles de «. Voilà, frère, pourquoi je re- «trois fiancés. »

) dit et sort de la salle, laissant aerriers couverts de confusion yeux ardents de colère. Tout } Marko, pareil à une flamme i, s'élance, arrache du trophée es une épée étinoeiante, et s'apà trancher la tête de Léka. Mise précipite sur le héros , et lui te le fer menaçant, ête, Marko Kraliévitch ! s'écrierisse ce fer que Dieu puisse dé- ! Léka, qui nous a si noblement llis, ne doit pas être responsable folle perversité de sa sœur, et il )as juste de punir une province l'insolence d une jeune tille. »

*ko, voyant que Milosch protège iverneur, n'essaie plus de saisir •e : mais il a son poignard à sa re... il sort rapidement de la Il foulait déjà le pavé de la cour, il! aperçoit Rosanda entourée femmes* et prête à remonter les s de sa haute tour. Le héros I'ap- : « Vierge, lui dit-il , je t'en conir cette beauté dont tu es si fière ! ? toutes ces femmes qui t'entouît laisse-moi contempler ton vien présence de ton frère et e premier trouble mes regards s n'ont pu te voir qu'im parent. Je retourne à Prilip où ma va me faire mille questions sur uté; que je sois du moins en e lui répondre. »

a geste, la jeune vierge écarta ombreux cortège, et levant son

« voile : « Marko, tu peux regarder Ro-

• Banda ! »

« La colère bouillonnait dans le sang « du guerrier ; il s'élance d'un bond vers « lfaltière jeune fille , et lui tranche le « bras droit à la naissance de l'épaule ; « puis fouillant de son poignard la ca- « vite des yeux, il les arrache de leur or- « bite, les enveloppe dans un tissu de « soie, et jette le tout dans le sein de la « vierge. « Maintenant, s'écrie-t-il , al- « tière Rosanda ! choisis entre nous trois « Theiireux fiancé! Est-ce le valet des « Turcs que tu préfères, ou Milosch, le « fruit d'une cavale, ou le bA tard Relia? »

a C'est en vain que Rosanda appelle « son frère à son secours; Léka entend

• ses gémissements, mais la crainte le « rend immobile. Les deux amis rejoi- « gnent Marko, ils attachent à ses flancs « son sabre de Damas, et tous trois « s'élança nt sur leurs coursiers frau- « chissent les vallées et les plaines ver « doyantes. »

Cette cruauté envers une fille libre de son choix n'a rien de déshonorant pour un héros outragé, dans les idées des Serviens. Le rôle subordonné de la femme, parmi les Slaves méridionaux, sera longtemps encore un obstacle aux progrès de la civilisation dans ces contrées.

Dans le morceau suivant , Marko triomphe d'un adversaire plus digne de son courage.

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