MARKO ET MOUSSA
« Moussa l'Albanais s'était arrêté « dans une hôtellerie de Stamboul.
« Échauffé par les vapeurs du vin, il se « parlaitain^i à lui-même: « Depuis neuf « années que je sers le Sultan, on ne « m'a encore donné ni armes ni cour- « sier, ni même une chétive tunique, a Aujourd'hui j'en fais le serment! je « retourne sur les côtes de la mer; je « fermerai les ports et les routes, et j'é- « lèverai une tour armée de crampons « de fer où je pendrai les prêtres et les « pèlerins du sultan. »
« Lorsque l'ivresse de Moussa se fut << dissipée, il n'en persista pas moins « dans sa résolution. 11 partit donc pour « la côte, pilla les navires qui entraient « dans les ports et les convois épars sur « les routes; l'arnaute fit un butin de
L'UNIVERS
trois cents charges d'or; et sur la tour qu'il avait construite» il suspendit chaque jour des corps de prêtres et de pèlerins.
« Quand le bruit de ces brigandages parvint au sultan, il envoya vers l' Albanais le visir Kouprélitch avec trois mille guerriers. Moussa défit cette armée, prit le visir, et après lui avoir lié les mains sur le dos il le fit ainsi conduire à Stamboul.
« Le sultan promit des trésors à celui qui le délivrerait du brigand ; mais de tous les chefs qui acceptèrent cette mission périlleuse, nul ne reparut dans la ville impériale. Voyant le tsar de Stamboul inquiet et courroucé, le khotscha Kouprelith luidit : Seigneur, que n'avons- nous Marko Kraliévitch?
Ce héros pourrait seul triompher de Moussa. » Le sultan jeta sur le khodscha un regard oblique, et quelques larmes s'échappèrent de ses yeux.
Pourquoi , lui répondit-il , me parler de Marko? Les os du guerrier sont en poussière. Trois années se sont complétées depuis que le cachot où je l'ahfait jeter ne s'est pas ouvert sur lui !» — « Gracieux Seigneur, reprit le khodscha, si quelqu'un t'annonçait que Marko est vivant, quelle serait sa récompense? » — Je le ferais pacha de Bosnie , et j'étendrais son pouvoir à neuf années, sans exiger de lui un para. • i Et les partes du cachot s'ow rirent,
■ li
* Marko, la captivité m'a cr
■ défiguré ; ma vue est tellen » blie que je ne distingue les < « peine. Dans l'état où je si « saurais combattre et encc
■ vaincre. Mais ordonne qu'o » duise dans quelque bonne i où je puisse réparer mes 1 r une nourriture substantiel!
* dante. Qu'on m'y serve la
i culente du mouton, du paii
< froment , un vin généreux
< queurs spiritueuses. Quan t gueur sera revenue, je te l'a
< et j'irai combattre l'arnaute « Le sultan fait venir trois
t le premier lave dans un bj
< les souillures du guerrier;
t fait tomber sa barbe sous i tranchant; le troisième lu
< ongles. Après ces premier!
> le conduit dans une hôtelle ' sont prodiguées les viandes
tes, le pain du froment le ; et les vins réparateurs.
« Les phases d'une lune en
■ taient-Arenouvelées, loraqo sentit les forces lui revenir :
lui dit alors le sultan , le i furieux ; ses plaintes redoubl prêt pour la grande lutte? « pondit : « Ordonne, ô Suit m'apporte un bâton de coi que ce rameau parfaitemei été détaché du tronc depuis je veux voir si j'ai recouv
i bout de trois jours qu'il passa re dan! l'hôtellerie il revint chez urierqui lui présenta Far me meruse. « Cette lame est-elle bonue ? »
nda Marko. « Vois toi-même, réi Novak,essaye-là sur l'enclume. »
bros prit le glaive, le brandit sur te et en frappa l'enclume qu'un Otto sépara en deux. « T'est-il jaarnvé de forcer une arme mell- ? • reprit le héros , et plein d'or- , Novak répondit : «Oui, Marko évitch , et c'était pour un guerrai l'emportait sur toi. Lorsaue sa partit pour la côte, je lui forun glaive ; il l'essaya sur l'ene, et il la fendit d'un seul coup le bloc qui la soutenait.;»
le réponse irrita le héros qui dit rak : « H est juste que j'augmente alaire » ; et comme 1 imprudent it la main, Marko lui abattit le droit à la naissance de l'épaule, irier Novak, s'écria t-il, te voilà
Désormais tu n'en forgeras plus meilleurs ni de pires. Cependant, pour t'aider à vivre... » et il lui sent pièces d'or, rko s'élança d'un bond sur son d de bataille, et prenant le chele la côte, il parcourut rapidele pays, cherchant et demandant ut Moussa.
matin qu'il chevauchait aux ières lueurs de l'aurore dans les s étroites de Katschanik, il aper- Albanais. Les jambes croisées mi coursier noir, Moussa s'amu-
lancer sa massue dans les airs i recevoir avant qu'elle ne toue sol. Lorsqu'il fut près du bri-
il lui parla ainsi : « Cède-moi le ye, Moussa, où force-moi à te le !» — « Passe ton chemin , Marko !
dit l'arnaute et garde-toi de me quer ! Tu ferais mieux de mettre i terre et de venir vider avec moi soupe où pétille une liqueur ver- \ : mais Moussa» ne se dérangera e son chemin pour Marko. Si sine ta enfanté dans un palais a coussins moelleux , poursuivit mte , si tu as été reçu dans des s de soie et nourri* de lait et liel, une forte Albanaise m'a a inonde sur une pierre nue au
■ milieu de ses brebis ; elle a lié mes k lances grossiers avec les ronces de la « forêt; et la farine de l'avoine a été x ma première nourriture. Mais ma « mère m'a fait jurer de ne céder le pas
* à personne. » A peine le héros de Pri-
* lip eut-il entendu ces paroles , qu'il
* flt voler vers l'Arnaute sa lance de « bataille. Moussa reçut le coup sur sa
* massue , et le trait repoussé alla
> tomber loin du but. A son tour il i brandit sa lance pour en frapper son
> adversaire ; mais Vanne rencontra la
< massue du Servien et vola en trois t morceaux. Tous deux alors tirèrent i leur sabre et s'attaquèrent avec fu-
< reur.
« Déjà le fer de Marko s'est brisé, déjà la lame de Moussa s'est détachée de la poignée ; c'est avec la massue qu'ils
> combattent ; dans leurs mains les armes solides semblent avoir des ailes
> dont les plumes se touchent, et dont les débris jonchent la plaine verdoyante. En (in, ils s'élancent de leurs coursiers et se saisissent corps à corps. La victoire est douteuse et leurs forces semblent égales. La lutte avait commencé avec 1 aurore, et le soleil atteignait la moitié de sa course ; une blanche écume baigne les membres de l'Albanais; une écume blanche et sanglante couvre le corps de Marko.
Le Servien voit que son adversaire semble fléchir; il le presse, mais il ne peut parvenir à l'ébranler. Épuisé par cet effort , il plie à son tour. Moussa
i réunit toutes ses forces, l'en traîne et tombe lui-même sur le héros terrassé.
« Le Servien pousse un douloureux gémissement : «0 ma sœur d'adoption, Vila de la verte forêt ! s'écria-t-il, où es-tu ? as-tu oublié tes promesses? Ne m'as-tu pas solennellement juré de me secourir au moment du péril ? »
« Une voix qui descendait des nues, celle de la Vila répondit : « Insensé ! ne t'avais-jc pas prévenu ? Pourquoi livrer un combat le saint jour du Dimanche ?
; Certes il serait déloyal de nous mettre deux contre un ; mais qu'as-tu fait de
■ la gatne de ton poignard? » Dans ce moment , Moussa regarda vers le ciel
; pour voir d'où venait la voix .Marko tira i doucement le fer de son fourreau et le
■ plongeast profondément dans le flanc
L'UNIVERS
i de l'Albanais que la pointe en sortit : par la gorge. Frappé à mort, le corps ; du brigand écrasait Marko, qui ne i s'en débarrassa qu'avec peine. Lors-
3u il fut debout il contempla ce caavre gigantesque, et vit avec surprise i que le sein de l'Albanais renfermait i trois cœurs de héros que protégeait i un triple rang de côtes. De ces trois i cœurs l'un palpitait encore faiblei ment, le second conservait un moui veinent rapide, dans le troisième dori mait un reptile venimeux. Le serpent l s'éveilla et le corps du brigand tresi saillit. « Rends grâce à Dieu , dit le « monstre irrité, que Moussa ait suc- : combé avant mon réveil ; ta perte eût i été certaine ! »
« Quelques larmes brillèrent dans les t yeux de Marko : ce Que Dieu me le i pardonne! s'écria-il; le vaincu l'em- : portait sur le vainqueur! »
« Il trancha la tête de l'arnaute, et i la jeta dans le sac qui contenait l'a- ; voine de son coursier; puis emportant ; cette dépouille vers la blanche Stamboul il la déposa toute sanglante aux i pieds du sultan. Et comme le tsar frisi sonnait d'épouvante : a Rassure-toi, lui dit Marko ; mais si cette tête inanimée te cause une telle frayeur, que serait-ce si Moussa paraissait vivant devant toi ? » Sans rien répondre le sultan lui lit donner troistcharges d'or.
Marko retourna vers la blanche Prilip, et ïp niant Kotchauik garda les restes
traction des mahométana. Las éa qui ont accusé de trahison le fils t zare, auraient pu trouver dans les n du temps une explication natun cette conduite. Il tenait du suit titre de despote de la Servie, et le queur L'opposait habilement à Vol partager entre deux influences r les forces des Serviens ; il avait den en mariage Milèva, sœur «TÉtieni sorte que ce dernier était attael vainqueur par les doubles liens de litique et de la famille. Quoiqu'il i prévoir que l'asservissement de la i serait la conséquence fatale de set veaux rapports, il lui fallut accepte!
résignation une dépendance qu' était impossible d'éviter. IL ne (Soi donc une ombre de pouvoir que si condition de combattre comme des Turcs toutes les fois qu'il en requis.
Les provinces serviennes se trou< ainsi gouvernées par deux princes d rivalité servait les intérêts du si l'autorité d'Etienne n'était que toi celle de Vuk, appuyée sur des sei plus réels , portait ombrage à R qui profita de la première occasion s'en débarrasser.
Vuk avait reçu pour prix de « hison quelques districts de la î méridionale et de la Macédoine, il ne cessait de convoiter la porti territoire laissée à Etienne; et oc H s'apprêtait à l'attaquer., le sultai
e trône à George Brankovitch t réconcilié avec lui. Ce prince e, et, quoiqu'il eût atteint sa ne année, son corps n'avait rien la vigueur de Page mûr; sa ctîon naturelle au jnilieu des i du temps devenait souvent e et de la perûdie : ses rapports Turcs l'avaient habitue à ne irder comme obligatoire la fies engagements, tentions d' A murât sur la Servie ent sur l'alliance nrécéderaclue entre les familles du sulroi Lazare, alliance qui avait itée par un mariage. La reli- ; un autre motif plus puissant x yeux des musulmans; ils juu'il était imprudent de laisser mains des princes chrétiens i riches et des forteresses im- . Cependant les guerres qui it A murât en Asie suspendirojets; mais lorsqu'il revint en éclama la Servie comme une 1 sa couronne , et nia les droits ;. Ce dernier essaya de détoure à force de soumission; il offrit onnaître tributaire du sultan, unit la main de sa fille Marie.
oyant que ses concessions n'aukûtre résultat que de retarder , il songea à s'assurer un retourna les yeux vers la Hou-
mlme époque la Bosnie était ar les musulmans, qui étenurs conquêtes dans 1 Albanie.
ent de fortes garnisons sur le et occupèrent Smederevo et
ainsi que Novobrdo, ville dans le voisinage des mines.
, sans s'inquiéter du mécont des Serviens, échangea contre s et des châteaux situés en a forteresse de Belurade. Amuloigna un vif mécontentement, elques mesures hostiles qui ré- George à s'humilier de nou- >nroya sa fille au sultan pour le mariage projeté ; les frères cesse l'accompagnèrent et res- •s d'elle comme otages, suivait avec inquiétude les nouigrès des musulmans; la Polo- Hongrie, plus immédiatement
menacées, étaient disposées à refouler les infidèles vers l'Orient : la supériorité incontestable de leur marine donnait aux occidentaux un grand avantage : on résolut d'attaquer vivement les infidèles. Cependant les Turcs murmuraient contre Amurat, et lui reprochaient de ne pas mettre fin par un coup de vigueur aux hésitations de George. Lu sultan se décida à envoyer en Servie une armée considérable ; d'abord battu
Par les Hongrois, il fut plus heureux année suivante; George, se voyant hors d'état de résister, s'enfuit en Hongrie avec son fils Lazare et quelques seigneurs de sa cour (M 39. )