‹ Provinces danubiennes et roumaines par mm. Chopin et A. UbiciniChapitre 122 sur 300 · PRES M. VUE ET LE MÉMOIRE DE · texte numérisé non relu

PRES M. VUE ET LE MÉMOIRE DE

LA GRLITZA.

Avant d'entrer dans quelques détails sur le gouvernement , les moeurs et les coutumes de ce peuple, il nous a paru nécessaire de donner un aperçu des événements qui lui ont donné ses formes politiques et ce caractère original qui semble aussi antipathique aux réformes

de la civilisation qu’au joug de la conquête.

Nous ne reviendrons pas sur ce qui a été dit sur les époques qui ont précédé le quatorzième siècle et où cette partie, de l’Illyrip, après avoir appartenu aux empires d’Occident et d'Orient, n’écbappa au joug des barbares que pour se voir disputée par les Vénitiens, les Hongre is et I es Dires . C'est surtout d epuis la bataille de Kossovo (1389) que le pays servit de reluge aux vaincus et aux exilés , et que sa résistance l'a rendu célèbre. Avant les expéditions d’Amurat, le 7, enta, c'est-à-dire le bord occidental du lac de Scutari, et les rives de la Mo* ratscha étaient soumis an prince Georges Balsa, qui avait épousé une tille du krale de Servie, Lazare, le même qui tomba à la journée de Kossovo. Balsa n’assista pas à cettedéfaite parce que Milosoh Obilitch, en poignardant le sultan, avança l’heure du combat, lequel se livra avant l’arrivée de ce prince, qui s’avançait au secours de son beau-père.

Balsa avait pour (ils Strasdmir, surnommé Czernol ou le Noir, dont le règne n'ofïre rien de remarquable. Son fils Etienne Czernoïéviteh , contemporain de Scanderbeg, envoya au héros albanais un corps de troupes auxiliaires , sous le commandement de son frère Bojidar; mais la véritable guerre de l’indépendance ne date que du règne suivant.

Êtieone avait laissé trois fils, Ivan, Bojidar et André, surnommé le Brave.

Ivan , qui était l’atné, succéda à son père, et défendit courageusement le Monténégro lorsque les Turcs . qui n’avaient plus levant eux Scanderbeg, eurent conquis la Bosnie et l’Heitzégo- >ine. Cependant, trop faible pour soutenir à lui seul une lutte si inégale, il demanda du secours aux Vénitiens , alors plus occupés des intérêts de leur commerce que d’arrêter les progrès des Ottomans. Dans cette extrémité, Ivan ne désespéra ni de son peuple ni de luimême. Il détruisit le château de Jabliak, résidence de ses ancêtres, et que sa position sur une île, dans le lac de Scutari , rendait d'une défense difficile; puis il se retira nu milieu de ses montagnes. Au bord du torrent, alors appelé Obod . et depuis Czernoïéviteh- Rieka ( c’est-à-dire rivière du lits de

Czernol ) , il bâtit nn fort , et plus loin, A l’ouest, il éleva une église et un couvent sur la plaine de Cétinié. Ainsi l'histoire de la résistance des Monténégrins commence par un généreux sacrifice et par la manifestation de leur persévérance religieuse.

Au milieu de cea soins, Ivan ne négligea point d'eneourager les montagnards , de fortifier les passages et de suppléer au nombre par l’avantage des positions. La honte de céder aux infidèles et l’exemple du chef excitèrent au plus haut degré le courage du peuple On publia que celui qui abandonnerait son poste aérait revêtu d'habits de femme , et qu’armé d'un rouet et d’une quenouille il serait exclu de la société des hommes. Soit que ces déterminations eussent intimidé les Turcs, soit que d’autres soins les appelassent ailleurs, lis n’inquiétèrent point our cette fois les Monténégrins. I-es mites de ees derniers, au temps d’Ivan Czernoïéviteh , s’étendaient depuis le rivage de l’Adriatique jusqu'au Lim Vert, et comprenaient probablement Plava et Bélopoiié, occupes aujourd'hui par des Albanais. Quelques communes de la république de Cataro, qui s'était réunie à celle.dc Venise, telles que Braichi , Maïné et Pobori , mettaient les Monténégrins en communication avec la mer ; et il parait même e les fertiles vallées de loupa et de nale (Gerdatiet Konavli ) reconnaissaient l’autorité d’Ivan.

Le pouvoir de ce prince s’appuyait sur des alliances considérables : Marie, fille d’André , son frère , épousa Radoul ou Rodolphe , qui régna en Valaebie de 1462 à 1476; et Angélique, «mur de Marie, donna sa main au prince serbe Stephan flrankovitch, fils du despote Georges l,r. Cette dernière est honorée comme uue sainte en Servie et en Hongrie. Elle fut la mère du despote Jean et de l’archevêque Maxime.

Le souvenir du régne d'Ivan est resté «lier aux Monténégrins , et les «liants populaires ie célèbrent. On montre sur w montagne de Lovsdien une source où il a abreuvé son cheval, et mie les habitants appellent Ivaubegova Konta < Auge do bey Ivan ), et un peu Plux loin on viaite avec un reapect religieux

ICO

L’UNIVERS

les ruines d'une de ses résidences. La dotation qu’il fit au couvent de Cétinié porte encore son nom.

Les chants serbes ne lui donnent qu’un fils Maxim : nous traduisons du slave ce récit qui retrace naïvement les moeurs serviennes :

Mariage de Maxim Czemoïévitch.

( Jinitba Maxlma Czrnolévitcha.)

Ivan Czemoïévitch a quitté sa demeure , et il vogue la sur mer bleuâtre, chargé de trésors ; car il va demander au doge de Venise la main de sa fille pour Maxim, son fils. Le doge reçoit ses avances avec orgueil ; mais Ivan, ferme dans sa résolution , reste à la cour du prince latin durant trois longues années. Lorsque le roi a épuisé tous ses trésors, le doge lui accorde la jeune vierge , et reçoit de lui l’anneau des fiançailles.

Ils réglèrent la cérémonie aes noces; il fut convenu que le héros servien retournerait dans sa terre natale, et que l’année suivante, après avoir recueilli les fruits de ses vignobles et de ses champs, il reviendrait chercher la fiancée, accompagné d’un nombreux cortège. Alors Ivan quitte Venise : cent Latins, le doge et ses deux fils à leur tête, reconduisent le héros. Tout lui avait réussi à souhait; mais une idée funeste lui vint à l’esprit, et, quoique sage , une parole insensée lui échappa.

« Ami , dit-il au doge , tu me reverras avec mille guerriers ; car les convives qui me suivront atteindront, s’ils ne dépassent, ce nombre. Quand je descendrai sur ce rivage , envoie a ma rencontre mille de tes Latins : dans l’un et l’autre cortège tu ne trouveras pas un seul guerrier dont la beauté soit comparable à celle de Maxim, mon fils bien-aimé et bientôt ton gendre. » Ces paroles, le doge, ses deux fils et les cent Latins les entendirent. Le doge, plein de joie, embrassa Ivan ; « Ami, lui dit-il, ce que tu m’annonces me charme et t’honore ; un gendre dont la beauté effacera cel e de deux mille guerriers me sera plus précieux que la lumière, plus cher que l’enfant qui me resterait seul ! Coursiers, faucons, vêtements et manteaux richement drapés , tout lui sera prodigué; mais, si tu avais trompé ton ami, c'est sur toi-même que retomberait cette déloyauté.

L’escorte accompagne Ivan jusqu'à la mer ; là il s’embarque et aborde heureusement sur le rivage oriental. Lorsqu’il fut sur le territoire de Jabliak il aperçut de loin sa blanche demeure. La tour s’élève sur une hauteur entourée de sveltes balcons, et ses vitrages resplendissent. Alors le cœur d’Ivan bat d’impatience; il presse les flancs du jdral , sou coursier rapide , et il agite si violemment le mors d’acier que l’animal s’emporte, et s’élance à bonds désordonnés dans l’espace. Personne d’abord dans sa demeure ne soupçonne le retour du héros ; enfin, debout à la fenêtre de la tour, sa fidèle épouse l’aperçoit, et bientôt elle a reconnu son seigneur et sa monture , le jdral. Elle descend en hâte , et sa voix retentit : les serviteurs et les femmes accourent à sa voix. « Vite ! dit-elle aux uns ; sortez pour aller recevoir votre maître ; et vous , poursuit-elle en s'adressant aux femmes, que la propreté et l'ordre ré-

Snent partout! Maxim', mon fils! sors e la forteresse, cours au-devant de ton père, mon seigneur; ses traits annoncent la satisfaction et la joie; sans doute il a obtenu pour toi la fille du doge.

Mais déjà Ivan est sur le préau ; ses serviteurs l’entourent ; son épouse couvre de baisers ses mains et les bords de son manteau; elle détache ellemême ses armes brillantes , les presse contre son sein, et les transporte dans le haut vestiaire, tandis que les serviteurs donnent leurs soins au coursier.

Cependant Maxim s’empresse autour de son père ; il place près de lui un siège d’argent , et l’invite à s’y reposer, tandis que lui-même détachera tes chaussures du héros. Ivan s’assied après avoir cherché du regard son fils ; et il contemple en silence le visage du jeune homme. A cette vue, son cœur se serre... Depuis trois années il n’avait pas vu sa demeure, et pendant son absence un ifléau terrible avait visité la blanche Jabliak , et atteint Maxim. Le teint naguère si frais du jeune homme s’était fané, des cicatrices profondes sillonnent ses joues et son front; ce n’était plus le beau Maxim ; entre mille jeunes gens, aucun n'aurait pu lui être comparé pour la laideur.

Ivan reste morne et pensif : il se rappelle ce qu’il a dit au doge de la beauté de son fils. Ses sombres sourcils se rapprochent , ses moustaches noires pendent en désordre jusque sur ses épaules ; assis et immobile , il attache ses regards à la terre. Inquiète, l’épouse du héros relève ses longues manches et les bords flottants de sa robe . et baise les mains et les genoux du malheureux père. « O mon seigneur et mon époux! lui dit-elle, pourquoi ces regards si sombres? T’aurait-on refusé la fiancée, ou peut-être ne te convient-elle pas, et tu regrettes l’orque t’a coûté ce voyage ?» — ■> Eloigne-toi ! reprend Ivan’ et puisse le ciei te confondre ! Certes, ma demande a été agréée, et la vierge latine est selon mes vœux. On parcourrait toutes les régions de la terre que l’on ne trouverait pas une fille plus parfaite ni pour le port et la taille ni pour l’éclat des yeux et la beauté des traits; elle ne le cède pas même à la Vila de la forêt. Quant à mes trésors, pourquoi les regretteraisje? ma tour en renferme tant qu’à peine s’aperçoit-on qu’une faible portion en a été distraite. Mon chagrin a une autre cause : j’ai promis au doge de Venise de lui amener mille guerriers pour célébrer les noces , et j’ai affirmé que mou fils Maxim les surpassait en beauté; certes si quelque chose le distingue entre tous, c’est la laideur. Que diront les Latins lorsque je leur amènerai un tel fiancé?

L'épouse reprit d’un ton grave :

« Seigneur, c’est Dieu qui t’a châtié; l’orgueil t'a poussé à entreprendre au delà des mers un voyage de quarante jours , et qui t’a retenu trois années loin de ta demeure. Ce n’est pas sans peine que tu devais obtenir la fiancée. Cependant tu pouvais trouver dans tes États, à Antivan ou Dulcigno, à Biélopavlitz , dans le Monténégro , dans la contrée montagneuse de Kutsch ou de Rratanojitz, dans Podgoritza aux demeures élégantes, ou enfin dans ta propre résidence, dans Jabliak ou son territoire, une épouse convenable pour ton fils, et t’assurer ainsi une alliance honorable. C’est l’orgueil qui t’a poussé au delà des mers.

A ces reproches , Ivan s’emporte , ( Provinces Danubiennes.)

semblable à une flamme dévorante : « Silence sur ce départ ! sur la fiancée ! pas une félicitation ! Si quelqu'un ose m en parler, je lui arrache les yeux de la tête ! » La menace du héros vole de bouche en bouche; depuis les plus humbles jusqu’au boyards serviens, nul ne se hasarde à aborder ce sujet ; nul ne vient complimenter Ivan sur son retour. Une année s’écoule ; une seconde lui succède , jusqu’à ce que le cercle des saisons se soit renouvelé neuf fois. La dixième année s’ouvrait lorsqu’un navire aborde à la côte; il apportait un message du doge, de cette famille dont les liens ont vieilli avant de se former! La missive tombe sur les genoux d’Ivan; elle était ainsi conçue : » Ami Ivan Czernoïévitch ! quand tu clos de haies une prairie, c'est pour la faucher toiméme ou la céder à un autre, afin que les frimas n’en flétrissent point les fleurs : quand tu fais la demande d’une belle fille, ta viens chercher la fiancée, ou tu renonces à l'union projetée. Ivan, tu m’as demandé ma fille, et tu l’as obtenue de ma confiance ; nous avons réglé les conditions et les apprêts des Doces ; ta avais promis ue l’année suivante, après la récolte e tes champs et de tes vignobles, tu reviendrais la prendre avec mille guerriers; mais neuf années se sont écoulées, et il n’est question ni de toi ni de tes convives : hâte-toi d'écrire à ma fille bien-aimée, à celle que tu as nommée ta bru , pour qu’elle puisse dégager sa foi et choisir un noble époux parmi ses égaux; c’est le conseil que je te donne à toi-même. »

Après la lecture de ce message , Ivan resta quelque temps en proie à une incertitude douloureuse ; personne n’était près de lui, pas un ami sage auquel il pût se confier dans sa perplexité. 11 jette nn regard plein de trouble sursa compagne et lui dit : « Chère épouse ! J’ai besoin de tes conseils ; dois-je écrire à la jeune fille pour dégager ma parole ? Penses- tu qu’il soit convenable de le faire? » Et sa compagne lui répondit : « Depuis quand le mari consulte-t-il l’épouse? Pourquoi précisément aujourd’hui. serais-jc capable de donner un avis sage? I-es femmes , dit-on , ont la chevelure lon-

guc et le jugement court : cependant , Ivan Czernoïévitch , je te dirai ce que j’en pense : certes ce serait pèclter devant Dieu , et encourir le olâme des hommes que de flétrir l'existence de cette jeune fille et de la tenir à jamais confinée dans la demeure paternelle :

écoute-moi donc, et ne te laisse pas maîtriser par l’inquiétude; ceux que la maladie a défigurés en sont-ils moins nobles et moins braves ? Sois sûr que les Latins ne feront pas un sujet de querelle d’un accident involontaire.

Qui donc se crée à plaisir des périls et des soucis? Seigneur! tu crains Venise , et tes tours sont pleines de richesses ; un vin généreux remplit tes caves ; tes greniers regorgent de grains ; voila de quoi traiter bien des convives. Tu n'as parlé que de mille guerriers ; double ce nombre , choisis les hommes qt les coursiers. Quand ils te verront entouré d’une telle escorte, crois-moi, les Latins rejetteront toute idée de lutte; assemble donc ces troupes brillantes et ars sans crainte pour aller chercher la ancée. »

Une joyeuse et bruyante exclamation fut la réponse d’Ivan. Il se hâte de tracer ce message qu'un Tartare va porter au doge de Venise : « Mon cher doge, sois attentif jour et nuit; car mon départ est prochain : trente pièces d'artillerie tonneront pour te l'annoncer, et parmi ces pièces Kernia et Zelenka se feront entendre, et leur voix fera retentir la voûte du ciel.

A ce signal envoie sans retard une flotte pour transporter le cortège du fiancé. >•

Lorsque cette lettre fut expédiée, Ivan appela son secrétaire, prit une feuille ue papier qu'il divisa ; et sur chacun des morceaux il écrivit des invitations pour les noces de son fils.

L'une est adressée à Milosch Obrenbegoviich , qui commande dans les districts de Dulcigno et Antivari; elle est ainsi conçue : « Milosch Obrenbeeovitch! nous t’iuvitons aux noces de Maxim ; c’est toi qui conduiras le cortège : j'espère que ta suite sera nombreuse , comme il convient aux fonctions que tu^is à remplir. » Le secot d message part pour le Monténégro, dont les rochers avoisinent la iner ; il est

destiné au neveu d'Ivan, le capitan lovan ; la lettre portait : Fils de ma soeur, capitan lovan! je t'invite à la solennité des noces; tu conduiras la belle Vénitienne en qualité de diéver; ne perds pas un instant; assemble une suite de cinq cents guerriers, dans les rochers de Czernogora et dans Biélopavtitz ; que ce nombre soit même dépassé s'il est possible pour faire houueur à tous deux, et rends-toi avec cette escorte près de Jabliak , dans la plaine spacieuse.

La troisième lettre s'achemina vers les régious montuouses de Kutsch et de Bratonojitz pour être remise au voïvode Ilia Likovitsch, qui lut ce qui suit : • Ilia! noble chef de la terre de lirdo ! Je t’ai nommé comme voïvode aux noces de Maxim ; emmène avec loi tes braves montagnards, et remls-toi dans la plaine de Jabliak.

A Militz Scheremélovitch , Ivan adressa la lettre suivante : » Militz !

réunis tes guerriers ; appelle ceux de Drekolovitz , tous les Vassoïévitchi ; que toute la jeunesse, jusqu'à la verte Lim, se joigne à ton cortege. »

Le cinquième message . Ivan l'envoya vers Podgoritza, où dominèrent ses ancêtres; il l’adressa a George K ou i ou a tchilch, guerrier de sa famille : « George! noble faucon! lui écrivait-il, les noces t’attendent ; Podgoritzains, mes alliés, mes frères ! armez diligemment hommes et coursiers. Que sur les coursiers brillent des selles turques et des réseaux d'or qui leur descendent jusqu'au sabot; que des agrafes d’or éclatent sur leur poitrail , qu’à la richesse des harnais on les reconnaisse pour la digue monture des héros. Que les guerriers, vêtus d’étoffes précieuses, jettent sur leur armure les plis de cette écarlate dont les eaux ravivent la couleur, et qui prend les teintes de la rose aux rayons du soleil ; qu’ils revêtent leurs manteaux violets et que la tchclenka se balance sur leur toque; enfin que leurs longues bottines richement attachées répondent a la magnificence de leur costume. Il faut que notrejeuuesse se distingue par les armes et l'éclat des vêtements, que nos fils soient la couronne du cortège par la parure non moins que par le port et la beauté , et

PROVINCES DANUBIENNES. lf,3

S’il* effacent Latins et Serviens. Les ges depuis Jabliak jusqu’aux eaux de la itins ont sons doute leurs avantages : Cétinia. ils savent ciseler l’argent; ils donnent Tandis qu'à cette heure matinale il à l’acier et a l’or des formes nierveil- parcourt ainsi les remparts, Ivan l'aperleuses, et ils sont sans rivaux dans çoit, et s'inquiète de sa présence; il s’al'art de tisser la soie et l’écarlate ; mais vance à sa rencontre et lesaluant : « Bonils ne peuvent, comme nos l’odgorit- jour, capitan Iovan, et quel motif te tient zains, se vanter d’avoirparmi leurs guère éveillé a cette heure? Pourquoi quitter riers tant de jeunes gens au regard lier sitôt et la tente et la compagnie de tes et à la démarche noble et imposante. » nobles convives ? Et d'abord d’où te vient Ceux de Jabliak et des environs furent cet air soucieux > car ton visage est soininvités sans missive. brc et triste... Parle, c’est tou oncle qui

Onnepourrait,sansenavoirététémoin t’en prie.» Iovan le capitan répondit :

se figurer avec quel empressement , des bords de la mer aux rivages de la verte Lim , les héros s’arment pour répondre dignement à l’appel d’Ivan.

Les vieillards, les laboureurs délient les taureaux du joug, et viennent grossir le cortège dans les plaines de Jabliak; les pâtres oublient leurs troupeaux , tous veulent assister à la solennité des noces. La foule couvre tout l’espace qui s'étend de Jabliak jusqu’aux eaux de la Cétinia. Les coursiers se touchent, le guerrier s’avance res du guerrier ; les lances, semblales a une forêt, agitent dans les airs les handerolles qui se balaucent comme une mer de nuages ; partout on dresse des tentes où viennent se reposer les guerriers.

Un jour se passe; la nuit le remplace; mais à peine l’aube a-t-elle annoncé l’aurore qu’un des chefs serviens se lève; c’est Iovan le capitan ; sa naissance est illustre , et nul dans son district ne l’égale en sagesse. Dans cette solennité des noces Ivan lui a confié les fonctions de djéver. Il quitte la plaine où sommeille encore la foule pressée, et s'avance vers la forteresse et les remparts. Il est seul, mais deux serviteurs le suivent de loin. Iovan ne leur adresse pas une parole.

Son front se sillonne de rides soucieuses ; ses moustaches descendent négligéessur ses épaules. Il examine tour à tour les remparts et les batteries, puis il cherche du regard ses domaines et tourne les yeux vers les terres du sultan , pour les reporter avec inquiétude sur le vaste espace où est dressé le camp. C’est qu’en effet il faisait naître des idées sérieuses , l’aspect de ces tentes, de ces coursiers, de ces héros, de cette forêt de lanees, de ces banières qui flottaient comme des nua-

« Oncle Ivan, pourquoi m’interroger?

C’est en vain que je te donnerais un conseil ; cependant écoute : ouvre tes celliers, et prodigue tes vins généreux à ces convives qui couvreut la plaine; fais ensuite proclamer par un héraut que le mariage est rompu , et que chacun ait à retourner dans ses foyers.

Quoi qu’il t'en coûte, oncle Ivan', renonces cette alliance. Vois, notre terre est dépeuplée; tous les nôtres ont voulu grossir le cortege; et nos frontières sont sans défense contre le Turc, dont nous ne sommes séparés que par le lac bleuâtre ! Est -ce donc la première fois que des filles ont été demandées en mariage, qu’on a fiance de nobles jeûnas hommes, et qu’on a célébré des noces splendides? Etait-il indispensable, pour former un cortège, d’appeler ici tout ce peuple? Faudra-t-il que nos frères entreprennent un voyage de quarante journées, au delà des mers, et qu'ils laissent leurs os chez l'étranger, dans un pays où personne ne professe notre foi , où nul de nous ne peut compter sur un ami, chez ces Latins avides peut-être de notre sang? Et quand cette jeunesse t’aura suivi au delà des mers, qui peut répondre que parmi tant de héros prompts à frapper il ne s’élèvera pas de querelle ? J’appréhende que ces noces ue nous soieut funestes. Oncle Ivan, écoute ce qui me préoccupe: hier au soir je m’étais étendu sous ma tente pour dormir; mes serviteurs déployèrent sous moi ma pelisse, m’enveloppèrent d’un ample manteau , et garantirent soigneusement ma tête contre l’humidité de la nuit.

Mais à peine avais-je fermé les yeux que je fus agité par un songe pénible. Je voyais le ciel se couvrir de noires nuées' dont le vol rapide venait s ar-

L’UNIVERS

rêter sur Jabliak ; oui, oncle Ivan, sur ta haute demeure ; le tonnerre roule et frappe Jabliak, ta noble résidence, oncle Ivan Czernoïévitch ! et elle brille jusque dans ses fondements. De ce côté, où s'élèvent les murailles blanchesdeta maison de plaisance, la foudre tombe sur ton (ils Maxim : le coup ne lui fit aucune blessure; mais ceux qui l’entouraient furent atteints mortellement. Je n’ose te donner ce songe comme un présage, quoique l'on prétende qu'il ne faut pas négliger leurs avertissements. Quant à moi, oncle Ivan, ou je périrai , ou je recevrai de graves blessures. S’il m'arrive malheur, que Dieu te le pardonne ! Tu le sais, les fils du Monténégro sont d’une race sauvage, et ils n'abandonnent jamais leur chef. Cinq cents de ces braves suivent ma bannière : ou je crierai Péril! ils crieront Péril ! où je succomberai ils succomberont ! Oncle Ivan , laisse-toi fléchir! je baise ta main vénérable. Congédie tous ces guerriers ; renonce à cette alliance , à la fiancée latine, que puisse confondre la colère de Dieu !

Quand ces dernières paroles eurent frappé son oreille, Ivan s’emporta comme une flamme impétueuse : « Tu as fait là un mauvais rêve, dit-il aufilsde sa soeur: c’est à Dieu de décider, entre toi et moi, celui qu’il concerne. Mais si tu as eu ce songe, pourquoi m’en parler à cette heure et quand tous s’apprêtent au départ? Capitan lovan! les songes trompent, Dieu seul est vérité. Tu auras mal posé u tête en t’endormant, ou tu roulais quelque mauvaise pensée dans ton esprit. Sache, et plût à Dieu qu’on l’eût ignoré ! que j’ai eu déjà assez de honte et de confusion; que rai été la risée des nobles et que les plus humbles ont blâmé Czernoïévitch, qui a laissé la fiancée de son fils chez son père et sa mère vénérable pendant neuf longues années. Sache donc, et je le dis devant Dieu, que, dussé-je tomber en héros sur la terre latine, je ne veux ni renoncer à ma bru ni congédier les nobles convives. Toi , l'un des chefs de la Servie et qui conduiras la jeune épouse, c’est toi maintenant qui vas donner Tordre de charger les canons; entends-tu ? les trente canons ! Mande ensuite le vieux Niédelka, dont la barbe blanche lui descend jusqu’à la ceinture, Niédelka qui a le soin

des couleuvrines Zelenka et Kcrnia, sans égales dans le pays ni dans les sept royaumes des chrétiens, et qu’envierait même le sultan des Grec*. Dis à ce vieillard de ne pas ménager la charge de ces armes puissantes , dût leur fracas ébranler les voûtes du ciel. Fais aussi publier dans le camp que nos ftères ne doivent pas tenir leurs coursiers trop près de la mer ni des eaux de la froide Cétinia ; le bruit pourrait les effrayer ; et, s’ils se jetaient dans les ondes, nos frères non préparés seraient peutêtre saisis de la fièvre. Fais-leur savoir aussi qu'on va tirer les deux couleuvrines. Hâte-toi, ô mon digne neveu ! donne tes ordres aux hérauts, et qu'ils les publient à haute voix : il est temps que les chefs s'arment pour le départ.

Il dit , et le capitan lovan exécute ces ordres. Il appelle le vieux Nédielka. Celui-ci charge les trente canons; il double la charge de Kernia et de Zelenka , et les pointe vers les nuages. Un feu terrible jaillit de leurs flancs.

A ce bruit comparable à celui de mille tonnerres les monts et les plaines tressaillirent ; les flots de la Cétinia se troublèrent, les genoux des coursiers fléchirent et plus d'un guerrier alla mesurer le sol.

A la voix des hérauts, au son des instruments de guerre, les convives se mettent en marche , et pressent joyeusement leurs coursiers. Les jours se succèdent , et rien ne vient troubler l’baraionie qui règne entre eux. Ils ont traversé des champs , des forêts , gravi des montagnes, et ils s’arrêtent enfin sur le rivage de la mer. La foule guerrière couvre au loin la plage; ils cherchent du regard, sur l’étendue des vagues, les vaisseaux amis qui doivent venir les prendre. En attendant, ils se livrent à des exercices divers; l'un, fier 'de son coursier, le lance avec art; l’autre jette le disque ou le djérid ; tel tire des flacons un nectar pourpré ; tel autre, haDile • à moduler sa voix , entonne des chants nuptiaux ou des accords qui provoquent à la danse. Au milieu de cette foule, Ivan Czernoïévitch, galope sur son destrier, le jdral. Il a pris avec lui deux bons faucons. A sa droite, Maxim fait caracoler son cheval noir, plein de feu. Il serait beau à voir le fiancé

ROVINCES DANUBIENNES.

Maxim, maniant son puissant coursier; car il est d'une haute et noble stature, et ses membres annoncent la vigueur; il serait beau à voir s’il n’était cruellement défiguré ! A la gauche d’Ivan s’avance Milosch Obrenbegovitch , monté sur un magnifique alezan. Ivan considère longtemps les deux jeunes gens, et s’adressant à ceux qui t’entourent : « Écoutez , jeunes chefs , ce que j’ai à vous communiquer : Nous allons traverser la mer, qui nous portera loin de nos demeures. Nous menons à sa fiancée Maxim, mon fils chéri, qui certes nous ferait honneur si la maladie n'eilt détruit sa beauté. Le chagrin l’a tellement abattu que sa laideur s’en est même accrue. Quand je l’ai fiancé, j’ai annoncé que parmi tous les convives, serviens et latins, il ne se trouverait pas un seul guerrier dont la beauté ne filt effacée par la sienne : jugez de ce que j’ai souffert en le retrouvant ainsi! Pensez à l'humiliation qui nous attend devant le doge et à toutes les suites d’un affront. Or, écoutez ce que je vous propose : Milosch Obrenbegovitch est parmi vous; qui ne connaît le noble Milosch, qui l’emporte en beauté sur tous nos héros? Hé bien, frères, dépouillons Maxim de la tehélenka et du pauache flottant , et ornons-en le beau Milosch, qui passera ainsi pour le fiancé jusqu’à l'arrivée de la Vénitienne dans nos demeures.

A cette proposition , tous hésitèrent.

Chacun craignait d’offenser Maxim, Maxim d’un sang promptà la vengeance.

Apres quelques moments de silence, Milosch prit la parole. « Pourquoi , chef des Serviens, noble Ivan, as-tu assemblé ici tes frères pour me donner les droits de ton fils? Avant tout, jure qu’en enlevant à Maxim les honneurs du cortège tu ne cherches point à l’offenser. Dans ce cas , sur la foi de nos pères ? je te promets d’amener dans tes domaines la liancée de Venise, et cela sans donner lieu à aucune querelle, à aucun reproche. Mais cette complaisance mérite un salaire. Quels que soient les présents faits au fiancé, ils me seront légitimement acquis. * I van Czernoîévi tch accueillit ces paroles avec un rire bruyant :

Voïvode Milosch, lui dit-il, si tu n’y mets que cette seule condition , écoute

IfiS

mon serment ; il est inébranlable comme le roc : Je jure que nul ne partagera avec toi les présents de noces; mais c’est peu. Dès que tu auras conduit la fiancée au delà des mers vers la blanche Jabliak, ma noble demeure, tu recevras de moi deux sacs d'or et une coupe d’or large et haute; elle contient neuf mesures de vin ; j’ajouterai à ces dons une cavale grise de sang arabe dont les poulains ont la vitesse et l’ardeur du jdral; enfin j’attacherai à ta ceinture un magnifique sabre dout le prix est de trente bourses d’or.

Après cet accord, les héros détachèrent du front de Maxim la tehélenka étincelante, et revêtirent Milosch de la parure nuptiale; Maxim rest3 silencieux; mais il jetait autour de lui des regards sombres.

Enfin les vaisseaux de Venise les reçurent, et Dieu leur accorda une traversée favorable. Ils abordent sur le rivage , et s’avancent , en essaims bruyants, vers l’orgueilleuse Venise. Les portes de la forteresse s’ouvrent; le peuple sort en foule pour contempler le cortège du fiancé, qu'on reconnaît facilement à la tehélenka qui se balance sur sa toque et mieux encore à la noblesse de son port et à la beauté de son visage. On veut s’assurer si, comme l’a affirmé Ivan, il efface en beauté tous les guerriers.

A la nouvelle de l’arrivée des Serviens, les fils du doge accourent à la rencontre de leur beau-frère , et, après l’avoir baisé au front et sur les joues, ils le conduisent sous le portique du palais : les autres demeures accueillent les étrangers, qui, libres, dans leur choix, s’y établissent par groupes de trois ou de quatre.

A Venise, c’est chez les parents de la fiancée qu’on célèbre la cérémonie des noces, taudis que les guerriers et les coursiers se reposent. Déjà trois jours s’étaient écoulés depuis l’arrivée des Serviens; le quatrième commençait à peine lorsque les canons de la forteresse retentirent ; à leur voix tonnante se mêlent les proclamations des hérauts et le son des instruments.

Les Serviens s’arment en hâte î car il est temps d’abandonner terre étrangère. Cependant les chets se

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rassemblent dans une vaste cour dont ils foulent les marbres colorés.

Mais pourquoi les portes eu sont-elles gardées par quatre bourreaux , deux Maures et deux Latins , le sabre uu et les bras retroussés jusqu'à l’épaule? A cette vue les Serviens s’alarment; ils cherchent en vain les deux mariés; il n'est point là le beau fiancé, le noble Milosch; la vierge vénitienne, celle qu'ils sont venus chercher de si loin, est également absente. Déjà des murmures s'élèvent; cependant ils se résiguent à attendre encore.

Tout à coup le pavé de la rue résoune; un bruit confus d'armes et de voix a retenti , et sur son coursier de bataille on voit s’avancer le voïvode Milosch. Sous lui le destrier bondit avec grâce; car il sent l’atteinte du mors d'acier et celle de l'éperon qui effleure ses lianes. Joyeux et le front haut, Milosch s'approche des Serviens, qui répondent a son salut par d'unanimes acclamations. Les deux fils du doge accompanent le voivode; ils portent de splenides présents qu’ils veulent lui remettre en presence de son escorte. L’un offre un cheval noir sans tache ; ce tvel animal porte la Vénitienne; il plie sous le poids de l'or et de l'argeut; ses fers sont d'or, des franges d’or et de soie se jouent sur ses flancs et une agrafe de pierres précieuses étincelle sur son poitrail.

Un faucon de chasse est sur le poing de la vierge latine. Le (ils aine du doge adresse a Milosch ces paroles ; • Reçois, pour présent de noces, la vierge, le coursier et ce noble faucon , toi dont la beauté efface celle de tous tes frères 1 » Milosch s'incline avec une dignité pleine de grâce.

I/autre frère présente un sabre dont le fourreau massif est d'or pur, et l’attachant lui-méme à la ceinture du fiancé:

« l'orte-le , frère! et puisse-t-il te faire honneur! » s

Bientôt s'avancent le doge et son épouse vénérable; ils apportent le chaperon et la tchelenka; un diamant qui jette une vive lumière orne l'aigrette que Milosch reçoit des mains du doge.

La mère offre à son tour une tunique d'or, travail fait à la main et duut le tissu ne doit rien à l'art du tisserand ; le eol est formé par le replis d’un serpent

dont la tète s'avance en relief ; l'imitation est si parfaite qu’on le croirait animé et prêt à faire une blessure mortelle. Sur le front du reptile rayonne une pierre précieuse d'un éclat si vif qu'il suffirait à éclairer le jeune couple dans les ténèbres. Les Serviens, muelsd'admiration, contemplaient cette magnificence.

Le frère du doge, le vieux Jezdimir, vient à son tour : sa barbe blanche lui descend jusqu'à la ceinture; un bâton d'or soutient sa marche, ses larmes coulent ; cur une grande affliction le presse. Sept fois il s’est marié, et de ses sept femmes aucune ne lui a donné de postérité; sa nièce lui tenait lieu de fils et de fille, et voilà que son enfant d'adoption le quitte et va traverser les vagues bleuâtres? Il porte sous son bras un rouleau soigneusement enveloppé. Tout à coup il appelle Milosch , et jette sur les épaules du jeune homme un manteau immense qui couvre et l'homme et le coursier.

Tous admirent ce présent magnifique; la doublure seule vaut trente bourses d'or, et l'etoffe est d'un prix inestimable. - Ce tissu, dit le vieillard, n'a pas son pareil dans le monde ; les rois n'en possèdent point de comparable, et luiméme le sultan des Turcs te l'envierait. Beau gendre, puisse-t-il te faire honneur! »

Maxim jetait sur ces riches présents un regard oblique et menaçant; sou cœur se remplissait d’envie en voyant ce qui lui appartenait devenir le partage d'un antre.

Eu ce moment les portes s’ouvrirent, et les serviteurs placés à l'entrée distribuèrent aux guerriers de nombreux présents; c’étaient de riches boschtchalouka et des housses de soie, pour les coursiers.

Les Latins reconduisirent leurs hôtes jusqu'au rivage ; et ne les quittèrent que lorsqu'ils virent les vaisseaux sillonner les vagues profondes.

Le vent les poussa heureusement vers la côte opposée; d'un pied joyeux ils foulèrent le sol natal, et bientôt ils se trouvèrent sur cette même plaine où naguère ils s'étaient rassemblés pour le départ. Alors tout leur promettait plaisirs et fêtes... Comment cette joie s’est-elle changée en deuil?

Maxim, précédant le cortège, montait

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son magnifique coursier ; dix de ses de reparaître à Venise ? N’avais-je pas compagnons l’entouraient. 11 se rendait consacré à attendre ton fils neuf années en toute hâte vers sa mère, pour rece- de ma jeunesse? Pendant tout ce temps, voir d’elle le don du message. Milosch je l'ai attendu, à la cour de mon père, l'a vu s’éloigner; il éperonne son cheval, avec la décence qui convient à une flanqui caracole autour du capitan Iovan, cée; pendant neuf années eucore, j’aule conducteur de la mariée; dans ce rais pu l’attendre, dans votre forteresse mouvement, il toucha légèrement la de Jabliak, et nul de votre race ni de la jeune tille. L'infortunée! le voile qui mienne n'aurait eu à rougir de moi! couvrait ses yeux n’était pas impenétra- Maintenant, beau-père, je t'en conjure ble au regard ; à la vue du héros, trou- au nom de ce Dieu qui nous écoute! blée et confuse, elle rejeta en arrière le retire à cet étranger, au voïvode Mitissu d'or, et, se laissant voir à celui loscli, les présents de ma famille, pour qu’elle croit son époux , elle tend vers les rendre à Maxim, ton fils , ou je n’alui les bras. vancerai plus d'un pas, dût-il m’en coû-

Ceux qui furent témoins de ce geste ter les deux yeux ! feignirent de n’avoir rien vu; mais il Ivan, en proie à une anxiété dou-

n’a point échappé à Ivan, qui, n'étant loureuse, appelle quelques voivodes :

plus maltredesa colère, s’écrie : « Prends « Si vous craignez Dieu.freres, leur dit-il, garde, fille de Venise, que tes mains in- écoutez-moi : un litige s’élève au sujet des décemment levées ne tombent sous présents de noces ; doivent-ils rester â mon glaive! Tes yeux sous le voile! ou Milosch?

je les arrache de ta tète! Pourquoi re- Et parmi les guerriers nul n’osa gardes-tu un étranger, le beau Milosch ? décider cette question. Les conditions Vois ià-bas, en avant de la foule et avaient été solennellement jurées; monté sur un coursier noir ce héros qui elles portaient que Milosch ne partaporte une lance de combat , et dont le gérait avec personne les dons que ferait bouclier étincelle d’or : son visage noirci Kl famille du doge, et Ivan avait pro-

Forte les traces profondes du lléau qui mis d’y joindre encore les siens. Com-

a défiguré. C’est Maxim, c’est mon fils, ment prononcer sur une chose déjà réton véritablcépoux! Sache, ma fille, que, glée et consentie? lorsque ton père t'accorda à mes de- Milosch s’informe du sujet de la mandes, je lui avais dit, et je le croyais contestation; il presse les lianes de alors, que Maxim était le plus beau "des son cheval arabe, et, s’arrêtant près d’1- Serviens , et qu’il éclipserait tous les van : « Chef des Serviens , s'écrie-t-il , convives des noces. A mon retour ma qu’est devenue ta promesse? Puisses-tu douleur fut grande de le trouver si quelque jour être victime d’une perchangé. J'hésitai longtemps; enfin, pour fidie semblable? Et vous hésitez, voïne point avoir promis en vain, nous vodes, vous réfléchissez! Cependant avons présenté Milosch comme le fiancé, écoute, Ivan; puisqu’il t'en coûte tant et nous avons promis de lui laisser les de tenir ta parole , en considération de présents de noces pour qu'il t'amène ces nobles amis je renonce à quelquesneureusement en Servie. uns de ces présents : et d’abord je te

A ces paroles, la Vénitienne arrêta cède la Vénitienne et son coursier; son coursier, et refusa d’avancer plus car, à la rigueur, cette vierge m'apparloin. Enfin elle lui dit : » Ainsi, tient; elle m’a été donnée par son beau-père Ivan Czernoïéviich , tu as père et sa mère , par ses deux frères; détruit le bonheur de Maxim dans mais laissons ce point. Je consens à l’intérêt d'un étranger. Pourquoi te donner, ô Ivan! la fiancée latine cette feinte, que Dieu ne laissera pas avec sa monture, le faucon et même impunie? Si ton fils est défiguré, ne le sabre que je porte; mais je ne reaait-on pas que cet accident peut arriver noncerai point au manteau ni à la d’un jour à l’autre? Sans doute son vi- tchélcnka ni à la merveilleuse tunisage est flétri ; mais ses yeux ont gardé que. Je veux me parer de ces dons dans leur éclat, et la maladie "n’a pu changer ma noble résidence au nailieu des son cœur. Pourquoi as-tu appréhendé miens. Sur ma foi et mon D|el1 > J®

L’UNIVERS

garderai iatcfaéleuka, le manteau et la tunique! •

Il dit , et les guerriers applaudissent : « Il est beau à toi, voïvode Milosch , s’écrient-ils , de prendre , noble et vaillant comme tu l'es , le parti de la paix ! * Une seule voix, celle de la Vénitienne, ne s'unit point à cette éclatante approbation. Elle avait regret , la fière jeune fille , de voir ces riches présents et surtout la tunique d'or entre les mains d'un étranger.

Elle appelle à haute voix Maxim. Czeruoïévitch, qui lui entend prononcer lf nom de sou fils, s’alarme et lui dit : « Que fais-tu? garde-toi d’appeler Maxim ! I.e jeune faucon est prompt à s'élancer sur sa proie. Maintenant que Maxim est blesse, nul ne peut dire s il épargnera son propre cortège. Pèse donc tes paroles , ô vierge latine ? si tu ne veux attirer sur nous quelque malheur. Cesse de regretter ces présents, tout splendides qu’ils puissent être ; écoute , ma tour de Jauliak regorge de trésors : tous ces trésors seront à toi.

Mais l’infortunée reste sourde aux prières du chef servien ; une seconde fois elle appelle Maxim ; à la troisième Maxim détourne son puissant coursier ; déjà le guerrier est près d’elle et recueille ces funestes paroles : « Maxim, unique fruit de ta mere, elle ne te reverra plus ! Elle ne t’embrassera plus vivant! Tu auras pour cercueil des lances brisées, un bouclier pour pierre funéraire ? Aujourd'hui tu comparaîtras devant Dieu, à moins que tu ne sois vainqueur de Milosch le voïvode. Hé quoi ! un étranger s’enorgueillirait de mes richesses ! Je me passerais encore de ces trésors...

Qu’il les garde et que Dieu les maudisse ! Mais, vois-tu , je ue me consolerais jamais de la perte de ma tuniue. Durant trois années , avec l’aide e trois compagnes, j’ai travaillé de mes mains à ce tissu , et mes yeux se sont presque éteints dans les veilles.

L’espoir d'en voir mon époux paré me soutenait ; et elle appartiendrait à un étranger! O Maxim! ô mon époux!

exige qu’on te la rende sur l'heure ! Si tu ne le veux , ou peut-être si tu ne l’oses, je jure, ô Maxim, par le vrai

Dieu de ne plus avancer d’un seul pas ! Je tournerai mon coursier vers la mer; là, déchirant mes joues avec une feuille d’aloès, j’écrirai de mon sang à mes frères une lettre que leur portera mon faucon. Mou père assemblera ses Latins, qui viendront ruiner la blanche Jabliak , et la vengeance sera sanglante comme l’injure!

Maxim n’est plus maître de sa fureur ; de son fouet à triples lanières, il frappe son étalon fougueux ; le sang jaillit des flaucs du coursier, qui se cabre, bondit à trois hauteurs de lance, fait un écart si violent qu’aucune force humaine. ne pourrait le contenir, et se fait un chemin à travers la foule. On s'étonne , on se demande pourquoi Maxim excite ainsi le noir coursier. Milosch, qui l’aperçoit, vient en riant à sa rencontre : ■■ Par le vrai Dieu ! s’écriet-il, où donc Maxim court-il si vite? •

11 dit, et ne prévoit point le sort qui l'attend. Comme il s'approche de Maxim, celui-ci, furieux, lui lance sa javeline de bataille. Le trait vole et rient frapper le héros au-dessous de la tchéleuka , à fendrait où le front commence, juste entre ses yeux noirs : le héros, tué sur le coup, tombe de cheval; il tombe et Maxim se précipite sur lui ; altéré de son sang, il brandit son sabre sur le cadavre, lui tranche la tête , et ia jette dans le sac destiné à. l’avoine de son cheval. Il court ensuite vers la Vénitieunc, l'arrache au djéver Iovau , et fuit avec elle vers sa mère.

Louange à toi, Dieu puissant! Qui n’eût frémi en voyant tomber cette tête si belle ! Les parents du mort échangèrent entre eux des regards de vengeance. Tout a coup le sang des guerriers s'alluma. Ce ne sont plus des gages d’amitié qu’ils se donnent; chaue arme fait une blessure, ia fumée e la poudre obscurcit l’air... Que de larmes pour les mères ! que de sœurs en deuil ! combien d'épouses réduites au veuvage! Un lieras marchait dans le sang! c’est Ivan Czernoïévitch. Sa douleur est sombre et profonde. I.e sang atteint jusqu'à ses genoux ; « Grand Dieu ! s'écrie-t-il , envoie de la montagne un vent qui dissipe ces vapeurs, afin qu’en examinant le champ de ba-

taille je puisse au moins connaître quels sont ceux qui surrivent encore ! » Et le Seigneur envoya son souffle et dissipa les vapeurs qui enveloppaient la campagne. Ivan commence alors ses douloureuses recherches. Partout le carnage est horrible , partout on a combattu avec le même acharnement.

Ici des guerriers et des chevaux pourfendus; la des héros atteints mortellement. L'infortuné interroge tous ces corps mutilés ; il retourne les cadavres, examine les têtes pour voir s'il ne reconnaîtrait pas son fils; mais il ne peut découvrir Maxim. Tout à coup il heurte son neveu le capitan Iovau , le conducteur de la mariee et dont le rêve funeste avait pronostiqué ces malheurs. Hélas! que lui servira-t-il de le reconnaître ? d'horribles blessures couvrent le héros, qui ne ressemble plus à lui-méme. Ivan s'éloignait en silence lorsque le fils de sa sœur l'aperçoit ; il se soulevé avec effort et parle ainsi : « Oncle Ivan Czernoiévitch ! qui te rend si lier? Est-ce la belle Vénitienne? ou seraient-ce les présents de noces et le brillant cortège des convives? pourquoi nedaignes-tu pasjdemander au fils de ta sœur si ses blessures lui sont douloureuses?

A cette vue Ivan fond en larmes ; il soulève avec précaution le blessé, qui gisait dans le sang : Neveu lovan ! lui ait-il , tes blessures sont-elles sans remède? Un médecin d’outre-mer ne pourrait-il les guérir ? Permets que je te fasse transporter à Jabliak. — Ne prends pas une peine inutile, oncle Ivan! mes Blessures ne sont pas de celles qui se guérissent. J'ai trois ou quatre fractures à la jambe gauche, mon bras droit est abattu à la naissance de l’épaule , j’ai les entrailles ouvertes, et le fer a profondément visité mon cœur. — Cher neveu, reprit Ivan, tandis que tes forces te permettent encore de me répondre, dis-moi, car tu étais près de la Vénitienne, comment mon fils a-t-il succombé ? où est son corps ? et qu’est devenue la fiancée?

Sue ne me laisses-tu expirer en paix, e Ivan! Ton fils Maxim est vivant ; lorsque , plein de fureur, il eut tué Miloscn et arraché la vierge à ma garde , ie l’ai vu fuir sur sou coursier

vers sa mère infortunée. » Il dit, et son âme s'échappa de ses lèvres. Ivan posa doucement sur le côlé le corps du héros, et se rendit en toute hâte vers la blanche Jabliak. Près des portes une lance était plantée dans le sol, et autour de la hampe s'enlaçait la bride qui retenait un coursier noir. Assis près de là, Maxim écrivait sur ses genoux : abattue et silencieuse la fiancée se tenait devant lui attendant l’acte de divorce. Voici ce que Maxim mandait au doge. « Doge de Venise ! en recevant • cette lettre de ton fils Maxim, rassem- « ble tes guerriers latins , et passe les . mers pour détruire notre blanche Ja- « bliak. Reprends ta noble fille : elle « revient vers toi pure ; mais ses griefs « sont légitimes. Pour moi, je renonce à « mou héritage, j’abandonne royaume « et principautés. Je parcourrai les « terres verdoyantes ; j’irai jusqu’à «Stamboul, et, abjurant ma foi, je ser- « virai le sultan des Turcs. »

Cette nouvelle passa de bouche en bouche ; elle parvint jusqu’aux Obrenbegovitcli. Le frère chéri de Milosch , Ivan Obrenbegovitch , après de mûres ré flexions, sella son coursier, le sangla, et, s’élançant sur sou dos rapide, il se sigua et parla ainsi à ses frères et aux chefs de sa race : Frères ! Je veux aussi me rendre à Stamboul ; car vous avez besoin d’un appui , vous et ceux qui naîtront de votre saDg. Vous le savez, il est vindicatif et sanguinaire celui qui vient de s’éloigner pour aller mendier les faveurs du sultan, et il reparaîtra peut-être avec une armée d'infidèles pour assouvir son ressentiment. Frcres , et vous chefs de famille! je vous l’affirme, tant que vivra Ivan Obrenbegovitch, vous n’aurez rien à craindre. Moi présent, Maxim n’osera lever une armée.

Ce qu’il sera pour vous, je le serai pour lui !

Il dit et se dirige vers Stamboul.

Arrivés aux portes de la ville, les deux ennemis se rencontrèrent , et tous deux parurent ensemble devant le sultan. Mais le Turc n’ignorait rien de ce qui était arrivé ; il accueillit favorablement les deux héros, qui prirent l’un et l’autre le turban. Ivan reçut le nom de Mahomed-beg , et Maxim celui de Scanderbeg.

L'UNIVERS

Pendant neuf années, ils servirent le sultan, et neuf domaines furent leur récompense. EnGn, ils échangèrent ces possessions, et chacun d’eux obtint un pachahk. L’un et l’autre furent honorés de la queue de cheval j l’un et l’autre furent élevés à la dignité de vizir. Mahomed-beg eut en partage les vastes plaines de Doukacltin ' I pek ). terres bénies du ciel, et couvertes de riches vignobles, où le maïs se plaît, où le froment dore les campagnes! Quand au fils d’Ivan Czernoïévitch , il dut se contenter de la contrée de Skodra ( Scutari) et des bords stériles de la Boïana, sol avare, qui se refuse à la culture, où dans de noirs marécages rampe le reptile, où mugit le buffle aux cornes menaçantes et dont le sel marin est la seule richesse.

Et le meurtre de Milosch n’est pas encore expié; l’inimitié n’a cessé de régner entre les descendants des deux nobles familles; de leur rivalité naissent des guerres fréquentes, et sans jamais s’apaiser le sang scrvien coule sur leurs armes.

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