‹ Provinces danubiennes et roumaines par mm. Chopin et A. UbiciniChapitre 123 sur 300 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SUITE DES ÉVÉNEMENTS HISTOllI- QIIES.

Tous les chants servieus ne raconfent pas de la même manière les événements qui portèrent quelques Monténégrins a embrasser l’islamisme. Une tradition donne Ivan deux fils , George rt Etienne, surnommé Stanicha. George fit alliance avec une Vénitienne de la famille des Mocénigo, et succéda à son père. Stanicha, à la tête d’un petit nombre de volontaires, se rendit à t.onstantinople, et demanda au sultan le district de Zêta, moyennant uu tribut. Le sultan, qui voulait se l’attacher, le força ainsi que sa suite à se faire mahometan. On rapporte qu’étant revenu dans le Monténégro il revint au christianisme, et finit ses jours dans un couvent. Ses compagnons, sans doute pour conserver les avantages de leur abjuration, refusèrent de suivre cet exemple.

Vers l’an 1520, l’épouse de George lui persuada d’abandonner ce pa)s ae montagnes, sans cesse exposé aux

excursions des Turcs , pour aller passer le reste de leurs jours à Venise. Il remit donc le gouvernement au métropolitain de Cétinié;car il n'avait point d’enfants. Le peuple le vit partir avec regret, et une foule nombreuse l’accompagna jusqu’à la mer. C’est depuis cette époque que le gouvernement des Monténégrins est tltéocratique. Cette circonstance eut probablement une grande influence sur l’avenir da ces peuplades belliqueuses , et préserva à la fois leurs croyances et leur nationalité.

Le nouveau régent leur recommanda la vigilance et l’union ; il n’eut pas de (teine à leur démontrer qu’en restant ehrétieus ils conserveraient leur indépendance, tandis que les privilèges qu’ils tiendraient des Turcs les mettraient toujours à la merci de leur despotisme.

Il leur conseilla de ne point fournir des prétextes d'invasion aux musulmans par des attaques imprudentes. De son côté la Porte, persuadée que l’islamisme était en progrès parmi les montagnards , fit cesser les hostilités, et regarda la soumission entière du pays comme un résultat que le temps devait infailliblement amener. Les pachas se bornaient donc à des intrigues religieuses.

Les méiropolitains de l’État de Cétinié étalent consacrés par les patriarches serviens d’Ipek, qui ne faisaient que de sept ans en sept ans leur visite canonique dans le Monténégro.

Le successeur d'Hermann n'avait rien changé à la politique du prélat gouverneur; mais à la mort d'Hilariou , troisième métropolitain et dont le décès eut lieu quelques années après la visite du patriarche , personne n’osa traverser les terres des Turcs pour aller chercher à Ipek la consécration obligatoire. Le Sandgiak-beg, voyant que le pays était sans métropolitain , crut l’occasion favorable. Il s’adjoignit les Monténégrins musulmans, et s'empara du fort d'Obod, position d’autant plus nécessaire aux montagnards que c’était là que se tenait le marché. Il s’avança dans le pays au commencement du dix-septiem’e siècle; de sorte ue le système pacifique était abanonné, et la prépondérance des Tures s'établissait de jour en iour.

PROVINGES DANUBIENNES.

Les choses restèrent dans cet état jusqu’à Visarion, septième métropolitain, qui , sur le conseil des Vénitiens, prit l’offensive et tit plusieurs expéditions sur le territoire turc, entre les années 1630 et 1633.

A cette époque, Soliman, pacha de Scutari , arma des forces considérables, attaqua les montagnards, et après une lutte longue et sanglante pénétra jusque dans Gétinié. L’église , le couvent et un grand nombre de demeures furent réduits en cendres : mais son armée ne trouvant que peu de ressources dans ce pays stérile, il retourna à Scutari. Les chrétiens vaincus se soumirent à la capitation , et une longue trêve suivit cette campagne, qui semblait devoir être décisive.

Vers la fin du dix-septième siècle, les Monténégrins choisirent pour métropolitain Daniel Niégosch, de la tribu de Niégouschi. Il fut consacré non à Ipek, comme ses prédécesseurs, mais en Hongrie, où le pat riarche s’éta it vu forcé d'émigrer à la suite d’une guerre entre la Turquie et l’Autriche. Appelé par les habitants de Zêta pour y fonder une nouvelle église, il s’y rendit , se fiant à la parole du pacha de Scutari ; mais à peine arrivé , il fut saisi , et n’échappa au supplice du pal qu'eu payant une rançon de trois mille ducats , somme que les fidèles avaient rassemblée en vendaut jusqu’aux ornements du culte.

Echappé a ce danger, le métropolitain Daniel jugea qu’il n’y avait plus de ménagements à garder. Il engagea les Monténégrins à chasser du pays ou à tuer tous les Monténégrins inusuimaus qui ne consentiraient point à rentrer dans la communion chrétienne.

Et en effet, la nuit de Noël , on massacra tous ceux qui ne voulurent point accepter ces conditions ; quelques-uns sauvèrent leur vie en recevant le baptême.

C’est depuis cette époque que les Monténégrins ont dans leurs appellations patronymiques des noms radicalement turcs, comme Alitch (fils d'Ali) Husseitiovitch ( fils de Hussein ), quelquefois même le nom de la dignité se joint au mot appellatif, comme Obrenbegoviteh (fils du begObren).

C'est par ce crime religieux et poli-

tique nue les montagnards échappèrent à la domination oppressive qui les y avait poussés. L’émancipation ne fut pas complète pour tout le pays de l’ancien Monténégro mais la Nahia de Katounska recouvra son indépendance entière, tandis que d’autres districts, plus voisins des possessions turques!

continuèrent de payer une faible capitation sans cesser d’ailleurs d’être unis de sympathies et d’intérêts avec leurs frères chrétiens.

Depuis ces événements, qui arrivèrent au commencement du dix-huitième siècle , les Turcs ne cessèrent de harceler les Monténégrins, et ceux-ci ne négligèrent aucune occasion de leur rendre hostilités pour hostilités. I es intervalles de repos qu’on retrouve dans cette dernière période de luttes liéréditaires ne peuvent être considérés que comme des trêves dont le but est moins d’arriver à la conclusion d’une paix solide que de reprendre haleine pour recommencer avec de nouvelles ressources une guerre qui a tous les caractères d'une haine de famille.

Les premières attaques des Turcs, depuis les limites de PHertzégovine, furent vigoureusement repoussées par les Monténégrins. C’est vers cette époque, quelque temps avant la bataille de Poltawa, que les montagnards cherchèrent une alliance parmi les peuples naturellement ennemis des Turcs. Des rapports de langage et de religion leur firent espérer de trouver un appui dans la politique russe : le parti qu’on pouvait tirer de cette peuplade belliqueuse n’échappa point à Pierre le Grand. Malgré leur faiblesse numérique , ils firent une diversion utile sur le flanc droit de Méhémet, qui parvint à couper l’armée des Russes et à les bloquer sur les bords du Pruth. La paix de Falksen , due à la présence d'esprit de Catherine, laissa les Monténégrins exposés au ressentiment du vainqueur. Souvent ils prenaient l’offensive; quand leurs excursions réussissaient, ils massacraient les musulmans, baptisaient leurs femmes et leurs enfants , opposant propagande à propagande et cruautés à cruautés.

Sans inquiétude du cêté de la Russie, les Turcs envoyèrent contre le Monté-

L'UMVERS.

négro une armée de soixante mille hommes, sousle commandement duséraskier Achmed-Pacba. L'impossibilité de faire manœuvrer la cavalerie et la difficulté de trouver des subsistances pour tant de monde dans un pdys pauvre et dont les habitants enlevaient ou détruisaient toutes les ressources obligèrent enfin l’ennemi a se retirer, non sans avoir éprouvé de grandes pertes. Deux ans après, en 1714, une seconde expédition, sous les ordres de Douman-Pacha-Koureli et composée de cent vingt mille ommes, vint menacer les montagnards.

Fiers de leurs premiers succès, les Monténégrins s’apprêtaient à une résistance désespérée. Cependant, comme les munitions commençaient à s'épuiser, ils accueillirent des propositions de paix; et sur la parole du général turc, ils envoyèrent dix-sept de leurs chefs pour traiter des conditions offertes. Mais à peine furent-ils arrivés au camp des Turcs que Douman-Pacha les fit arrêter et donna l’ordre d'attaquer. Cette perfidie eut un plein succès : privés de leurs meilleurs guerriers, et obligés de se défendre lorsqu’ils croyaient ne plus avoir qu’à négocier, les Monténégrins se retirèrent en désordre. S'ils eussent pris à l’avance la résolution de résister, ils se seraient défendus jusqu’à la dernière extrémité ; niais ayant mis leur espérance dans une transaction traîtreusement violée , ils désespérèrent d’eux-mêmes. Ce découragement, à la suite d’une attente frustrée , est un des traits caractéristiques de toutes les races slaves.

les Turcs pénétrèrent jusqu'à Cétinié, brûlèrent l'église et le couvent, et dévastèrent les bourgades et les hameaux. Des tribus entières furent détruites à l’exception de quelques fugitifs, qu’on ne put atteindre dans les montagnes. Plusieurs crurent trouver un asile sur le territoire vénitien: mais les 'Turcs les y poursuivirent , et il y eut là , sans égard pour la neutralité violée, des milliers de victimes. On n’épargna ni les femmes ni les eufants; enfin, lorsque les vainqueurs furent las de massacres, ils firent des prisonniers, dont ils conduisirent plusieurs milliers eu esclavage. A cette époque les Véuitiens craignaient de voir éclater des

hostilités entre eux et les Turcs; et, en effet , la même armée qui avait envahi le Monténégro s’avança au sud de la presqu’île pour attaquer la république dans la Morée.

Après celle expédition les vainqueurs se retirèrent, et les Monténégrins rentrèrent dans leurs montagnes. Réduits à un petit nombre , ils n’en furent ni plus soumis ni moins entreprenants ; l’état de guerre, quoique réduit à de moindres proportions subsista comme par le passé.

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