LE VLADIKA FIEBBB II
Pierre II , neveu et successeur du vladika Pierre Pétrovitch, ne fut consacré à Saint-Pétersbourg qu’en 1833.
Il avait un grand exemple à suivre :
pensant que sa jeunesse pourrait inspirer peu de confiance à ses concitoyens, il voulut rester daus le pays pour s’assurer de l’esprit des chefs, et se rendre un compte exact des résultats des réformes introduites par son prédécesseur.
La situation à l’intérieur était peu rassurante; les Turcs, que la mort du dernier vladika rendait plus entreprenants, espéraient forcer les Monténégrins à reconnaître leur suzeraineté, et leurs succès eu A Ibanie augmentaient encore celte confiance; le grand vizir Reschid pacha, qui avait forcé Mustapha, le dernier pacha héréditaire de .Scutari à une capitulation humiliante, entretenait des ferments de discorde parmi les monta-
?;nards, pensant qu’il les réduirait plus acilementen les opposant les uns aux autres. Mais c’est en vain qu’il prodigua l’or et qu’il offrit au jeune vladika un bérat héréditaire d’investiture , comme en avait reçu le prince de Servie Milosch. Pierre H, qui se croyait plus indépendant de droit et de fait que les princes tributaires du Danube , répondit qu’il n'avait pas besoin d'un bérat aussi longtemps que ses compatriotes seraient résolus à le défendre, et que, dans le cas où ils cesseraient de lui être dévoués, un bérat ne lui serait d’aucune utilité.
Cette réponse aussi noble que simple lui concilia tous les Monténégrins. Ainsi, âgé de vingt ans à peine, mais confiant dans le courage et l'amour du peuple, il osa affronter l’armée du grand vizir. Soutenu de toutes les forces du sultan et enorgueilli par une suite d’éclatants triomphes , le visir, malgré la supériorité de ses forces, ne crut pas devoir négliger de prendre ses précautions. Il fit éclairer sa marche par un corps de sept mille soldats exercés à l’européenne, sous les ordres de Namik Ilalil, le nouveau pacha de Scutari. Ce dernier déroba ses mouvements avec tant de bonheur et d'habi
letc qu’il s’empara des défiles de Martinitch avant que les Monténégrins soupçonnassent son arrivée. Un chant slave* raconte ainsi la bataille qui fut livrée au mois d’avril 1832 :
« Sur la frontière , la jeune Popadia du beau village de Martinitch, l’aiglon du pope Radovitch, eut un rêve. Elle vit un nuage épais s'avancer du côté de Skadar (Scuta ri), passer au-dessus de Podgoritze et de Spoujé et fondre sur le village de Martinitch arec un bruit terrible de tonnerres ; les éclairs étaient si vifs quelle et ses huit belles-soeurs en avaient les j eux éblouis. Mais un vent puissant souffla de l'église de la montagne; un autre vent s'éleva de la Jupina, et un troisième de Slatina, et tous les trois refoulèrent le nuage vers les plaines de Spoujé. Elle raconta sa vision à son mari, qui, prévoyant une attaque de la part des Turcs , se leva et mit en état sa bonne carabine. »
11 était encore nuit lorsque, la torche en main, les musulmans se précipitèrent sur le malheureux village. Le pope Radovitch combattit à la tête de ses paroissiens, pour couvrir la retraite des femmes, lorsqu'il fut atteint et renversé par une balle. — « Ilolà! neveux Stepho et Gabriel, s’écria l’époux de la jeune femme au rêve; où êtes-vous? Je suis blessé, mortellement blessé, en défendant nos demeures contre des incendiaires; mais je meurs coDtent, car j'ai vendu chèrement ma vie. Cependant enlevez mon corps, chers neveux , pour que le Turc ne profane point ma tête en la coupant. Appelez aux armes tous nos braves ; qu'ils ne tombent pas victimes d’une surprise ! Stépho et Gabriel accoururent suivis de trente pâtres, tombèrent sur les Turcs dispersés, coupèrent trente têtes, les chassèrent du village et les contraignirent à se réfugier auprès de Namik Jlalil.
Cependant Namik Halil range en ordre de bataille trois mille de ses réguliers, et déjà son artillerie bat les défenses de Martinitch. Mais l’alarme a été donnée, et des renforts arrivent.
Radovan Poulief, lecapitan de Brnitza, accourt avec ses hommes; lesBerdjanide Pipéri et de Biélopavlitch les suivent, au nombre de huit cents , et attaquent de front les trois mille Turcs et le reste
de leur armée. Namil. Halil eut la fortune contraire : foulé aux pieds des chevaux, il fut poursuivi jusqu’aux portes de Spoujé, et là seulement il échappa au danger. Centsoixauteet quatre Turcs furent tués, et trois conts reçurent des blessures. « Il peut aller maintenant, Namik Halil, il peut aller faire sa cour au tsar de Stamboul, et lui apprendre comment il a changé des hommes inoffensifs en lioDS. Faucons de la Servie! qu'il est beau de vous voir montrer avec vos carabines le droit chemin à ces pachas du sublime empereur ! car ils pourraient s'égarer avec leurs soldats dans la profondeur de vos forêts. Ils apprendront de vous à percevoir complètement le karatsch , à moins que , lassés de leurs fréquentes visites, vous ne préfériez trancher leurs têtes ! et c’est ce qui arrivera toujours, s’il plaît à Dieu, tant qu'il y aura dans le pays libre des noires montagnes, des carabines et des cœurs de héros! »
Le grand vizir ne voulut pas se résigner à rester sous le coup d'une défaite; il s’apprêtait à marcher en personne contre les Monténégrins lorsqu’il reçut l’ordre de se rendre eu Syrie pour arrêter les progrès des Egyptiens.
Quand la paix fut rétablie, Pierre 11 se crut assez foit pour prendre quelques mesures de vigueur qui devaient affermir son pouvoir et faire disparaître les tiraillements et les conflits qui s'élevaient fréquemment sur des questions d’ordre et d’administration entre le vladika et le gouverneur civil. Il n’hésita pas à intenter un procès à Radoviteh Niégosch, qui occupait ce poste important, et qui, soutenu par l’Autriche, aspirait à l’autorité suprême.
Le vieillard , convaincu de trahison , fut exilé avec toute sa famille; on confisqua tous ses biens, et la demeure de ses ancêtres fut livrée aux flammes. Il se retira avec les siens à Cataro, où depuis sa mort, les Radovitch subsistent des libéralités de l’Autriche, cause de leur ruine. Cette question n’était pas seulement d’un intérêt local ; l’antagonisme entre le vladika et le gouverneur représentait la lutte do l’influence russe contre celle du cabinet de Vienne, et l’issue de ce conflit fut la manifestation évidente de la prépondérance moscovite.
L’UNIVERS
Depuis le bannissement de Radovitch, le poste de gouverneur civil resta inoccupé. Cette mesure, empreinte d'un caractère passionné, comme toutes les grandes déterminations des races slaves restées libres, aurait peut-être excité des troubles sérieux et même une guerre civile si un assassinat n'eüt point débarrassé le parti de Pierre II d’un jeune guerrier du sang des Radovitch et que son mérite et sou courage avaient rendu populaire. Après ce coup d’Etat le vladika se rendit à Vienne, où il devait s’attendre a ne pas être accueilli avec faveur. De la il partit pour Pétcrsbourg pour y recevoir la consécration épiscopale.
Pendant l’absence de Pierre II, le parti des Radovitch commença à remuer, soutenu par les chefs de la famille des Vukutitch. L’office de gouverneur, civil possédé autrefois par ces derniers, avait été cédé par eux aux Radovitch ; ils se croyaicut donc en droit ou de le revendiquer pour eux-mêmes, ou de faire réintégrer les derniers acquéreurs.
Le dernier représentant de la famille des Vukotitch avait été envoyé en Russie par le vladika pour y recueillir l’héritage du général Ivo Podgoritzanio , dont les chants servions célèbrent la valeur. Maître d’une fortune considérable, Vukotitch retourna dans le Monténégro, où il donna à entendre qu’il avait mission de la Russie de réformer la constitution. Le sénat le crut, et le nomma son président ; la vice présidence fut donnée à son neveu, qui l’avait accoiftpagné dans ses voyages, et qui fut immédiatement Uaucé à une nièce du vladika. Mais ce jeune homme, étant retourné en Russie peu de temps après, épousa une Moscovite, qu’il ramena avec lui à Cataro. Ce manque de foi indigna tellement les Monténégrins qu'ils chassèrent ignominieusement le jeune homme de leur territoire.' Le vladika revint sur ces entrefaites, et il eut l’adresse de faire retomber sur l'oncle la disgrâce du neveu. Le résultat de cette intrigue fut que les Vukotitch durent se réfugier en Russie.
De ce moment la politique du vladika put se déployer sans entraves; pour ménager la bertc ombrageuse de scs montagnards, il présenta scs plans de
réforme sous le nom véuéré de Pierre Pctrovitch, dont les dernières recommandations avaientété si religieusement observées. Employant tour à tour la fermeté et l'adresse , jl obtint bientôt une autorité sans contrôle et telle qu’aucun de ses prédécesseurs n’aurait pu se flatter de l’obtenir.
Il avait compris que ce qui empêchait surtout les Mouténégrins d'entrer sérieusement daus la voie des réformes c’étaient ces violences et ces attentats individuels qui, en excitant la haine de quelques familles puissaules, entraînaient souvent le reste de la nation, et substituaient à l’action régulière du gouvernement l’influence turbulente des partis. 11 n’iguorait pas que l'énergie et l’esprit lieniqueux des tribus tenaient en quelque sorte à ces abus mêmes; mais il entreprit de leur ôter toute portée politique en les isolant dans leur véritable caractère. Ainsi, en 1833, sa volonté fut assez puissante pour conjurer une nouvelle guerre avec la Turquie. Voici comment la querelle s'elait engagée : une troupe de jeunes guerriers de la ISahia de Czermtza avait surpris pendant la nuit la forteresse de Spouje, massacré la garnison turque et enlevé un canon. Quelques mois plus lard, sous prétexte de se venger de l'incendie de leur récolte de maïs, quelques habitants de Eoutschi tombèrent a l’improviste sur la place de Jahliak, y plantèrent leur drapeau au nom des anciens possesseurs, ce qui remontait au temps d’Ivan Czernoiévitch , et se disposèrent à s'y établir indéfiniment.
Cette prise de possession n’avait rien de plus illégal que la plupart des anciennes conquêtes des Turcs; In situation de Jabliak près du lac de Scutari offrait en outre de grauds avantages ; mais ce coup de main, exécuté en dehors de l'action gouvernementale, prouvait à l'Europe que- rien n’était changé dans le Monténégro, et que les engagements politiques pris avec le chef d'un peuple si turbulent pouvaient être regardés comme n’ayant aucune signilication internationale.
Ces considérations d’un ordre élevé et si nouveau dans les conseils des montagnards parurent déterminantes à Pierre IL U ordonna la restitution de
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