‹ Provinces danubiennes et roumaines par mm. Chopin et A. UbiciniChapitre 166 sur 300 · SECOND RECIT · texte numérisé non relu

SECOND RECIT

« Le soir avait amené l’heure du repos ; Lazare était assis près de son épouse, Militza, qui lui parla ainsi : « Couronne de la Servie, tsar Lazare ! C’est demain aue tu pars pour la plaine d’Amsel, où t'accompagneront tes fidèles et tes voïvodes ; ne laisseras-tu pas près de moi quelque serviteur qui puisse te porter mes missives, et attendrai-je seule ton retour? Si les neuf Iugovitchs, mes frères bien-aimés, te suivent sur le champ de bataille, quel nom pourrai-je invoquer comme garantie de ma parole royale? »

— « Noble épouse, lui répondit le prince des Serviens, nommeceluiqueton choix désigne pour rester avec toi dans la blanche tour. — C’est Boîschko , reprit la reine. — Noble Militza, poursuivit l.azare, demain, dès que naîtra le jour, quand s’ouvriront les portes de la forteresse, sors par celle qui donne sur les remparts ; c’est par là que défileront en ordre les guerriers serviens, à cheval et armés de leurs lances de bataille.

Boîschko Iugovitsch s'avancera à leur tête portant l'étendard de la croix. Après l’avoir saluée et bénie en mon nom , dis-lui de confier à quelque autre la banière et qu’il retourne à la cour pour y demeurer près de toi. »

• Aux premières heures du matin, dès que s’ouvrirent les portes de la forteresse, la tsarine sortit en hâte, et s’arrêta près de la porte du rempart . L’armée s’ébranle et commence à défiler : Boîschko s’avance le premier; sur les harnais de son coursier un or pur resplendit, l’étendard sacré descend sur les flancs du noble animal ; la hampe du drapeau est surmontée d’une boule dorée que domine le signe vénéré de la croix, d'ou peu-

dent en flottant des houpea de soie qui se jouent sur les épaules du guerrier.

• Alors s'approche de lui la tsarine; elle saisit la bride de l'alezan , et, enlaçant son frère de ses bras, elle l'attire a elle et lui dit à voix basse : ■ Frère chéri, Boïschko lugovitscli ! tu resteras avec moi à Kruschovatz ; le tsar a permis qu'un frère restât du moins près de sa sœur. »

« Mais le fugovitch lui répondit : » Retourne, ô ma sœur ! vers In blanche tourelle; il n'est pas aujourd'hui de guerrier qui consente à ceder sa plat-e à un autre, dût la mort l’attendre devant l'ennemi. J’irai dans la plaine d’Amsel, et je scellerai de mon sang nos saintes croyances I • Il dit, stimule son coursier et s'élance pour se remettre à la tète des siens. •

« A cette vue, Militza tombe inanimée sur la pierre. Lazare l’aperçoit , et des larmes roulent sur ses joues. Il regarde autour de lui, et, s’adressant à Golubau, son fidèle serviteur : » Prends, lui dit-il, la tsarine entre tes bras et reporte-la dans sa demeure royale , où tu resteras près d'elle pendant notre absence. »

« Une vive émotion se (teignit sur les traits de tioluban ; il descendit de son coursier, enleva la tsarine dans ses bras et la porta dans la haute tourelle. Mais à peine eut-il rempli ce devoir qu’impatient d'aller combattre ii remonta à cheval et reprit le chemin de la plaine d’Amsel. •

• Le lendemain, l'aube blanchissait à peine le front des collines, lorsque deux corbeaux noirs traversent rapidement les airs. Ils arrivent de la plaine d’Amsel et viennent s'abattre sur la blanche tour de Kruschnvatz , résidence du noble tsar de la Servie. »

« L'un de ces messagers funèbres dit à l’autre : « N'est ce point ici la demeure de Lazare, et ces tours sont-elles inhabitées? Aucune voix ne répondit; mais la tsarine les avait entendus : » — « Noirs Corbeaux .leur dit-elle, Dieu bénisse votre message! D’où venez-vous? serait-ce du champ de bataille ? Là se sout heurtées deux armées puissantes. Dites, laquelle des deux est restée victorieuse ? » Et les porteurs des présagés lui répondirent :

• Militza . noble tsarine ! Nous étions ce matin dans les champs d’Amael : là

s'est livrée hier une grande bataille, etdes deux côtés les chefs ont succombé. Peu de Turcs ont survécu ; mais tous les Servons qui respirent encore sont sanglants et couverts de mortelles blessures. »

« La tsarine écoutait encore, lorsqu’elle voit s’approcher Milutine, un de ses serviteurs; il surportait de sa main gauche sa droite brisée. Dix-sept blessures sillonnaient le corps du guerrier, et son coursier était couvert de sang. « Parle, s'écria la tsarine en courant vers lui : mon noble époux est-il tombé victime de la trahison? •

— « Aide-moi d'abord à descendre de cheval, répondit le Adèle serviteur, verse une eau fraîche sur mon front, et qu'un vin généreux répare mes forces defaillantes. « Et quand les soins de Militza eurent ranime le guerrier : « Parle maintenant, lui-dit elle. Comment le tsar estil tombé? Comment sout touillés le vénérable lug, mon pere, et les neuf lugovitclis ? Et le fils du ban de Slraïuia, et Milosch, et Vuk mon autre gendre, comment ont-ils succombé? » — « Tsarine, répondit Milutine, ils gisent tous noblement sur le champ de bataille.

A l'endroit où Lazare a été mortellement frappé s’élève un amas de lances brisées ; mais les lances servienues sont en plus grand nombre que celles des Turcs. Le vieux lug , qui commandait l'avant-garde, a péri au commeucenient de la bataille; les corps des ueuf lugovitchs lui forment comme un rempart d’honneur. Unis dans les combats, ils sont restés inséparables dans la mort ; Boïschko, le plus jeune, luttait le dernier; son glaive dispersait les Turcs comme le faucon jette l’effroi parmi les. faibles colônilies. Un monceau de cadavres marque le lieu où a succombé le flls du ban de Straïuia. Les froides ondes de la Sitnitza ont vu tomber Milosch; le rivage est couvert des victimes qu’a immolées le héros, et parmi les chefs turcs est le sultan A inurat. Gloire et bénédictions sur Milosch et sur tous les siens! Sa mémoire vivra dans les coeurs des Serviens; les chants des femmes et des vieillards rediront ses exploits jusqu’à ce que la plaine d'Amsel ait disparu. Quant à l'infâme Vuk , qu'il soit maudit lui et toute sa race! C'est lui, lui-méme qui a trahi le tsar, fl a

déserté le champ de bataille avec douze mille cavaliers , douze mille lâches comme lui ! *

Nous avons donné dans la première rtie de cet ouvrage le récit de la taille d’Amsel ou de Kossovo ; et l'on peut voir eu comparant les chants nationaux à l’histoire que les poètes serviens ont plutôt suivi les traditions orales, qui diffèrent d’ailleurs de province à province, que les écrivains dont la tâche s’est bornée à retracer naïvement les faits. T.a plaine de Kossovo a été le tombeau de la grandeur et de la liberté des Servions, et le sentiment national a enveloppé dans le même désastre tous les guerriers illustres de eette époque; comme si toutes les gloires de la Slaméridiouale avaient au périr en même temps.

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