‹ Provinces danubiennes et roumaines par mm. Chopin et A. UbiciniChapitre 171 sur 300 · ÉTAT 08 LA SERVIE JUSQU’A LA FAIX DE PASSAROVITZ · texte numérisé non relu

ÉTAT 08 LA SERVIE JUSQU’A LA FAIX DE PASSAROVITZ

Bien que les Turcs fussent définitivement maîtres de la Servie, le titre de despote fut encore porté par plusieurs princes de l'ancienne famille régnante.

Etienne, le second fils de George, avait été obligé de se réfugier en Hongrie; les partisans qui lui restaient le saluèrent despote de Servie; mais il dut se borner à cette appellation honorifique , n'ayant jamais pu ^malgré tous ses efforts, exercer une autorité réelle. Après avoir vainement essaye d'intéresser à sa cause la cour de Rome, les rois de Pologne et de Hongrie et la république de Venise , il termina ses jours en Italie.

Vuk , fils de Grégoire et petit-fils de George, fut plus lieureux : Mathias üorvin avait accordé sa protection à d’autres émigrés serviens qui, au nombre de plusieurs milliers, étaient venus s’établir dans la Syrmie. Ce Vuk, surnommé Zmaï ou le Dragon, à cause de sou courage , fut choisi pour leur chef, et porta aussi le titre de despote; ses excursions inquiétèrent souvent les Turcs.

George, l’alné des (ils d'Étienne, s’était fait moine; on le trouvait partout où son zèle pouvait être utile à ses coreligionnaires. 11 est connu dans les annales du temps sous le nom de l'évêque Maxime, et il a laissé une grande réputation de sainteté.

Son frère Jean, qui était le plus jeune de tous, fut le dernier des despotes serviens; c’est à peu près tout ce qu’on sait de ce prince, dont la femme Hélène qui lui survécut dix-huit-ans conserva le titre de despotisna. Cette dignité,

qu’on retrouve encore dans le siècle suivant annexée au nom de quelques seigneurs serviens, ne doit plus être considérée que comme une prétention de famille à des droits éventuels.

Depuis la seconde moitié du quinzième Siècle, c’est-à-dire quelques annéesaprès la chute de Constantinople, la Servie et la Bosnie, quoique toujours agitées et quelquefois en révolte ouverte, ne sont plus que des provinces turques. La paix de l’assarovitz, en 1718, a donné la Servie à l’Autriche qui l’a restituée, en 1739, en vertu du traité de Belgrade.

Les empires qui doivent leur agrandissement à la conquête n’ont pas seulement occupé leur activité par des guerres étrangères; les provinces soumises , quand la communauté de dangers et de services ne les avait pas encore assimilées à la race des vainqueurs, étaient exclues des droitset des privilèges de ces derniers; elles n'ont participé à ces avantagesqu'aprèsdes luttesoù l' Etat était comme partagé en deux camps.

L’ambition des classes placées en dehors des droits politiques n’était pas de renverser l’ord re établi, mais d’assu mer dans l’État un rôle actif.La religion n’ entrait pour rien dans ces exclusions purement politiques, et les exceptions qui se produisaient de temps a autres donnaient à tous tes vaincus l’espoir d'être émancipés à leur tour. Dans le système turc, au contraire , la conquête n'est qu’une conséquence de l’obligation religieuse : le vaincu qui se convertit à l'islamisme a droit par cela seul a tous les privilèges auxquels il pourrait prétendre s'il était ne croyant. Mais entre le raïah et le musulman il y a une barrière infranchissable. L'antagonisme est donc un élément nécessaire du gouvernement turc ; et comme les Grecs, les Slaves et les Moldo-Valaques forment les trois quarts de la Turquie d’Europe, il s'ensuit que les vainqueurs seraient bientôt dépossédés s'ils accordaient aux raïahs d’autres droits que celui d'opprimer leurscoreligionnuires dans l’intérêt du sultan. Tant que la Turquie gardera ses institutions fondamentales, elle persistero dans le système qui a fait son péril et sa grandeur; quand elle aura cesséd’êtreelle-même, il lui restera, en tombant, la satisfaction de voir toutes

L’UNIVERS

les nations chrétiennes se déchirer pour le partage de ses dépouilles.

« Ce qui dans l’empire romain n’était « qu'une hypothèse de droit judiciaire, « à savoir que la terre appartenait à « l’empire ou à l’empereur, et que l'oc- « cupation par le propriétaire ne re- « présentait que l’usage du domaine, « est chez les Turcs une réalité. Cet « axiome est fondé sur ce passage du « Coran : Toute terre appartient au « cali/e qui est l'ombre et le vicaire « de Dieu sur la terre. Lorsqu’il a « rempli la volonté de Dieu et du pro- « phète en répandant la vaie foi, il dis- « tribue le territoire conquis parmi les « guerriers fidèles qui l’ont aidé à vain- « cre -, quelques-uns les reçoivent à titre « héréditaire, mais le plus grand nombre « comme leur solde et en forme de fief. » ( Ranke. )

Dans le dix-huitième siècle , comme dans le sixième , ce principe resta en vigueur : la totalité des dépendances de l’empire était fractionnée entre les timariotes et les spahis dont le nombre dépassait cent mille. Le corps des janissaires dont on comptait jusqu’à cent cinquante mille , qui alternaient pour le service effectif, composait une communauté puissante, véritable lien entre toutes les parties de l’empire. Les ortas ou chambrées de la division Dschemaat avaient le privilège d'accompagner les pachas dans les forteresses et d'en garder les clefs. En Servie comme dans les autres provinces de la Turquie les raïahs devaient servir cette classe de guerriers. Comme raïahs, ils cultivaient la terre et payaient la taxe, nommée capitation, parce qu’ils pouvaient être condamnés a la peine capitale s'ils essayaient de se soustraire aux charges qu’on leur imposait. La capitation ou le haratch est fondée sur ce verset du Coran : Opprime tes infidèles , jusqu'à ce qu’ils s'humilient et paijent ta taxe. Quand les sultans sont obligés de lever un nouvel impôt, c'est de ce précepte qu'ils s’autorisent. La capitation frappe tous les individus mâles depuis l'âge de six ans jusqu'à leur mort. Les teskires ou reçus imprimés qui sont envoyés de Constantinople prouvent que l'imposé fait acte de soumission , lui donnent le droit de réclamer la protection des au-

torités , et lui servent en même temps de passe-port.

L’omnipotence des sultans qui est la loi suprême, soit générosité soit caprice, établit quelquefois des exceptions. C’est ainsi que la Kraïna était sous le gouvernement héréditaire des Karapandschitcli. Ces princes ne jouissaient pas des privilèges des Turcs dans leur plénitude : par exemple, ils n'avaient pas le droit d'empêcher tout cheval ferré d’entrer dans leurs domaines; mais ils pouvaient s'opposer à ce qu’un spahis ou un musulman de race formât un établissement dans les terres de leur gouvernement. Ils payaient le tribut obligatoire à un bey qui résidait à Kladovo.

Les Raschkovitcn eurent pendant assez longtemps un pouvoir semblable à Starivla , et Klioutsch exerça le droit d’élire ses knièzes. A Belgrade, que sa position rendait importante, les spahis étaient regardés comme les propriétaires des villages.

Au reste , rien n’est plus variable et plus difficile à préciser que les formes gouvernementales dans les États despotiques fondés sur la conquête : d'abord la différence de race et de religion parmi les nations vaincues ne permet point de leur appliquer un système uniforme d'administration; ensuite les révoltes si fréquentes partout où il est quelquefois moins dangereux de résister que de se soumettre, introduisent à chaque révolution des altérations au système précédent; enfin l’exécution des ordres du despote dépend tellement du caractère de ses délégués, qu’il est presque impossible que la même mesure soit appliquée sur deux points de l'empire dans le même esprit et avec le résultat qu'on en attendait.

Avant les dernières réformes et le hatti-schérif du 3 décembre 1833, les spahis qui ne possédaient d'abord qu'à vie avaient obtenu sur leurs domaines des droits héréditaires , plutôt par une sorte de prescription qu'en vertu de dispositions formelles, et l'oppression des raïahs en était devenue insupportable. Ils prélevaient un dixiéme sur les produits des céréales , des vignobles et des ruches; en outre, chaque tête de bétail était imposée. Chaque couple devait leur payer une taxe ( glavnitza ; du

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