‹ Provinces danubiennes et roumaines par mm. Chopin et A. UbiciniChapitre 189 sur 300 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

BT AT DB LA SBBV1B APRÈS LE TRIOM- PHE DB l'insurrection.

Dans presque toutes les insurrections les causes premières sont complexes.

Les unes, qui tiennent au caractère même de la nation et qui offrent pour ainsi dire la résultante de son passé, se dérobent souvent à l’observateur, parce que la conquête semble les avoir effacées; mais dans les grandes agitations politiques elles se révèlent tout à coup, et forment comme le fond de la résistance ; les autres causes ne sont qu’accidentelles, et elles n’auraient aucun effet considérable si l’esprit public se trouvait dans des conditions différentes. I» peuple lui-même se fait ordinairement illusion sur les motifs véritables qui le portent aux manifestations énergiques ; ce n’est point contre un principe qu’il se lève, mais contre un abus de ce principe; lorsqu’il a triomphé, il voit de plus haut et plus loin ; alors il ne marchande plus quelques indemnités de la servitude; c’est l'exercice complet de ses droits qu’il réclame , et lorsqu’il a obtenu ce qui était juste il est rare qu'ii ne dépasse pas le but qu’il s’était proposé d'abord.

I» gouvernement turc, en appuyant l’insurrection, poursuivait un double but; il ruinait le pouvoir des janissaires , dont les dahis étaient l’expression la plus complète, et en même temps il renfermait dans de certaines bornes les conséquences politiques de ia victoire des raïahs; mais il ne dépendait pas de lui de rétablir immédiatement l’ancien ordre de choses. I»

système imposé à la Servie n’était pas tombé en même temps que ceux qui en étaient les chefs principaux. Les subasches et les kabadahis tenaient en

L’UNIVERS

core dans les forteresses méridionales du pachalic. Orner- Aga, qui avait été au sei vice de J’asvan-Oglou, et Bego Novlianiu, qui s'était fait une réputation de bravoure en Bosnie, exerçaient à Oujitz. une autorité arbitraire. Karanovatz dans le district de Poschéga était également à la merci des subascbes les plus cruels et les plus compromis, qui venaient d’y trouver un refuge. Békir s'abusait lui-même en se croyant maître dans Belgrade. Gouschantz-Ali lui avait effectivement remis les clefs de la ville, mais il ne s'était point dessaisi de celles du fort qui la dominait. Il demandait insolemment la paye des siens, qu'ils n’avaient point touchée sous les dahis , quoiqu’il eût combattu contre les raïahs pendant tout l’été. Békir dut satisfaire à ces étranges réclamations et engager les Serviens à compléter l’arriéré d'une solde réclamée par cette bande pours’être battue contre euxmêmes.

L’esprit de l’islamisme est si contraire par son essence à toute institution libérale que. par cela seul que le sultan s'était emparé du mouvement insurrectionnel en Servie, chacun se croyait autorisé à ne tenir aucun compte des droits des raïahs : les krdschalis se disaient : Les dahis ont été punis pour avoir ouvertement résisté au successeur du prophète ; mais maintenant que les raïahs ont des velléités d'indépendance nous agissons conformément a la loi en les forçant à rentrer dans la soumission qui est leur partage. Il suffisait à un Turc d’exercer crune manière quelconque une influence marquée pour qu'il se crût en droit de prétendre aux premières charges; Gouschantz espérait être nommé pacha : un certain Kedschep, neveu du gouverneur d'Orsrhova, se déclara son compétiteur; mais il fut expulsé violemment et contraint de lui laisser le champ libre. Ces luttes entre de tels hommes peuvent donner une idée de l’anarchie qui régnait dans la province.

Les Turcs n'oubliaient qu’une chose, c’était qu'il était impossible d'exiger des Serviens exaltés par une victoire récente ce qu’ils avaient souffert impatiemment lorsqu’ils étaient sous le joug. En effet, chaque circonstance , chaque

pas , pour ainsi dire , rappelait aux raïahs leur servitude. S'ils apercevaient un Turc, ils devaient se hâter de descendre de cheval et cacher leurs armes. Pouvaient-ils désormais se résoudre à se charger des services les plus abjects dans ces mêmes villes que leur courage venait de conquérir? Comment pouvaient-ils regarder comine leurs maîtres un pacha et des Spahis qui leur devaient, l'un la faveur du sultan et les autres leur réhabilitation? Il est vrai que, dans le principe , leurs espérances ne s’étaient pas élevées jusqu’à la liberté; mais les événements, en leur donnant la conscience de leurs forces , leur montraient le pouroir comme l'attribution naturelle du vainqueur, et ils ne pouvaient reconnaître pour chefs que ceux qui les conduisaient à l’ennemi. Dans ces dispositions, ils en vinrent a suspecter des gens qui étaient loin de leur être défavorables. C’est ainsi que les chefs de l’insurrection témoignèrent a Soliman-Pacha une méfiance qui allait jusqu’à la haine, soit qu’ils jugeassent qu’un Turc devait être contraire à leur émancipation, soit que les partisans des dahis eussent répandu à dessein le bruit que Soliman dressait des embûches aux raïahs. Ils n'osaient se rendre ensemble à Belgrade; et, comme il leur était arrivé de s’y trouver réunis, ils crurent s’apercevoir que Soliman avait l’intention de s'emparer et de se défaire d'eux. En conséquence ils feiguirent de n’être entrés dans la ville que pour y chercher les teskères ou reçus de l'impôt , et ils demeurèrent persuadés qu’ils n’avaient échappé au danger qu’à la faveur de ce subterfuge. Après avoir tant souffert et éprouvé de si cruelles déceptions, on conçoit l’exagération de leurs craintes.

Cepeudant l’insurrection avait gagné les districts de Bosnie en deçà de la Drina. Ce mouvement fut occasionné

fiar les violences de Kourtschia. Dans a naliie de Schabatz, il avait, par haine contre Nénadovitch , congédié tous les officiers qui avaient été nommés par <■< dernier. Ensuite il passa la frontière, brûla le château d’Ali-Beg Vidaïtsch , et répandit ses momkis dans les districts de Jadar et de Radlévina. Le peuple se souleva aussitôt, chassa les Turcs, qui

revinrent bientôt en force, saccagèrent Jadar et s'avancèrent jusqu’à Schahatz.

Jacob Nénadovitch jeta toute la faute sur Rourtschia, qu'il accusa d’avoirexaspéré le peuple, et obtint une sentence de mort contre son ennemi. Il lui restait à l’exécuter. Ranke raconte la mort de cet heïduk de la manière suivante : « Nénadovitch invita Rourtschia à > venir le trouver à Novosélo sous « pretexte d’avoir h le consulter au su- « jet de la défense des frontières.

« L’heïduk. sans concevoir le moindre

• soupçon ni se rappeler leurs dissen- « tiinents, arriva au lieu désigné ac- « compagné seulement de quatre mom- « kis. Jacob était entouré d’un millier

• d’hommes. Les deux chefs soupèrent « ensemble et s'entretinrent familière- « ment. Le lendemain un des hommes « de Jacob Nénadovitch se prit de que- « relie avec un des momkis de Kourts-

• chia. Celui-ci, qui était endormi, s’é- « veilla au bruit, et vit que son cheval •< était déjà entre les mains de ses liâtes.

I « Le fusil d’une main, il essaya de se

« frayer un passage à travers les rangs ! • ennemis et d’arriver jusqu'à une ca-

I « banc où, adossé à la muraille, il pût du

I « moins forcer les assaillants a le com-

I « battre face à face. Il parvint jusque-

• la , mais couvert de blessures ; et il

• eut encore assez de force pour chas-

• ser de cette hutte ceux qui l’occu- « paient. Assis par terre, il se défendit a jusqu'à- ce qu’il eût perdu tout son

• sang. Ce fut la première victime des « discordes civiles des Serviens. Ses

| • compatriotes ne parlent qu'avec ad-

I • miration de son héroïsme. »

Si cette révolte fut fatale à Kourts- I chia, elle procura aux districts de Ja-

dar et de Radjévina un régime moins arbitraire. Un vieillard de Svoruik , JVIelimet Capétan, qui avait toujours été opposé aux innovations d'Ali-Beg, se présenta aux Serviens déclarant qu’il était prêt avec ses cinq (ils à marcher contre les Turcs. Le peuple n’avait pas d’abord une grande confiance dans ce chef septuagénaire; mais ses efforts réunis à ceux de quelques autres Serviens déterminés contraignirent les Turcs à leur accorder la paix à des conditions équitables; on abolit les fonc- Uuus de subascbes et de tchitlouksa-

hibis, et il ne fut permis aux proprietaires de biens-fonds de se rendre dans le pays que pour y percevoir une fois par an leurs revenus. Cette interdiction était commune à tous les Turcs : il fut stipulé que, même en cas de guerre avec la Servie, les troupes du sultan prendraient une autre route. Comme garantie de ces conventions, on donna des otages de part et d’autre. Les habitants consentirent à payer la poriéza ou l’impôt proportionnel et "le haradsch ou capitation. Quant au gouvernement et à l’administration de la justice, les habitants n’avaient à en rendre compte qu'à eux-mêmes.

Cet ordre de choses établi dans les districts de Jadar et de Radjévina, qui confinent à la Servie, ne pouvait convenir à cette province, ou l’insurrection avait pris naissance et s’était développée dans des conditions différentes.

Les sacrifices de tout genre qu’entraîne une guerre longue et acharnée exigeaient une satisfaction plus complète et des dédommagements qui n’eussent pas l’apparence de simples concessions Il s'agissait pour les Serviens de s'assurer une position où ils ne seraient plus exposés à perdre dans un revirement de système tous les avantages qu’ils avaient si chèrement achetés. Ils sentaient que , réduits a leurs seules ressources, ils ne pourraient jouir que d’une indépendance précaire; que des divisions intestines pourraient les affaiblir, et qu'une guerre prolongée contre la Turquie finirait par les épuiser.

Les agents de l’Autriche et de la Russie, toutes deux intéressées a la ruine de l'empire ottoman, avaient suivi avec sollicitude les mouvements qui révélaient dans les provinces danubiennes une tendance et une énergie dont on pourrait , dans des circonstances données, tirer un parti avantageux. Il est probable que leurs ouvertures et leurs offres de service ne furent pas sans influence sur la conduite des chefs servieus. Ceux-ci songèrent sérieusement à sc ménager un appui à l'étranger; leur |K>sition géographique ne leur permettait pas de s’adresser à d'autres puissances qu’à la Russie ou à l'Autriche.

D’assez fortes raisons militaient en

Di'gitized t

308 L’UNIVERS

laveur du cabinet de Vienne. Les insurrections précédentes avaient trouvé les Allemands ou complices ou favorables ; les Serviens leur étaient redevables de leurs connaissances dans l'art militaire ; d'ailleurs plusieurs tribus slaves étaient rangées sous la domination autrichienne. D un autre côté, l’Autriche avait toujours sacrifié à ses convenances politiques les intérêts de la Servie, et dans la lutte qu'elle soutenait contre le génie de Napoléon elle eût craint de compromettre ses relations avec la Turquie.

Restait donc la Russie, puissance militaire de premier ordre, moins menacée par les conquêtes des Français à cause de son éloignement , ennemie naturelle des Turcs et offrant aux Slaves, avec la parenté de race et de langage, le lien d’une même religion. Un autre motif déterminant, c’était que le gouvernement russe avait obtenu pour la Moldavie et la Valachie précisément ce que les Serviens désiraient d’obtenir. Dans ses différents traités avec la Porte le cabinet de Saint-Pétersbourg n'avait jamais négligé de stipuler en faveur des Provinces le libre exercice de leur religion et un allégement de charges. Ainsi, par le hatti-schérif en date au 23 octobre 1802 , la Porte s’était engagée à donner plus de consistance au gouvernement des Principautés et à ne jamais révoquer le prince régnant avant d’en avoir référé préalablement à la cour de Russie. En vertu du même traité, aucun Turc, à l’exception des marchands et des négociants, ne pouvait entrer dans ces provinces. En outre, et tout récemment, sur les représentations du ministre moscovite, les Moldo-Valaques avaient obtenu la remise provisoire des taxes par le motif que le pays avait été dévasté par Pasvan-Oglou.

Toutes ces considérations l’emportèrent, et les Serviens se mirent sous la protection du tsar. laissons parier notre guide , l'historien Ranke :

« Au mois d'août 1804, Prota Néna- « dovitch, Johan Protitsch et Péter « Tschardaklia furent dépêchés à Saint- « Pétersbourg. L'année suivante, en « février, ils revinrent avec une réponse « favorable. Le gouvernement russe re- « commandait aux Serviens de présen-

• ter d'abord leur requête à Constant!-

• nople, où il se réservait de l'appuyer. « Forts de la protection d'une grande

o puissance chrétienne , leurs préten- « lions s’élevèrent et prirent un ca-

• ractère plus déterminé : comme les « Autrichiens les avaient formés à la « grande guerre , de même sans doute « les Russes les initièrent à la marche « des négociations politiques.

« En avril 1805, les Serviens tinrent « une assemblée à Ostrouschnitza. Il « s'y trouva des Turcs de Belgrade et « même des députés des hospodars de « la Moldavie et de la Valachie, envoyés « par la Porte et chargés d’offrir aux

• chefs des bérats de grands princes ; « cependant on croyait à Constantino- « pie qu’un d’eux , Ipsilanti , ami de « Kara George et dévoué aux intérêts « de la Russie, ne négligea rien pour « pousser les Serviens à la résistance.

■ Quoi qu'il en ait été, ni les Turcs ni « les envoyés valaques n’étaient auto-

■ risés à ratifier les demandes des Ser- « viens, qui voulaient que toutes les for- « teressesdu pays fussent occupées par « leurs troupes : il fallait , disaient-ils, « qu'ils fussent en état de repousser « Gouschantz-Ali et les partisans des « dahis qui étaient maîtres dans les

• districts du sud. Cette réclamation

• n’avait rien d’exagéré ; en effet l’oc-

• cupation des forteresses par les Turcs « avait toujours été pour la nation la « source des plus cruels outrages. Tou- « tefois le divan ne pouvait consentir de « prime abord à une mesure de cette « importance, le territoire de la Servia « formant une des frontières les plus » fortes des provinces de la domination « ottomane.

« A l’appui de leurs réclamations les « Serviens produisirent un singulier « document ; c était un état de toutes « les dépenses qu’ils avaient faites dans « la dernière guerre pour le service du « Grand Seigneur : on y voyait figurer « les sommes payées a Gouschantz-Ali a « trois époques' différentes et en «ut ne « celles données à Békir et à Soliman - « Pacha , leurs frais d'entretien à Bel - « grade, et enfin tout ce qui avait cté « dépensé pour l’équipement des insur-

• gés, ce qui se montait à plus de deux

• millions de piastres. Ces déboursés ,

« selon eux , devaient compenser et au « delà tout l’arriéré des taxes.

« Pour donner un caractère plus sé- « rieux à leurs demandes, ils résolurent, « tandis qu'ils tenaient encore leur as-

• semblée à Ostrouschnitza, de ne pas « différer plus longtemps à attaquer « leurs ennemis dans les forteresses « méridionales.

« En conséquence de cette détermi- « nation , Kara George se présenta de- « vant Karanovitz. Cette place, où se « trouvaient les subasches , quelques « troupes auxiliaires de Novi bazar et « des partisans attirés par les bruits de « guerre , fit une belle défense. George « essaya d’enlever les retranchements; « mais l’assaut fut repoussé, et dans la « retraite on enleva aux Serviens leur « plus grosse pièce d’artillerie. Cette

* fois cependant les négociations eu- « rent leur effet. George représenta au « pacha de Novibazar qu’il ne devait « s'occuper que des Turcs du district « de Belgrade. Aussitôt après ce pacha « envoya au camp des Serviens pour « demander que les Turcs pussent se « retirer sans être' inquiétés. Les insur-

fés , auxquels il importait surtout de issimuler la grandeur des per- • tes qu’ils avaient faites, acquiescé* « rent à cette proposition. Tous les • Turcs évacuèrent la place, et Kara « George recouvra non-seulement le • canon qui était sa propriété , mais il « reçut en présent un beau cheval « arabe, richement harnaché.

« Vers la même époque , Jacob Né* * nadovitch marcha contre Oujitz.

« Comme il traversait le district de So- • kol, Méléti, archimandrite du monas- « tère de Ratscha, vint à son secours. Ils « n’essayèrent pas de donner l’assaut au « fort qui couronnait une montagne, et « qu'on appelle Sokol (leFauconj; mais « ils insurgèrent tous les habitants du « pays. Milan Obrenovitch, de Rudnik, « se joignit aux assaillants, ce qui porta « les forces de Jacob à trois mille hom- « mes et deux pièces de canon. L'aspect « de cette armée, qui pouvait passer « pour formidable dans le pays, fit faire « desréflexionsàOmer-,\ga. VingtTurcs « d’un âge avancé et qui n’avaient pris « aucune part aux violences des dahis « et des janissaires allèrent à la ren*

« contre des assaillants pour tâcher d’a* « mener un accommodement. Ils joi- « gnirent Jacob Nénadovitch près de la « montagne de Czrno-Kasso. D’abord « ils refusaient de croire qu’il eût de « l'artillerie; et lorsqu’on leur montra « les deux canons , ils se figurèreut que « ces armes étaient de bois. Cependant, « après les avoir examinés et touchés , « ils laissèrent couler quelques lar- « mes : Où vas-tu ? demandèrent-ils à « Jacob. Pourquoi le Grand Seigneur « des raïahs vient-il canonner une for- « teresse du Grand Seigneur? Jacob ré- « pondit qu’il n’était pas venu pour s'em- « parer d’une forteresse du sultan, mais « bien pour combattre des rebelles, « Orner- Aga et Bégo ; qu’il tenait ces « canons du tsar lui-même ; mais qu’il

• ne ferait de mal à personne si l’on re- « mettait les coupables entre ses mains. « Les Turcs lui répondirent que la loi « ne leur permettait pas de livrer des « frères à un peuple d'uneautre religion.

« Jacob fitattaquer immédiatement; « bientôt l’incenaie se déclara dans la « ville ; et, comme le temps était sec, les « flammes se communiquèrent avec ra-

• pidité aux maisons de Dois. Omer-Aga « et Bégo Novlianin prirent la fuite, et » la garnison mit bas les armes ( 20 juil- « let 1805 ). Il fut stipulé que les Turcs « ne pourraient entrer dans la Nahie , « où Jacob nomma un voïvode de son « choix. Quant aux Turcs qui deman- « dèrent à rester dans la ville , ils durent « payer cinquante mille piastres au vain- « queur et lui faire hommage de cin- « quante chevaux arabes.

« Après cette expédition, la Servie mé- « ridionale fut mise sur le même pied « que les autres districts. Partout les « forteresses s’étaient rendues, quoique « toutes ne fussent pas encore occupées « par des forces nationales. L’abaisse- « ment des janissaires et des dahis « était vu avec satisfaction par les « Turcs dévoués au sultan et parti- « sans de l’ancien ordre de choses. Mais « présentement chacun se demandait :

« Dans quels rapports se trouvent donc « les Serviens et les Turcs ? Ceux-ci de- « vaient quitter la province, et ce- « pendant ils n’avaient pas renoncé à « la prétention de gouverner seuls , « tandis que les Serviens demandaient

L’UNIVERS

qu’oo leur remit toutes le? forteress;». « Sur ces entrefaites les députés de la Servie étaient arrivés à Constantinople, où leurs demandes furent mises sous les yeux du sultan.

« L’affaire était digne de l’attention la plus sérieuse; depuis la fondation de l'empire ottomau, jamais peut-être il ne s’était présenté une crise plus grave. C’était précisément lorsque l’esprit de réforme semblait prendre plus de consistance et de maturité que surgissait uu péril né du sein même des améliorations qu’on voulait obtenir.

•< Déjà, en IK04, les Topschi avaient été placés dans une position bien supérieure à celle des janissaires. Deux escadrons de Nisamdjedides avec leurs étendards rouges et blancs faisaient leurs évolutions devant le palais, et l’infanterie était armée a l’européenne ; quelques pachas, entre antres Abdliurrharaan , de Caramanie, avaient secondé avec zèle les intentions du sultan. Enfin, en 1805, Sélim III avait décrété que l'élite de la jeunesse de l’empire et des janissaires entrerait au service militaire dans la nouvelle milice. Ainsi c’était lorsque le pouvoir des janissaires venait d’être renversé par les raîahs, dans cette même Servie où ils s’étaient flattés de dominer sans contrôle, que le gouvernement leur portait un second coup qui devait les anéantir.

- Les bandes de brigands que poursuivaient les Nisamdjedides étaient regardées par les janissaires comme des ainis et des alliés; mais la plus grande force de cette corporation ambitieuse et remuaute était dans l’opinion. Le peuple turc, si fortementattaché à son passé , ne pouvait oublier les services qu'avaient rendus à l’empire ces mêmes hommes aujourd'hui disgraciés.

« U est constant qu'un cadi fut étranglé pour avoir voulu exécuter les ordres du sultan. Il y eut des révoltes à Andrinople ; et les troupes nouvellement orgauisées trouvèrent dix mille hommes en armes prêts à verser leur sang pour la cause de ces dangereux proscrits.

■* Le sultan etlt regardé comme un bonheur que dans les autres provinces

« il se frtt trouvé des raîahs assez bra- « vespour se lever contre les janissaires « et l’aider ainsi à les écraser; il lut « même, question d’une alliance entre « les Turcs et les Serviens.

« La politique des princes a toujours « été de s’appuyer sur le peuple lors- « qu'ils se sont trouvés menacés par des « classes que l’exercice de privilèges ex- « clusifs avait rendues trop puissantes.

« Ce fut un malheur pour Sélim de ne « pouvoir recourir au même appui. En « effet , telle est la position d’un sultan « qu’il doit se regarder non comme lo n souverain de tous ses sujets indistinc- « tentent, mais avant tout comme le « prince et le chef des vrais croyants; « de sorte que l’empire n’est pas fondé « sur l’union et la fusion des vainqueurs » avec les raîahs , mais sur l’antugo- « nisme permanent de ces deux élé- « inents distincts , l’une des deux popu- « lations étant destinée à comraanner, « l’autre à obéir.

« Que les raîahs, dont le rôle était « de servir, prissent les armes et de- « vinssent ainsi les égaux des croyants,

« c’était une chose que ne pouvaient « tolérer les musulmans, à quelque « parti qu'ils appartinssent; car elle « était contraire aux lois fondamentales « de l’empire, à l’essence du califat, « a l'exercice de l’autorité suprême.

<■ Nous avons vu précédemment « qu’on avait fait un crime à Hadji » Moustapha d’avoir fait combattre les « Serviens contre Pasvan-Oglou. C’est « sur la différence entre les croyants cl « les infidèles que reposait le fetva du « rnuphti qui ordonnait la réinstalla - « tion des janissaires dans Belgrade.

« Rien n’impressionnait si vivement « les Turcs , même les moins fanati- « ques, que l’aspect de la bannière d’un « neïduk ou de l’artillerie des raîahs. On « ne s'attendait donc pas à voir le sul- « tan accorder aux Serviens tout ce « qu’ils demandaient. Il était parfaite- « ment fondé à refuser de leur livrer « les forteresses qui assuraient ses fron- « tières ; mais il se montra plus facile « sur ce qui regardait la jouissance de « leurs propriétés et l’exercice de leurs « droits civils. Quant à leur insurreo- « tion , il aurait eu mauvaise grâce de « l'imputer à crime, puisqu'il était re-

* devable à leur courage d'avoir sous- « trait l'autorité souveraine à la plus « dangereuse des usurpations.

• Cette marche qu'on pouvait a la « rigueur taxer d'inconséquence, Sélim « crut devoir la suivre. Il eut l’air de « ne voir dans les Servions que des a coupables et des rebelles, mm pour « ce qu’ils avaient fait, mais pour « émettre des prétentions contraires à « sa souveraineté} au lieu de donner « satisfaction à leurs plaintes, il fit

* m«|tre leurs députés au* arrêts, et « intima l’ordre au pacha de Nisch, Afis, « de désarmer les rajahs.

• tes mesures hostiles contre les « Serviens, d’un caractère tout nouveau « et qui émanaient du Grand Seigneur « lui -même, eurent l'apurobatiou de « tous les musulmans et furent énergi-

* quement exécutées.

« On raconte qu’un des députés, « Étienne Sehivkovitch , riche mar- « chaud versé dans les langues grecque « et turque et qui avait rendu d’im- « portants services à ses compatriotes « en leur procurant des munitions, « contribua à la resistauce des Ser- « viens à Afis-Pacha. Il représenta à

* Constantinople que, pour prévenir « dre collisions sanglantes, U fallait « que les Services né pussent douter « que le pacha agissait réellement d’a- « près les ordres du sultan, et il fit en « sorte qu'on le chargeât de cette corn- « mission. Arrivé en Servie, il informa « seulement les chefs du véritable état « des choses ; mais il répandit parmi « le peuple la nouvelle qu’Afis ne se « rendait en Servie qu’avec trois cents s hommes, et que, dilt-il venir avec « une armée plus nombreuse , ils au- « raient raison de s’opposer à son cx- « sédition. Enfin il eut l'adresse de « faire croire à Gouschantz- A ti que Afis « avait obtenu le pachalic à force d’in- « trigues et que par ce seul moyeu il l’a-

* vait emporte sur lui. Hé bien ! répon- « dit Gouschantz , nous le chasserons « du pays. Ce chef n'était pas fâché de « rester à Belgrade avec ses krdschalis, « quoique le départ d’une partie des « assiégeants fendit depuis quelque « temps sa coopération peu néces- « saire.

« Cest ainsi que les Serviens eurent

« le temps de se préparer à repousser,

« s’il était nécessaire , le pacha à force « ouverte. Sur l'extrême frontière du « pachalic, entre Kiupria et Parakin, « Milenko et Pierre Dobriniaz prirent « position avec une force de deux mille « cinq cents hommes et une pièce de « canon en fer. Deux retranchements « les couvraient. A l’arrière-garde et « sur la rive gauche de la Morava ,

« dans la région montagneuse de Ia- * godina, campait Kara George avec « l'armée delà Schaumadia.

« È’arrivéed’Afis- Pacha ne fut pas une . occasion immédiate d’hostilités. D’n- « bord les Serviens se bornèrent à de- « mander qu’il suivit la route ordinaire,

« celle que prenaient tous les pachas et « qui passait par lagodina. crétait sur « cette direction que la résistance se » trouvait organisée. Mais Afis, qui « soupçonnait qu’une seconde armee a l’attendait par ce chemin, persista à a s'avancer le long de la rive droite de « la Morava en redescendant vers le Da- « note?. LcsServiens lui représentèrent « que cette partie de la province avait a été dévastée par la guerre et ne « pourrait suffire aux besoins d’une a armée. Alis témoigna -on méconten* a tentent et répondit : Irais-je demana der a des voleurs te chemin de Bel- « grade?

à On assure qu’il apportait avec lut « des cordes destinées a lier les chefs ; « quant au peuple, dont les magnifiques « sabres et les coiffures, semblables a a des turbans, excitaient son indiaua- •> tion , il disait de lui que quelque a chose de mieux l’attendait.

o Afis attaqua d’abord le premier re, a tranchement, qu'il emporta malgré la a pièce de canon qui le défendait; mais « le second, qui était le plus fort, tint « toute la journée, et les Turcs y firent « de grandes pertes. Cependant leurs « coureurs apportèrent la nouvelle que « Kara George, s'avançait avec toutes scs « forces, qui se montaient à^nviron dix « mille combattants; parmi lesquels il y a avait au moins cinq mille monta - « gnards : aussitôt. Ans, profitant de la « nuit, se retira sur Parakin, et, pour « dérober à l’ennemi sa retraite , il fit « planter des branches d’arbres à U a place des étendarts enlevés.

L’UNIVERS

« Kara George arriva le lendemain « matin. Trouvant le camp désert , il « s'avança jusqu'à une hauteur située « en face de I’arakin, et salua les Turcs « de quelques coups de mousqueterie.

« Il envoya au pacha un message ainsi « conçu : Si tu es un héros, descends « dans la plaine ? Pourquoi le pauvre » peuple, qui n'a fait aucun mal , au- « rait-il ses maisons brûlées?

• Kara George aurait voulu ne pasat- « laquer Parakin. qui appartenait au pa- « chade Leskovalz, dont il était l'obligé.

« Ails jugea qu’il lui serait difficile « de se maintenir daDS sa position, « quoique à couvert derrière des mu- « railles. Désespérant du succès et in- « consolable de se voir obligé de céder « à des raïahs, il se retira à Nisch.

« Sa mort, arrivée peu de temps après, « a été attribuée au chagrin que lui avait « causé cet échec.

• Désormais la situation était nette-

• ment dessinée. Une armée turque ve-

• nait d’être repoussée par les Serviens :

• on ne pouvait plus supposer que le

• sultan prenait parti pour les raïahs.

• A partir de ce moment la guerre prit

• un caractère différent , et les vieilles ■ haines nationales se ranimèrent avec

• un redoublement d’énergie. •

Page 1