CHAPITRE XX
LA Servie APRÈS LE TRIOMPHE DR l’insurrection.
I-es institutions que les vainqueurs avaient laissées aux Serviens, moins comme des concessions équitables que dans le but de les opprimer plus facilement , ne pouvaient plus suffire au milieu des premiers ferments de l’émancipation. L’autorité de leurs chefs nationaux , knièzes et anciens ou juges, avait été trop souvent avilie et et méconnue pour qu’elle pdt suffire à la vie publique , surexcitée par une longue lutte et par la victoire. Les occupations rurales et celles qui conviennent aux Slave* du sud , tribus de guerriers pasteurs, rappelaient la servitude récente. Il n'v avait d’obéissance qui parût léilime que celle des camps ; parce que evant l’ennemi elle est à la fois un hommage et une garantie. Les chefs sous lesquels le peuple venait de vaincre se trouvèrent donc naturellement à la tète du gouvernement, et leur autorité fut d’autant moins contestée qu'on pouvait avoir besoin d'eux au premier moment. I,a direction du gouvernement fut donc d'abord essentiellement militaire.
Quand le peuple des campagnes s'était levé, il l'avait fait de sou propre mouvement , sans demander de solde , équipé et armé à ses frais : ces conditions lui conféraient tous les droits de citoyens libres. Ils ne faisaient point la guerre sous le commandement de leurs knièzes, et ils ne nommaient point leurs chefs ; leurs officiers de tout grade étaient choisis par les voîvodes , qui s’étaient mis partout à la tête du mouvement.
« Les chefs dont le pouvoir militaire « était le plus considéré , et qui s’appe- « laient voîvodes {chefs de guerre), « avaient non-seulement le commaude- « ment des districts, mais ils dispo- « saient d’une force qui ne relevait que « d’eux seuls, les momkis, qui formaient « la cavalerie du pays. Ces inomkis « avaient des établissements dans les « districts; ils descendaient de familles « notables, mangeaient à la table du « chef, et recevaient de lui un cheval « et l’équipement militaire. C’est à peu u près l’institution dont parle Tacite, et « nue l’on retrouve plus tard chez les » différentes peuplades germaniques. Ils « nerecevaientpointdepaycpropreinent « dite ; mais ils avaient droit à des gra- « tifications et à une part du butin. Eu « échange de ces avantages , ils sc de- « vouaient à leur chef à la vie et à la « mort ; et ils entouraient toujours sa per- « sonne. Ses ennemis, Turcs ou autres, « étaient les leurs. Certains chefs avaient « quelquefois cinquante inomkis. Ces « gardes d’un courage éprouvé et prêts « à tout entreprendre donnaient à ce- « lui qui disposait d’eux les apparen- * ces souveraines plutôt que celles d’un « simple chef de district. L’importance <■ des knièzes était peu de chose devaut « la leur. Parmi ces voîvodes, les uns « s’approprièrent les droits de péage , « d’autres confisquèrent les propriété^ « des Turcs. Quant à l’impôt propor- « tionnel poriéza), qui ne fut pas initné- » diatement aboli, quelques-uns l’aug- ■ méritèrent arbitralremehtà leur proüt.
« Ils demandereut la dlme. et exigèrent « du paysan des corvées féodales. Leur « dignité était regardée comine liérédi- « taire ; au père succédait le Sis, et à « défaut de descendance lufde directe « le frère, quelle que fût son insuffisance
« personnelle, prenait le rang et les fonc- « tions du défunt.
« Cependant, nonobstant tous ces « privilèges, les voïvodes n’étaient pas « indépendants. Après In chute d'un « gouvernement , celui qui le remplace « appartient ordinairement aux chefs « du mouvement révolutionnaire. A « l'époque dont nous essayons de faire « connaître l’esprit et les événements
• principaux , il n’y avait que peu de « voïvodes dont le pouvoir fût prépon- « dérant; c’étaient ceux qui, dès le « commencement de la guerre , s’étaient « mis en avant comme chefs du triou- « ventent et avaient mené le peuple à « la victoire.
« Jacob Nénadovitch avait soulevé le « district de Valiévo et pris Schabatz.
« Luka Lazarévitch, qu’on avait nommé « voïvode de Valiévo, se détacha peu à
• peu de ce chef. Quand Jacob s'empara « d'Oujitze, il nomma pour la première « fois un voïvode dans cette ville, et cet « acte ne rencontra point de résistance ; « en 1807, il prit possession des deux « districts de Bosnie, Jadar et Radjé- « vina , qui relevaient également de « son autorité. Milenko avait réussi à « révolutionner Poscharévatz, quoique « seconde par Peter- Dobriniaz, qui agit « d’abord comme subordonné. Plus tard « Milenko avait conquis le district et
• l’ile de Poretsch, et Peter les terres qui « avoisinent Parakin. Ils exerçaient « une autorité indépendante à l’èxtré-
• mité du bassin de la Morava ; et, de « même que Jacob Nénadovitch , ils « prenaient le titre d’hospodar.
<> Dans la Schoumadia, Kara-George « était investi de la même dignité. De- « puis la mort de Katitcli et de Tscha-
• rapitch , son autorité s'étendait sur « Grotzkn , Belgrade et kragoujévatz.
« il s'était aussi emparé de Poschéga; et » dans cette partie de la Servie les seuls « chefs qui pussent se reearder comme « indépendants étaient Milan à Houdnik « et Vouitzu,qui avait succédé à son frère « Giuscha comme voïvode de Sntédé- « révo.
Il semblait que la Servie allait se
• fractionner en hospodarats, et que la
• discorde sortirait bientôt de la lutte « entre ces intérêts contraires. Heu- « reusemeht que George exerçait une
« autorité prépondérante , parce que son n district était le plus vaste et que la « possession de Belgrade semblait in- « cliquer une sorte de suprématie.
« Kara-George n’avait pas été sans « rencontrer des résistances : un jour, « pendant le siège de Belgrade, Jacob « Nénadovitch lui avait déclaré que son
• autorité s’arrêtait à la Koloubara ; » mais le temps amena des modifications « qui changèrent graduellement les prc- « tentions des chefs. Depuis les évene- « ments de 1806, le commandant en » chef avait pris un ascendant décide.
« Lors de la conquête de la Potzérina , « il nomma un voïvode bien au delà « des limites de la Koloubara. Lorsque
• les affaires de l’autre côté de la Morava « l’eurent appelé pour appuyer l’insur-
• rection, son influence s’étendit sur le « pays qu'il avait secouru. Ses amis de « Belgrade s'étalent chargés de l'adinis- « tration du gouvernement; toutes les
troupes soldées, ainsi que les Bekjares « qui se tenaient à Belgrade, et surtout « lesKrdschalis, transfuges du parti de
• Gousebanr, n’agissaient que d'aprè.sses » ordres. On s’était procuré des canons « soit à prix d'argent , soit par l’indus- « tried’un certain Milosaf-Petrovilcb(l),
(i) Ce Milosaf était s»»- contredit un liumnie d'un mérite peu ordinaire. Il êlail apprenti cordonnier dans le banal . Là il étudia avec lant de sucrés l’arl de I hni luges ( le hasard l'avait fait loger dans la mai «on d'un fabricant qui exerçait celte profession) qo’il alla s’établir ailleurs pour se livrer i cette industrie. Il se rendit ensuite en Servie, où il proposa d'établir une fonderie de canons à condition qu’on lui fournirait le matériel. Ses premiers essais ne furent pas heureux. D'abord la masse, qui n'asail pas le degré de fusiou necessaire, cessa de couler; une seconde fois le métal coula, mais la quantité tuai calculée était insuffisante. Ce double insuccès faillit être funeste à Milusaf, que quelques personnes traitaient d'imposteur. Enfin à la troisième tentative il réussit; il avait deviné par la seule furce de son génie l'art du fondeur. Depuis ce moment, il eut toujours rhez lui tous les areexsoires d'une fonderie avec du bois et tout ce qui était nécessaire à la fabrication des roues pl drs alfllti, ainsi que d'immenses enclumes, sur lesquelles il fabriquait lui-même ses outils; car il faisait tuut de ses mains depuis les pièces les
L’UNIVERS
« car l’artillerie de la forteresse de* « vait d’abord être remise en état de « service. Kara-George était entouré « d’un plus grand nombre de momkis « que les autres chefs, et aucun d’eux « ne l’égalait en réputation militaire.
« En un mot, si les voïvodés avaient été b considérés comme ses égaux jusqu'en " 1806, l’année suivante avait établi in- « contestablement sa supériorité.
« On convoquait annuellement une « assemblée générale pour y délibérer b sur les affaires les plus importantes b de l'État. Peu de jours après le « trr janvier, tous les voïvodés avec « leur suite se rendaient à uue diète <■ appelée Sknupschlschina (I).
« On y délibéra sur ce qu’il y aurait n à faire au printemps, et les voïvodés « présentèrent le compte des dépenses » pour le service public. On y déter- « mina également le quantum de la » nouvelle porièza. Les plaintes de di- « verse nature contre les individus y « furent examinées , et plus d'une fois’, b à la suite de ces enquêtes, les voïvodés « eux-mêmes durent subir la peine de « l’emprisonnement. En un mot, tout ce « qui regardait la guerre, les finances « et la judicature fut soumis aux dé- « cisions de l’assemblée , qui représen- « tait sur une échelle réduite les réu- « nions du champ de mai des anciens " Francs.
" On y régla , non sans contesta- " tions , la nature et l’étendue des pou- * voirs, qui pondérés et limités reçurent « de la Skoupschtschina la sanction exé- » cutive. Toutefois ces mesures n'of- « fraient encore que l’ébauche d’un « gouvernement , les chefs étant dans b l’impossibilité de concilier les diffé- « rends qui s’élevaient chaque jour et
pins importantes jusqu’aux plus minimes détails.
Ses nouvelles occupations ne lui firent pas abandonner l’horlogerie ; il se plaisait à cultiver un art auquel il devait les premières connaissances de la mécanique et leur application à des combinaisons qui, au premier abord , sembleraient leur être complètement étrangères. Sa chambre â coucher renfermait toujours un certain nombre d'horloges.
(i) Du verbe s! a von skoitpiti (assembler).
b se trouvant d’ailleurs peu disposés à « le faire. Les hostilités continuèrent b pendant toute l’année , et comme en « définitive le poids et les sacrifices de b la guerre tombaient sur les villages , b les nahies et les knièjenies , il fallut b donner à la population des eampa- « gués une part dans la conduite des « affaires.
« L'expérience avait montré la nécesb sité d'une organisation régulière, et b l’assemblée s’en était sérieusement " occupée. Lorsque les députés envoyés « à Saint-Pétersliourg passèrent par « Kharkof, ils rencontrèrent dans ’ette « ville un certain Philippovitch, doc- « teur en droit et natif de la Servie « hongroise. Sa santé n’avait pu se faire « aux rigueurs du climat septentrional ;
» pressé de revoir les bords du Danulie, « il se joignit aux envoyés, qu’il pouvait " presque regarder comme des compa- » triotes. Ce fut lui qui appela l’atten- « tion desServiens sur la nécessité d’éb tablir une cour permanente de juri- « diction et d’administration. U amena « d’abord à cette idée Jacob Nénado- « vitch , en s'aidant de l’influence de « Prota. Kara-George, qui avait pris « en Autriche quelque goût pour le b droit et les avantages de l'ordre légal ,
« se montra favorable à ces mesures.
b En conséquence il fut résolu dans b une assemblée tenue à Borak que cette « nouvelle insititution législative serait b fondée.
« Conformément à cette décision, on b tint, en l'année 1805, une cour civile « représentant le peuple servien , sous « le nom de synode ou soviet (conseil). « Les premières sessions eurent lieu d ans « les monastères de l’ Annonciation (Bla- « govièschtchénié) et de Bogovadia ; « plus tard ce. fut à Smédérévo, et enfin • a Belgrade quand cette capitale fut « au pouvoir des Serviens.
« Le soviet ou sénat était romposé b de douze membres en raison du nomb bre des districts ; de sorte que cha- « que sénateur représentait plus parti- « culièrement le district qui l'avait élu. » Ces fonctionnaires recevaient sur le b trésor public des appointements qui, b ajoutés 5 des produits en nature , « leur permettaient de maintenir leur « rang. Ces contributionsétaient réglées
« d'après un mode patriarcal : si la « naliia produisait du vin, le sénateur a envoyé par la localité ne recevait que « du vin , et ainsi de suite pour les a autres productions du sol : mais en a général un district donnait à son « représentant deux têtes de gros bé- « Uni à la Noël, pour ses provisions d’hi- « ver. La maison où résidait le sovietnik « ( membre du conseil ) était considé- « rée comme la propriété du district ; « tous les habitants de cette circons- « cription avaient le droit d’y être logés « lorsqu’ils se rendaient à la ville. De a cette manière, les sovietniks étaient a tenus de s’occuper des affaires de « leurs commettants , autant toutefois a que les intérêts généraux le leur périt mettaient.
« Philippovitch, qui le premier avait « donné l'idee de l'institution du soviet a en fut nommé secrétaire, et en dirigea a la marche. 11 remplit ces fonctions à a la satisfaction générale, et laissa une a réputation sans tache. Ce fut sous a les auspices de ce légiste que le sénat a prit plusieurs résolutions importana tes. Il lit vendre les maisons et les a terres qui avaient appartenu aux Turcs, a et essava d'affecter le produit des a dîmes ii l'entretien de l'armée. Il y a a une lettre de lui dans laquelle il ena joint à Péter- Dobriniaz de ne point se a mêler du péage du bac de Poscharévatz, a en l’avertissaut uue le sénat nommea raitun oflicieroa/ioc. Il lui représente a qu'en sa qualité de voïvode il devait a se contenter de son commandement a militaire, et que ces sortes d'affaires a n'étaient point de sa compétence. On a lui doit aussi quelques règlements a financiers , tels que l'assiette des ima pots et le casuel du clergé. Mais de a toutes les améliorations dont il dota a la Servie les plus importantes sans a contredit sont ses règlements sur les a écoles et sur l’administration de la a justice. Avant lui, les seules écoles a qui existassent eu Servie étaient plua tôt des séminaires, où l'on apprenait a à peine les éléments de la lecture, que a de véritables écoles. Elles se tenaient a dans les cloîtres, et des prêtres les « dirigeaient. Les élèves ( diaks ), com- « me les apprentis dans les professions a manuelles, rendaient à leurs maîtres
a des services de toute nature , et s’oca cupaient plus du bétail et. des soins a de l’agriculture que de leurs études.
a Désormais une petite école fut établie a dans toutes les villes de district pour a les connaissances élémentaires; et a l’on fonda en outre à Belgrade un a établissement où les jeunes gens rea cevaient un enseignement supérieur.
a Le cours comprenait l'histoire, les a mathématiques et les éléments de la a jurisprudence. Jugovitch , qui avait a professé à Carlovitz, y forma quelques a élèves, comme lui île la Servie au- « tricliienne. Quoique cet etablissement a laissât beaucoup a désirer, il eut dans u les dernières années des résultats re- « marquables (1).
a Les cours de justice étaient d'une a importance encore plus réelle. Les a kmètes restèrent chargés des affaires a minimes dans les villages; mais dans a les villes de district , où résidaient « naguère des cadis, on établit un tria bunalcomposéd’un président, d’un asa sesseuret a’un secrétaire. Ces derniers a étaient nommés par le sénat, qui leur a donnait les instructions nécessaires , a en se réservant les cas d’appel.
a C'est ainsi qu'une province à peine a échappée au joug des Turcs retjut a les semences ci vilisatrices, empruntées a en grande partie à l’Autriche, mais a fécondées par le génie national et par a un mode réglementaire particulier au a pavs. Le sénat, qui était l'âme de ces a réformes, contribua en même temps a a fonder l'unité du pouvoir dirigeant.
a Le soviet représentait le pays dans a son ensemble de la même manière a que le sénateur représentait sa nahie. a Au premier coup d'oeil, on serait tenté a de croire que toutes ces mesures goua vernementales et d'administration a avaient pour but d’opposer un coua tre-poids au pouvoir des chefs railia taires ; mais l'état des faits repousse a cette conjecture. En effet, l'origine a des sénateurs était due à l’élection.
a Ils étaient nommés par les électeurs a libres du district; or, comment le a peuple qui devait sa délivrance ré-
(i) C'est de là que sont sortis Protitscli, le séualcur Maxim lUnWnvitcli, Laure Arsénovilcii et Boscliko TbaiMilch.
L UNIVERS
« conte an dovoiierncpt et au courage a des chefs aurait-il pu ne pas désigner « dans son choix celui nue proposait « l'hospodar? I.’élection dépendait donc « de l'hospodar ; et comme il pouvait « aussi disposer en faveur de ses parti- « sans d’une certaine quantité des pro- « duits du sol, il tenait dans ses mains « le bien-être matériel du sovielnick.
« L’action politique de ce dernier se n trouvait naturellement paralysée par <i ces influences. Ainsi l’rota, qui fut « pendant quelque temps président du a sénat, ne pouvait guère se montrer a hostile aux vues de son oucle Jacob « Nénadovilch. Il est vrai que l’établis- « sentent d'un pouvoir central qui rea présentait la généralité du pays était « par le fait même une garantie; mais a les droits qui en dérivaient étaient a quelquefois méconnus ou contestés.
« Malgré la décision du sénat les voïa vodes, quelques-uns du moins, s’apa propriaient les droits de douane à la a frontière de même que les propriétés « enlevées aux Turcs : car le sénat n’a- « vait pas une autorité suffisante pour « rendre les magistrats indépendants « des chefs militaires. I. 'exercice du «commandement avait habitué les voï- « vodes à ne prendre conseil que d’eux- « mêmes ; ils auraient eu de la répu- « gnance à prendre les ordres de fonc- « tionnaires civils. Kara-George luise même, à une époque où l’institution « du sénat était toute récente, mécon- « lent de quelques décrets, fit sortir « ses montais, qui tinrent leurs fusils « dirigés contre la salle des délibé- « rations. » Il est aisé, disait-il, de faire des lois sous un abri commode ; mais qui marchera en avant si l’armée turque vient à reparaître? En général , les voïvodes ne reconnaissaient l’autorité du sénat que lorsqu'ils attendaient de cette assemblée quelque nouvelle faveur. Ce fut par l’ordre du sénat qu’on mit à la disposition de Véliko un escadron qui lui facilita la conquête de la Czrna-Réka.
Ce vice qui tenait à la composition du soviet n’était pas le seul. Les hospodars avaient espéré que le sénat, comme assemblée souveraine, leur donnerait les moyens de limiter le pouvoir du rommandant en chef, tanais que ce-
lui-ci prétendait trouver dans les décrets de ce même sénat un instrument pour contrôler plus facilement les actes de ses rivaux. Comme les électeurs se trouvaient placés entre ces deux influences , il était naturel que leurs re-' présentants ne fussent pas souvent d’accord dans le conseil. Examinons rapidement les partis nés de ces divergences.
Parmi les sénateurs deux surtout étaient dévoués à Kara-George ; c’étaient Mladen Milovanovitch , député de Kragoujévatzet Ivan Jougovitcn, qui, après la mort prématurée de Philippovitch, avait succédé à cet homme d’Etat dans les fonctions de secrétaire. Peut-être n'était-il pas inférieur à Philippovitch en savoir et en habileté ; mais sans être, comme son prédécesseur, irréprochable au point de vue de la moralité des actes, Mladen était intimement lié avec Kara- George; ils étaient du même district et s’étaient voués à la même carrière, partageant la bonne comme la mauvaise fortune. Il avait aussi servi dans la guerre du temps de l’alliance offensive et défensive entre la Servie et l’Autriche, et avait été lieïduk ; les liens de la famille resserraient encore tous les autres ; sa femme était la fille de son ami.
Quelquefois on le chargea de contrôler les actes de quelques voivodes d'une autorité secondaire: cependant la guerre n’etait pas son élément spécial. Quoique d’une taille haute et de formes herculéennes, il avait quelque chose de gêné dans sa démarche, et sa présence sur le champ de bataille n’était point regardée comme de bon augure. Mais dans le conseil il reprenait tous ses avantages. Telle était la supériorité de son éloquence que personne n’eilt osé s’opposer à son opinion. Dans l’année 1807, il eut toutes les affaires entre les mains; le peuple disait: le sénat, c’est Mladen. Mais, comme nous l’avons dit, sa conduite ne fut pas toujours à l’abri du blâme.
Mladen était aussi l’ami de Miloî, et leur liaison datait de loin. Ils habitaient à Belgrade la même maison, et maintenaient l’ordre dans la ville par l’intermédiaire des hekjares et des monikis.
Lorsque la forteresse fut prise, ils eurent la meilleure part du butin ; et de temps à autre ils parvinrent à se faire
attribuer la possession des constructions les plus commodes de la ville, de même que celle des plus riches magasins, pans compter les biens en terres. En conservant entre leurs mains le monopole des douanes de Belgrade et d’Ostrouschuitza, ils s'étaient en quelque sorte emparés du commerce avec l’étranger. Il est vrai qu’ils prenaient les péages à ferme; mais c'était à des conditions qu'ils fixaient eux-mémes, de sorte que leurs frais d’établissement étaient largement couverts. Dans un tel état 4e choses leurs transactions étaient plutôt imposées que consenties. Souvent ils forçaient les paysans à des corvées féodales; en un ‘mot, il n'était guère possible de parvenir sans eux à quoi que ce fût d'avantageux ou de quelque importance.
Cette façon d'agir ne rappelait que trop que, peu de temps auparavant, le pays avait gémi sous un gouvernement tyrannique et que ses nouveaux chefs trouvaient commode de marcher dans la même voie. Heureusement qu'ily avait un autre parti personnellement intéressé à s'opposer à ces empiétements de pouvoir.
Abraham Loukitch , ami de Milan et envoyé par les districts de Roudnïk et de Pôscnéga, et lvan-Protitsch, de la nahie de MilenkoPoscharévatz, combattaient les abus des chefs militaires avec autant de zèle que de persévérance : ils finirent par obtenir un décret qui éloignait Milan de Belgrade. Tous les sovietniks confirmèrent ce décret en y apposant leur signature ou leur sceau, et kara-George y donna son assentiment, pu chargea Mladen de conduire les bekjares à Déligrade ; et il obéit à ce t ordre. Jougovitch, qui était, comme Mladen, du parti opposé aux sénateurs, dut aussi plier devant eux.
Cependant, peu de temps après, Kara- George, dans des circonstances encore plus pressantes, se crut en droit de restreindre le pouvoir du conseil.
Parsuite des relationsavec la Russie, le conseiller d'Etat Rodofmikin s’était rendu à Belgrade à la sollicitation des députés serviens. D’abord Kara-George avait désapprouvé cette mesure. Il représentait que Rodofmikin était Grec, çf que les gens de cette nation avaient
toujours été plu; nue suspects aux Serviens , lesquels , a cette époque , se trouvaient en désaccord avec le métropolitain Léonti, Grec Ini-tnéme. Cependant ses représentations vinrent trop tard ; les députés étaient déjà de retour, et ils avaient ameué avec eux le conseiller rosse.
Rodolinikin, qui ignorait probablement ce qu'on disait de lui, lia des rapports intimes avec Léonti, et n'é-,
fiargna pas les blâmes aux Serviens. Il eur conseilla de mettre les momkis sur le pied de troupes soldées et de réprimer l'autorité des voïvodes. Cette conduite lui attira le soupçon des uns et la haine des autres. Kara-George était convaincu que Rodolinikin faisait cause commune avec ses tyrans. Mladen et Jougovitch ne cessaient de lui représenter qu'on attaquait les voïvodes pour le renverser lui-même et que, pour arriver à ses fins, le parti grec s'était ligué avec les adversaires politiques du commandant en chef. Le but du métropolitain et de son complice, ajoutaient-ils. était évidemment d établir dans la Servie un gouvernement semblable à celui qui régissait les Moldo-Valaques, et l’un et r autre étaient gagnés par (es Fanariotes. Jougovitch avait pour appuyer ces conjectures des histoires tonies prêtes :
d’abord Nicolas, un des députés venus de Constautinople pour faire des propositions de paix , au lieu de s’en retourner, comme il en avait reçu l’ordre, s’était attaché au service de léonti ; et quoiqu'on fût au plus fort de l’hiver, le métropolitain s’était mis en tournée avec lui, sous le prétexte de faire la collecte de la dimnitza , mais dans le but réel de fomenter une insurrection.
Léonti aurait demandé au peuple pourquoi il se battait pour des chefs qui , uniquement occupes de leurs intérêts, s'enfuiraient au premier jour avec leurs richesses et l'abandonneraient à la vengeance des Turcs. Ne feraient-ils pas mieux de se soumettre tout de suite à leurs anciens maîtres ? Si Rodolinikin , ajoutait Jougovitch, n’était pas d’accord avec Léonti, pourquoi le conseiller russe, a l’arrivée dans la Krnïna de nouveaux ambassadeurs de Constantinople , s'est-il offert pour négocier avec eux? Il a été à leur rencontre accompa-
SM L’UNIVERS
«né de Léonti et de Nicolas : cependant il n’avait été nullement question entre eux de négociations, et rien n'a transpiré du secret de cette conférence.
Ces accusations, où ce qui n'était qu’hypothétique était présenté comme probable , firent iuger à Kara-George qu’il était de son devoir de défendre son autorité. En effet, que pouvait-il arriver de pire pour le pays que de tomber sous la domination rapace des Fanarlotes? • Il bannit immédiatement Nico- « las, fit signifier son inécontente- « ment à Léonti, et désormais s’ap- « pliqua sérieusement à établir sa pré- « pondérance dans le sénat, en y faisant « rentrer Mladen et Jougovitch. Per- » sonne n’osa s’opposer à la volonté de <■ Kara-George. Il est vrai que Mladen « ne prit part aux sessions que de temps « en temps; cependant son influence, « loin d’en souffrir, ne fit que s’accrot- » tre, et il inspira plus de crainte que ° jamais.
« Malgré l’opposition du gouverne- > ment civil à l'autorité des chefs mili- « taires et les divergences d'opinion « touchant les relations étrangères, « l’unité du pouvoir n'en fut pas ébran- « lée. On doit ce résultat à l’autorité du x commandant eu chef, qui , bien que » restreinte par les compétences admix nistratives, s'étendait sur tout le pays : « cette même autorité prépondérante « dans la Skoupschtschina influait sur « les décisions du soviet. Elleétait fondée « sur des victoires , et c’était beaucoup » aux yeux d’un peuple tel que les Ser- « viens; mais il fallait un tact naturel
* et beaucoup d'habileté pour la eon- « server au milieu de tant d'intéréts » opposés et de tiraillements. Kara- « George sera toujours regardé comme « un homme supérieur, non-seulement « pour avoir guidé et fait triompher
• ['insurrection servienne , mais pour « avoir doté son pays d’un gouverne- « ment national. Nul plus que lui ne x mérita d’être appelé le chef de la na- « tion. Essayons défaire connaître cette « nature extraordinaire : il est des « hommes dont l'individualité résume « pour ainsi dire toute une époque.
« George Pétrovitch, surnomme Kara « ou Czrni ( le Noir ) , naquit entre les « années 1760 et 1770, àVyschevtzi, vil-
• lage du district de Kragoujévatz. Pe- « troni, son père, était paysan. Dans sa « premièrejeunesse,il vint dans le haut « pays s’établir près du mont Topolo.
« En 1787 , lorsque les premiers trou- < blés agitèrent la Servie et qu’on s'at- « tendait à une invasion autrichienne, « il prit un parti qui décida de son sort.
• Décidé à fuir et ne voulant pas
• laisser son père à la merci des Turcs,
• il l'emmena, ainsi que tout ce qu'il lui « fut possible de prendre avec lui. Il se « dirigea vers la Save ; mais plus il s’ap- « prochait de cette rivière, plus son père « ou, selon d’autres, son beau-père té- « moignait de crainte. Celui-ci, comme « tant d'autres, aurait mieux aimé faire x sa soumission, et il ne cessait d’enga- « ger George à retourner à leur de- « meure. Déjà la Save était devant leurs
• yeux lorsque le vieillard renouvela ses
• instances: « Humilions-nous, disait-il « à George, et nous obtiendrons notre
• grâce ; ne va pas en Allemagne, mon « (ils ; par mon pain qui t’a nourri, ne « t'exile pas. Pour moi, je suis décidé à x rester. » — « Quoi ! répondit George, x je vivrais pour te voir expirer dans les « tortures; je préfère te tuer sur la ■ place ! » A ces mots il déchargea son x pistolet sur Pelroni, et ordonna à uu « de ses compagnons d’achever le vieil- « lard. Arrivé au village voisin, il dit aux x paysans: « Il y a là-bas le corps d’un « homme âgé; enterrez-le, et à la fête x des funérailles buvez au salut de son ° âme. Pour qu'ils pussent remplir son « intention, il donna à ces gens tout le x bétail qui le suivait, et il passa la x Save.
» Ce crime, qui porte le cachet d'une « énergie sauvage, plaça Kara-George « hors des voies ordinaires. 11 retourna » plus tard dans son district avec le « grade de sergent et servit dans le « corps des volontaires; mais là, « croyant avoir à se plaindre d’un « passe-droit , il se fit heïduk et se re-
• tira dans les montagnes. Cependant « ou parvint à le réconcilier avec son co- « lonel Mikhaliévitch; il revint avec « lui en Autriche, et obtint l’emploi « d’inspecteur des forêts dans le monasx tère ae Krouschédol. Cependant une x telle existence ne pouvait convenir x longtemps & un homme de ce carac-