‹ Provinces danubiennes et roumaines par mm. Chopin et A. UbiciniChapitre 193 sur 300 · PROVINCES DANUBIENNES. 3Î · texte numérisé non relu

PROVINCES DANUBIENNES. 3Î

« tère : il retourna au service n’ayant « plus rien à craindre sous Hadji-Mous- « tafa, et depuis cette époaue il se livra « au commerce, qui l'enrichit. Les per- « sécutioüs des Dabis le jetèrent dans « l'insurrectionoù il était appelé à jouer « ud rôle si considérable.

« Kara-George ne pouvait se com- « parer à personne. Il restait quelque- « fois des jours entiers sans prononcer « une parole et rongeant ses ongles, a Souvent, lorsqu’on lui parlait, il dé- « tournait la tête sans daigner répondre. « Le vin lui déliait la langue, et dans k ses accès de bonne humeur on l’a « vu conduire une ronde servienne. »

( Kolo) (1).

« Il méprisait l'éclat et le luxe. Dans « les jours de sa plus grande puissance, « il portait le même pantalon bleu , la

( i) On trouve dans les œuvres poétiques du rév. George Cruly une esquisse très-remarquable du caractère de Kara-George et de sa personne. Ce qu'il dit de la mort de cet homme extraordinaire n’est point d’accord avec les données de Hanke, que nous nous sommes souvent borné à traduire parce qu’en Allemagne son outrage est regardé comme la meilleure autorité. « L'aspect de Kara-George frappait par sa singularité. Ses formes forlement prononcées dépassaient les proportions moyennes. Sa taille était élevée ; mais sa figure allongée outre mesure , ses yeux creux et son front plein de fierté, que ceignait comme un turban une tresse de ses cheveux noirs, l'auraient fait prendre pour un asiatique. > — « On raconte qu’un Turc ayant ordonné à un enfant de sortir du chemin s’il ne voulait pas avoir la cervelle brûlée , Kara-George tua le musulman sur la place d’un coup de feu. Il est probable que dans cette circonstance son emportement naturel fut encore excité par sa haine contre les oppresseurs. » — Cet homme, ajoute le même auteur, était une de ces créations hardies nées d’une nature sauvage et des troubles civils, qui unissent à un courage indomptable et à un corps de fer des talents qu’ils ne doivent qu'à eux-mèmes et une moralité douteuse. Le propre de la civilisation est de mettre tous les esprits sous un même niveau ; mais la barbarie , au milieu de scs scènes désolées, nous inoutre dans sa grandeur sauvage les contrastes Ica plus prononcés, et à cité de mille détails petits et avortés des exceptions gigantesques, efforts puissants d'utie fertilité vierge. » (Alkerr., traduct. anglaise de Ranke. )

« même pelisse courte usée, et son bon- « .net noir si connu de tous. Pendant « qu’il exerçait une autorité princiére, « sa fille, comme les villageoises, allait s puiser de l'eau à la fontaine. Cepen- « dant , chose extraordinaire , il n’était « pas insensible à l’attrait de l’or.

« A Topolo , on aurait pu le prendre « pour un simple paysan. Assisté de « ses momkts, il éclaircissait les arbres « de la forêt ou détournait quelque a courant d’eau pour alimenter un « moulin. Ensuite il allait pécher avec « ses gens. Il cultivait et labourait la « terre ; un jour il salit les décorations « qu'il avait reçues de la Russie en met- « tant un cercle à un tonneau. C'était « devant l’ennemi que se révélait en lui « l’homme de guerre. Quand les Ser- « viens le voyaient arriver suivi de ses « momkis , ils reprenaient courage. Sa « stature haute et mince, ses épaules « larges, son visage partagé par une « forte cicatrice , ses yeux enfoncés et a étincelants l’avaient bientôt fait con- « naître. 11 descendait de cheval pour « combattre , et quoiqu’une blessure « qu’il avait reçue comme heïduk lui « otat l’usage de la main droite , il n’en a maniait pas inoinssa carabine avec une a grande habileté. Sa présence produi- « sait sur les Turcs une terreur pani- « que ; car ils étaient persuadés qu’il « était invincible.

« En temps de paix Kara-George ai- « mait que les affaires suivissent leur « marche régulière, et quoiqu'il ne sût « pas écrire , il voulait qu’elles fussent « instruites et suivies selon les formes « légales ; mais s’il s’apercevait qu’on les « laissât traîner en longueur, sa justice « frappait d’une manière terrible. Il « n'avait qu’un frère qui, à l'abri de sou « nom , se permettait les écarts les plus a condamnables. Pendant longtemps « Kara-George avait fermé les yeux sur a sa conduite ; mais enfin ce frère ayant « fait violence à une jeune fille dont les r parents disaient tout haut que c'était « pour des crimes de cette nature que « la nation s'était soulevée contre les « Turcs , le commandant en chef fut si « indigné de cette action honteuse qu'il « fit pendre le coupable à la porte de sa « demeure, et il défendit à la mère de le r pleurer publiquement.

L’UNIVERS

« Cependant en général il était d'une a nature bienveillante : on lui reproo rliail de prêter trop facilement l’o- « reille à des accusations dont il avait « lui-même reconnu précédemment la a fausseté; une fois irrité, sa colère n'a- « vait plus de frein. Sans se donner le b temps de faire exécuter sa vengeance

# par ses momkis,il tuait de sa main a celui qui avait osé l'offenser, et dans « ce cas nul n’était à l'abri de ses ema portements. Il était redevable de sa « dignité au prince Théodosi, et cepena daut il le tua. Après que sa fougue b était satisfaite, il pleurait et s’écriait : » Puisse Dieu punir ceux qui ont donné b lieu à cette <çierelle ! Plutôt irritable A que vindicatif, il ne revenait jamais b sur une offense une fois qu’il avait B pardonné.

« Tel fut Kara-George , type d'une a force extraordinaire et n'ayant pas pour a ainsi dire la conscience de sa propre A nature, dont l'énergie semblait somu meiller jusqu'à ce que les circonsa tances vinssent tout à coup la révéler a à elle-même ; alors cette puissance a d’action était irrésistible , dans le a bien comme dans le mal. Ce mélange a de grandeur et de faiblesse rappelle a |e caractère des anciens héros céléii tirés dans les chants populaires des A Slaves méridionaux. Quoique la civilib sation ne puisse avouer tousses actes, a Eara-George lien a pas moins joué t un rôle iinportaut dans le monde.

« C’est lui qui a posé le principe de l’é-

• mancipation des sujets chrétiens de a la Turquie ; et lorsqu'il tint d une a main si ferme l'éieudard de la a révolté, tous les yeux se Usèrent sur a le héros serbe (1). Avant Kara-

(i) SI. Paloo, liai» ton ouvrage intitulé ; Servi n lhe Youngest Mcmbtrof tlir Fur ope mt f'amitj , raconte une entrevue qu'il eut avec le fils de Karn-fîcorge. « Le pere de Votre Altrsw, dit M. Palon au prince, s’est fait un grand nom comme capitaine; j’espère que votre gouvernement se distinguera par un rapide progrès dans les arts de la civilisation. — Celte conversation nous amena à parier de Kara-George. I,e prince se leva et me conduisit dans une autre chambre, où se trouvait nu portrait de son père : c'était une copie du tableau original qui avait été peint pour l'empereur Alexandre. U était repre-

a George (1) rien n’avait été réglé ni

«enté avec le costume turc et des pistolets à la ceinture. Son aspect annonçait non-seulement l’intelligence, mais la finesse, ce qu’on ne s'attend pas à rencontrer dans un paysan guerrier ; mais lous ses contemporains s’accordent à lui reconnaître une supériorité naturelle qui l’aurait mis au-dessus de ses égaux dans toutes les situations où la fortune aurait pu le placer. » — Le même écrivain a copié le passage suivant d’une note du maréchal Diebitsch, qui fut chargé d’uue mission en .Servie dans les années 1810 et i8n. Le gouvernement servi en possède Voriginal de cette note. — ** George Pétrovitch, auquel les Turcs ont donné le nom de Kara (le Noir), est un caractère d’une haute portée. Son aspect annonce une grandeur d’âme qu'il justifie, et si l’on fait la part des temps et des circonstances, si l’on réfléchit à l’impossibilité où il s’est trouvé de recevoir de l’instruction, on est forcé de reconnaître dans ce chef servien une âme d’une trempe virile et vraiiueut hors ligne. Sa réputation de cruauté ue nous parait rien moins que fondée. Quand le pays u’avait pas même l'ombre d'une couslilution et qu'il s’est trouvé à la tète d’uue nation dénuée de toute organisation comme de toute culture, il fut forcé d’èlre sévère ; il eût été dangereux d’hésiter et de faiblir : mais aujourd'hui qu’il y a des lois et des formes légales , il renvoie les cas qui se présentent aux tribunaux compétents. Il est peu éloquent, et ses manières sont rudes; mais ses jugements en matière civile sont prompts et sainement formés. A beaucoup d’adresse il joint une attention infatigable. Comme soldat, il n’y a qu’une opinion sur ses talents , sa bravoure et sa fermeté à toute épreuve, v ( Paton, i844i * 845.)

(x) Nous avons cherché dans les auteurs qui ont écrit sur la Servie pourquoi George Pétrovitch avait été surnommé le Noir. Voilà ce que rapporte à ce sujet M- Ami Boue dans ion ouvrage trop peu connu sur la Turquie d’Europe .* « George était fort irritable,

« et l’on raconte à ce sujet que, sa s*pur s'étant « mariée, il avait fait choix pour elle de plu- « sieurs ruches d’abeilles. Or, s’étaul aperçu

■ que sa mère en avait échangé quelques-unes,

■ il l’appela , leva en sa présence chaque

■ ruche et lui demanda si elle les trouvait « bien. Puis , ayant levé la dernière, il la lui « mit sur la tête et s’enfuit. George, âme « noire! s’écria-t-elle, et le surnom de Noir « lui serait resté. Elle en fut quitte pour « quelques piqûres, et en rit elle- même dans « la suite. » Pour un homme de ce caractère, le trait des ruches s’il est avéré, n’est qu'uiie

« reconnu pour le gouvernement de la « Servie. La guerre se poursuivait « avec plus ou moins de zèle et de « succès, selon le mouvement des af- « faires en Europe. Enfin la politique « générale tourna de manière à ouvrir « aux Serviens une perspective favorable « et à couronner leurs efforts pour con- « quérir leur indépendance. »

CHAPITRK XXI.

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