‹ Provinces danubiennes et roumaines par mm. Chopin et A. UbiciniChapitre 201 sur 300 · NÉGOCIATIONS · texte numérisé non relu

NÉGOCIATIONS

On a pu remarquer dans la conduite de Milosch qu'il ne prit les armes que lorsqu'il vit son salut personnel sérieusement compromis : comme l'avait fait Kara-George vers la fin de sa domination, il s'appuya sur une influence étrangère; et s'il se montra humain envers les Turcs vaincus,. c'est qu’il entrevoyait que son élévation future était la conséquence de sa clemence et de sa modération. Brave et naturellement généreux, il eut les defauts de son temps et de sa race. L’ambition fut chez lui le mobile du patriotisme. Cette ambition , qui est l’égoïsme des grands caractères, ne pouvait qu’être excitee par les circonstances dans un pays où l'on passait brusquement de l’exaltation de la victoire à l’abattement de l’esclavage.

Le système du gouvernement turc est si fortement empreint de fatalisme , tout y change d'une manière si brusque et si inattendue que les raïahs euxmêmes, soumis à ces fluctuations, se trouvent sous l'influence des mêmes principes ; de sorte que, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, ils poussent tout à l’extrême. Quelques natures d'élite surgissentetse développent, le peuple suit comme un troupeau ; de là ce mélange de force et de ruse , d’abnégation et de calcul intéressé dont les inspirations s’arrêtent ou, dominent selon les circonstances diverses.

Les relations de la Porte avec la Russie prescrivaient au sultan la nécessité d’agir aveccirconspection. Des députés, de la Servie avaient été envoyés au congrès de Vienne ; mais on leur témoigna peu de sympathie. Quelques agentsétrangers, ceux de l’Angleterre, par exemple, leur répondirent durement qu’ils pouvaient s’adresser à la Russie. Et en effet cette puissance, qui leur avait déjà prêté son appui, se rappela le traite Je Bukarest. On prétend que l’ambassadeur russe à Constantinople avait dit : • Quesigniûe celte guerre faite à la Servie contrairement aux stipulations des traités?»

A cette époque toutes les populations chrétiennes de l'empire étaient dans un état d'excitation extrême. Les

sujets turcs du rite grec regardaient le triomphe des puissances alliées comme étant celui de leur cause. Au milieu des préoccupations de l’époque, les cabinets étrangers avaient perdu de vue la connexion des événements récents avec les tendances des chrétiens de l’Orient ; mais la Turquie, voisine du péril, n’avait pas cessé de s’en préoccuper. Lorsqu'on apprit le retour de Napoléon de l'ile d’Elbe, il y eut des souscriptions ouvertes parmi les chrétiens de l'Orient dont le but, selon M. de Pouqueville, était d’aider la coalition à l’empêcher de remonter sur le trône. Ces manifestations eurent lieu dans plusieurs villes et entre autres a Janina, à Castoria, à Sères, à Andrinople, à Constantinople (1).

Le dernier conflit des Turcs avec les Serviens fut promptement réglé. Il eût été fort dangereux pour la Porte que les armées envoyées en dernier lieu eussent rencontré une sérieuse résistance.

Si alors la Russie avait jugé opportun de prendre fait et cause pour le parti opprimé, il aurait pu s'ensuivre une révolte générale parmi tous les raïahs.

Mais les forces envoyées contre les rebelles Grent halte, et offrirent d'entrer en négociations.

La question qu’on agita d'abord était la même que celle qui avait été soulevée avant la guerre de 1813 , et portait sur l’interpretation du traité de Bukarest.

Mais on évita de mentionner ce document, pour que la Russie ne vint pas se poser en arbitre entre les parties. On commença par débattre ce point : Convient-il de laisser entre les mains des Serviens les armes qu'ils viennent de tourner encore une fois contre la Porte ?

Milosch avait toujours tant de confiance en Churschid , qui l’avait fait nommer grand -knièze, qu’il se rendit au camp des Turcs. Le délibascha du vizir, Ali-Aga-Sertschesma , aux pieds duquel il avait déposé ses armes à Takos, lui promit sur son honneur qu’il ne serait point arrêté, et lui donna une escorte. Sur les autres points qui lui furent proposés, Chursclud se montra disposé à céder; mais, quant à la prétention des Serviens de porter des

(i) Régénération de la f-rére, 487.

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armes, il ne voulut point en entendre parler : il exigea meme , comme con-, dition préliminaire, qu’ils commenças-,' sent par les rendre, ajoutant qu’il de-l vait les envoyer a Constantinople pour montrer au sultan qu’il y avait encore des raïalis en Servie.

Comme Milosch refusa de consentir, à cette clause , il est probable qu'on l’aurait retenu au camp; car le vizir était fortement tenté d’arrêter le chef de la révolte. Heureusement le délibascha ne voulut point forfaire à sa promesse.

II dit à Milosch ; » Tant que moi et mes mille délis serons en vie, tu n’as rien à craindre. >• Effectivement on lui confia la garde du grand knièze, qu'il reconduisit sain et sauf à Losniiza. En le quittant il lui dit : « Je vous ai reçu ici surina parole; et c’est ici que je vous ramené ; dorénavant ne vous fiez plus à personne, pas même à moi. Nous avons été amis ; nous voilà séparés pour toujours. »

Churschid, qui, deux ans auparavant, avait fait la guerre aux Serviens précisément pour le motif en question , ne pouvait guère céder; mais le Roumélien Maraschli-Ali se montra moins intraitable. « Soumettez-vous seulement au Grand-Seigneur, dit-il, et portez à votre ceinture autant de pistolets que vous voudrez, ayez même des canons, peu m’importe ! S’il plaît à Dieu, je vous placerai moi-même sur des chevaux arabes, et je vousceindraile sabre. »(Cétaient justement les trois choses que la loi interdit formellement aux raïans : les chevaux, les vêtements somptueux et les armes.)

I.es dispositions des généraux turcs représentaient assez fidèlement la situation de la politique turque dans les circonstances présentes. Lopinion de Churschid répondait aux exigences de l'esprit national, en admettant toutefois quelques inodiGcalions dans le système suivi jusqu'alors, tandis que celle de Maraschli-AIi témoignait que le temps des concessions était venu.

En un mot, le grand vizir représentait la guerre , et Je valessi de la Roumélie un accommodement provisoire. L’attitude de la Russie imposait au sultan la nécessité de prendre un moyen terme entre ces deux partis.

Quoique les Servions missent leurs espérances dans les promesses du valessi, leur confiance n’alla pas cependant jusqu’à le laisser pénétrer dans le pays sur sa simple parole. Ils permirent seulement à son kiala de se reudre à Belgrade avec quelques troupes. On leur avait assure que cette mesure serait d’un bon effet a Constantinople et prouverait leur désir sincère de rentrer sous la souveraineté du sultan. Tandis que les députés de Milosch, accompagnés des commissaires du valessi, partaient pour la capitale, les deux armées restèrent sur la frontière en attendant l'issue des négociations.

Comme gage de son amitié, Maraschli-Ali envoya a Milosch le rosaire qui servait à ses devolious. il signifia aussi à l’armée turque qui occupait la limite de la Bosnie que , la paix étant véritablement conclue, il convenait de ne pas passer la Urina ; ce qui ne pouvait qu’amener de fâcheuses complications.

A peine s'étail-il écoule un mois que les députes revinrent avec une réponse favorable. Le firinan accordait le pardon et ordonnaita Maraschli-Alidese reudre à Belgrade et de bien traiter les Servions : « De même que Dieu a confie au sultan le bonheur de ses sujets, ainsi le sultan confiait celui des Serviens au pacha. »

Il semblerait, d’après cela, que l'on s’en remettait à la prudence de Maraschli-Ali pour tous les détails de la pacification , puisque le tirman se bornait à exprimer que le Grand-Seigneur n’etait point contraire aux vues du valessi.

Le pacha se rendit donc à Belgrade avec son armée t les chefs serviens ne tardèrent pas à y retourner. Milosch et ses voïvodes furent reçus dans une assemblée de bimbaschas, d'aianes et de begs. Tous étaient accroupis silencieusement, fumant leurs pitiés. Le pacha se leva et dit : • Serviens, êtes-vous soumis au Grand-Seigneur? » Milosch répondit : « Nous lui sommes soumis. • Cette question et la repouse furent répétées par trois fois. Alors on présenta aux chefs serviens le café et des pipes ; Les Turcs regardaient comme necessaire d'entourer cet acte d’adliésiou d’un certain cérémonial.

I>es garnisons turques occuperont

toutes les forteresses du consentement des Serviens, qui venaient de reconnaître de nouveau leur dépendance. Il fut convenu néanmoins qu'on rendrait la domination turque aussi supportable que possible et que les garnisons n'useraient point des anciens privilèges conférés par l'islamisme.

Les concessions faites par Maraschli- Ali portaient particulièrement sur deux points : les taxes et l'exercice des droits judiciaires. Il laissait aux Serviens la perception des impôts, qui furent rétablis sur rancien pied. Précédemment les Turcs avaient non-seulement accordé cette faveur aux Serviens, mais on leur avait même permis de participer à l’administration de la justice. Dans les villes de province les moussélims n'avaient point qualité pour rendre un juement exécutoire sans en référer au nièze si le justiciable était Servien , pas même dans le cas où le différend regardait un chrétien et un Turc.

Pour régler convenablement ces matières délicates, on institua une cour de chancellerie, sur le modèle de l'ancien sénat ou soviet. Ce haut conseil, qui siégeait à Belgrade, assistait le pacha, recevait l'impôt perçu par les knièzes et en rendait compte au pacha. Il formait en même temps la cour suprême de justice, elle pacha assurait l'exécution de ses arrêts.

Certes il y avait là une amélioration importante, la chancellerie étant une sorte de représentation nationale. Cependant quelques-unes des questions d’un haut intérêt ne reçurent point de solution. Les relations entre les deux populations en ce qui regardait les propriétés privées ne furent l’objet d'aucun examen ; de sorte que les Serviens envoyèrent de nouveau des députés à Constantinople pour obtenir des règlements moins incomplets et plus rationnels. Ils en référèrent aux propositions qu’avait dresséesàune autre époque leur délégué Peter Itschko, et ils se flattèrent d’en obtenir la conflrmation.

Les autorités de Constantinople n’étaient cependant rien moins que disosées à réaliser ces espérances. Le ivan , évitant même de donner une réponse catégorique, renvoya les députés au pacha ; et celui-ci' affectant

une grande surprise, assura qu’il n’avait reçu aucune instruction à ce sujet.

Aiûsi, au lieu d’avoir obtenu une extension de leurs droits, les députés ne parvinrent pas même à faire régulièrement reconnaître ceux dont ils étaient déjà en possession, mais dont l’exercice dépendait en quelque sorte du bon vouloir du pacha , qui les avait accordés de son propre mouvement. Lorsqu'il annonça qu’il allait quitter le pachalik, les chefs déclarèrent qu’ils abandonneraient le pays en même temps: et, sur cette protestation, il se décida à rester. Cependant on craignit bientôt que Maraschli lui-même ne fût pas dans l’intemion de tenir longtemps sa parole.

Dans la dernière guerre contre les Russes, il avait servi comme délibascha; puis on l’avait nommé pacha de Roli, district d’Asie qui, sous Tschnpan Oglou, avait joui de quelque indépendance. Après avoir cédé d’abord aux désirs des habitants , il était parvenu peu à peu et saus éclat à les ramener à une soumission complété. Sa conduite en Servie couvrait peut-être un dessein semblable : on prétend même qu’il s’était expliqué sans détour à cet égard.

Les conditions dont il s’était porté garant ne furent point consciencieusement observées. Souvent les moussélims infligeaient des peines corporelles sans que les knièzes eussent été consultés; une fois même le pacha autorisa une exécution capitale qu’aucune forme légale n'avait validée. L’arrogance des musulmans se manifestait de la maniéré la plus blessante. On vit un déli se promener dans les rues de Belrade en appelant ses chiens du nom es principaux chefs de la Servie. Ce qui contenait les Turcs, c'étaitque les Serviens marchaient toujours armés; mais ce privilège , qui leur avait été accorde par Maraschli pour les amener » se soumettre, fut réduit graduellement. Miloscli , qui voyait souvent le pacha à Belgrade et qui était admis à sa table, reçut enfin l'invitation formelle de retirer au peuple ses armes. Milosch répondit que lui et les autres voïvodes rendraient volontiers les leurs; mais qu’il n’était pas en leur pouvoir de désarmer le peuple. Dans cet état de choses, il n’y avait point d’apparenoe

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que ni le sultan ni le pacha ne fussent disposés à régler d'une manière équitable les intérêts et l'admiuistration de la province.

Comme contre-poids à l’influence absorbante du gouvernement turc, et pour ainsi dire parallèlement au pouvoir du pacha, celui de Milosch, qui était intimement lié à la cause nationale, s’étendait en se fortifiant de jour en jour. Il est vrai que Milosch était un officier du sultan ; il avait été nommé grand knièze par le vizir, et confirmé ensuite dans cette dignité ; mais il était en même temps le chef et le promoteur de l’insurrection à laquelle le peuple devait ses privilèges tels quels et ce qu'on lui laissait de sécurité. Il avait rendu d'importants services dans tous les districts , et la conduite de la guerre lui avait valu une autorité que reconnaissait tout le pachalik.

Cependant d'autres chefs qui avaient fait acte de courage déclinaient l'autorité du grand knièze. Johan Dobratscha, qui était venu à son secours dans un moment critique, refusait de recevoir ses ordres, et prétendait qu’il n’était pas moins knièze que lui-méme. Milosch le destitua, donna sa charge à un autre, et le district où ce conflit avait causé quelque agitation finit par se soumettre au knièze récemment nommé par Milosch.

I.e chef n’avait point, comme autrefois Kara-George, à lutter contre des hospodars indépendants dans leurs districts respectifs et qui pouvaient jusqu’à un certain point se regarder comme ses égaux. Il n’y eut d'ailleurs que Vouitza qui manifestât des prétentions formelles au partage de l’autorité suprême. Il fut reconnu comme hospodar, et pendant longtemps son nom fut prononcé dans les prières publiques. Le grand knièze Milosch rencontrait un antagonisme d'une nature toute différente. L’assemblee nationale de Belgrade pouvait, sauf la différence des temps, être assimilée à l'ancien soviet.

Le personnage le plus considérable du sénat était le neveu de l’nrchimandrile Rouvim, sur le crédit duquel ce prélat avaitrompté pour s'échapper, parce qu’il travaillait comme peintre dans la maison d'un dahi; ce qui lui avait fait

donner le surnom de Moler (expression slave empruntée au mot allemand mailler , peintre). Dans la dernière révolte Péter Moler avait pris les armes, comme tout le monde ; mais il s'était particulièrement distingué, et avait rendu de grands services à Polesch.

Peut-être avait-il été le premier à proposer un plan favorable au rétablissement de l’ordre. D'après son opinion, le pays devait être partagé entre quatre chefs dont l’autorité serait égale. Milosch avait évité de se prononcer sur ce point : «Le lièvre que vous voulez partager, leur avait il-dit, court encore dans la forêt. »

Mais, lorsqu'on s'occupa de la nouvelle organisation , Moler ne fut pas oublié, quoique dans uu genre de service qui différait de ce qu’il avait ambitionné. On le fit président de la chancellerie, fonctions auxquelles il convenait mieux que tout autre-, car il savait le turc et écrivait le servien. Il s'arrangea de manière à tirer un parti avantageux de sa place. Indifférent aux principes religieux, dont il se raillait, il vivait avec uue jeune femme qui n'etait que sa maîtresse, aimait à traiter ses amis, et la légèreté de sa conduite avait accrédité le bruit qu'il détournait à son usage les sommes qui provenaient de l’impôt. Au bout de quelque temps Milosch, qui était jaloux de lui, cessa de déposer entre ses mains l'argent qui provenait de ses propres districts et le lit passer à Dmitri, son confident intime, pour le remettre directement au pacha.

Moler se trouva blessé qu’on lui préférât un étranger, et s’en plaignit à plusieurs knièzes qui étaient ses amis; il parvint même à ranger dans son parti quelques-uns des chefs des hauts districts.

Mais Milosch avait dans ses intérêts un nombre bien plus considérable de voïvoiles et surtout ceux de la Schoumadia et du pays au delà de la Morava. Lorsqu'on sc réunit pour la skouptschina au printemps de l’année 1810, les knièzes tinrent une conférence préliminaire, et là une dispute s'éleva entre Milosch et Moler. Enfin ce dernier s'écria :

• Milosch, tu mens! « sur quoi Milosch s'adressant à l'assemblée : • Mes frères, jpsqu’à présent j'ai été votre chef, dit-il; dorenavontc'est.Molerqui le sera.» Mais

déjà ceux du parti de Miloscli et leurs momkis avaient porté la main sur l’agresseur, dont les amis, craignant pour eux-mêmes, ne bougèrent pas. Moler fut enchaîné et conduit au pacha ; les knièzes qui se trouvaient présents signèrent une pétition où ils demandaient qu'il fût puni de mort, et le pacha regarda ce traité comme une sentence qu’il était tenu de faire exécuter.

Ainsi périt le premier président de la chancellerie de la manière la plus illégale, pour ne pas dire plus. A ses funérailles, un de ses parents demanda les larmes aux yeux à un des assistants si cette exécution était juste. Oui , lui répondit celui-ci, puisque vous êtes un peuple chez lequel de telles choses peuvent arriver. Et cependant ce parent, qui lui-méme étaitau nombre des chefs, n’avait pas eu assezde courage pours’opposer à ce que la pétition fût présentée.

L’évêque Niktschitch , qui blâmait l'impiété de Moler, avait signé comme les autres; mais il ne tarda pas luimême à éprouver un sort semblable.

Quoique évêque de Servie, Niktschitsch n’était pas Grec. 11 avait été moine au couvent de Stoudénitza , et plus tard archimandrite au temps de Kara-George.

Ayant accompagné des ambassadeurs à Constantinople , il en revint évêque.

Celte dignité lui avait inspiré tant d'orgueil qu’il était mal vu de tout le monde. Il étalait un faste excessif, ne parlait des knièzes qu’avec mépris, et évitait de traiter Milosch d'hospodar. Ses rapports avec les prêtres étaient hautains et tyranniques, et on lui croyait l’intention d’arriver à un pouvoir semblable à celui du vladika dans le Monténégro. Cependant son ambition toute personnelle ne s’élevait point jusqu'à l’idée politique. Il avait affirmé au pacha qu’il n’était pas impossible de retirer leurs armes aux Serviens si Milosch voulait appuyer cette mesure, et on l’entendit exprimer publiquement cette opinion. Celte conduite le rendit suspect aux uns et lui attira l’animadversion des autres. Il faisait une tournée dans son diocèse (juin 1816) lorsqu'il fut assassiné; on a attribué ce meurtre à des voleurs; mais il est plus probable qu’il fut la victime d'un complot.

De tels actes prouvent surabondamment qu’on n’avait pas alors en Servie un sentiment net et précis du droit et de la justice. L’autorité s'appuyait sur la force et la violence; a peine daiguait-on sauver les apparences :

comment respecter les formes quand la vie compte pour si peu de chose?

Kara-George lui-même, l’homme qui avait affranchi son pays, paya de sa tête l’imprudence d’être rentré parmi ceux qui lui devaient tant. Voici comment les choses se passèrent.

Nous avons déjà dit que les changements survenus en Europe avaient causé une grande agitation dans les populations chrétiennes de l'empire ottoman Le nom seul de la sainte alliance épouvantait les Turcs, qui se croyaient particulièrement menacés.

Les espérances des raïahs s'accrurent en proportion de la crainte de leurs dominateurs. L’assurance que les puissances alliées u’étaient point dans l’intention de se mêler des affaires de l’Orient ne suffit pas pour tranquilliser les Turcs et pour calmer l’effervescence des raïahs. Le mouvement, en se généralisant, prit tous les caractères d’une ligue. L'nétairie fut fondée; et les membres de cette association religieuse et politique firent serment de combattre et de fatiguer les ennemis de leur foi et de leur patrie jusqu’à leur entière extermination.

En 1816, les hétairistes eurent des ramifications à Odessa, à Bukarest et même à Constantinople. Ils s'efforcèrent, dit-on, de gagner le beg de Maîna en lui donnant l’espoir de dominer un jour sur toute la Morée. Le plan d’une insurrection générale était formé; on n’attendait plus qu’une occasion favorable. La Servie se trouvait toute préparée pour la révolte : on jugea que c’était là qu’elle devait commencer. Les hétairistes s'adressèrent à l'ancien commandant en chef dans l'espoir que son ambition serait favorable à leurs vues. Kara-George avait reçu de Servie des lettres pressantes ; on lui assurait que le peuple soupirait après sou retour ; il n'était pas éloigné de se rendre à leurs désirs. Sans passe-port et caché dans la suite d'un des membres de l'hétairie qui se rendait aux bains

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d.- Mohadia , Kara-George quitta la Bessarabie , ou il avait trouvé un refuge , et entra sur le territoire serbe. Moyennant une gratification , le batelier avait consenti à le passer de l'autre côté de la rivière, il se rendit eu toute hôte à Smédérévo chez Vouitza, qui , plus que personne , avait insisté sur son retour.

Là il parla d'une nouvelle révolution, d'une insurrection du même caractère qui allait éclater en Morée et de l'assistance que recevrait la Servie d’un Etat puissant. Il demanda même à Milosch de se joindre à lui et de commencer la guerre sans délai.

Mais le grand knièze n'avait nullement l'intention de prendre part à un mouvement dont le succès reposait sur des éventualités. Peut-être était-il moins disposé enrore à concourir à la restauration du pouvoir de Kara-GeorRe. Peur hommes de ce caractère n'auraient jamais pu gouverner simultanément. Miloscli n'eut donc rien de plus pressé que de donner avis au pacha de l'arrivée de son rival. I-e pacha , de son côté, lui représenta tout le danger qu'appelleraient sur la Servie de nouvelles menées révolutionnaires; il ajouta qu'en cas de révolte le Grand-Seigneur enverrait indubitablement une autre armée dans le pays, auquel il retirerait toutes les concessions déjà obtenues et qui n'étaient que conditionnelles.

Il conclut en demandant a Milosch la tête de Kara-George.

En conséquence de ce message, Milosch envoya ce billet laconique à Vouitza : Ou la tête de Kara-George , ou la tienne ! Quelques jours après il réitéra cet ordre.

Kara-George vit bientôt de quoi il s'agissait, et ne se fit point illusion sur le péril où il s’était jeté lui-même. Il n’v avait plus moyen île s’échapper, et il netait pas de ces hommes à qui l’on fait grâce. Il fut assassiné par un des momkis de Vouitza un jour qu'après une longue et pénible insommie il avait cède au sommeil.

Combien n'eùt-il pas été plus honorable pour la Servie et pour lui-même qu’il fût tombé l'épée à la main et faisant face à l'ennemi dans les retranchements où il avait acquis tant de gloire ! Cet homme naguère si admirable

périt misérablement par l'ordre des Turcs et de la main d'un compatriote , une des premières victimes des mouvements qui allaient agiter toute l’Europe.

On a accusé Milosch d’avoir luimême engagé Kara-George à rentrer en Servie; mais cette accusation ne semble pas fondée. L’ancien commandant en chef était trop admiré et trop regretté; sa réputation avait trop gagné même en son absence pour que le grand knièze eût décidé , dans la situation précaire où se trouvait le pays, de l'v appeler à ses risques et périls.

Le pacha ne voulait pas croire que la tête qu’on lui présentait était bien celle de Kara-George; mais, quand les habitants de Belgrade eurent levé tous ses doutes , il envoya ce trophée au sultan, auquel il ne pouvait faire une offrande plus agréable.

Cependant, en ce gui regardait la Servie , le résultat ne fut pas tel qu’il eût pu l'esperer. Milosch, débarrassé de tout ce qui aurait pu lui faire obstacle, c'est-à-dire de Moler, de l’évêque et de Kara-George . forma la résolution de se mettre a la tête des Serviens.

En novembre 1817, il fut nommé knièze suprême ( nerkhovni knieze ) par tous les knièzes du pays. Les métropolitains de Belgrade et d'Ouiitze , Agathange! et Gérassion, Grecs ! un et l’autre, et trois archimandrites serviens assistèrent à sa nomination. Il fut même réglé qu'après sa mort ses plus proches parents lui succéderaient dans cette dignité. Cette position était singulièrement équivoque.

line partie de son autorité lui venait du gouvernement turc; et au milieu de sa rébellion il avait reçu le titre de knièze impérial. Le gouvernement lui avait laissé les domaines de la couronne; il était chargé de recevoir le haradsch et les autres impôts, ce qui ne s'accordait qu'aux pachas :

bientôt il s'était approprié les droits de passage sur In Save et le Danube, ainsi que sur la Morava et le Koloubara, aussi bien que le produit des douanes.

Tous ces privilèges et monopoles avaient puissamment accru ses richesses et son autorité. Il n'y avait dans tout

le paye aucune influence qui pût balancer la sienne. A tous ces avantages il joignait celui d’avoir délivré le peuple pour la seconde fois et d’avoir reçu de l'élection populaire le titre ae knièze suprême. Le zèle qu’il mettait à soutenir les intérêts de la nation lui promettait de nouveaux avantages , et son pouvoir s’affermissait de plus en plus.

Lorsqu’il ne fut plus douteux que la paix allait succéder aux longues agitations de l'Europe, les affaires de l’Orient prirent plus d’importance , et l’on suivit avec sollicitude la marche des relations entre la Russie et la Porte, relations qui n’étaient rien moins qu’amicales malgré le traité de Bukarest.

Il était manifeste que les conditions, en ce qui regardait la Servie n’avaient point été observées; en somme, jusque-là il avait été impossible d’amener la Porte à un arrangement définitif

Enfin, en 1820, les autorités de Constantinople avisèrent qu'il serait utile de terminer cette affaire, pour couper court aux réclamations incessantes de la Russie. Les Servions désiraient par-dessus tout un plénipotentiaire pour prendre une connaissance exacte de l’état des choses et par l’intermédiaire duquel on pût ouvrir des négociations. Mais à Constantinople, malgré ces bonnes dispositions, on jugea plus convenable d’éluder toute discussion. On se contenta d’envoyer à Belgrade un des officiers du reiseffendi qui était porteur d’un firman où étaient spécifiées les concessions accordées aux Serviens.

Ces concessions étaient loin d'être sans importance. Dans le but de rendre l’administration et la juridiction de la Servie encore pins indépendantes de la Porte , on demandait à la province une somme déterminée que la nation s’engageait à payer dorénavant sans qu'il fût question du mode de perception.

L’autorité des moussélims était désormais circonscrite dans l’enceinte des forteresses; et l’on ne faisait aucune difficulté de reconnaître Milosch comme grand knièze de toute la Servie.

Cependant , quelque favorables que parussent ces concessions, elles lais-

saient encore indécis plusieurs points importants , particulièrement en ce qui concernait les spahis qui résidaient dans les forteresses et réclamaient des privilèges seigneuriaux sur les villages. On demandait en outre certaines choses antipathiques aux Serviens. lis devaient se reconnaître pour raïahs impériaux , comme l'avaient été leurs ancêtres; et on leur faisait une obligation d’entretenir , selon l’ancienne coutume, l’armée impériale lorsqu’elle traversait le pays. On exigeait surtout qu’ils se déclarassent satisfaits de ce qui leur était accordé ; car on voulait leur ôter le droit d'adresser de nouvelles réclamatious à la Russie. Ils devaient en même temps prendre l’engagement formel de ne plus rien demander au Grand-Seigneur.

Les Serviens, qui connaissaient à peu près la teneur du firman , n'hésitèrent point à l’accepter. Leurs exploits dans leurs luttes pour l’indépendance, le mouvement général des esprits parmi les populations chrétiennes de l'empire , tout nourrissait et exaltait leurs espérances. Les Turcs, qui croyaient avoir beaucoup accordé , voyaient avec indignation que les Serviens étaient loin d’être satisfaits.

Lorsque Milosch quitta Kragoujévatz, ou il résidait momentanément, pour se rendre à Belgrade et prendre connaissance du firman, il lui parvint quelques avertissements sur le danger auquel il s’exposait. On assurait que le pacha avait secrètement informé les spahis de l’intention où était Milosch de prendre pour base des nouveaux arrangements les conditions de Péter Ilschtko, de sorte qu’ils seraient chassés du pays. On ajoutait que , dans cette prévision , ils avaient des armes chargées et qu'ils étaient décidés à se défaire de leur ennemi dès qu’il se présenterait devant les portes de Belgrade.

Les amis de Milosch ont affirmé depuis que, s’il eût fait le voyage de Belgrade , il eût certainement éprouvé le traitement de Déli-Akhmet, que jadis £hou-Békir avait fait assassiner. Milosch renonça donc à son dessein d’aller «eul à Belgrade. 11 rassembla autour de sa personne un grand nombre de

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Surviens et déclara qu’il n’entrerait dans la capitale qu'accompagné de cette escorte. Le pacha refusa de le recevoir ainsi entouré, et lui donna l’ordre de venir avec douze knièzes désarmes, et non avec une troupe si considérable et que la ville n’était pas en état de nourrir. Milosch répondit qu’il venait avec des des gens dont les intentions étaient pacifiques pour entendre la lecture du lirinan impérial; que c’étaient les mêmes hommes qui avaient défrayé le pacha avec sa suite à Belgrade et lui-même à Kragoujévatz, et qu’ils sauraient bien se pourvoir par eux-mêmes.

Le pacha refusa de leur ouvrir les portes ; et les Serviens ne voulurent point céder. Enfin, il fut décidé qu’il aurait une assemblée à Toptschider, la distance d’un mille de Belgrade.

Des négociations ouvertes sous de semblables auspices et avec une méfiance réciproque ne pouvaient avoir un résultat satisfaisant.

A Toptschider, les Serviens déclarèrent qu’ils ne renonceraient point au droit qu'ils avaient de s'adresser à la clémence souveraine. On leur demanda quelles grâces ils attendaient encore.

Nous demandons, répondirent-ils, l’exécution du traité de Bukarest. C’était la première fois, depuis l’année 1813, que les Serviens en référaient formellement à ce traité. Cette prétention de prendre pour base d’un arrangement des stipulations arrêtées par la Porte avec une puissance étrangère parut au commissaire turc quelque chose de si monstrueux qu’il fit seller ses chevaux et partit. Il affirmait à son retour qu’il n’y avait plus de raïahs en Servie, qu’il n’avait trouvé dans cette province que des hommes armés. Dans la crainte de traverser un pays si dangereux, il avait passé par le territoire autrichien et par la Valachie.

Ainsi on vit surgir de nouveau les obstacles qui avaient toujours empêché les deux parties de s'entendre.

D’un côté, les spahis voulaient conserver leurs domaines et leurs privilèges, et de l’autre les Serviens étaient décidés à garder leurs armes. Sous l’empire de telles circonstances, toutes relations amicales étaient devenues impossibles. Enfin, les Serviens consi-

dérèrent comme rompu lé traité dont le pacha s’était porté garant, et ils cessèrent de lui obéir.

Cependant on reprit les négociations à Constantinople. La Porte s'exprima en termes modérés; elle donna à entendre que, si les Serviens se montraient moins obstinés sur certains points, le gouvernement pourrait accorder quelque chose de plus sur d’autres : pour éviter tant d’allées et venues , on convint d'envoyer à Constantinople des agents autorisés qui rendraient moins' compli-

2 née la marche des négociations , et pargneraient une multitude de notes.

En conséquence les réclamations jusue-là vagues et confuses furent réigées avec plus de précision, et quelques députés partirent avec les pouvoirs nécessaires pour aller plaider la cause de leurs compatriotes.

Cette députation était composée de deux membres du clergé, l’archimandrite Samuel et l’archiprêtre Voukas chinovitch de Jagodina , de trois knièzes, Vouitza, Ilia-Markovitch et Dmitri. Abraham Pétroniévitch fut désigné comme secrétaire.

Leurs instructions portaient en substance qu’ils demanderaient la confirmation de leur indépendance dans les affaires de l’intérieur et une extension de ces privilèges à tous les dis tricts qui avaient été conquis par Eara- George, à l’exception de celui de Belgrade.

Les points principaux de leurs réclamations étaient les suivants : l0 de porter les limites du territoire serbe jusqu’aux redoutes occupées par l’ancien commandant en chef, comme il avait été stipulé dans le traité de Bukarest ; 2° de fixer pour le tribut une somme déterminée, qui tiendrait lieu de toutes les taxes ; 3° de reconnaître le knièze Milosch comme prince héréditaire et comme régissant le pays conjointement avec un sénat; 4° de laisser aux Serviens la faculté de bâtir des églises et des couvents , de fonder des écoles et de propager l’instruction ; enfin de défendre à tout musulman, à l’exception de ceux des villes , de s’établir en Servie.

Ce fut de cette manière que les Serviens interprétèrent le traite de Buka-

Di

rest, et c’est ainsi que l’avait autrefois interprété Kara-George.

Pour qu’il n'v eût aucun doute au sujet des contrées qui devaient participer au bénéfice d’une administration indépendante, elles furent spécifiées comme six districts séparés.

On voulait rétablir la petite monarchie qui avait existé en 1811 et 1812, non plus , il est vrai , avec une extension de privilèges, objet d’espérances tant de fois déçues, mais sous la suprématie de la Porte et avec un système assez large d’indépendance en ce qui regardait l’administration intérieure.

Il n'v avait point d’apparence que la Porte se montrât disposée à accueillir de semblables réclamations; comme elles étaient accompagnées de symptômes alarmants et qu'une insurrection générale de toutes les populations chrétiennes de l'empire ottoman paraissait imminente, le sultan fit mettre aux arrêts les membres de la députation. Les Serviens ne s’effrayèrent point de cette mesure. On prévoyait

2u'un jour ou l’autre cette conduite, en veillant les sympathies de l’Europe en faveur d’un peuple opprimé, aurait des conséquences fâcheuses pour l’islamisme.

A la nouvelle que les députés étaient privés de leur liberté, Milosch leur retira leurs pouvoirs, et tourna toute sa sollicitude sur les mesures d’ordre que réclamaient les circonstances et surtout vers celles qui pouvaient contribuer a l’affermissement de son pouvoir.

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