‹ Provinces danubiennes et roumaines par mm. Chopin et A. UbiciniChapitre 205 sur 300 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

La première conspiration contre Milosch depuis que le hatti-scbérif de la Porte (1834) eut définitivement fixé sa position comme prince de Servie eut lieu en 1834 à l’occasion d'un baptême.

Dans l’été de cette année il avait envoyé en Moldavie et en Valachie Stoïan Simitcli pour y complimenter en son nom les nouveaux cnefs du gouvernement. Stoïan Simitch était un des chefs qui désiraient le renversement de Milosch ; parmi les autres on remarquait son conseiller intime Avram (Abraham) Pétroniévitch , plusieurs membres de l’ancien tribunal suprême, tels que Protitch, Miléta Radoïkovitch, Milosaf Resavatz, Ranko Maïstirovitch et enfin Voutschitch Pereschitch, commandant de la milice serbe.

Simitch, revenu de sa mission, montra plus de mécontentement que jamais :

il parlait avec une admiration affectée de la vie élégante des boyards valaques et des établissements publics des pays voisins; toutes ces louanges tendaient à montrer aux Serviens que Milosch les traitait avec une rigueur excessive, et

Su’ils étaient bien simples de se contenter 'un tel gouvernement.

Quelque temps après la femme de Stoïan Simitch accoucha d’un fils à Krouschévatz.

Cet homme, dont les prétentions annonçaient tant d’exigences, avait été employé comme manoeuvre dans une fabrique de tabac. Plus tard, le prince, qui l’avait remarqué, le chargea desa corres-

pondance secrète en qualité de courrier, puis il l’éleva au rang de knièzc, et lui confia auprès des pachas du voisinage diverses missions dù il eut occasion de s'enrichir tant par les présents d’usage que par d’autres spéculations.. A l'époque dont nous parlons c’était un des personnages les plus considérables de la Servie. Déjà, en 1830, Milosch avait permis à un de ses fils d’étre témoin du mariage de Stoïan Simitch , qui fut célébré à l’ojarévatz. Lorsque Stoïan eut un fils, le prince permit à la princesse Lioubitza, sa femme, de se rendre à Krouschévatz avec son jeune fils le prince Michel, pour baptiser l’enfant de Simitch. >A la suite de la princesse se trouvaient Miléta Radoïkovitch, Avram Pétroniévitch et Milosaf Resavatz. Le prince avait fait présent, a l’occasion de cette cérémonie, d'un palais ( konak) à Stoïan et à son frère Aleko; il avait ajouté à ce cadeau un moulin à eau , des terres et des bâtiments d'exploitation.

Lorsque les personnes que nous venons de nommer furent arrivées à la maison de Simitch, on ne parut d’abord s’occuper que des détails de la cérémonie. En présence de la princesse, on but à la santé de Milosch; mais le soir, lorsque les hommes furent seuls , la conversation prit un tour politique. Aux anciens sujets de plaintes il s’en joignait un nouveau; on remarqua que Milosch semblait éviter d'assembler les diètes; et en effet il venait d’en ajourner une qu’il avait promis de convoquer.

Milosaf exerçait une influence prépondérante sur l’assemblée. Ses richesses étaient considérables ; il possédait de nombreuses fermes, des haras, des moulins : récemment, lorsque le prince avait rendu le décret portant que toutes les terres devaient être considérées comme la propriété de l’empereur et de l’autorité par lui déléguée , il s’était exprimé à ce sujet avec beaucoup de vivacité; il avait même été jusqu’à dire que cette mesure feraitun jourrépandre bien du sang.

On se rapprla que du temps de Kara- George les skouptschinas ou assemblées publiques , où les hospodars amenaient tout ce qu'ils avaient pu réunir de momkis et d’adhérents, claicnt-souvent lo théâtre de conflits politiques. Il fut donc résolu qu’à la prochaine diète

on serait aussi nombreux que possible , et qu’on obtiendrait, fût-ce en employant la force, des changements dans le système oppresseur au gouvernement.

Ces chefs n'ignoraient pas que l’opinion du pavs était en leurfaveur. Chacun d’eux prit ('engagement de faire soulever le district oùilexerçait son influence; on assure même qu'il tut question dans ce conciliabule d’attenter à la vie du prince. Miloutin Pétrovitch, frère de l'heïduk Véliko, quoiqu’employé dans la maison du prince, promit a'agir de concert avec les conjurés. Cependant, soit remords, soit crainte, il parla du complot à la princesse, qui découvrit tout à son mari.

Ranke, qui parait excuser la conspiration , avance que Miloulin ne jugea pas nécessaire de tenir secrète la résolution qu’on venait de prendre. Sa conduite nous parait difficile à expliquer : s’il n'avait pas l'intention de dénoncer ses complices, pourquoi faire une telle confidence à la princesse? s'il était charge par Milosch d’épier Simitch et ses amis, il était plus naturel de conserver ce rôle en avertissant non pas la femme de Milosch, mais Milosch luiméme. Si le fait est tel qu’on le rapporte, il faudrait supposer que Lioubitza, à laquelle son mari faisait des infidélités fréquentes, était elle-même d'accord avec les mécontents ; mais que la réflexion ou peut-être la crainte l'aura déterminée à tout révéler.

Quoiqu'il en soit, Milosch, lorsqu'il eut appris qu’on avait le projet de le renverser, fit venir Miloutiu , et lui reprocha son ingratitude. Celui-ci s'excusa en disant qu'il n’était pas l’auteur du complot , mais que d’autres en avaient eu l’idée : • Maintenant, ajouta-t-il, tout le monde est d’accord. — Comment tout le monde? reprit Milosch. — Même celui qui se tient près de toi, » poursuivit Miloutin. Il parlait du favori de Milosch, un de ses momkis et de plus son parent, du vieux Joseph.

On avait déjà averti Milosch du danger auquel sa conduite l'exposait; et en effet le mécontentement était général ; mais il n'avait tenu aucun compte de ces avis. « Ce que dit Miloutin serait-il vrai, demanda le prince à Joseph. —

Mon prince, répondit le vieillard , c'est l’exacte vérité. Tout le peuple répète que les choses ne peuvent pas aller longtemps comme cela. •

Jusqu'à ce moment, Milosch n’avait pris conseil que de son caprice. Il croyait que tout lui était permis et qu'on lui passerait tout. 11 s'était, dit-on, moqué de Charles X , qui ne serait pas tombé , disait-il, s’il eût conduit les Français, comme lui Milosch gouvernait’ les Serviens. Il pouvait voir maintenant que les excès des princes compromettent toujours leur sécurité ou les conduisent à leur perte.

Doué d’un tact peu ordinaire , il comprit au même moment toute l’imminence du danger. Ne pouvant plus se dissimuler que l'opposition était la plus forte, il prit immédiatement le parti de quitter le pays.

Cependant on le conjura de ne rien précipiter. Personne n’en voulait à sa liberté ni à sa vie. Le peuple n’avait pas même l’intention de renverser son gouvernement ; ce que chacun voulait, c’était la jouissance de ses droits et leur sécurité garantie.

Presque toujours les révolutions commencent par les fautes du pouvoir; les révoltes ne présentent un danger sérieux que lorsque les masses, étrangères aux intérêts des partis, viennent appuyer i’insurrection , ce qui ne peut avoir lieu que lorsque les griefs des mécontents sont légitimes; mais, lorsque le pouvoir est obligé de céder, et que les hautes influences se déplacent, il est bien rare que les vainqueurs usent avec modération de leurs avantages , et que le but qu’on s’était proposé d’abord ne soit pas méconnu ou dépassé.

La position de Milosch était des plus critiques : le peuple avait acquis des droits qu’il était encore inhabile à exercer, et les agitateurs faisaient un crime au prince d’une sévérité qui était dans son caractère ambitieux et jaloux, mais que les circonstances rendaient en quelue sorte nécessaire. Pour s’assurer e la force et des véritables intentions du parti opposé, il déclara qu’il était prêt à satisfaire aux vœux du peuple.

Cependant les troupes qu’on avait assemblées dans les diverses nahies marchaient sur Kragoujévalx. Youtschitch

26e Livraison. (Phovincbs Danubiennes. )

L’UNIVERS

qui. jusqu'au dernier moment, avait gardé les apparences de la fidélité, se trouvait dans cette ville à la tête de forces trop peu considérables pour défendre la place; car les assaillants étaient dix fois plus nombreux. Malgré cette infériorité, son devoir était de combattre , ce qui edt montré aux insurgés que le prince n'était pas abandonné de tout le monde. Mais il laissa entrer sans résistance Milosaf, Avram et Miléta (20 janvier 1835).

On a prétendu que les insurgés avaient l'inteution de piller la ville et le konak du prince. Peut-être eu serait-on venu à celle extrémité s’il eût fallu emporter de force le siège du gouvernement; mais, en l'absence de toute lutte, une telle mesure devenait odieuse : ou assure même que Miléta menaça de tuer de sa main le premier qui se permettrait la moindre violence.

I.es données d'Anti lloué sur le caractère et les incidents de ce complot different beaucoup de ce que nous lisons dans Kanke. Il est facile de reconnaître que l'historien de la Servie atténue la culpabilité des insurgés; et qu'à ses yeux Miloscb est surtout inexcusable de n'avoir point accordé aux Serviens des institutions , bonnes sans doute au fioint de vue philosophique, mais inapplicables peut-être alors dans un pays où dominent encore jusqu’à ce jour l’esprit et les mœurs de l'Orient. Plus positif et appuyé sur des faits rapportés par les partisans du prince , Boue juge la cour avec trop d'indulgence : la vérité se trouve probablement entre ces deux appréciations.

Nous allons donner eu substance le récit de Boué en remontant à la conduite des conjurés le jour où fut baptisé à krouschévatz le fils de Simiteb.

» Lorsque tous ces personnages fu-

• rent réunis à Krouschévatz et après « la cérémonie du baptême , on passa

• quelques jours en réjouissances sous « prétexte de faire les honneurs à la « princesse, mais en réalité pour achever " le plan depuis longtemps conçu de « trahir leur maître et leur bienfaiteur.

« I)u matin au soir, on ne cessait de

• porter des toasts au prince ; puis, la

• nuit venue, les mêmes hommes s'oc-

« cupaient de régler tous les détails Je » la conspiration.

« Simitcii exposa, dit-on, divers plans « et ronfla à ses complices que déjà, à « une autre époque, ils avaient songé « Protitch (George) et lui aux moyens « de se défaire du prince. Ils s’engagè- « reut donc, sous la foi du serinent à » lui remettre une adresse collective « où seraient exposés leurs vœux, et « à prendre les armes si cette tentative « restait infructueuse. L’exécution de ce « projet fut fixée au mois de février sui- « vant. Milosaf Résavalz, qui avait déjà « été compromis avec Abdoula, chef

■ de rebelles du district de Semendria,

promit de faire soulever tout le dis-

« trie de Résava; Miléta Radoïkoviteh « se chargea de faire insurger ceux de « Jagodin, de Kioupria et de Paratcliin, « tandis que Stoïan Simitcii soulèverait « le cercle de Krouschévatz. Avram « Pétroniévitch devait correspondreavec « eux, et les tenir au courant des cir-

• constances ; ce que lui permettait de ■> faire mieux nue personne la place de « confiance qu'il occupait dans la mai- « son du prince. On dit même que « George Protitch développa un plan « d’attentat contre la vie de Miloseh;

« mais tous ont nié plus tard celte cir- « constance.

• Lorsqu’apres le jour de l'an la « princesse fut de retour à Pojaré - « vatz , les conjurés se séparèrent.

« Avram Pétroniévitch et Miléta Ra- « dnïkovitch allèrent à Jagodin et Ré- « savatz à Svilaïnitza pour y fomenter « l’insurrection. La princesse était a

■ peine arrivée à Pojarevntz que toute

» la conspiration Hait révélera Mdoseli.

* Milosaf le sut des premiers et en « donna immédiatement avis à ses rom - « plices, qui eurent ainsi tout le temps « de prendre leurs mesures avant que « l’autorité fût prête à agir. En con- « conséquence Miléta Radoïkoviteh ,

« Pétroniévitch et Simitcii se hâtèrent « d’assembler un corps de troupes « pour se défendre, sachant bien qu'on « viendrait les arrêter. Le 19 janvier « ils pouvaient disposer d’un millier « d’hommes armés. Après avoir donné « l’ordre à Résavatz d'observer avec « sa troupe le district de Pojarévatz,

« dont le dévouement au prince était

« connu, les chefs du complot marche- « rent sur Kragoujévatz. Résavatz. qui

• ue tarda pas à les rejoindre, leur

• donna l'assurance qu'ils n’avaient « rien à craindre du district de Resa- « vatz. Alors ils s’avancèrent vers kra- « goujévaU, qui est à huit lieues de Ja-

• godin, et arrivèrent le même jour à « Taboriscbte, à une distance de trois « lieues de la capitale.

• Le prince Milosch, qui avait con- « naissance des mouvements et des vues « des conjurés, eut, dit-on.uu instant

• d’hésitation : déjà même il avait pris x la route qui mène au Dauube, lorsque,

• mieux avisé , il revint sur ses pas.

« Il envoya à Voutselii Uli Perischitch, « qu'il croyait encore fidèle, l’ordre de

• protéger la ville contre les insurgés « en leur opposant la milice locale.

« Youtschitch rei^ut cet ordre le 7-19 « a midi. Vers les ouïe heures arriva le > capitaine du district de Semendria , x lovantsche Spasitch avec de nouvelles x instructions, lesquelles portaient de x ne point livrer la ville, en enjoignant x à George Protitch et à Rauko Maisx tirovitch, dont ou suspectait la fidé- « lité, de suivre a Pojarévalz le capix Laine Spasitch. Ceux-ci, au lieu x d’obéir, allèrent rejoindre leurs com-

• pliccs, et Youtschitch les accompagna « pendant une partie du cbeniiu , pour

• les protéger contre tout danger. Ils « furent complimentés par Resavatz et

• l’etroniévitch, et l’on essaya d’animer » le peuple eu lui disant que la l’rovi- « deuce avait choisi ces deux chefs pour

• commencer la régénération du pays

• et pour venir saluer au nom des liahi- « laïus de Kragoujévatz et de tous les x Serbes le peuple comme le vengeur x de la tyrannie. Quand ils crurent les x esprits suffisamment excités, ils ren- « voyérent le métropolitain Pierre lova- « uovitch, qui était venu pour les engager « a rentrer dans le devoir, et coutiuuè- « rent leur marche vers Kragoujévatz, « où ils arrivèrent le 8-20 janvier 1835

• à l'aube du jour. Voutachitvh, qui n’a- « vait pas encore levé le masque, alla au- « devant d'eux avec un escaorou de liou- « laus II (es rencontra devant la ville, < uù il les laissa entrer après quelques

• explications.

• Mais au moment où les amis du

x prince eurent la preuve de la trahisou x de Voutscliitcb , une scène de désorx dre et de confusion se passait dans la x ville. Les riches se luttaient de dérox ber ce qu'ils avaient de plus précieux x a un pillage qui paraissait inévitable, x Les employés de la cour se préparaient x à défendre ia maison du prince, sa « chancellerie et le trésor de la nation, « qui éLaieut dans les édifices contigus. « Us envoyèrent au capitaine Toutzako- « vitch, commandant du district de x G rouscha, ia nouvelle de la défection de x Youtschitch, eu le priant de rassembler « au plus tôt des hommes armés et d'ac- « courir au secours du konak et de la x ville.

« Peudant que les citoyeus étaient iu- « certains s'ils devaient preudre parti x pour l'insurrection, l’avant-garde des x conjurés entra dans la rue principale; « d'autres masses armées la suivaient, x Toute cette foule se dirigea dans le x plus grand ordre vers le tribunal sux préine, et campa dans la vaste cour x de cet édifice. Pendant ce temps x Youtschitch retouruait à la maison du « prince. La il informa les amis de x Milosch qu'il avait livré la ville aux x insurgés, sous la conditiou qu’ils u’ax vauceraient pas dans le quartier ocx cideutal, jusqu'au port qui mène a la x place d'exercice, m vers le konak du x prince. 11 leur donna l’assurance que x le reste de la ville était sous sa saux vegarde et qu'il ne serait fait de mal x à personne. Quoiqu'il affectât de ne x point laisser paraître qu’il tôt de cornux vence avec les révoltés, les partisans x du prince ne furent pas dupes de ce x manège Us se regardèrent comme x prisonniers, et ne s éloignèrent qu'ax vec sa permission. Ou se demanda si x Voutscliitcb, en réservant pour luix même la partie de la ville où étaient le x konak du prince et le trésor, avait • l'intention de les préserver du pillage x ou de se les approprier.

• Dans l'intervalle l’ardeur des in- ■ surges sciait uu peu ralentie en x voyant que le peuple ne secondait pas x l’entreprise et que l’attitude des liax bitanls et des employés de la cour x exprimait plutôt l'inquiétude et h x résignation que l'enthousiasme. Us x commencèrent à craindre que la ré-

L’UNIVERS

volte n’eût quelque fâcheuse issue si les premiers fonctionnaires et les employés de la maison du prince refusaient de se déclarer pour eux. En conséquence , ils adoptèrent la proposition de Voutschitch de convoquer une assemblée de tous les knièzes et notables présents à Kragoujévatz et des autres employés du prince, pour leur exposer les motifs de leur conduite et tâcher de les attirer dans leur parti. Le même jour, à trois heures, cette assemblée fut ouverte dans la grande salle du conseil suprême. George Protitch ouvrit la séance par un discours où il se plaignait de quelques griefs personnels II partit de la etde quelques autres assertions calomnieuses contre le prince pour justifier l'insurrection.

Il alla même jusqu'à dire que l'existence de Milosch était un danger pour la Servie, et que les malheurs du peuple n'auraient d'autre terme que la mort du despote. Ce discours ne rencontra que peu de sympathie dans la majorité. Plusieurs voix s’élevèrent en faveur du prince; quelques-uns déclaraient qu’ils n’avaient suivi les insurgés que pour sc consulter sur la réforme de certains abus , mais non pour attenter à la vie du prince ou à l'hérédité princière achetée au prix de tant de sacrifices. Protitch vit donc sa motion écartée. Alors quelques insurgés plus modérés parlèrent de la nécessité d'instituerdes lois civiles qui garantissent la sûreté des personnes et la propriété, mais en ajoutant qu’à leur avis ces réformes pouvaient être obtenues sans qu'il fût besoin d’attenter aux droits de celui auquel la nation devait de pouvoir les revendiquer. Comme la majorité paraissait favorable à ces conclusions, des amis du prince soutinrent que les chefs de l’Etat ne demandaient pas mieux que de donner au pays de bonnes lois ; que depuis longtemps on y travaillait; mais qu’il fallait attendre qu'une oeuvre de cette importance fût achevée avec le soin et la maturité convenables. Ces explications conciliantes enhardirent le

Barti du prince en lui montrant la failesse des meneurs opposés ; ils représentèrent à l'assemblée que, puisqu’il ne s’agissait plus que de présenter

« des prétentions légales, il convenait

• d'attendre jusqu'à la prochaine diète, « convoquée pour le 2 de février. Ils « ajoutèrent qu'on pouvait se fiera la clé- « mencedu prince, qui pardonnerait, en ■ faveur de l’intention, le caractère « irrégulier d’une telle démarche , et « que les chefs n'avaient rien de mieux

• à faire que de renvoyer le peuple à ses » travaux.

» Sur ces entrefaites, le capitaine

• Toutzakovitch était arrivé avec quinze x cents hommes de la milice pour dé- « fendre la cause du prince; mais ce x secours n'empêcha point les insurgés x de déclarer qu'ils ne quitteraient « Kragoujévatz que lorsqu'ils auraient « régie avec le prince les affaires du « pays ; pour que cette demaude ne

• fût point éludée, ils convoquèrent, x séance tenante, l'assemblée nationale, x et résolurent d’attendre à Kragoujé- « vatz qu’elle fût réunie. Comme l'asx semblée persista dans cette résolution, « le parti de àlilosch quitta la salle, et x les autres membres s’occupèrent de « la convocation des députés.

x Le 9 janvier, Voutschitch, qui at- » tendait que la situation se dessinât » plus nettement pour se déclarer, alla « trouver les insurgés et accepta d'eux x le rôle de dictateur. On promettait de « le reconnaître pour chef et d'obeir « à ses ordres ; de son côté, il s’engax geait à les protéger contre toute surx prise et tout danger. Cette défection « ne tarda pas à être connue au konak.

« Le parti resté fidèle nomma le capix taine Pierre Toutzakovitch pour chef x provisoire de la garde et de la milice x chargée de défendre le palais. Cet of- « licier, attaché dès sa jeunesse au serx vice de Milosch, voulait justifier cette « confiance. Il offrit de faire marcher x l'artillerie et d’attaquer les insurgés;

• mais on lui représenta qu’il fallait tâx cher d’épargner la ville; et, comme x l’intention du prince était de ne ver- « ser le sang qu’à la dernière extrémité, x on lui recommanda de ne combattre x qu’après avoir été attaqué. Toutzakox vitch se serait contenté de prendre x Voutschitch pour en faire une.e.vemple; x mais le dictateur, voyant que le parti x de Milosch reprenait de la consistance x et qu’il arrivait à chaque instant de

Digil

~i nouveaux renforts de la milice, s’é- « tait décidé à partir pour Poiarévatz o pour demander à Miloseh d’amnis- « tier les insurgés.

« I-e 10 janvier, l'ordre arriva d'an- « noncer aux révoltés qu’ils eussent à « se retirer et à congédier tous les gens « armés : on annonçait au peuple que « chacun devait retourner dans ses « foyers et attendre la réunion de l’as- « semblée nationale, où tout Servien « pourrait présenter ses vœux et ses « griefs dans les formes prescrites par « la loi ; que, si on obéissait à cet ordre, « les insurgés pouvaient compter sur « une amnistie pleine et entière; mais « que, dans le cas contraire, iisdevaient « ne s’en prendre qu’à eux-mémes de « tout ce qui pourrait leur arriver de « fâcheux. Les insurgés n’opposèrent « aucune résistance à une injonction « qui conciliait les exigences du peuple « avec les égards dus au pouvoir. Ce qui

• les rendit moins récalcitrants, ce fut « sans doute la nouvelle que le peuple « venait de faire prisonnier , à Palanka, « Ranko Maïsterovitch, qui avait été « envoyé dans le district de Semendria « pour y propager la révolte, et qu’il « avait été livré au prince.

« En outre , ils se voyaient pour ainsi « dire bloqués par les corps restés fidè- « les au gouvernement et qui étaient « sans cesse grossis par de nouveaux « renforts ; enfin, la défection du capi- « taine qu'on avait chargé de tenir en « respect le district de Pojarévatz par « les forces de celui deRésava, acheva « de décourager les meneurs, auxquels

• il ne restait plus d'autre parti à pren- « dre que de se conformer aux ordres

• de Miloseh.

T « Dans la nuit du 10 au il janvier

• on convint que les insurgés quitte- « raient immédiatement Kragoujévatz « et se débanderaient. En leur signi- « fiant l’ordre de partir, on leur répéta « que le prince était disposé à s'occuper « des doléances du peuple à la prochaine « assemblée. En conséquence ils évacuè- « rent Kragoujévatz dans le même ordre « qu’il y étaient entrés. A peine furent-

• ils partis que Davidovitch , accornpa- « gné du prince, se rendit en toute hâte à « Pojarévatz. Avec eux se trouvait éga-

• letnent Milosaf Résavatz, qui, à Pins-

« tant du départ des insurgés, avait failli « être tué par Miléta Radoïkovitch, à « cause de la défection du district de « Résava. Milosaf, compromis aux veux « des deux partis, résolut d’aller se jeter « aux pieds de Miloseh. Cependant on « le renvoya à Kragoujévatz avec ordre « d’y attendre le prince, dans la crainte

• que le peuple qu’il rencontrerait sur « la route ne lui fit un mauvais parti. « A peine était-il de retour dans la capi- « taie qu’on crut que les insurgés re- « venaient. Le peuple conrutaux armes; « il se forma des rassemblements , sur- « tout devant la cour du prince; et, lors- « qu’on vit Milosaf se diriger à cheval « vers le palais, on ne douta plus qu’il « ne précédât les bandes. Désarçonné et « maltraité par la foule, il eut beaucoup « de peine à faire comprendre qu’il n’a- « vait plus aucun dessein séditieux et « qu’il venait se rendre de son propre « gré. Il fallut que quelques officiers « vinssent le tirer des mains du peuple.

« Le 12 janvier, la tranquilité était « rétablie. Le prince reçut ce même « jour la nouvelle que les insurgés

• avaient évacué la capitale. Il fit don- « ner à Miléta Radoïkovitch, Avram « Pétroniévitch et Stoian Simitch l’as-

• surance écrite qu’il leur pardonnait « leur faute, sous la condition qu’ils ré-

• tabliraient l'ordre dans les districts » insurgés; et le même jour il envoya « son frère léphrem avec un secrétaire « à Kragoujévatz pour prendre les me- « sures nécessaires en attendant qu’il « s’v rendît lui-même. Il expédia eu » même temps qu’eux Ranko Maïsto- « rovitch, qui non-seulement avait reçu « sa grâce, mais auquel il avait conservé « sa place comme membre du tribunal ■ suprême. Il congédia tous les capi- « taines de districts et autres employés « qui étaient venus prendre ses ordres « et mettre leurs bras et leur influence

• à sa disposition.

■ 1^ 13, Miloseh prit le chemin de « la capitale-, et le 14, lorsqu’on sut « qu’il approchait , un grand nombre « d'emplovés supérieurs et même plu-

• sieurs de ceux qui avaient trempé « dans le complot sortirent à sa ren*

• contre, et reçurent de lui l'accueil le » plus bienveillant. Il fit son entrée à

• Kragoujévatz, au bruit des salves

a or, L’UNIVERS

« , l'artillerie et des feux de peloton de „ la milice, au son des cloches et au tni- « lieu des acclamations de la foule ac- « courue des environs pour jouir de ce « spectacle.

l,e jour suivant, lorsque Avrain r Pétroniévitch arriva avec les autres

• chefs des insurgés, le prince les manda » chez lui, et, après leur avoir reproché .. de s'être laissé entraîner à un acte si « coupable et d’avoir compromis avec . tant d’imprudence la nationalité serbe,

« il les engagea à lui parler à cœur ou- « vert pour qu'il pût satisfaire aux be- « soins et aux vœux du pays. Là-dessus « tous lui témoignèrent leur gratitude,

» et renouvelèrent dans l'église le ser- « ment de fidélité. Tous les chefs des » insurgés conservèrent leurs emplois ,

- a l'exception de George Protitch, qui « fut expulsé du conseil du couverne- « ment, mais pour un fait étranger à

- la conspiration. Il fut convaincu d’a- » voir mal usé de son pouvoir dans un « procès de la commune de Belgrade « contre son kmète ou maire. Stoïan « Simitch, qui se sentait probablement « aectisable d'un délit plus grave, allé- « gua des affaires particulières et partit » pour Bukarest. On prétend qu’il « avait l’intention d’établir dans cette

• ville une fabrique de tabac, commerce ~ qu’il avait fait autrefois. » (Ami Boue. I.n Turquie d'Europe, t. IV, p. 334- 343).

!>■ 2 février de la même année, la dicte que Miloscli avait promis de convoquer se rassembla avec le cérémonial ordinaire : on y comptait environ dix mille assistants. Le prince, accompagné des grands offlriers, se rendit d’abord à l’église, puis il parut devant la skonptschina. Là . monté sur une estrade qui s’élevait au milieu d'une plaine spacieuse, il prononça le discours suivant :

« Il y a un an que nous étions ici « rassemblés en plus grand nombre et « pour traiter d’affaires plus importan- « tes. J’espérais que nous pourrions nous

• réunir de nouveau à la Saint-George; « mais le manque de fourrage pour une « si grande quantité de chevaux a rendu « nécessaire d’appeler à cette diète « moins de personnes. A cet obstacle « qui nous a arrêté pendant l’été et l’au- « tomne se joignait encore un autre motif.

« Nous n’avons pas terminé le travail ■ qui devait être soumis à l’assemblée « générale. Et même jusqu’à ce jour « il nous a été impossible d’achever « le recensement de la population et « d'arriver au chiffre exact de la dîme « et des autres taxes qui composent le « total du revenu public. Le temps ne « m’a pas permis de prendre à ce sujet «toutes les mesures convenables. Les « changements qui font denous une nou- « velle nation ne datent encore que d’une « année, c’est-à-dire de l'époque où nos « rapports avec la Porte ont été defini- « tivement réglés. Quand lesinstitutions « d’un peuple sont si récentes, il faut « se garder de rien précipiter, et de pu- « Hier ne filt-ce qu’une parole, qu'on « sera peut être obligé de rélraeter. au « détriment soit du pouvoir, soit de la x communauté. La fondation des États « dont les institutions sont aujourd'hui « établies a demandé des siècles; ce- « pendant on trouve tons les jours quelx ques améliorations à y faire. La Servie x doit suivre la même voie; elle n'a « point le privilège d’accomplir dans « une année une œuvre qui exige tant x de sollicitude et de maturité. D'abord « il y a dans le caractère du peuple

• serbe des traits qui lui sont propres « et qu’il convient d'adapter en quelque x sorte aux formes de la civilisation eu " mpéenne, afin qu’il puisse gradnellc- » ment prendre rang parmi les autres « États. Le plus grand obstaclec’est qu'on x rencontre en Servie trop peu d’hommes x capables de conduire les affaires du « gouvernement, comme nous voyons « que cela se pratique ailleurs. Voilà x pourquoi nous avons tarde à vous x soumettre les institutions dont je vous » ai entretenus l’an passé et que je rex garde comme favorables à la prospé- « rité du pays.

« Maintenant que nous sommesreunis « en assemblée solennelle, entouré des « membres de ma famille bien-aimée, de « notre vénérable métropolitain et de x nos évêques, des membres du tribu- « nal national, des capitaines de dis- « trict, des kmetes principaux de la na-

* tion serbe et du clergé, je viens, mes « chers frères, vous rappeler le discours " que j’ai tenu l’an passé et que j’ai « fait publier et distribuer parmi vous,

« J’v ex primais le désir, (“que toutes

• les affaires nationales fussent réglées « et sanctionnées; 2" que les impôts « fussent établis sur le taux le plus mo- « déré, de maniéré à concilier l’équité « avec les intérêts du trésor; 3° que « toutes les dettes de nos précédents « évêques qui retombent à la charge « des districts nouvellement incorporés « fussent promptement liquidées. levons « ai laissé la liberté de discuter chez « vous et à loisir, de concert avec le « peuple , mes propositions, afin que « vous puissiez me communiquer à cet ■ égard vos idées et vos observations.

« Depuis cette époqtie, les dettes dio- « césaines des nouvelles acquisitions ont « été soldées ; mais les deux premiers « points réclament encore nos soins.

» Aujourd'hui votre opinion doit être o arrêtée ; de mon côté, je me suis oc- « cupé avec les employés de mon cabi- « net et les membres du tribunal su- « prême des mesures que me paraissent « réclamer la tranquillité et le bonheur « de tous. Ces mesures sont les sui-

• vantes - 1° rédiger et publier un statut « pour la Servie, dans lequel seront dé- « finis les droits et les devoirs du prince « et des autorités serbes. Ce statut, dont « vous prendrez connaissance, vous prou-

• vera que les droits généraux de la na- « tion comme ceux de chaque Serbe « sont équitablement fixés. 11 sanctionne

• la liberté personnelle et celle de la « propriété. Nous devons prêter le ser- « ment d’observer ce statut , nous qui

• sommes ici présents, et au nom rie « nos frères absents. Nous devons nous « jurer les uns aux autres, le prince aux « autorités et à la nation, et la nation « au prince et aux autorités, d’observer » ce statut aussi religieusement que l’E- » vangile et que nous ne nous en écar- « ferons jamais si peu que ce puisse être « que de notre commun consentement « et de celui du peuple entier.

« 2” Je me suis décidé à former un « conseil d’Etat, composé de conseillers

• et de six administrateurs ou ministres, « parmi lesquels seront distribuées les « diverses branches du service national.

« I.es ministres prépareront les affaires; «■ les conseillers les discuteront , et leur « décision sera soumise à ma sanction.

« I,es administrateurs, comme les con-

« seillers seront responsables de leurs « actes au prince et à la nation ; et en » général ils auront à répondre de tous « les abus qui se rattacheraient aux

• fonctions dont ils seront chargés.

» 3" J’ai fait de nouveau revoir, dis- » coter et amender le code de nos lois » civiles et criminelles, auquel on trn- « vaille déjà depuis quatre ans et qui > prescrira à nos cours de justice le « meilleur mode à suivre pour protéger » l’innocent et punir le coupable. Cna- « que Serbe trouvera désormais protec- « tion et justice non plus, comme jus- « qu’ici, d’après le bon sens du juge, « mais d’après la loi elle-même. J’ai « lieu de croire que ces bases donneront « à l’administration plus de cohésion et « d’ensemble. De cette manière, selon « la hiérarchie la plus naturelle, le peu- « pie sera placé, sous les kmètes, les » capitaines et les tribunaux , ceux-ci » sous le conseil d’Etat, le conseil d’E- « tat sous le prince, qu’il aidera de ses « lumières, et le prince sous la loi et « n’agissant que de concert avec les « conseillers. Une telle institution re- « médiera, je l’espère, à tout acte arbi- « traire soit (dans l’ordre général, soit « dans les cas particuliers. On trouvera « peut-être quelques omissions dans ce » travail; mais il se complétera avec le

• temps et à mesure que l’expérience ■ en montrera les imperfections.

« En tenant ainsi la promesse que. je « vous avais faite d’établir une admi- « nistration intérieure légale, je passe « à un autre point important, au mode « de distribution des impôts. I,e peuple « serbe est tenu de faire face aux aé- « penses suivantes : Le tribut du sultan; « la liste civile du prince et de sa fa- « mille; le salaire des employés de l’E- « tat et des évêques; la paye et l’entre- « tien des troupes nécessaires au main- « tien de l’ordre, celle des gardes qui « veillent à la sûreté des frontières; les « frais pour les postes, pour la construo- « tion et I’ entretien de « lazarets, pour

• la députation à Constantinople et les « missions dans d’autres pays et enfin

• pour les dépenses accidentelles et im- « prévues. Jusqu’ici toutes ces charges o ont été supportées par la nation serlie « au moyen de ressources d'uné nature « très-diverse.

L’UNIVERS

« Jusqu’à ce jour, nous avons mis tout « notre soin, moi et notre tribunal na-

• tional, à satisfaire à ces exigences mul- « tiples, en ne recourant qu’aux moyens « les plus simples, les plus justes pour « le peuple et en même temps les plus « avantageux pour le gouvernement.

« Surcettequestion, debnttuel'an passé, « les avis ont été partagés. Enfin, j’ai « cru remédier à la confusion et à un

■ grand nombre d’abus en réunissant k eu une somme unique tous les impôts « des Serbes, et en les faisant percevoir « sous cette forme à deux époques de a l'année , savoir à la Saint-George et « à la Saint-Dmitri, afin que les contri- « buables aient le temps nécessaire pour

• acquitter leur quote-part, t

* Dans le but d’épargner aux citoyens « des détails minutieux, j’ai proposé un « impôt de trois écus par tête pour cha- « que semestre, sans qu'on leur puisse « rien demander en sus, pour le ha- « radsch, le tschibouk , la taxe de l’é-

• vêque, l'impôt personnel, la taxe des « mariages, celle des moulins et des

• instruments distillatoires , celle du « droit de pâture pour les cochons, ni « la dîme du maïs, blé, orge, ruches

• et vin. Kulin, le peuple ne sera plus « tenu envers les employés à des cor-

• vées, excepté quand il s'agira de cous- « tractions entreprises par le gouver- » nement et d’une utilité générale : en

• outre les corvées exigibles seront

• payées dans le cas où le travailleur •> serait occupé pour une journée.

• Quant à la construction des ponts et » au percement des routes, les villages « devront s’entendre entre eux.

« Les forêts et les pâturages dépen- « dents des bourgs seront désormais « considérés comme biens communaux ;

• il est juste que la nation qui en sup-

• porte l'impôt en ait aussi la jouis- « sance. A partir de ce moment il sera

■ interdit aux agents de notre gouver-

• nement, comme à tout employé, « kmète, marchand , villagois ou par- « ticulier, d'enclore les terres, bois ou « portions de bois appartenant à la « commune, pour en interdire l’accès « à scs frères des autres villages ou « districts.

« Si le peuple réfléchit que cet impôt « de trois écus par semestre remplace

toutes les taxes précédentes ; que le salaire des évêques s’y trouve compris et que la dlmc des récoltes que Dieu lui accorde lui restera à l’avenir; qu’il aura la jouissance des forêts et pâturages; que les corvées au profit des employés cessent tandis que celles que le gouvernement impose sont payées ; si, disons-nous, la untion prend en mûre considération tous ces avantages, nous espérons qu'il deviendra évident pour tout le monde que l'impôt proposé est un des plus modiques auque.

un peuple ait jamais été soumis en Europe. Nous verrons s’il nous sera possible de faire face à toutes les dépenses avec ces seules ressources. Après un an révolu , notre ministre des finances présentera à nous , au conseil d’Etat et à l’assemblée nationale le compte exact des recettes et des dépenses.

« Afin que cet impôt de trois écus par semestre soit réparti le plus équitablement possible, et que tout Serbe, le plus riche comme le plus pauvre , l’accepte sans murmurer , je vous fais présenter ici le tableau des hommes mariés, avecl'indicatinnde leurs biens et avoir. D'ailleurs les kmètes et les starostes savent combien chacun de leurs frères avait à payer pour la dîme. L’impôt sera réparti d’après ces relevés et proportionnellement aux fortunes'Quant à la fixation de chaque part individuelle, ni nous ni notre gouvernement n’aurons à nous en occuper ; ce soin regardera exclusivement les anciens dans les diverses communautés. Ces derniers devront prendre connaissance de ces tableaux, relever avec soin les dîmes de chacun ; et, après s'êtrc concertés avec les capitaines de district et les juges, déterminer la quote-part individuellede leurs freres en toute justice et équité, afin que personne n ait le droit de réclamer, et que les plus pauvres ne viennent pas me poursuivre de leurs doléances.

« En vous soumettant cet exposé , j’attends de vous tous et de chaque district en particulier une opinion écrite, franchement et loyalement motivée, pour que je puisse savoir si vous êtes satisfaits des règlements qui vien-

Digitize

« nent de vous être soumis touchant <1 la quotité et le mode de perceptioa « tirs impôts. J’engagt' donc tous ceux « qui s»nt ici rassemblés à me donner <■ consciencieusement leur avis. Ensuite, « après avoir prête le serment d’observer <• les statuts de l’État . désignez les in- " diridus les plus dignes et ies plus « capables . et laissez-leur nue procu- « ration comme à vos fondés de pou- « voir, abaque je puisse, conjointement « avec le conseil d'Etat et ces délégués , • prendre ultérieurement telles mesures i- qui seront jugées nécessaires. Ces rne- « sures seront communiquées plus tard ■' a la nation, afin que personne n’en « ignore. Les mêmes individus, choisis « par vous à cet effet , seront vos dëpu- » tés, et envoyés aux frais de leurs eom- « mettants, ils assisteront à chaque as- « semblée pour réviser les comptes et en « référer au peuple. Il est impossible « qu’une assemblée si nombreuse se réu- « nisse chaque année sans qu'il en rc- <• suite de grandes dépenses ; mais le « mode que je vous propose est adopté » dans les autres États, et la coopéra- « lion de ces députés est absolument « nécessaire. •

Ce discours, prononcé devant une assemblée d'hommes qui, pour être étrangers à la civilisation européenne, ne manquaient cependant ni de tact ni de finesse , révèle dans le prince Milosch Obrénovitch une aptitude peu commune à manier les esprits et à assouplir les résistances les plus opiniâtres. Les concessions que lui arrache la nécessité, il a l'air de les faire de son propre mouvement, et telle est l'adresse de sa parole que rien, dans l’exposé des mesures qu’il propose, n'annonce l’embarras d’un chef de gouvernement forcé de capituler avec les représentants d’un mouvement insurrectionnel. Il n’accuse pas pour ne pas être obligé de se défendre à son tour : tout ce qu'exige le peuple, la responsabilité du prince , celle des agents du pouvoir, la garantie des droits, l’assiette des impôts , la répression des abus , il a songé a tout ; mais le temps lui a manqué pour mener à prompte et heureuse fin tant de réformes si compliquées ; et la révolté , loin d’en aeceiérer la réalisation, n’a fait que les retarder : un gouver-

nement sage ne marche qu’avec lenteur, pour ne pas être forcé de reculer. Quand il parle de l’impôt , il montre encore plus d’assurance : la Servie a pris rang parmi les États; si elle veut un gouvernement qui puisse se comparer avec celui des autres Etats, un liant clergé, tme administration , des relations suivies avec les cours étrangères, une police et une force publique , elle doit se résigner à des sacrifices sans lesquels on ne peut ni fonder ni maintenir tous ces établissements. La sintple énumération des bienfaits dont la nation lui est redevable le justifie et l’élève en face de ses ennemis , et telle est sur l’assemblée l’ascendant de cet homme, qui ne savait pas même écrire, que ses ennemis en sont réduits à regretter de lui avoir préparé ce nouveau triomphe et à trembler pour leur propre tète. Pour sortir de cette situation périlleuse, il ne reste plus qu’à faire comme le prince, à dissimuler comme lui. Si Milosch les a pénétrés; s’il sait que la demande de rétormes eu faveur du peuple n’était qu’un prétexte pour leur avidité et leur ambition, eux aussi le connaissent ; iis prévoientau’une fois le danger passé le préposé du sultan les mènera de nouveau à la turque ; et ils pourront dire au peuple : Nous avons été plus clairvoyants que vous ; vous en avez fait l’expérience : pour détruire la tyrannie il faut abattre le tyran .

Quoique les réformes exposées dans le discours de Milosch soient parfaitement appropriées aux mœurs , au caractère et a la condition politique des Serbes , il n’en porte pas moins l’empreinte des idées uui dominaient en Europe et que répandaient dans tout le monde les organes de la presse philosophique et parlementaire. Jamais, depuis la conquête des Turcs, les droits et les devoirs tlu souverain et du peuple n’avaient été formulés avec cette précision. Les cabinets des Etats voisins s’en alarmèrent , et l’on s’efforça de jeter du ridicule sur des vues dont le seul défaut était de n’éire pas sincères et de décréter par une charte le passage de la barbarie h la civilisation. Ce que le

firince n’avait pas soupçonné, parce que es formes du gouvernement turc, qu’il trouvait commode de suivre , reposent sur les faits bien plus que sur les idées.

A in

L’UNIVERS

pourvu que celles-ci ne dérivent pas du principe religieux, c’est qu'il s’imposait l'obligation d'être fidèle a ses promesses et de renoncer à l'absolutisme; or, comme il n’avait nullement l’intention de n’être qu’un prince constitutionnel , il devait s'attendre à voir s’élever contre lui et les factions, pour lesquelles les réformes n’étaient qu’un prétexte, et les gens de bonne foi, qui voulaient le mieux et qui croyaient y arriver à la suite des agitateurs. La nouvelle constitution allait donner elle-même des armes aux mécontents. Les knièzes, les conseillers . les grands officiers de l’Etat, les kmètes (oti maires) ne pouvaient plus être traités en esclaves; ils participaient d’après la déclaration du prince au gouvernement ; ils assistaient et surveillaient celui que jusqu’alors on avait appelé le maître-

Les besoins étaient connus, les droits définis; il ne s’agissait que de les codifier. Davidovitch, alors secrétaire du prince, et quelques jeunes gens que leurs études désignaient plus spécialement pour ce travail furent chargés de rédiger la charte de 1835. Elle fut promulguée le 15 février avec toutes les solennités dont les peuples et surtout les Slaves aiment à entourer les non veautes.

Elle élait composée de quatorze chapitres. Le premier, composé de deux articles, définissait l’étendue et l'état de la Servie; le deuxième fixait les couleurs nationales et les armes serbes ; le troisième, en deux articles, traitait des employés du pays; le quatrième, en huit articles , de la législation et du mode d'administration; le cinquième, en trente articles, concernait le prince; le sixième, en trente-deux articles, le conseil d’Etat; le septième, en cinq articles, était relatif aux tribunaux; le huitième, en dix articles, aux assemblées ou diètes; le neuvième, en sept articles, s’occupait de l’Eglise; le dixième, en neuf articles, des finances ; le onzième ( vingt-quatre articles ) des droits généraux des Serbes; le douzième ( huitarticles) des droits des employés ; le treizième ( deux articles ) des changements et additions à faire dans la constitution ; enfin le quatorzième renfermait un article unique.

Cette charte, comme toutes les autres

dont l’existence est plus ou moins éphémère , se composait de deux éléments distincts, d’axiomes de droit naturel, renforcés de citationsde l’Evangile, c'esta-dire de vérités admises comme incontestables et formant la base de toutes les législations, et en second lieu de dispositions accidentelles, dont rien ne pouvait garantir la durée. Le premier défaut de la charte serbe de 1835, c’était que le prince et le peuple qui contractaient comme pouvoirs libres et indépendants étaient politiquement sous la dépendance de la Turquie; et que cette transaction plenojure ne pouvait que blesser le pouvoir souverain On ne conçoit guère , en effet, comment un peuple soumis au tribut et contraint de voir ses forteresses occupées par des troupes étrangères peut se croire maître de modifier ses institutions à l'instar d’une nation absolument indépendante. On lui a laissé, il est vrai, le droit de régler comme il l'entendra son administration intérieure; mais le sultan ne pourra reconnaître ce droit qu’en tant qu'il ne portera aucune atteinte à la dépendance politique ; car cette dépendance est la condition nécessaire de la concession. Milnsch le sentait si bien qu’il se crut libre d'agir à sa fantaisie tant qu’il compta sur l’appui delà Porte. Réformateur de bonne foi , il n’aurait pu éviter une rupture ouverte avec le gouvernement turc; et, après cette, infraction flagrante des traités, il lui aurait fallu renoncer à la protection de la Russie. Il se flatta que son habileté le tirerait de celte position fausse ; niais quand on vit que le |>eiiple serbe était près de se révolter contre le prince désigné par le Grand-Seigneur, ou le sacrifia sans hésiter.

L’ambition avait entraîné Milosch à plusieurs démarches qui ne pouvaient que le compromettre. Dans la constitution, il était désigné comme le cltef de tous les Scrviens; et comme l'orgueil national aimait à se reporter à l’époque de leur plus grande puissance, il était difficile de dire où s’arrêteraient les prétentions de ce peuple récemment émancipé.

Lorsqu'on s'occupait de la rédaction de cette charte, quelques Bulgares qui se trouvaient présents furent regar-

dé* comme des députés de leur province, quoique la Turquie ne les eût nullement accrédités en cette qualité. Il semblait donc que Milosch assumât le rôle de régénérateur non-seulement pour la nation serbe, mais pour tous les Slaves méridionaux, ce qui était une menace

f mur Constantinople. En un mot, il s’aiénait le pouvoir dont le sien c’était qu’une, délégation pour s’assurer les sympathies du peuple. Il ne faisait pas même un mvstère de ses vues à cet égard : plus d'une fois on lui a entendu dire que les autres tribus de raïalis de* voient aussi obtenir un gouvernement chrétien. Avec toutes ces idées sur la grandeur future de la Servie, il n'était rien moins que presséde lui donner, au moins par anticipation, la jouissance des droits et des franchises d’un peuple libre. Tout flatte1 qu’il était de fonder des institutions qui porteraient leurs fruits dans l’avenir, il s'accommodait volontiersdes formes despotiques d'un pacha, et il était bien aise de pouvoir donner pour prétexte à ses delais les dispositions ppu favorables de la Turquie, de l'Autriche et de la Russie à l'égard d’institutions si libérales.

f ji porte suivait avec sollicitude toutes ses démarches : habituée à briser sans scrupule les instruments qui la gênent, elle dissimule jusqu’au bout et ne frappe que lorsqu’elle peut le faire sans danger.

En ISM, dans le courant de l’été, Milosch reçut l'invitation de se rendre a Constantinop'e. Connaissant les habitudes vénales de cette cour, il eut soin de ne point partir les mains vides ; Mahmoud lui fit un accueil distingué, et dit en parlant dn prince : « Ses présents sont nobles comme lui-même. « Cette faveur exprimée d’une maniéré si flatteuse lui donna l’assurance que tout ee qu’il pourrait faire serait approuvé, et il résolut de ne rien changer dans sa manière de gouverner les Serviens.

Comme s’il eût voulu que personne n’en doutât, il fit publier dans la gazette offieiell<‘ qu’en Servie le prince était le seul mettre , et que personne antre que lui n’avait le droit de se mêler de politique, t.a ronrlusinn de l’article était que le pin s s’applaudissait d’être placé sous un gouvernement monarchique.

Celte déclaration avait sans doute

pour objet de calmer les appréhensions des grandes puissances limitrophes ; mais elle était inopportune et semblait défier l’opposition et le mécontentement populaire.

Les Serviens se seraient peut-être résignes à un gouvernement qui eût mis les grands et la masse de la nation sous le même niveau; et c'était le but auquel tendait Milosch, qui croyait pouvoir remplacer la liberté par l’égalité.

Mais le plus grand vice du despotisme, c’est la nécessité où le met sa nature d’employer une foule de despotes secondaires , qui sc regardent comme irresponsables parce qu’ils agissent au nom d’un pouvoir qui ne relève que de lui-même. En Turquie, eet inconvénient est tempéré par la liante position religieuse du sultan. Quant un pacha abuse de son autorité au point de devenir un embarras pour le gouvernement , il tombe en vertu du même principe dont il a méconnu les limites. Mais les employés de Milosch étaient Seriies, et les abus de pouvoir qu'ils se permettaient étaient plus blessants pour leurs compatriotes que si l’on avait eu à les supporter de la part d'un spahi , d’un mousselim ou d'un kadi. La haine et le mécontentement remontaient naturellement jusqu'au prince, qui se crut assez fort pour tout braver et se montra plus entier et plus inflexible que jamais.

Soit qu’il ne fût pas insensible à l'amour des richesses, soit plutôt qu'il méprisât assez les autorités turques |vmr esperer d'être soutenu tant qu’il serait en état d’acheter leur appui, il paraissait uniquement occu|>é de grossir ses trésors par toutes sortes de monopoles. Quelques-uns de ses actes portent le cachet d’une fiscalité révoltante. Les Serviens tirent leur sel de la Yalachie, qui en exporte annuellement chez eux environ trente millions d’okas. Milosch s’empara de tout ce commerce, en prenant pour son compte sur les marchés vainques la quantité nécessaire à la consommation generale; il fallut donc acheter le sel du prince ou s'en passer. Il suivit le même système pour certains articles d'exportaiinn; il les accaparait en imposant au vendeur les conditions du marché, de sorte qu’il pouvait calculer d’avance le bénéfice net de ses

L’UNIVERS

spéculations. Cette conduite excitait un mécontentement d'autant plus grand que les profits résultant de -ce tralic se dépensaient en partie hors du pays.

Ainsi il achetait des terres en Valachie, comme s’il élit craint que des propriétés en Servie ne lui offrissent pas la même sécurité. En se rappelant ce qu’il avait dit devant l'assemblée, qu'à l'avenir la Servie ne serait gouvernée que par des princes décidés à vivre et à mourir pour le peuple , parce que leurs intérêts seraient les mêmes, on se demandait s'il avait été de lionne foi dans ses promesses ou si ses dispositions s'etaient modifiées par l’exercice du pouvoir.

Cependant il s'occupa de la rédaction d’un code servien, travail négligé depuis longtemps. Cette compilation fut coutiée à deux juristes de la Servie autrichienne; mais la rédaction marchait lentement, et en attendant les choses suivaient leur cours ordinaire. La continuation des anciens abus ne faisait que plus vivement désirer les réformes promises :

tout semblait présager une crise prochaine.

Pour cette fois l’opposition , au lieu du recourir à une résistance ouverte, suivit une marche plus prudente et plus sflre : les ennemis du prince affectaient une grande confiance dans la promulgation des lois préparées , et en dirigeant de ce côté les espérances du peuple ils le préparaient par degrés a user de violence lorsqu'il deviendrait manifeste qu’on s’était joué de sa crédulité. Ce calme apparent fit supposer a Milosch que sa fermeté avait découragé toutes les résistances; et son despotisme se donna pleine carrière. Il attaqua sans ménagement les meneurs de la dernière révolte comme pour leur prouver que le pouvoir qu’ils avaient essayé de limiter n'avait plus rien à craindre de personne.

Parmi ceux qui étaient le plus animés contre Milocli, était George Protitch. Ce chef, qui avait subi une peine corporelle , s'etait vu cependant appelé à faire partie du conseil national. D’abord il n'avait point trempé dans le complot de Krousehévatz ; mais, plus tard, son animosité contre Milosch s’était montrée à découvert : « Si vous voulez arriver à un résultat sérieux, avait-il

dit aux conjurés , il faut commencer par vous débarrasser du prince ; et cela par tous les moyens possibles : autrement, il finira toujours par avoir raison de ses ennemis. En 1836, il n'échappa que par la fuite au danger qui le menaçait. Milosch, dans sa jalousie soupçonneuse, n’épargna pas même son frère Jéphrem, dont l’assistance lui avait été utile dans les commencements de son administration , mais qui depuis s'était raDgé parmi les opposants. En 1837, il lut obligé de quitter le pays ainsi que Voutschitch , dont il a déjà été parlé plusieurs fois.

Ce Voutschitch , dont le véritable nom était Thomas Péritschitch , tenait un des premiers rangs parmi les moinkis, favoris du prince, pour lequel il avait quitté le parti de lladji Prodan. Déjà, à cette époque, il s était séparé du prince a la suite d’une disgrâce accidentelle; depuis on le fit knièze, et, il rendit en cette qualité de grands services dans la révolte de Djac. Personne n’eut des alternatives plus brusques et plus fréquentes de disgrâce et de faveur. Ainsi, après s’être réfugié en Valachie pour échapper à la colere du prince, celui-ci le rappela et le nomma grand serdar. On le retrouve ensuite, et presue immédiatement après celle marque e haute confiance , en exil à Semendria, d'on il futencore rappelé pour remplir une place dans le service de la princesse. Il jouait aussi un rôle important dans les troubles de Schabatz, où sa conduite ne fut pas à l'abri de reproches. Milosch, qui ne savait point résister à un premier emportement, lui dépêcha un de ses affidés avec ordre de l'amener mort ou vif. Ce momki entra dans la chambre de Voutschitch en tenant un pistolet d’une main et des chaînes de lautre : Choisis, lui dit-il. Voutschitch se contenta de lui demander qui l’envoyait ; et, lorsqu’il eut appris que c’était Milosch il présenta de lui-mêmeses pieds aux entraves. Ce fut dans cet état qu'il comparut devant le prince. Celui-ci lui pardonna, le nomma membrede la cour suprême de justice, et le chargea même de la defense de Kragoujévaiz. Là, comme on l’a vu préce.demment, il n’opposa aucune résistance à l’armée insurgée ; ce qui l'exposa à

un mécontentement qu'il n’était pas facile d’apaiser. Lorsque Miiosch , a son retour ae Constantinople distribua au nom du sultan des décorations aux premiers fonctionnaires de l’Etat, il ne fut point question de Voutschitch , et dans un article imprimé dans une feuille allemande ( dllgemeine Zeitung ) et qu’on regardait comme officiel , Voutscnitch était représenté comme un traître qui avait livré la ville aux révoltés. Lorsqu’on lui donna lecture de cet article , il porta la main à son épée et s'écria : Quand viendra mon tour d’écrire, voilà ce qui sera ma plume. Ce peu de mots suffisent pour peindre son caractère. Voutscluch ne sait . ni lire ni écrire ; il est sobre de paroles , même lorsqu'il s'agit de ses propres actions ; ■nais à un jugement droit il joint une fermeté inébranlable : on lui reconnaît du courage, de la présence d'esprit; il est impitoyable; eu un mot, c’est avec raison qu’on le redoute et qu’on s’estime heureux de l’attirer dans son parti. ( Ranke, Histoire de Servie.)

Miiosch possédait incontestablement les qualités et les vices qui font le despote complet ; mais, comme la fermeté, fa patience et un courage instinctif sont les traits généraux du caractère serbe , les chefs, qui étaient las de trembler sous lui , s’apprêtaient à le combattre avec les mêmes armes. Tout leur espoir reposait sur les dispositions du peuple. Après la lecture de la charte de 1835, lorsque le prince reçut l’invitation de se rendreà Constantinople , les Serviens, sous l’inlluence de leur première joie , avaient donné au fondateur de l’indépendance nationale les témoignages les plus directs et les plus passionnés de dévouement et de gratitude. On ne voulait pas même le laisser partir. On le suppliait dans une adresse signée par les notables et approuvée avec enthousiasme par le peuple d’envoyer vers le sultan quelqu'un des membres de sa famille ; mais de ne point enlever un père à ses enfants. Ces manifestations , expression naïve des sentiments d’un peuple à demi sorti de l’étal barbare, avaient laissé dans les esprits une impression que le temps et l’obstination de M ilosch dans son système pou vaient seuls détruire. Ses ennemis ne doutaient pas

qu’après tant d’espérances déçues le mécontentement prendrait à la première occasion le caractère d’une révolte nationale et que toute l’habileté du prince serait impuissante à la calmer. Mais il ne suffisait pas d’aigrir les craintes et de fomenter les haines à l’intérieur ; il fallait attaquer Miiosch dans le principe même de son autorité, en le rendant suspect à la Porte. Ce gouvernement, dont les dernières concessions en faveur de la Servie lui avaient été arrachées par le cabinet de Saint-Pétersbourg, ne voyait pas sans une secrète satisfaction que les embarras de la situation résultaient du système que lui avait imposé la politique étrangère.

Comme les libertés s'enchaînent logiuement,,il attendait que les prétentions es Serviens parussent assez alarmantes a la Russie et à l’Autriche pour qu’on lui permît de revenir à l’ancien système. D'un autre côté, Miiosch ne s'effacait pas assez comme vassal ; et il paraissait à craindre que tous les Slaves chrétiens de l’empire turc ne finissent par se réunir à la Servie ou ne formassent entre eux une confédération dont la religion donnait la base. Dans cette appréhension , plus Miiosch lui paraissait capable de se poser comme chef de ce mouvement , moins la Porte était disposée à le maintenir au pouvoir.

Tout ce qui pouvait amener une rupture entre Miiosch et la nation serbe entrait donc subsidiairement dans scs vues. Les prétextes et même les motifs ne lui manquèrent pas. On pouvait reprocher au prince d’avoir faittourner à son avantage personnel des concessions qui étaient inséparables d’une soumission et d'une fidélité entières; de s’être montré trop indulgent en traitant les raïahs insurgés ; enfin, dans sa persistance à gouverner la Servie comme État indépendant on trouvait qu'il sacrifiait à son ambition les intérêts du sultan. I.es hauts fonctionnaires de l’empire, dont la magnificence de ses présents avait excité la jalousie , avaient remarqué sa répugnance à baiser les pieds du Grand- Seigneur, et ils affectaient de dire que Miiosch était trop puissant pour un vassal. Même à l'époque de son voyage à Constantinople, quelques-uns des Serviens qui formaient sa suite, avaient

Il I

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adresse contre lui aux autorités turques des plaintes que la ulousie et la malveillance avaient probablement accueillies , de sorte que les rivaux du prince savaient qu'eu cas de révolte ils trouveraient des préventions toutes faites et un puissant appui. Ils n’ignoraient pas que Milosch sollicitait un autre (irntan qui filt comme la consécration du pouvoir tel qu’il aspirait à l’exercer. Cet acte lui fut accorde , mais en termes plus conformes aux vues de ses ennemis qu’à ses prétentions. Aussi ne se pressa-t-il pas de le faire connaître. Il porte la date du 24 décembre 18S8; nous le donnons ici son entier, comme étant une expression dans üdèle de la situation des Serbes au point de vue des Turcs.

« A toi, vizir Joussouf- Mouhia-Pa- « cba, et au prince du peuple serbe, sa- « lut et prospérité!

« D'après les privilèges et les libertés « accordés aux habitauts de la Servie

• pour leur fidélité et leur attachement,

• et d'après le contenu de plusieurs liatti- « schérifs émanés de nous sous difïé- « rentes dates, il a été trouvé néoes- « saire de donner à cette province une « organisation et une constitution « particulière, privilégiée et inaltérable, « sous la condition que les Serbes « observeront ponctuellement les de- « voirs de la fidélité et de l'obéissance, « et qu'ils acquitteront le tribut a ma « Sublime Porte exactement et aux épo- « ques prescrites.

■ D’après le contenu du décret impé- « rial que tu as reçu précédemment, et ° conformément a la constitution or- « punique concédée au peuple serbe , la « dignité princière a été. donnée à ta x personne et a ta famille comme une x récompense de ta Odélité et de ton at- « lâchement.

x 2. Le gouvernement intérieur du x pays est confié à tes soins et à ta lidé- « lite ; et quatre mille bourses (cinq cent « mille francs) sont destinées annuelle

• ment à tes dépenses.

« 3. En même temps je te confère » A ) la nomination des employés pour « les differentes branches d'adminis-

• tration de la province ; B ) le pouvoir « d'exequatur; C) le commandement de « toutes lis troupes nécessaires pour x faire la police, inaiuteuir l’ordre et la

« tranquillité du pays, prévenir ou ré- « primer les attaques et le tumulte; x D) la réparti lion et la collecte du tribut x ainsi que.la distribution des charges x publiques ; K) la nomination des couix missions nécessaires et la publication x des instructions conformes à l’ordre x à tous les employés de la province;

« F) la juridiction et le droit depunitioo x et de grâce pour les crimes.

x 4. Avec ce pouvoir qui t’est conx fié, tu auras donc le droit entier de • choisir, de nommer et d'installer trois x individus qui seront soumisà tescomx mandements, et formeront une adx ininistration centrale, comme l’exige x le bien du pays et des habitants ; dex voir qui t'est prescrit. Un de ces foucx liminaires s’occupera des affaires de x l’intérieur, un autre des fiuauces et x le troisième de la justice.

" 5. Tu auras une chancellerie partix culière, confiée à la direction de ton x lieutenant ( uameslnik), que tu char- « géras de dresser les passe-ports et de « régler les rapports des Serbes avec les « nations étrangères, aiusi que les in- « téréts nationaux.

x 6. Un conseil composé de primats » et de notables serbes sera institue.

« Le conseil se composera de dix-sept u membres un desquels occupera la pré- « sidence.

« 7. Quiconque n’est pas né en Serx vio ou n’est pas nationalisé, n’a pas « trente-cinq ans au moins ou ne possédé « pas de biens immeubles ne peut être « membre de ce conseil.

x 8. Le président et les membres de x ce conseil seront choisis par toi, sous « la condition qu’ils posséderont In conx fiance entière du peuple et qu'ils au- « ront pour eux l'opinion publique, soit « à cause de leur habileté et de leurs « autres qualités d’honnêtes gens, soit 1 " cause de leurs précédents services

« 9. Le choix fait, et avant d’entrer x eu fnnetious, les membres du coox seil et toi comme eux prêterez ser » meut, entre les mains du métropolix tain, de ne pas agir contre les intérêts « du peuple, contre les devoirs prescrits « par le service et la conscience et contre « ma volonté impériale.

• 10. l.a charge du conseil ser i uni- « quement de veiller aux interets du

« peuple et de l'aider de son expé- « rieuce.

«11. Sans le consentement du con- « seil aucune loi ne pourra être décré- « tée ni aucun impôt établi.

« 12 Le traitement des membres du

• conseil sera lixé par toi d'une manière « convenable et de commun accord; et, « quand les assemblées seront instituées

• dans le lieu du gouvernement central, « ses attributions s'étendront sur lesob-

• jets suivants : A ) Le jugement et la ■ decision des demandes et des points » litigieux avant rapport aux décrets et

• lois du pays, à la justice, au tribut et « autres impôts; B) la fonction des trai- « lementsetdes rémunérations des em- « ployésdu pays, ainsi que l’installation « de ceux qui seraient jugés nécessai- « res ; C ) l'estimation des dépenses an- <• nuelles nécessaires à l'administration

• du pays ainsi que la délibération des « moyens les meilleurs et les plus con- « venables pour établir et lever les im-

• pôts qui doivent faire face aux dé- « penses; D) enfin la délibération sur « une loi oui détermine le nombre, la « solde et le règlement de service de la « milice nationale nécessaire pour le « maintien de l’ordre et de la tran-

• quillité;

« 13. Ce conseil aura le droit de faire x des propositions tuuchant des lois qui

• lui paraîtraient utiles, en en motivant x les avantages et en apposant à ces

• propositions les signatures du prési-

• dent et du secrétaire , sous la con- « dition toutefois qu’elles ne porteront

• aucune atteinte aux droits légitimés « de la suzeraineté de ma Sublime- « Forte.

• 14. Ue pareilles demandes seront « suivies de discussions , et la décision x aura lieu a la pluralité des voix.

« 15. Le conseil est autorisé à exiger « annuellement, eu mars et avril , des « trois ministres mentionnés, un ta- « bieau de leurs mesures administratives

• pour l'année écoulée et a examiner « leurs comptes.

* 16. Ces trois ministres, de l’inté- « rieur, des finances' et de la justice, « ainsi que le directeur de la chancelle-

• rie assisteront, pendant la durée de « leur charge, aux séances du couseil,

• apres ai oir prêté serment.

x 17. Les dix-sept membres du con- « seil ne peuvent être destitués avant x que ma Sublime-Porte ait reconnu x qu’ils s e sont rendus coupables de « quelque crime, de la violation de la x loi ou d'autres ordonnances eu vi- « gueur-

« 18. Parmi les Serbes il sera choisi x et nommé un kapou-kiaia, qui ré- « sidéra toujours auprès de ma Ilaute- « Porte pour que les affaires serbes « soient soumises à une administration x conforme a nies intentions impériales, x aux libertés de la nation et aux règlex ments sur l'organisation de ce pays.

x 19. Les affaires de police, les quax rantaines , l'expédition des ordres du x prince aux employés des districts, x l'administration des établissements x d’utilité publique et delà poste, i'exéx cution des ordonnances concernant les x pauvres du pays sont dans les attrix butions du ministre de l'intérieur.

» 20. Le ministre des finances exa- « mine les comptes de l'Etat; il s'occupe x d’encourager le commerce, de conx server et d’administrer les revenus x publics, dont le budget estlixé par les x lois du pays , d’après les comptes étax blis par les autres ministres : il aura x soin de faire dresser un cadastre des x propriétés immobilières, tant publi- ■ ques que particulières, ainsi qu’un x tableau des propriétés mobilières du x pays et de IT.tat. Il surveillera l’exi ploitation des mines, l'aménagement x des forêts et les autres détails qui x concernent sa chancellerie.

x 21. I.e ministre de la justice et qui x est en même temps le directeur de x l’instruction publique et de la diffu- « sion des sciences utiles est chargé de x s'assurer si les décisions" prises ont été x executees, de recevoir les plaintes qui x s’élèveraient contre les juges et de x prendre des décisions à cet égard ; de « s’assurer si les juges sont capables , et x de se faire remettre tous les trois mois « un relevé sommaire des procès jugés x par eut ; de surveiller la construction x des prisons ainsi que leur régime et x les améliorations reconnues possix blés.

22. Il aura également dans ses attrix butions la moralité publique, l’établisx semeut des éooles et les eucourage-

L’UNIVERS

IB

- monts donnes aux sciences. Il aura « l'inspection des hôpitaux et autres éta-

- blissements d’utilité publique, et s’en-

• tendra avec les anciens de l'Eglise •• pour tout ce qui concerne la religion « et le service divin.

x 23. Un étranger, à moins qu’il ne » soit naturalisé Serbe, ne peut rem-

• plir aucune de ces dignités.

« 24. Ces trois ministres seront in-

• dépendants chacun des deux autres « dans l’exercice de leurs attributions x respectives; chacun d’eux aura sa « chancellerie particulière.

x 25 Chacune de ces divisions forx niera plusieurs bureaux; et chaque « publication concernant les affaires de x l’État qui émanera de ces bureaux x devra porter une signature. Aucune x decision d’une nature mixte et apx partenant à deux départements ne x sera exécutoire que si elle est revêtue x de la signature des chefs de bureau x compétents, etqu’après avoir été porx tée et enregistrée au protocole des bux reaux susdits.

« 26. Les trois ministres rédigeront x chaque année, en mars et en avril, x un tableau de toutes les affaires traitées « et terminées dans leurs chancelleries, « ainsi qu’un relevé de celles qui leur « sont soipnises; ces documents seront ■ revêtus de leurs sceau et signature, « ainsi que de la signature des chefs de » bureau ; et ce tableau sera soumis au « conseil de la province.

« 27. Ma volonté expresse est que

• les habitants de la Servie, sujets de ma

• Sublime-Porte, jouissent de la liberté « personnelle, et que toute protection

• leur soit assurée dans les places ho- « norifiques et dignités qu’ils pourront « remplir. Il est contraire à ma volonté » impériale que qui que ce soit perde ses x droits civils sans jugement préalable x ni qu'il soit exposé à une peine ou « persécution illégale. En conséquence « il a été jugé nécessaire d’ériger des « cours de justice pour punir les cou- « pables, reconnaître le droit de chacun, « rendre bonne justice et atteindre les « délits définis par la loi.

« 28. Aucun Serbe ne pourra donc « être soumis à une amende ni à des « peines corporelles avant d’avoir été x convaincu et condamné d’après la loi.

« Ces cours de justice s’occuperont des x contestations, connaîtront des crimes x et violations des lois; mais dans aucun x cas on n’appliquera la peine de la coux fiscation des biens.

« 29. Trois espèces de cours de jusx tice seront établies : la première, dans x les villages, sera composée de starostes

• (anciens), et portera le nom de jusx tice de paix ; la seconde, qui formera x la première instance, sera établie dans x chacun des dix-sept districts de la x Servie; enfin la troisième cour, ou « cour d’appel , agira dans le lieu où le x chef du gouvernement aura sa résix dence.

« 30. La justice de paix de chaque x village sera composée d’un président x et de deux membres élus par les hax bitants du lieu. Les attributions judix ciaires de ce tribunal local , quant a la x détermination des peines et à la déx cision des contestations, nes’étendront x pour les affaires criminelles qu’a une « peine de trois jours d’arrêt ou de dix x coups de bâton, et pour les affaires x civiles aux procès dont les points oonx testés ne dépasseront pas une valeur x de vint-cinq francs.

x 31. Les enfants et les parents des x coupables ne sont pas responsables x pour leurs père et mère et parents,

« et ne peuvent être punis en leur lieu x et place.

x 32. Dans les tribunaux locaux on « n'instruit que sommairement et verx balement. Les jugements et procét dures dans les deux autres cours de x justice se font par écrit. Le tribunal x de village renvoie au tribunal de disx trict tout procès dont l’objet dépasse x oeut piastres, ainsi que toute décision x sur un délit emportant une peine de x plus de dix coups de bâton.

x 33. I,e tribunal de district décide x dans les contestations en première x instance; il sera composé d’un prési- « dent , de trois autres membres et d’un

• personnel suffisant de chancellerie.

x 34. Quiconque n’a pas atteint sa x trentième année ne peut-être nommé « ni president ni conseiller de cour.

x 35. Le tribunal de district ronnai- « tra des affaires criminelles et civiles, x 36. Tout individu condamné par

• le tribunal de district aura huit jours

• pour en rappeler. Au bout de huit « jours le jugement porté acquiert force « de loi.

« 37. La cour d’appel s'occupera « uniquement de révisions et des oéci- « sions portées par le tribunal de pre- « mière instance. Les quatre conseillers « de cette cour doivent avoir atteint leur

• trente-cinquième année.

« 38. Les membres de la cour d’appel « doivent être nés Serbes ou s’étre tait « naturaliser.

* 39. Quant aux procès renvoyés « d’une cour à l’autre , le président est « tenu de délivrer aux parties intéres- « sées un résumé des délibérations, « muni de son cachet et de sa signa-

• turc.

* 40. Un membre du tribunal de jus- « lice de paix ne peut être membre d’une « des deux autres cours de justice.

« 41. Après la mort d’un membre

• appartenant à l’une de ces deux cours, « on aura égard , en désignant son suc- « cesseur, aux années de service et à l’âge « des candidats.

« 42. Aucun des membres de ces tri-

• bunaux ne peut être privé de ses fonc- « tions, pour cause de négligence dans « ses devoirs ou de violation des lois, « avant que sa culpabilité ait été lé- « gaiement constatée.

• 43. Un militaire ou employé civil, « de même qu’un ecclésiastique, ne peut « être puni qu’après constatation du dé- « lit et jugement formel.

• 44. Les employés civils" et mili- « taires, ainsi que lèsecclésiastiques, ne « sont point soumis aux peines corpo-

• relies : les moyens de répression à

• leur égard sont les réprimandes , la « prison , la destitution et le bannisse- « ment.

« 44. La Servie jouit de la liberté illi- « mitée du commerce ; chaque Serbe a « donc le droit de se livrer à tel trafic « qu’il juge convenable , a moins que le « prince , d’un commun accord avec le « conseil national, ne trouve urgent de « restreindre momentanément le com- » merce de certains articles.

« 46. (.haque Serbe observant les lois « est maître de ses biens eu toute pro-

Jiriété. Il peut les aliéner, les vendre, es léguer sans autre motif que sa vo- « lonté.

« 47. Il ne peut perdre ce droit que « par un jugement émanant d’une des « cours de justice du pays.

« 48. Tout Serbe est tenu de s’adres- « ser pour obtenir justice au tribunal « de son district; et il ne peut être « sommé de comparaître que par le tri- « bunal local.

« 49. Aucun Serbe ne sera désormais « tenu de faire des corvées (Robot.)

« 50. Les dépenses nécessitées par « l’établissement et l'entretien des ponts « et des tours sont à la charge des eom- « munes environnantes.

« 51. Attendu que le gouvernement « central de la principauté a la surveil- « lance des routes postales , des ponts et « autres établissements d’utilité publi- « que, les particuliers doivent être en- « courages à porter leur attention sur

• ces travaux.

« 52. Tu t'entendras avec le conseil « pour déterminer la paye des ouvrier!?

« pauvres chargés des travaux publics

• et un traitement fixe pour les employés « dans les différents services.

« 53. Tout employé peut renoncer à « ses fonctions après un certain nombre « d’années de service ou pour des rai- « sons légales. Lorsqu'il aura pris sa « retraite, on lui assignera une pension

• en rapport avec l'importance et la

• durée de ses services.

« 54. Toute charge est conférée par

• un décret du prince; mais l’avance- « ment n’a lieu que d’après le rang, l’an- « cienneté et l'examen préalable pres- « crit.

« 55. Les personnes qui ont été em- » ployées comme jurisconsultes doivent « toujours rester dans la carrière judi- « ciaire, pour acquérir plus d’expérience

• dans ce qui a fait l’objet spécial de « leurs études.

« 5G. Un employécivil ou militaire ne « peut pas faire partie , même provisoi- « remeut, d’une cour de justice.

» 67. Attendu que les Serbes, sujets « de la Sublime-Porte et lui devant un « tribut, appartiennent à l’Église grec- « que, je leur ai donné la complète li- « berte de célébrer leur service divin d’a-

• près les cérémonies en usage, ainsi que « celle de sechoisir, sous ton assistance « et ta surveillance , leur métropolitain « et leurs évêques, sous la condition que,

27 • Lier aitnn. (Pbovincrs Danubiennes.)

rtmrvF.RS.

» conformément aux canons de l'Eglise,

• ils soient soumis à la puissance ecclé- « siastique du patriarche résidant à « Constantinople, qui doit être regardé » comme le chef de T Eglise et du synode.

• En outre, il est conforme aux libertés x et privilèges accordés anciennement « par la Porte -Ottomane à ses sujets « chrétiens, que les chefs du clergé ad- » ministrent seuls les affaires de l’É- « glise, en tant qu’elles sont indépenx liantes des affaires politiques. D'autre « part, les rémunérations et dotations du « métropolitain, des évêques, des igou-

• mènes, des autres membres du clergé, « de même que les fonds affectés aux « fondations pieuses , sont déterminés “ par le peuple : les mêmes réglements » s'appliqueront donc nu traitement et x a la dignité. du métropolitain et des x évêques de Servie.

« 58. On désignera, pour la Servie,

• les lieux où le haut clergé s'assemx blera pour tenir conseil sur les affaires x concernant le métropolitain, les évê- « ques et l'Eglise.

« 59. I.es seigneuries et les timars x sont abolis en Servie, et cet usage ne x pourra désormais y être introduit de x nouveau.

« fiO. Tout Serbe est soumis à l’impôt « et autres taxes. Les employés doivent « être imposés en raison de leurs pro- » priétés, mais le clergé est exempt de « toutes ces charges.

x 61. Attendu que la Servie se com- ■ pose de districts dont chacun se par- « tage en subdivisions formant elles- « mêmes un certain nombre de bourgs « et villages , tout chef de district aura « un aide, un secrétaire et le personnel « que réclame l'expédition des affaires.

x 05. Les chefs de district auront à « s’ occuper des ordres du gouvernement, x de tout ce qui concerne lj*s affaires x d’Etat, sans négliger les affaires coux rantes qui relèvent de leurs fonctions, x En ce qui regarde la levée et la distri- « billion de l’impôt, ils se régleront « d’après les instructions du départe* « ment des finances. Il ne leur appar* « tient pas de décider sur les contesta- « tions qui pourraient s'élever a ce sux jet ; mais ils les soumettront à la décix sion des tribunaux de district.

x 03. I,e chef de chaque sous-division

x de district aura sous sa garde les x biens et les propriétés territoriales des x villages, pour les préserver contre x toute attaque ; il protégera également x le peuple contre les bandits , les vax gabonds et autres gens mal famés et x malintentionnés.

x 04. Il est tenu d’examiner et de viser les passe-ports, tant au départ qu’à l’arrivée des voyageurs, x 05. Il est autorise à mettre en prison les personnes suspectes et à les y retenir pendant vingt-quatre heures.

Il s'adresse aux chefs de district pour les contestations qui peuvent s’élevèr dans son arrondissement, en tant qu’elles rentrent dans l’ordre des matières de simple police. Il surveille les tribunaux ae justice de paix; mais il est incompétent pour tout ce qui regarde les affaires de l’Eglise et les écoles, et il n’a aucune action sur les revenus provenant de fondations pieuses. Quant aux biens, terres et propriétés affectés aux églises, communes, et institutions de charité, de même que quant aux propriétés particulières, il sera délivré aux ayants droit un titrede possession, lequel sera porté au segistre des propriétés foncières, a 66. Aucun Serbe ne peut être poursuivi ni inquiété, soit publiquement, soit en secret, avant qu'on ait prononcé sa condamnation juridique.

« Cette constitution ayant reçu la sanction de ma volonté impériale', elle te sera transmise avec un firrnan orné d’un hatti-schérif impérial.

• Ayant remis à toi et à ta famille la souveraineté de cette province impériale sous la condition expresse que tu suives exactement mes ordres, je te charge de veiller ù la sûreté et a la sécurité de ce pays, tant à l’intérieur qu’a l’extérieur, n ielles fins que tu t’efforces autant qu’il est en toi d’assurer le bonheur, la paix et le repos des habitants. Je t’enjoins d 'honorer et de respecter chaque état, chaque rang et chaque dignité, et par-dessus toute chose de tenir la main à ce qu’on observe fidèlement la teneur de la présente constitution, afin que j'obtienne par toi la bénédiction de tes administrés et que tu justifies ma bienveillance et ma confiance impériale. Je

Jigitizec

« recommande à tous les Serbes en gé- « néral de se soumettre à tous les ordres « du prince, en tant aue ces ordres se- « ront conformes aux lois et institutions « du pays , et de se montrer dignes de « la civilisation qu'ils ambitionnent. ■ J'ordonne que le présent hatti-sché- « rif soit publié, afin que le peuple en « ait connaissance. Que chacun , péné-

• tré de gratitude et de reconnaissance « pour ccs gracieux bienfaits, se con-

• duise en toute situation et circons-

• tance conformément à ma volonté im- « périale, et que la présente constitu- « tion soit observée à la lettre pour tous « les temps et sans qu’on ose en aucune « manière y faire la moindre infraction.

« Et toi, tu concourras avec le prince, « de toutes tes forces a l’exécution pone- « tuelie et sévère de tout ce qui est pres- « crit par le présent tirman impérial. » L’examen attentif de cette constitution prouve deux choses; la première, c’est que la Porte, d’accord sur ce point avec le cabinet de Saint-Pétersbourg, désapprouvait les vues de Milosch , comme tendant à isoler la Servie dans sa situation politique et dans son administration intérieure, ce qui était un exemple dangereux pour les Bosniaques et les Bulgares; la seconde , c'est que les entraves mises parle hatti-schérif a l’autorité du prince annonçaient uneétude de détails et une prévoyance qui ne pouvaient qu’être l’œuvre du partiservien opposéau chef de l’État. En effet, dès l’année 1837, pour avoir l’air de s’occuper sérieusement de la réforme des lois , Milosch avait appelé en Servie deux jurisconsultes, Lazarovitch , bourgmestre de Semlin, et Hatschitch , conseiller municipal de Neusatz. Il leur fut recommandé dans ce travail de révision d'exclure tout ce qui ne serait pas applicable aux mœurs et aux usages de la Servie. Soit que Milosch vouldtseulement gagnerdu temps, soit que les jurisconsultes fussent restés nu-dessous de leur tâche, il les congédia sans donner suite à cet essai. Quel-

3ue temps après, au mois de novembre e la même année, le prince Dolgorouki, aide de camp de l’empereur Nicolas , arriva en Servie avec la mission de presser la promulgation du nouveau code et d’en déterminer la portée générale. On lit répandre parmi le peuple que l’agent

russe, à côté de mesures bonnes et utiles, en avait proposé d’autres dont l’application était impossible.

L'année suivante , 1838, on rappela de Hongrie les mêmes jurisconsultes; et le conseil supérieure f'eliki Souci), présidé par le prince Jéphrein, fut chargé d’examiner de nouveau leur travail.

Dans l’intervalle, les ennemis du prince et ceux qui voulaient sérieusement la constitution promise avaient adressé des plaintes à Constantinople.

Le sultan demanda des explications et ordonna de lui envoyer une députation, dont un des plaignants , Abraham Pétroniévitch, devait faire partie. Ne pouvant éluder cette injonction formelle, Milosch envoya à Constantinople ce même Pétroniévitch auauel il adjoignit, pour neutraliser son influence, le secrétaire Joanovitch et le colonel JovaD.

Le consul anglais en Servie, M. Hodge, qui avait reçu des instructions contraires aux vues de' la Russie, partit aussi pour Constantinople. L’Angleterre trouvait que la Servie était encore trop peu avancée pour qu'on lui donnât une constitution libérale; niais son véritable motif était que le sultan n'était déjà que trop affaibli et que l’émancipation des Slaves chrétiens dans les régions danubiennes , ne profiterait dans un temps donné qu'aux intérêts russes.

Dans cette lutte d'influence, la politique de la Grande-Bretagne eut le dessous; et, quand ia députation revint en Servie, les ennemis du prince, dont Voutschitch était le plus dangereux , étaient sôrs du succès.

Vers la lin du mois décembre 1838, le hatti-schérif que nous venons de rapporter fut approuvé dans sa teneur par le sultan et l'empereur Nicolas; et le vizir de Vidin reçut l’ordre de remettre en personne ce document au prince en présence du pacha de Belgrade. Le résultat de ces négociations doit être attribué d’abord aux tendances politiques des puissances intéressées a l'époque dont il s'agit, et ensuite à l’habileté de Pétroniévitch. En prenant congé de la députation serbe, le sultan lui avait adressé ces paroles : « Je prends Dieu à témoin que je n'entends faire aucune distinction entre mes sujets chrétiens et mes sujets musulmans. J'ai entrepris le voyage de

I/UNIVERS

Silisiri*» pour en donner des preuves; el, si d'autres affaires ne m’en eussent empêche, j’aurais été plus loin et peut-être jusque chez vous. En conséquence , b la prière du peuple serbe , je lui accorde de :nouveau quelques lois qui peuvent contribuer à son bonheur. Je donne ma parole impériale que je me réjouirai toujours d'apprendre que vous êtes heureux. Saluez pour moi le peuple et le prince. Dis-leur cela. Abraham ( Prlrimièvilch, chef de la députation), et que Dieu vous accorde un bon voyage. »

CHAPITRE XXXIII Dans des intérêts si complexes, comme le sont eu général ceux qui se rattachent à la question d’Orient , les vues des grandes puissances manquaient de ce caractère précis qui définit nettement les situations politiques : la Russie caressait le peuple serbe en lui faisant accorder des institutions dont l'observation était à peu près impossible; quoique essentiellement despotique, elle reniait en quelque sorte son propre système en annulant l’autorité de Milosch : ce dernier motif lui était commun avec la Turquie, dont l’espoir, en caressant les Serbes , était de voir sortir de troubles inévitables un retour à l’ancien ordre de choses. L’Angleterre suivait avec inquiétude les progrès du commerce grec, qui s’étendait dans l’Archipel, sur les côtes de l’Asie Mineure et embrassait tout le littoral de la mer Noire. Elle voyait dans ce développement rapide une ressource puissante pour la marine russe, qui pouvait a un instant donné recruter pour ses (lottes de Sébastopol des matelots intrépides et expérimentés. Son consul avait ordre d’entraver les vues de Milosch et de rendre indépendant de la Russie le commerce avec les provinces serbes , dont le prince s'était arrogé le monopole. La France, dont les vues étaient moins directement intéressées, trouvait cependant de nouveaux motifs dans l’extension de ses établissements en Algérie pour conserver sa part d'influence dans la Méditerranée et pour renouer avec la Porte ses anciens rapports d’alliance amicale. Quant à l'Autriche, d'accord sur certains points avec l’une ou l'autre des puissances rivales, mais contraire b leur

politique sur d’autres, elle s’efforça d'acheminer ses intérêts à la faveur de leurs divergences, sacrifiant avec habileté les points secondaires aux considérations d'unordre général, et neperdant jamais de vue la question essentielle, sa prépondérance occulte, sinon de fait, dans. les provinces du bas Danube.

Au milieu de toutes ces influences, tantôt réunies, tantôt diverses ou même contraires, la Servie croyait obtenir pour elle et par elle les résultats qu'amenaient la situation générale et la force des choses.

C'est une particularité digne de remarque, comme l'historien Ranke l’observe judicieusement, que les deux nations les plus libérales de l'Europe, la France et l’Angleterre, se déclaraient en faveur du gouvernement politique de Milosch, tandis que les pouvoirs absolus imposaient à la Servie un gouvernement mixte qui ne laissait au prince qu'une action restreinte. Ce qui donnerait à supposer que cette marche résultait d’un plan arrêté, c’e^t que des mesures analogues avaient été prises dans les principautés moldo-valaques.

« En agissant de cette manière , la « Russie ne pouvait encourir le reproclx*

• d’inconséquence : elle ne s'était ja- « mais engagée à faire obtenir aux Ser-

• bes autre chose que la liberté du

• culte et une complète indépendance « dans leur administration intérieure.

« Quant a la Turquie, elle avait , il est « vrai, conféré à Milosch la dignité « princière à vie , mais sous la réserve

• qu’il se ferait assister du conseil su- « prême, et une infraction flagrante à « cette clause essentielle lui donnait inx contestablement le droit de retirer sa

• concession. Elle fit de ce point la base « de ses réclamations. La demande que « Pétroniévich fit partie de la députation x était d'une signification non doux teuse. Les ennemis de Milosch y virent « un heureux présage pour leur parti et x un commencement de défaveur pour « le prince.

x Abraham Pétroniévitch était fils « d'un de ces Serviens qui avaient pris

• du service en 1787 , lorsqu’éclata la erre entre la Turquie et l’Autriche, n pcrc avait fait cette campagne

comme officier subalterne au corps

« des volontaires. On l’avait d’abord « destiné an commerce; mais, ayant « montré peu de goût pour cette car- « rière , il retourna en Servie. Là il fut « employé dans la chancellerie de la « cour, où il se distingua tellement,

• grâce surtout à la conuaissance qu’il « avait de la langue grecque, qu’il s'ac- « quit la réputation d’un homme habile. « pendant quelque temps il fut attaché « a la maison au prince en qualité de « chambellan (prestavnik ) ou inlroduc- « leur , et il remplissait les fonctions

• de kiaïa Mais plus leurs rapports « avaient été iutimes, plus leur înimi-

• tic fut ardente et implacable après « leur rupture dans les affaires de

• 1835. Ses amis le représentent comme « un homme naturellement honnête et « bienveillant , ayant de la peine à re- « fuser, et dans les occasions où il « fallait agir ne prenant une résolution « que lorsqu’il se sentait appuyé. Il s’é-

• tait ménagé un certain crédit auprès

• des autorités turques, qui lui avaient « reconnu beaucoup de souplesse et « d'habileté, pendant la détention de « la députation serbe, en 1820. On le « regardait comme le meneur et le con- « seil de ceux qui, en s’efforçant de fon- « der un gouvernement , pensaient sur-

• tout à se prémunir contre les dangers « dont les menaçait personnellement la « haine du prince. »

L’habileté de Pétroniévitch consista surtout à faire admettre comme articles de la constitution des règlements qui , tout en exprimant les vœux de la nation , n'étaient pas contraire aux vues de la Russie et restreignaient l’autorité de Mitosch ; de sorte qu’en cas de résistance ce dernier mécontentait à la fois et les Serbes et la puissance protectrice. On lui laissait, il est vrai, le pouvoir exécutif, le droit de faire grâce, la nomination aux grandes charges de l'État, la levée des impôts et le commandement en chef de l’armée; mais le sénat, qui devait l’assister comme conseil, était investi d'un pouvoir qui excédait en réalité celui du prince. En effet, tandis que celui-ci surveillait les collecteurs de la taxe, le sénat arrêtait les dépenses et décrétait les voies et moyens d’alimenter le trésor. Aucun impôt n’était exigible sans la sanction du conseil supé-

rieur ( y 'erkhoeni Soviet). Cette action sur les finances emportait comme conséquence nécessaire la faculté de déterminer le nombre des troupes et leur paye aussi bien que les appointements des fonctionnaires et la création de nouveaux emplois.

Le pouvoir législatif était exercé presque exclusivement par le même corps. Après qu’il avait délibéré sur une loi reconnue utile par la majorité, le prince était moralement obligé d’accorder sa sanction. Si un ordre émanait de l'initiative du prince, il n’était valide qu'après avoir reçu l’approbation du sénat. En cas de contestation en matière de droits et de lois, tout restait en suspens jusqu’à ce que ce haut conseil eût rendu son verdict définitif. La responsabilité de l'administration suprême était soumise aux formes les plus strictement inquisitoriales.

Le prince recevait un traitement quadruple de celui d’un ministre ou curateur ( popetschitel ). Les ministres dirigeaient, en se les partageant, les départements de l'intérieur, des affaires étrangères, des finances, de la justice et de l’instruction publique. Comme nous l’avons vu, ces fonctions étaient entièrement distinctes les unes des autres. Tous les actes du gouvernement devaient être revêtus de la signature du ministre compétent. En un mot, toutes lesaffaires importantes émanaient des ministres ou étaient soumises a leur contrôle.

Le nombre des sénateurs était de dixsept, et répondait à celui des nahies.

Milosch les nommait; mais, une fois désigné, chaque membre était inamovible, et ne pouvait être destitué que pour violation des lois et sur un ordre exprès de la Porte. Devant un corps investi de toutes ces prérogatives les fonctions de prince étaient une sinécure. 11 n’y avait nas jusqu’à son action sur les juges et les employés daus les diverses branches de l’administration qui ne fût virtuellement atteinte par les dispositions de la nouvelle charte; et l’on peutdire qu’a son retour de Constantinople Milosch avait cessé d’être prince de Servie. Ceux u’il avait traités jusque-là en esclaves taient désormais les seuls maîtres. A peine le nouveau sénat était-il en fonc-

L’UNI VERS

lion que Milosch 8e vit sans la moindre influence dans l’Klat et qu’on alla même jusqu’à empiéter sur le droit que la constitution lui laissait, celui de nommer les seuateurs. 11 n’y eut qu’un point sur lequel on interpréta tidelement le sens de la charte, a savoir que le prince ne pouvait choisir les membres de la cour nationale de justice que parmi les personnes les plus riches et les plus distinguées et jouissant de l’estime générale.

Les premiers sénateurs nommés furent Voutschitch et Jéphrem, c’est-àdire les chefs mêmes de l'opposition, qui revinrent triomphants de l’exil. Les autres choix portèrent plus ou moins le même caractère d’hostitilité systématique. Les ministres ne furent pas plus favorables au chef nominal de l’État. Abraham Petrouievitch eut le département des affaires étrangères , et Protitch celui de l’intérieur.

Pour un homme du caractère de Milosch, le poste n’était plus tenable. Il avait sans doute abusé de son pouvoir; mais quel est le Servien ayant rendu au pays d’aussi grands services et reçu autant de marques de dévouement et d’admiration qui aurait montré plus de modération que lui dans le rang suprême? Il sentait que le succès de ses ennemis était dd plutôt à uu concours de circonstances extérieures qu’à la supériorité de leur mérite; et, comptant sur le bon sens du peuple, il se flatta qu’il suffirait à ce peuple de faire l'essai de la nouvelle administration pour demander lui- même le rétablissement de l’ancien gouvernement. 11 voyait les formes absolues trop fortement enracinées dans le pays pour que des fonctionnaires, la plupart sans instruction et étrangers à la direction des affaires, restassent dans les limites de leurs attributions respectives. Il compta sur le désordre; et il ne négligea rien pour le faire naître ou pour l'augmenter. Dans le fait, sa tâche était plus facile que celle de ses adversaires : les infractions a une légalité nettement définie se manifestent d’ellesméme, tandis que les abus du despotisme ont une sorte d’excuse dans leur principe. Il jugea donc qu’il était plus sage et plus sür de n’opposer à ses rivaux qu’une force d’inertie, d’autant

plus qu’une résistance ouverte l’eût exposé à une répression directe de la part de la Turquie et de la Russie. Une des nouveautés qui déplaisaient le plus au peuple, c'était la distribution par classes ou guildes des marchands et des corps de métiers. Cette sorte de police, empruntée à la Russie, où tout s'étage à l'exception du serf et du tsar, u'élait considérée par les Serbes que comme un artifice de fiscalité : les partisans de Milosch ne manquèrent pas de la tourner en ridicule.

Outre ceux qui se trouvaient lèses dans leurs intérêts par les changements récents, il y avait encore dans la masse de la population un assez grand nombre de personnes qui regrettaient de voir l’homme à qui l'on devait d'être une nation indépendante traité avec si peu de inénagemeut. Lu général, le despotisme de Milosch ne s’etait appesanti que sur les grands ; et le peuple, ordinairement foulé par eux, les voyait avec une secrete satisfaction trembler a leur tour devant uue volonté toute-puissante.

Malheureusement pour Milosch , la vénalité de son administration avait laisse dans le pays des traces trop récentes pour ne pas prêter à de nombreuses accusations. Le peuple comprenait mieux ce genre de griefs que tous les autres ; et, en se montrant sévère à cet égard, il croyait donner en même temps aux ministres et au sénat un avertissement salutaire pour leur conduite à l'avenir.

Tout à coup et de tous côtés des milliers de plaintes s’élevèrent; on voulait faire comparaître Milosch pour qu’il eût à rendre compte de l’emploi des deniers de l'État. Quoique ces accusations ne fussent pas toutes fondées, Milosch savait qu'il était facile à ses ennemis d'établir sa culpabilité en matière de finances et qu’une condamnation lui fermerait à jamais tout retour au pouvoir. Il se retira donc à Semliu, et déclara qu'il ne reutrerait en Servie que lorsqu’on aurait éloigné Jéphrem et Voutschitch, dont la haine le privait de toute garantie. Quant aux comptes qu’on lui demandait, il rappelait les nombreux témoignages de satisfaction u’il avait reçus à différentes époques e l’assemblée', de ses accusateurs pre-

seuts et de la nation entière, en ajoutant u'il ae refusait à toute enquête sur es faits antérieurs et accomplis au milieu d’autres circonstances. Cependant, au lieu de persister dans cette résolution, il prit brusquement le parti de revenir. Comme une révolte contre les cbartistes éclata précisément dans le même temps, il est probable qu’il ne quitta Semlin que sur l’avis de ses partisans qu’un mouvement se préparait et qu’il devait se bâter de reparaître. 11 offrit d’aller se présenter devant les mécontents et de faire rentrer le peuple dans l’ordre ; mais on se garda bien de confier le.soin d’apaiser le tumulte à celui qui l’avait secrètement excité. Au lieu de lui donner le commandement des troupes, on l'entoura d’une surveillance sévère.

Le plan de Milosch échoua donc. Dès le début il fut obligé de déléguer son pouvoir militaire à Voutschitcli, qui se mit à la tête de l’armée et se montra dans ce commandement bien supérieur aux chefs de l’insurrection. 11 les surprit dans leur campement sur un endroit découvert au milieu d’une forêt, sans se laisser intimider par leur nombre et

{iar leurs forces en artillerie et en cavaerie. 11 commença par fermer toutes les issues par des abattis d’arbres, de sorte que leur armée ainsi emprisonnée, ne pouvant se développer et manquant de vivres, se vit forcée de se rendre.

Pendant que le gros de t’armée insurrectionnelle était ainsi vaincu sans combattre, Jovan, un des frères de Milosch, était arrêté à l’instant où il recrutait des partisans dans le voisinage de kragoujévatz. U ne fit pas difficulté d'avouer que c'était lui qui avait rassemblé des troupes dans le but de rétablir le gouvernement du prince. Dans ces circonstances critiques, personne n'osa prendre la defeuse de Milosch. Le sénat avait envoyé des proclamations dans toutes les nalties pour soulever le peuple contre lui ; et déjà plusieurs milliers de soldats étaient venus joindre Voutchitcii. Ces troupes déterminées et bien conduites représentaient l’élite de l'armée. C’est à la tête de cette force imposante que le géuéral en chef retourna en hâte à Belgrade pour porter le dernier coup au parti ae Milosch. Comme

il faisait halte dans un village situé à une lieue de la capitale, une femme dont le fils, qui était prêtre, avait été condamné à mort par le prince, vint se jeter à ses pieds en demandant justice et vengeance. Le désordre de sa chevelure et de ses vêtements et l’expression passionnée de sa douleur de mère produisirent une vive impression sur les assistants. Ainsi le peuple s'adressait déjà à Voutschitch comme à un libérateur.

Quelques sénateurs vinrent à la rencontre du general, et arrêtèrent avec lui les mesures que réclamaient les circonstances ; et bientôt les ennemis du prince, armée et fonctionnaires de tout rang, prêts à tout et certains du succès, firent leur entrée dans Belgrade.

Après le combat ou plutôt la rencontre qui avait eu lieu dans la forêt, les chevaux de la cavalerie des vaincus avaient été conduits en triomphe devant le palais de Milosch, qui put comprendre que ses partisans avaient décidément le dessous en voyaut qu’on lui retirait ses gardes et qu'on n’eu laissait pas même à la princesse Lioubitza. Depuis quelque temps cette deruière s’était rangée dans le parti de l'opposition, selon quelques-uns parce que sou beaufrère Jéphrem exerçait un certain ascendant sur son esprit. Le caractère tyrannique et volage de son mari lui avait donné d’ailleurs de fréquents sujets de plaintes. Lorsque Milosch lui fit remaruer qu’on la privait aussi de sa garde 'honneur, elle fondit en larmes, et reconnut trop tard que la haine des partis ne respecte rien.

La déposition de Milosch était le but que s’était proposé depuis longtemps le parti qui venait de s'emparer du gouvernement. Instruit pur ses fautes et ayant tant d’injures à venger, il eût probablement ressaisi le pouvoir d’une main plus ferme, et, tout en ménageant ostensiblement la Turquie et le- protectorat russe, il n’en eût été que plus complètement despote. Telle était la crainte qu’il inspirait qu’à l’instant même où il était abandonné de tout le inonde quelques-uns crurent nécessaire le sacrifice de sa vie. Ou alléguait la raison d’État, sa révolté ouverte contre la constitution accordée par lu sultan, et comme exemple la mort de Rara-

L’UNIVERS

George, hieu autrement odieuse, puisqu'elle n’avait été sanctionnée par aucune mesure légale. Mais d’autres, moins aveuglés par la passion, représentèrent qu’on attribuerait cet acte de rigueur h la haine de quelques individus et qu’il serait aussi injuste qu’impolitique d’inaugurer par une exécution sanglante le règne régénérateur de la constitution ; que rien n’accuserait plus directement l’absolutisme de Milosch que le triomphe de la modération et de l’ordre sous la protection des lois nouvelles; enfin que ce serait une tache éternelle pour le nom serbe que de mettre à mort l’homme qui avait gouverné si longtemps et dont les fautes , quelque grandes qu’elles fussent, ne devaient point faire oublier les services passés. Cette opinion l’emporta : il fut résolu que le prince partirait immédiatement pour l'exil, et qu’il serait assez puni en se voyant condamné à vivre loin du peuple dont il avait méconnu les intérêts.

En conséquence de cette détermination, Voutschitch, complètement armé et entouré de ses momkis, se rendit à la demeure du prince pour l’informer de cette décision. Le choix d’un tel messager ne devait point laisser Milosch en doute sur le sort qui lui était réservé. Peut-être même s’attendait-il à pire.

Voutschitch lui signifia « que la nation ne le reconnaissait plus pour son chef, et que, s’il en doutait, il allait faire assembler le peuple, qui le déclarerait luiméme. » « Puisqu’il en est ainsi, répondit Milosch, et qu’ils ne veulent plus de moi, à la bonne heure ! je n’essayerai pas plus longtemps de m’imposer aux Serviens. *■

Le 12 juin 183!), il déclara au sénat et à l’assemblée nationale , par l’intermédiairedu métropolitain, qu'il résignait sa charge en faveur de Milau, son fils aîné, en demandant qu’il lui fût permis de se retirer dans une terre qu'il avait en Valachie. Il prit l’engagement de ne jamais rentrer sur le territoire serbe.

Le lendemain l'assemblée accepta l'acte de sou abdication, qui était ainsi conçu.

• Attendu que ma santé, épuisée par 1rs soins pénibles du gouvernement pendant de longues années , ne me permet pas de les contiuuer, je me suis dé-

cidé librement à abdiquer la dignité de prince de la- Servie et à me délier du serment prêté. En conséquence j abdiiiue aujourd’hui et à tout jamais cette dignité et me délie du serment en faveur de mon fils aîné Milan, qui, en vertu du hatti-schérif donné au peuple serbe et du Itérât que j’ai reçu, est mon successeur légitime dans la* dignité princière. Comme le repos et le délassement me sont indispensablement nécessaires après tant d’années de gouvernement pénible, je quitte pour toujours la Servie et remporte dans mon coeur la seule consolation que le sort de ma patrie est assuré par aes lois et des privilèges, qu'elle est placée sous un haut protectorat et qu'elle peut enfiu voir regner la paix , l’ordre et la prospérité, qui les accompagne. Comme garantie que cette abdication a été écrite de ma pleine volonté, je donne à savoir que mon plus jeune fils Michel y a apposé mes nom et prénom, ainsi que mon sceau, ne sachant pas moi-même écrire. Donné à Belgrade, le 13 juin 1839. Milosch Obrénovitch.

En meme temps il adressa à son fils aîné Milan Obrénovitcb le rescrit suivant.

« Ma sauté affaiblie par le gouver- « nement pénible du peuple serbe m’oit blige à abdiquer la dignité princière et « à vous la remettre , conformément au « hatti-schérif et au bérat donnés par « le sultan au peuple serbe et à moi ,

« ce que j’ai fait aujourd'hui par la dé- « claration de mon abdication adressée « au sénat, au corps des magistrats,

« au clergé et à tout le peuple serbe. En

• même temps que je vous en informe « et que je vous souhaite de remplir x avec bonheur la dignité que j'abdique « volontairement, je vous donne ma x bénédiction, et j'adresse au ciel la « prière fervente qu’il vous conduise « dans sa sagesse de manière à ce que x vous vous attiriez l’amour du peuple x dont vous allez devenir le chef et

• dont vous devez toujours vous pro- < poser le bien, afin que, multipliant ses » bénédictions, vous deveniez le père de x la patrie et le fils élu du Tout- Puis- « sant, à la joie infinie de votre père,

« qui vous a toujours souhaité ot vous x souhaite du fond du coeur la jouis-

« sance de tous les biens de ce monde « et du ciel. » Donné à Belgrade, 13 juin 1839. — Milosch Obrénovitch.

Milosch voulait quitter le pays aussitôt après son abdication-, mais il ne fut libre de prtir que lorsque l’on se fut emparé de tous les documents qu’il avait déjà fait mettre sur le bateau destiné à le transporter. Il lui fallut donc se dessaisir de tous les hatti-schérifs, firmans, bérats qu’il avait reçus de la Porte comme priuce de Servie, et même de sa correspondance politique.

On croit que le vizir de Belgrade, Joussouf , qui le haïssait et qui avait demandé qu’il fût livré au sultan comme rebelle, ne fut pas étranger à cette mesure.

Enfin, le 15 juin 1839, Milosch, entouré du haut clergé, des sénateurs et des principaux employés , prit solennellement congé de la nation serbe. Il s’embarqua ave* son jeune fils Michel et un seul domestique. Quinze hommes de garde, trois officiers et un sénateur 1’accompagnèrent jusqu’à Tschernetz en Valacme. On dit qu’à l’instant de mettre le pied dans le bateau qui allait le transporter sur la terre étrangère il jeta un dernier regard sur le rivage natal, et qu’il ne prononça plus une arole. Parmi les assistants , dont la aine était tombée devant cette grande infortune, plusieurs donnèrent des marques d’une vive émotion, Voutschitch lu i -même ne put retenir quelques larmes.

Le caractère du prince Milosch offre un mélange remarquable des qualités et des défauts qui sont propres aux races diverses des Slaves du sud; les mêmes causes qui ont fait son élévation ont précipité sa chute. Sa fermeté naturelle avait pris cette inflexibilité que ses ennemis lui reprochaient dans l’exercice du commandement militaire, où la nécessité de vaincre habitue le chef à regarder quiconque lui résiste comme un ennemi et à considérer les luttes civiles comme un engagement sur un champ de bataille. Les formes du despotisme turc que la conquête avait acclimatées depuis des siècles dans la Servie; le protectorat du gouvernement russe, type de la subordination sous l’absolutisme religieux et politique , pouvaient lui persuader que le despotisme qui Battait son orgueil et son

ambition serait plus utile au peuple qu’une liberté fondée sur des institutions prématurées , imparfaitement définiesetiual comprises. D’un autre côté, il voulait l’indépendance de l’administration dans l’Etat et assez de liberté dans la nation pour qu’elle se regardât comme débarrassée à jamais du joug de la Porte; mais avant tout il voulut être l'homme indispensable et représenter à lui seul le principe et la garantie de toutes les franchises et privilèges. En un mot, il se figura que les Servions pourraient être tout à la fois courageux et indépendants devant les menaces de l’étranger, et souples et dociles sous la main du prince régénérateur. Il ne comprit pas que la liberté commence par poser rigoureusement ses conséquences; et ce fut surtout dans cet ordre d’appréciations qu’il erra.

Sa vivacité, qui allait jusqu’à l’emportement, lui fit souvent commettre des actes qui avaient tout l'odieux de la cruauté , quoiqu’il fût naturellement porté à la générosité et à la clémence.

Mais, comme ses retoursde faveur étaient brusques et capricieux aussi bien que sa colère, ceux qui l'entouraient n’ctaient jamais dans cette sécurité que réclament les hautes positions du gouvernement.

Comme pour ressembler davantage à un pacha, il se permettait de fréquentes infractions aux devoirs qu’impose le lien conjugal, et cette conduite, que la licence des mœurs excuse ou toléré en Europe, offusquait les vertus serviennes. Quand il rencontrait dans ses voyages de jeunes filles qui lui plaisaient, il leur trouvait quelque emploi dans son palais, et il fallait que la princesse Lioubitza n’eût pas l’air de s’aper. cevoir de ce qui se passait sous ses yeux. Quand il était las de ses maîtresses, il les mariait. « On citait , dit Boué, une de ces maîtresses mariée maintenant à un jeune homme de Kragoujévatz.

D’abord ce dernier avait refusé de l’épouser; mais, pour l’y contraindre, on l’enrôla, et il finit par céder. Quelques autres se sont montrés plus accommodants et ont établi des maisons de commerce avec des libéralités princières provenant de la même source. A son retour de Constantinople, il avait amené avec lui deux Ethiopiennes , de

L'UNIVERS

sorte que son konak ressemblait à un sérail. Non-seulement ses mœurs privées, mais ses rapports avec ceux qui l'entouraient, rappelaient les coutumes des cours de l’Orient ; on cite un certain Tzveko Haîovitch nommé tout à coup général en cbef de l'artillerie, lequel reçut avec sa démission vingt-cinq coups de bâton, ce qui ne l'empéciia pas d'élre élevé plus tard au poste de cbef de la police de Belgrade. Un caprice de Milosch transformait un marchand en aubergiste et un sommelier eu médecin. Non-seulement il s'arrogeait le monopole des principaux produits du pays, mais il glanait encore dans les détails ; ainsi il faisait vendre la viande de sou bétail à Belgrade et à Kragoujevatz à un prix plus élevé que toute autre, parce qu'en effet ses bœufs étaient d'une race supérieure ; et le peuple, qui aurait souvent préféré une viande moins belle a meilleur marché, était oblige d’acheter celle du prince. Cette prétention avait un caractère fiscal d'autant plu6 révoltant qu'elle rappelait certains privilèges de la loi turque. Les éleveurs de porcs devaient cacher leurs richesses ; car on se trouvait exposé à mille persécutions dès qu’on en possédait plus que le maître. Le rang et les services ne mettaient personne à l’abri des peines réputées ailleurs infamantes, et les jugements même équitables étaient avilis par les formes du caprice et de l’arbitraire. Nul n'était sûr de conserver ses biens immeubles : si une propriété convenait à Miloscb , il exigeait qu'on la lui vendit, et il en fixait lui-même le prix. Un de ses employés supérieurs, nommé Badiscliovitch, ne put achever sa maison, parce qu'elle devait être décorée de quelques statues et que les konaks de Miloscb n'eu avaient aucune. • En 1837, dit M. Boué, auquel nous empruntons en les abrégeant quelques-uns de ces détails, les Saxons offrirent d'établir dans la province quelques colonies dans le but d'apprendre aux Serbes à tirer un meilleur parti des ressources du pays et de donner à l’industrie une impulsion nouvelle. Ce plan était appuyé par le prince Jéphrem, et la jalousie de Milosch ne permit pas de le mettre à exécution. » Dans l'hiver de I837à 1838, on lit pairalre un almanach, l'Uranie

( Urania ), orné de gravures représentant des portraits de femmes. Le prince fit reprendre à chacun des souscripteurs l'exemplaire qu’il avait acheté, et fit ôter les gravures des autres. Quelquesuns virent dans le motif de cette mesure le désir de plaire aux Turcs, qui regardent comme une impiété la représentation de la ligure humaine ; d'autres suposaient que le portrait d'Anka, qui se trouvait eu tête du recueil, était celui de la fille cadette de Jéphrem , et que cette publicité, qui rameuait l’attention du public sur un frère qu'il n'aimait pas , offusquait sa jalousie. D'autres enfin ont cru que la disgrâce de l'almanach tenait à ce qu’on y avait donné à Milosch le titre d’ Altesse.

Le poète Miloutinovitch encourut la disgraco du prince pour avoir dit dans sou histoire des trois aunées de guerre de la Servie contre la Porte que le peuple avait dû sa délivrance à lui-même.

Cependant l’auteur avait reçu du prince l'autorisation de ne pas déguiserla vérité.

Tous ces griefs, peut-être un peu grossis par la malveillance, feraient de Milosch un prince fantasque et peu digne d'occuper la postérité si des qualités réelles et solides ne les rejetaient dans l'ombre.

Un des mérites de Milosch est d'avoir négligé de s'entourer d’un appareil militaire, qui cependant eût contribué puissamment à affermir un gouvernement absolu : joignant la bravoure à l'expérience, il lui eût été facile de tourner vers le déploiement de la puissance militaire les idées et les instincts d’un peuple ui venait de conquérir son indépenance. Il eut le bon esprit de comprendre que dans un pays où tout le monde naît soldat et qui borne le luxe à un riche équipement et aux armes de prix, ces dépeuses inutiles en temps de paix absorberaient en grande partie les ressources réclamées par l’agriculture, le commerce et les institutions d’utilité générale.

S'il poussa trop loin l’économie , c'est qu'il n’ignorait pas que l'argent est le nerf de la paix aussi bien que ue la guerre et que dans ses rapports avec le gouvernement turc le meilleur moyen de rester le maître, c’était d'être plutôt en état de donner qu'exposé a se voir obligé de recevoir.

Digitizc

On retrouvait dans son entourage la simplicité qui était dans son caractère. En voyage, sa suite se composait de quelques houlans et tartares , d’un ou de deux secrétaires et d'un médecin. Il n’y avait point de gardes à la porte de ses résidences , mais tin corps de garde visà-vis de la porte principale. Une musique militaire annonçait i'heuredu dîner du prince et celle de son souper. A part ces distinctions, qu’il avait réduites a la plus simple expression possible, il n’avait pour ainsi dire rien changé à sa vie de famille. La princesse Lioubitza n’avait point ce qu'on appelle en Europe de maison montée. Lorsqu’on la visitait, ses fils venaient recevoir l’étranger à la porte et toute espèce d’étiquette. était non pas bannie, mais ignorée de cette cour, dont tout le personnel se composait de quelques secrétaires et adjudants. Ce qui fait peut-être son éloge plus que tout le reste, c'est que parmi ceux qui ont joui le plus longtemps de sa confiance se trouvent justement les hommes qui ont précipité sa chute C’est à sa table et à son foyer qu'ils ont conçu et préparé leurs plans, c’est au milieu'des épanchements de l'amitié qu'ils ont marqué l’endroit où le prince pouvait être frappé.

Milosch, ajoute M. Houe, se montrait extrêmement économe des deniers publics. Son secrétaire de cabinet avait la table et le logement et touchait 1 ,500 écus (7,580 francs), ses autres secrétaires de 200 à 600 écus ; 300 écus étaient un salaire moyen. Ses conseillers supérieurs en Servie’ recevaient annuellement jusu’à t ,000écus (5,000 francs), les autres e 600 à 800 écus (de 3 à 4,000 francs).

Le général Jéphrem , comme généralmajor et président du sénat, touchait 1 ,700 écus-, les autres sénateurs de 800 à 1,000, selon le bon plaisir du prince; les commandants jusqu'à 1,300 écus; les colonels t ,000; les capitaines de district de 5 à 700 ; les capitaines de commune de 3 à 400 ; les juges de 4 i à 500; leurs secrétaires de 100 à 125 avec la table et le logement; les médecins de cercles de 300 à 360. La modicité de ces traitements ne permettait point de faire des économies; mais je bon marché des choses nécessaires à une vie simple les reudait suffisants.

Sous le gouvernement du prince Milosch , les relations de la Servie avec les provinces voisines surtout avec la Moldo- Valachie et les pays danubiens de la domination autrichienne ne sortaient gucre de la sphère commerciale; de sorte que les objets de luxe et les recherches de la table se rencontraient rarement même citez les marchands assez riches pour se les procurer.

Malgré leur simplicité de mœurs et leur sobriété, les Serviens sont sujets à des maladies épidentiques dont le retour périodique doit être attribué à l'insalubrité des terres basses qui sont souvent inondées à l'époque du débordement des fleuves et de la fonte des neiges. Dans certaines localités la lièvre règne périodiquement et présente les caractères que le docteur Wolf a observes à Jassi. 11 y a beaucoup à faire en Servie pour l’hygiène publique et le régime de la vie privée. Les habitants attribuent à l’eau prise comme boisson en trop grande quantité les dyssenteries et autre* maladies inflammatoires. Des fièvres rémittentes sévissent périodiquement au printemps et surtout en automne. Les ophthalmies sont fréquentes dans les régions montagneuses ; et l’habitude de se tenir trop couvert dans les maisons , taudis

?|ue l’on s’expose sans précautiou à l’air roid, multiplie les refroidissements et les rhumatismes.

La vie active des paysans rend assez rares les exemples de longévité : la barbe et les cheveux des Serviens grisonnent avant quarante ans ; leur carrière est plus courte; mais ils ont autant vécu que les Européens en moins d’années. La petite vérole y fait quelquefois de grands ravages, l’usage de la vaccine était encore bien peu répandu malgré les eflorts des médecins et les prescripions de l’autorité.

Le choléra se répand de temps à autre le long des bords du Danube, suit le cours de ses affluents en remontant vers leurs sources et cause plus d’effroi que la peste elle-même.

Cette dernière maladie présente trois périodes, l’attaque, la réaction et la crise. Sa durée ne dépasse guère quatre a cinq jours, à moins qu’elle ne dégénère en fièvre typhoïde ; et alors elle peut se prolonger de dix à quinze jours. Eu génèrul,

J 28 L’UNTVERS.

on regarde comme plus meurtrière celle qui vient de Trébizonde ou de Sinope que celle qui a pris naissance en Égypte. Quoique l’origine de ce fléau soit encore un mystère pour la science, il est permis d’espèrer que des relations suivies entre l’Europe et l'Orientappellerontsur ce sujet des investigations plus méthodi-

aues et plus générales, et que cette cause e mortalité qui a plus contribué à dépeupler le monde que toutes les guerres réunies pourra être combattue avec plus de succès qu’elle ne l’a été jusqu’à ce jour. D’après le calcul approximatif du docteur Brulard, chaque année de peste enlève en moyenne à l’empire turc un million d'habitants.

I>a Servie n’apas étéépargnéeen 1887, année pendant laquelle le fléau a sévi dans tout l’Orient avec une violence extraordinaire. Le prince Milosch semblait partager sur ta peste les idées des Turcs, qui acceptent les grands dangers de la vie avec la résignation du fatalisme, persuadés que tous les efforts de l'homme ne peuvent rien changer à sa destinée.

Cependant on avait fait en Servie quelques essais pour l’établissement de quarantaines; et c’était le gouvernement turc qui avait pris l'initiative. Milosch avait désigné à cet effet quelques points de transit dans la direction de Yidin; mais un déficit sensible dans le revenu des douanes et la répugnance des Slaves pour les nouveautés fiscales le forcèrent à ajourner ce projet. En 1836 , il crut les circonstances plus favorables. On évita d’abord d’adopter des règlements rigoureux. Les voyageurs et les marchandises ne furent soumis qu'à une quarantaine de trois à cinq jours sous des abris aérés ou hangars ; mais l’on s’occupa immédiatement de construire des lazarets à Radouschévatz au confluent du Danube et du Timok , devant Négotin , à Alexinatz , à Mokra-Gora près d’Oujitze , à Lioubovik, au sud de Svornik, et à Rodscha au confluent de la Drina et de la Save. Ces établissements ont été achevés en 1838, et c’est par ces points que les voyageurs et les marchandises pouvaient pénétrer en Servie; mais, malré la surveillance des postes échelonnés e distance en distance, ces limites

étaient fréquemment violées. De tous ces points , Alexinatz (ou Alexinitz) est le plus fréquenté.

Le prince Milosch avait compris que la Servie serait encore longtemps tributaire de l’étranger pour ce qui tient aux arts et aux professions industrielles; mais il ne doutait pas qu’avec le temps les privilèges que lui assurait la constitution ne finissent par assurer a son commerce un avantage marqué sur la Bosnie , la Bulgarie et même sur les provinces moldo-valaques, où presque tous les capitaux des diverses exploitations sont entre les mains des Grecs.

Il s’attacha donc plus spécialement, sans négliger les fondations qui porteraient leurs fruits dans l’avenir, à tirer le meilleur parti possible des ressources qui tiennent au sol, c'est-à-dire de l'agriculture et surtout de l'amélioration de la race porcine.

De tout temps les Serbes ont trouvé dans la vente de leurs cochons des avantages considérables ; et c’est peut-être à ce commerce qu’ils doivent d’être devenus un peuple indépendant. Seloa la remarque de Boué, les Turcs, au lieu de s’obstiner à leur faire la guerre, se seraient peut-être plus bellement assuré leur conquête s’ils se fussent bornés à incendier les forêts de chênes, où les cochons s'engraissent sans rien coûter à leurs maîtres.

Le nombre de ces animaux qui sortent chaque année de ia Servie peut s'élecer à trois ou quatre cent mille. En admettant que le chiffre de la population de la province soit de huit cent mille âmes ou deux cent mille familles, il s’ensuivrait que chaque famille livre eu moyenne à l’exportation deux cochons par an.

Les paysans les vendent à des courtiers qui parcourent le pays pour le comptedegros marchandsde Seinlin, qui les font passer à Pest en Hongrie et même jusqu'à Vienne. Ce commerce rqduit dans le pays nn mouvement e fonds d’environ seize millions de piastres (quarante millions de francs).

Il y a une quinzaine d'années, la viande de porc achetée sur pied se payait environ 90 centimes le kilogramme', c’està-dire un peu moins de ce qu’on la .payait àSemlin. En géuéral le pris de

vente suit les variations de la glandée; quand les chênes rendent peu, le paysan, qui ne pourrait engraisser ses porcs sans des frais considérables, se borne à en élever un petit nombre , et alors les prix s'élèvent en raison de la rareté de la marchandise. I»e cochon sorti des forêts de la Servie est souvent transporté jusque dans la haute Autriche, d’où des spéculateurs étrangers les envoient dans la Bavière, le Wurtemberg et jusqu’en Alsace.

Un autre genre de commerce, mais dont les chances sont bien plusaléatoires, est celui des sangsues. Il suffit quelquefois d’un changement brusque dans la température ou d’un orage pour faire périr toute une cargaison dont le transport a coûté beaucoup de soins et de peine. L’abandon du système Broussais doit avoir fait baisser sensiblement cet article, qu’on allait chercher non-seulement en Hongrie et en Servie , mais jusque dans l’Asie Mineure et dans quelques marais du littoral de la mer Noire.

D’après ce qui vient d’être exposé, on peut conclure que le prince Milosch a continué dignement l'œuvre de la régénération de la Servie ; désormais la reconnaissance du peuple écrira son nom à côté de celui deRara-George. Ces deux grands hommes eurent les défauts de leur époque; sans doute l'ambition et la jalousie leur ont fait com mettre des fautes et même des crimes ; mais si l’on met dans la balance le bien et le mal dont la nation a été redevable à leur administration et à leurs services; si l’on se reporte surtout aux difficultés et aux obstacles qu’ils eurent à surmonter, on ne pourra leur refuser une place honorable parmi ces hommes qui apparaissent de loin en loin dans l'histoire pour changer les institutions de leurs compatriotes , et qui, après avoir réussi, tombent au pied du monument qn’a élevé leur génie.

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