CHAPITRE XXXVI
INSU ERECTION S EN TURQUIE DE 1849 A 1851. ( D'après Cy priai Robert et autres sources .)
La révolution de 1848, qui a ébranlé tous les trônes de l’Europe, a eu son contre-coup dans les provinces slavodanubiennes. Les Hongrois et les Polonais ont mis l’Autriche à deux doigts de sa ruine , et ont forcé la Russie à démasquer sa politique. La Turquie, avec ses demi-concessions aux raïalis, n’était pas en mesure de prendre dans ce conilitde nationalités le parti que lui conseillaient ses intérêts et qu'une marche plus franche eût pu rendre décisif.
Le système suivi avec tant de persévérance sur le Bosphore par Hescliid pacha et dont le but est d'assimiler aux Turcs les chrétiens de l’empire n’a qu’un avantage, celui de réduire à l’impuissance le vieux parti turc ; mais il pèche ar la base en ce qu’il admet la bossiilité d’opérer politiquement la fusion de deux éléments incompatibles. Quand les Turcs en seront venus au point de combattre à côté ou sous les ordres de ceux qu’ils regardaient comme leurs esclaves, il n’y aura plus de Turquie.
En supposant même qu’il y eût entre les deux races un accord momentané , la population chrétienne, deux fois plus nombreuse que celle des Turcs , et dans toute la sève de sa régénération morale et politique, aurait bientôt pris un ascendant marqué sur la race souveraine.
Que si les Slaves , satisfaits d’une constitution qui assurerait leur bien-être,
Jierdaient le sentiment de leur nationaité, la Russie et l’Autriche, également intéressées à empêcher leur fusion avec la Turquie, ne manqueraient pas de susciter des causes de mésintelligence. La Russie surtout tient entre ses mains deux
leviers puissants qu’elle manie avec une
Î grande habileté. Elle flatte constamment es Slaves en leur rappelant leur commune origine, et ne néglige ni les promesses ni même les sacrihces pour les rattacher a son système de domination universelle ; mais ce qui donne surtout à ses intrigues un caractère spécieux de désintéressement et de haute moralité, c’est le soin qu’elle prend de couvrir ses démarches politiques du voile de la religion. Il faut convenir qu’à cet égard les apparences sont pour elle , et que l’intolerance incorrigible des Turcs lui a donné trop souvent gain de cause. A la faveur des derniers traités, les Russes se concilient par des faveurs et des promesses les primats du clergé slave ; ils donnent aux popes des liturgies qui contiennent des prières pour le tsar et les membres de sa famille , et ces prières sont chantées dans toutes les églises de Turquie.
Les réformes militaires d’après le syssème européen et l’antagonisme religieux tendent à séparer en deux camps les sujets turcs du sultan ; l’Asie surtout s'obstine à rester stationnaire; et l'hostilité des vieux croyants contre tout ce ui est emprunté à la civilisation occieutale se manifeste de temps à autre ar des massacres, soit à Alep, soit à myrne . dont les populations fanatiques traitent d’infidèles les musulmans d’Europe. 11 en résulte que la Porte en est réduite à compter sur les raïalis pour contenir les ultra-turcs.
Les Bulgares et les Serbes représentent plus particulièrement les chrétiens soumis à l’empire. Il y a dans cette population énergique et guerrière des éléments bien autrement puissants de civilisation et de progrès que chez les Grecs, race appauvrie, dissimulée et avide , où à côte de quelques nobles exceptions on retrouve tous les signes de la décadence. Les Bulgares et les Serbes réunis pourraient mettre sur pied une force armée considérable. Les Bulgares ne comptent pas moins de quatre millions d’habitants répandus depuis les bouchesdu Danube jusqu’au mont Atbos en Thessalie , tandis que , dans la direction du Bosphore , leurs troupeaux innombrables s'étendent "dans les pâturages de la Roumélie jusqu’à Andrino-
pie. Quant à la Servie, dont la population ne dépasse guère huit cent mille Ames, sans compter ses ancienne* dépendances, elle est couverte, surtout dans quelques-unes de ses nahies, de forêts et de montagnes qui forment des positions inexpugnables. Malheureusement la Bulgarie et plus encore la Bosnie sont restées sous l'influence de l’aristocratie qui compte un grand nombre de Slaves renégats, appelés par leurs frères restés chrétiens potouritzi, c’est-à-dire Slaves turcisés. Retirés dans leurs koula ou châteaux forts , ces petits tyrans se montrent plus avides et plus impitoyables envers les raïahs que les grands vassaux au temps de la féodalité. Il est vrai que les Bosniaques sont traités
Îdus durement par leurs seigneurs que es Bulgares. Chez ces derniers, l’aristocratie n’a pas obtenu des privilèges aussi étendus, et les conditions physiques du pays ont donné à la nation plus d’unité , ce qui a contribué au développement du sentiment national. Les Bulares sont un peuple grave, s’occupant e leurs troupeaux et d’agriculture ; les sacrifices qu’ils font pour multiplier chez eux les écoles élémentaires et spéciales prouvent le désir qu’ilsontdes'instruire.
A diverses époques , depuis l’émancipation des Serbes ils ont essayé d’obtenir les mêmes privilèges ; et, si ces derniers les eussent encouragés, ils n’auraient pas hésité à se soulever pour former comme eux une nation ayant une sorte d’indépendance. La Turquie, dans l’hypothèse d’une révolte sérieuse des Bulgares et dans le cas où elle serait impuissante à la comprimer, se verrait obligée de leur accorder des conditions favorables; car elle ne peut se passer de leur industrie ni des produits de leur sol : mais c’est un parti qu’elle ne prendra qu’à la dernière extrémité, dans la crainte que la jouissance de ces privilèges ne les conduise à une émancipation complète. Non-seulement on leur refuse toute autre liberté que celle de travailler pour leurs maîtres , mais on les accable de taxes et de redevances, de peur u’une existence moins rude , telle que evraient leur en procurer leurs habitudes laborieuses , ne vienne à leur inspirer des idées d’affranchissement. Le dernier vizir, Hussein de Vidin, qui les
a gouvernés pendant plus de vingt-cinq ans, a fait peser sur eux les plus incroyables exactions. Ses intendants et ses facteurs enveloppaient comme dans un réseau toute la province, accaparant toutes les marchandises manufacturées et achetant toutes les récoltes sur pied. Cependant , tout en se plaignant de la rapacité de leur vizir, les Bulgares avouaient qu’ils lui vendaient leurs produits à un prix plus élevé qu’à tout autre. Le vieux Hussein payait bien pour revendre plus cher, et ses bénéfices le rendirent si opulent que son palais ressemblait à la cour d’un roi.
La Bosnie se trouve dans des conditions entièrement différentes. Là le mal est plus profond , plus invétéré et demande des remèdes plus énergiques. La mission du vizir Tahir est donc tout autre que celle de Hussein. Chargé par le sultan d’écraser la résistance de l’aristocratie, il a dû agir avec une extrême sévérité. Ce rôle ra fait regarder par les raïahs comme un sauveur : dans tous leurs différends avec les seigneurs , ils sont sûrs de trouver auprès de lui justice et protection. Une de ses dernières mesures est l'abolition des corvées et de tout travail non rétribué; il a également réduit les taxes sans nombre dont les pauvres raïahs étaient grevés en les comprenant toutes dans un impôt unique, comme la nouvelle constitution l'a réglé en Servie. Cette taxe pour chaque paysan bosniaque ne peut excéder le tiers' de sa récolte en grain ; et elle est fixée non plus comme
firécédemment par les spahis, mais par es starostes ou anciens de la commune.
Dans tous les pachaliks dépendants de son autorité, Tahir, l’ennemi juré de tous les partisans de l’ancien système turc, faisait sans pitié administrer la bastonnade auxspahisqui désobéissaient aux prescriptions impériales. Aussi estil l’objet des plus grands éloges dans le journal illyrien qui défend la cause des Slaves méridionaux.
Depuis l’administration de Tahir, la Bosnie semble renaître, et pour la première fois peut-être les bénédictions des chrétiens ont retenti jusqu’au pied du trône d'un sultan. Quand les détails de la guerre actuelle seront mieux connus, on saura sans doute. que les Bosniaques
L’UNIVERS
ont bravement combattu à côté des Arnautes, des Albanais et des Egyptiens.
Tel était l'état de la Bulgarie et de la Servie ottomane lorsque éclata en Autriche la révolution de 1848 , que suivit bientôt l'insurection de la Hongrie. I.es deux lious de Travnik et de Vidin, affaiblis par l’âge , étaient impuissants à réprimer l'esprit de révolte qui agitait toutes les contrées du Danube. Hussein et Tahir sentirent leur résolution chanceler devant les spahis de la Bosnie et les chrétiens bulgares. Hussein céda volontairement sa place à Zia pacha. Tahir, par une indulgence que sa conduite antérieure faisait paraître de la faiblesse, encouragea la révolté des beys de la montagne, qui coururent immédiatement aux armes. En ce moment, les magyares remportèrent des triomphes signalés sur les armées autrichiennes ;ct leurs chants de victoire, répétés par les échos du Danube , enllammèrent la jeunesse bosnienne. Ce fut dans la K raina que flotta pour la première fois le drapeau de l’insurrection (1849). Les motifs mis en avant par les Bosniaques offraient le thème habituel. Ils se plaignaient de la cruauté du pacha et des extorsions du vizir, qui entassaient dans leurs caveaux les richesses et les dépouilles du pays.
La conduite des Bosniaques dans cette circonstance semblerait indiquer u’ils n'aspiraient point à l’indépenance. F.n effet, au lieu de prendre parti pour les magyares, qui défendaient le principe de l'indépendance nationale, ils se déclarèrent pour les Croates de Yellatschitch, qui soutenaient l'intégrité de l'empire. Ne suivirent-ils dans cette détermination que l'influence d’une intrigue austro-russe? c'est ce que le temps révélera plus tard; quant à nous, sans écarter ce motif, qui a tous les caractères de la vraisemblance, nous serions plutôt porté à croire que la tyrannie des magyares envers les Slaves de Hongrie, cruauté qui obligeait fréquemment ces derniers à chercher un refuge sur le territoire turc, a été pour beaucoup dans la résolution des insurgés.
Us ne voulurent ramper et souffrir ni sous les Turcs ni sous les magyares, et ils se contentèrent de demander leur
incorporation à un Etat slave, quel qu’il fût.
Ceci se passait en juillet 1849; les Autrichiens, battus suf tous les points, étaient contraints d'évacuer la Hongrie et d'implorer le secours des Busses.
Paskévitch lui-méme fut sur le point de voir tomber de son front les lauriers d'Erivan et de Varsovie ; mais, si sa conduite, comme général, resta dans cette campagne au-dessous de sa réputation , on ne peut nier que ce fut à l’habileté de son administration en Pologne que Nicolas fut redevable de ne pas avoir à étouffer pour son compte une insurrection non moins redoutaule que celle des Hongrois. Ainsi les magyares échouèrent pour s'étre aliéné les les sympathies des Slaves méridionaux,'et la Russie put jouer utilement pour elle le rôle de puissance protectrice, parce que les Polonais, moins durement traités, se flattèrent qu’en s’abstenant d'une insurrection en niasse ils acquerraient des droits aux faveurs du tsar. Leur erreur a été de courte durée ; aujourd'hui le plus pur de leur sang coule dans une cause qui n’est point la leur. Dans leurs plus mauvais jours ils disaient en se résignant à la tyrannie moscovite : Dieu est trop haut , et les Français sont trop loin ! Le génie de la civilisation a rapproché les distances; la mer a transporté sur les rivages de leurs ennemis éternels une armée nombreuse et intrépide, et à l'instant où l’Orient régénéré échappe aux etreintes de la Russie et de l'Autriche la malheureuse Pologne rive ses fers et arme les derniers de ses fils pour reculer de quelques jours la défaite de ses oppresseurs !
La cause des magyares paraissait gagnée; Yellatschitch et ses Croates avaient essuyé de sanglantes défaites.
Seul, Rnitschanin, à la tête d'un corps serbe de volontaires, protégeait contre les magyares la frontière turque. Toute la jeunesse ottomane brillait de se joindre au général Bem et de laver dans le sang moscovite les affronts de 1829.
Le sultan lui-méme ne faisait point un mystère de ses sympathies pour les héros polonais et hongrois. Cependant le ban Yellatschicth, qui depuis longtemps intriguait en faveur lie l’Aulri-
che et entretenait des relations avec les ves de ce pays avec toute la rigueur que mécontents de la Bosnie et de la Croatie peuvent inspirer l’avidité et le fanatisme, turque, donna le signal de la révolte Acette nouvelle, Tahir-Pacha accourut; dans les districts au delà de la Save, mais, ayant à lutter contre les obstacles entraînant lès spahis par l'appât de qu'il rencontrait à chaque pas dans les belles promesses. Des troubles intérieurs défilés et les forêts de la Bosnie, il se étaient le moyen le plus efficace pour vit enfin obligé de se replier sur Travempécher le sultan de prendre ouverte- nik avec les débris de son armée, ment le parti qui soutenait avec tant La position des rebelles était des plus de courage une lutte si inégale. Ainsi, avantageuses; Ü6 étaient parvenus à raltandis que d'une part le cabinet de lier à leur cause toute la population, Vienne poussait à l’insurrection les Sla- quelle que fût d’ailleurs la religion de ves du Balkan au nom des principes leurs adhérents. Les renégats bosniadémocratiques , de l'autre il excitait les gués voulaientcombattre à côté de leurs serfs de la Hongrie contre leurs maîtres frères chrétiens ; ils comptaient de uomen invoquant la légitimité et les bien- breux auxiliaires en Macédoine et en faits paternels du gouvernement monar- Bulgarie. Depuis la frontière autrichique. Cette conduite rappelait celle chienne jusqu’à la mer Noire , tout ce que tint le même cabinet en 1847 qu’il y avait de Slaves brûlait de condans la diète de Tarnow en Galicie, courir à l’œuvre de l’indépendance naainsi que la politique de Catherine II tionale. La Porte, sur le conseil de Tahir en Suède et en Pologne. Le résultat de lui-même, consentit à traiter avec les ces menées fut que les spahis ne purent meneurs de l’insurrection, qui furent accourir les magyares ; car, dans ce cas, invités à envoyer des plénipotentaires ils auraient eu contre eux les raïahs de la à Travnik, où devait se réunir une sorte Bosnie, soutenant leurs frères serbes de congrès formé des représentants et croates, confédérés contre l'aristocra- de toutes les populations slaves de la tie hongroise. En conséquence, ils ju- Turquie. Ce mouvement était la congèrent prudent de se montrer sympathi- tre-partie de ce qui se passait à Praques à la cause des Austro-Slaves. gue et à Aérant. Mais dans ces deux Dans l’espoir d’attirer à eux les sept dernières villes les députés, à peine arà huit millions de leurs frères deTur- rivés, ne purent s’entendre; toutes les quie , ils proclamèrent la confédération anciennes inimitiés de tribu à tribu, de slave. Après avoir sollicité l’alliance musulmans à chrétiens se ravivèrent, des Monténégrins et du prince de Ser- et les intentions véritables des rebelles, vie, ils allèrent jusqu’à inscrire sur leurs qui désiraient avant toute chose de se bannières le nom du ban Yélatschitch; soustraire à ce qui avait l’apparence et un grand nombre d'entre eux étaient d’une réforme, se manifestèrent avec décidés à le demander pour leur souve- plus de force que jamais, rain à l’Autriche. Telles étaient les vues Les insurgés, qui avaient compté sur des Bosniaques lorsqu'ils se préparaient l’alliance des Serbes, sévirent frustrés à entreren lice. Ils s’étaient procuré des dans leurs espérances. Le parti qui munitions et des armes ; on assure que avait renversé Michel et appelé au poula police turque découvrit une ving- voir Kara-Georgiévitch se servait de taine de canons cachés dans des caver- son influence pour rattacher le peuple nés et des forêts. Lorsqu’ils crurent que au gouvernement du sultan; la crainte le moment d’agir était venu, ils élurent que la Russie ne fît triompher les Obrépour leur général dans la Croatie turque novitch , créatures de la Russie , réunit Ali-Kiéditch, qui se qualifiait lui-même dans un intérêt commun Belgrade et de cousin d’ielatscnitch , parce qu’il Constantinople; la haine qui séparait était spahi du village d'où les ancêtres depuis si longtemps ces deux tribus, de ce chef célèbre tiraient leur origine, la jalousie des Serbes contre leurs Le premier exploit de ce Kiéditcb fut voisins et la crainte de voir peut-être d'aller bloquer la citadelle de Biliatch, leurs frères en religion obtenir des pour s’opposer auxentreprisesdesAlba- privilèges semblables aux leurs les pornais,qui depuis des siècles traitent les Sla- tèrent à s'isoler entièrement dans un
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LUIUVERB.
mouvement où ils avaient tout à risquer.
Le prince de Servie était dans les meilleurs termes avec le divan. A l’époque où il était désigné par l’élection populaire, le sénat, croyant devoir ménager la susceptibilité dé la Porte, l’avait présenté sous le nom d’Alexandre Georgiévitch, pour ne point réveiller le souvenir de Kara-George. Mais le sultan, rendant aux Serbes courtoisie pour courtoisie, lui donna dans le bérat d’investiture le nom de Kara-Georgiévitch , témoignant ainsi qu’il oubliait les dissentiments passés et réhabilitait dans le fils la mémoire du père.
En 1850, Pétroniévitch, toujours dévoué aux intérêts de la Turquie, se trouvait à la tête de P administration:
Voutschitch était ministre sans portefeuille; le département de l’intérieur était occupé par Garatschanin, celui de la justice par Alexis Simitch, ex-secrétaire de Milosch et ministre des finances sous le même prince; celui des finances par Jankovitch; celui de la guerre était réuni à l’intérieur, et celui des cultes et de l’instruction publique à la justice (1).
(i) L’année des Serbes est simplement «n cadre qui se complète au besoin , parce que dans le pays tout le monde est soldai. L'uniforme rappelle celui des Russes, avec celle différence qu’il est bleu au lieu d’être vert. Il y a toujours sur pied deux bataillons d miauler ie , uu escadron de lanciers et une batterie d’artillerie. Chaque district entretient en outre un corps de gendarmerie qui se recrute parmi le» hommes congédiés; le service actif de la ligue ne dure que quatre ans. Connue larmee sur le pied de paix ne rom pie que deux mille hommes, les exemptions s'obtiennent facilement.
Depuis nue dizaine d'années la Servie a son code particulier ; il a été rédigé par Haschitch, assisté d’une commission.
L’instruction publique est l’objet de toute In sollicitude du gouvernement. Chaque commune doit avoir son école; présentement il n’y a encore qu’une seule école pour trois communes. L’instruction supérieure*!** donne dans quatre gymnases, à Belgrade, à K.ragoujévatz, à Négotin et à Schabalz. Il y a en outre à Belgrade un lycée, une faculté de philosophie et de jurisprudence et une farulté de théologie, qui est une annexe du
Cependant les événements de 1848 avaient arraché la Servie de son som-
aéminaire. Les professeur* de droit ont fait des études suivies à Leipzig, Heidelberg, Vienne ou Paris. Le professeur d’histoire est un Bohème, neveu du célèbre Schaffarik; quant aux autres, ils sont Serbes, même ceux qui sont chargés de l'enseignement des langues allemande et française.
L’instruction -publique, quoique confiée au ministre des cultes, a son administration distincte. Iæs 'écoles primaires elles-mêmes sont sous l'inspection d’employés chargés de les visiter à certaines époques.
La première imprimerie de la province à été fondée par Milosch. Avant ce prince lesTurcs trouvaient que leurs raïahs n’avaient pas besoin de livres. Le clergé seul avait U permission de s’en procurer. Les ouvrages indispensables au service de l'église étaient transcrits dans les cloîtres, ou imprimés à Pesth, à Kief , à Saint-Pétersbourg , a Vienne et en dernier lieu à Neusatz, d’où on les faisait venir à grands frais. Milosch avait fait venir de Pyrmont Rahrmann, et lui avait donne la direction d'une imprimerie publique et de celle du gouvernement. Bahrtnann resta à la tète de ces établissements jusqu’à ce que le Moldave Kogalnitchan , qui a donné en français une histoire des principautés, dont le oublie attend la dernière partie , l’ait appelé à Jassi pour le mettre à la tête de l’imprimerie qu’il y a fondée.
L’imprimerie du gouvernement à Belgrade emploie des presses à grande vitesse; elle a déjà donné quelques ouvrages qui sont des modèles de typographie, entre autres un poème à la louange de Kara-George. Parmi les journaux on remarque une feuille politique ( Srbtke n ovine) où sont consignées tontes les promotions dans l’ordre administratif.
Quant aux livres d’église, ils sont encore imprimés en anciens caractères cyrilliens. Eu toute autre malicre on fait usage des nouveaux caractères cyrilliens perfectionnés, c’est-à-dire à angles arrondis, tels qu'ou les emploie en Moldavie et en Valachie, avec celte seule différence que les Serbes out adopte 'trois nouvelles lettres qui mauquent à l'alphabet russe et qui pour cette raison nécessitent plusieurs signes. Comme les Croates different surtout des Serbes par.la religion, les premiers ont adopté, les lettres latines en même temps que la foi romaine , tandis que les Moldo-Valaques ont rejeté les signes latins, quoique plus convenables à la langue roumain-, après s'être entièrement séparés du pape à la suite du concile de Flo-
mil. Pendant quelque temDS on put les Serbes de la Hongrie et à donner la croire qu’elle était disposée a secourir main aux Bosniaques et aux Bulgares.
rence : ils célèbrent donc le service divin en langue roumane; mais ils récrivent en cara ctères cyrilliens. Cependant, dans ces derniers temps, on a recommencé à imprimer en lettres latines, surtout eu Transylvanie et dans laJSukoviqe et même à Bukarest.
La littérature serbe est redevable de ses premiers essais aux exilés qui avaient cherché uu refuge dans lebanat et dans la voïvodina actuelle. Les sources anciennes se réduisent, à peu de chose près, aux chroniques de saint Sabaet du prince Brankovitch, qui fut forcé de s’enfuir et) Hongrie. Les documents qu’ils ont laissés sont plutôt curieux comme monuments de l’époque qu'intéressants aux points de vue littéraire et historique.
Vers la fin du dix-huitième siècle, un moine serbe, appartenant à uu cloître de la voîvodina, nommé Johau Railsch, écrivit une histoire de Servie qui est encore estimée de nos jours , bien qu'elle ait paru en ancien sJavou de l'Eglise et qu’elle ne soit pas à la portée de tous les lecteurs. EUe a été imprimée à Vienne eu quatre volumes.
A u, commencement de ce siècle , Dosithée Obradovitch a écrit eu langue vulgaire, et a ouvert l'époque de la littérature moderne des Serbes. Né dans le banat , il avait beaucoup voyagé, et fut ministre de l’instruction publique sous Kara-George. Ses œuvres , qui traitent de philosophie, d'esthétique, de pédagogie, de mythologie, d’histoire, etc., forment dix volumes qui sont sortis des presses de Leipzig. Elles ont eu trois éditions à Belgrade.
Mirovan Vidakovitch est le premier écrivain né dans la Servie proprement dite; il a contribué à donner à ses compatriotes le goût de la lecture en leur offrant des romans de mœurs.
Miloutinovifch, le premier poète remarquable qu’ait produit la Servie, est mort à Belgrade il y a une dizaine d’années. Son œuvre capitale est le poème de la Serbiade : on lui doit aussi une histoire impartiale des derniers temps du gouvernement de Kara- George et du commencement de celui de Nlilosch.
L'évéque Moujitzki a laissé des chants populaires et des poésies lyriques estime*. Ses œuvres ont paru à Pesth et à Neusatz.
Athanasc Stoïkovitch s’est distingue comme physicien; son cours a été imprimé à Vienne.
Vouk-Karatschitch Slépauoviich est établi à Vienne , où il requit une pension du gouvernement serbe. Ses principaux ou-
vrages sont des lexiques slaves, des traités de grammaire et des recueils de chants nationaux et de proverbes , enfin une traduction en servien du Nouveau Testament Cet écrivain distingué tient aujourd'hui le premier rang parmi les lettrés de la Servie. On cite après lui Radisitch et Soubolitsrh.
Ahdisch a publié quelques poésies originales et des traductions des classiques grecs et latins qu’on trouve dans le Chroniqueur serbe , journal de Pesth, et dans le Pigeon- Messager, feuille de Belgrade. Quoique né en Sertie, il habita dans la voîvodina.
Le secrétaire du sénat Stoïtsch a publié un ouvrage estimé sous le titre de Don Conseil de la raison.
Sous peu de temps il paraîtra en langue serbe un grand nombre de traites scientifiques. Les professeurs qui ont étudié en Allemagne et en France devront , chacun dans la branche d’enseignement dont il est chargé , publier des ouvrages spéciaux d’après ceux que l’on suit à l’etranger. Os ouvrages ont été soumis à une commission compétente, et il est probable que quelques-uns sont déjà entre les mains de la jeunesse des écoles.
Parmi les écrivains distingués on cite encore Martinovitch, qui s’est formé a Paris.
11 existe à Belgrade une société savante qui a déjà publié deux volumes et qui s’occupe de réunir dans un musée les antiquités de la province.
Belgrade compte environ trente mille habitants, dont deux mille Turcs. Les derniers donnent à la ville le nom de Daral-Dsehihad , c'est-à-dire Maison de la guerre sainte : les Hongrois l’appellent Fejervar, en allemand Wei&seuburg ou Ville-Blanche, expression qui est la traduction littérale du mot slave Delgrad. La forteresse, bâtie sur une hauteur qui s'avance dans le Danube, domine à l’ouest la ville serbe et à l’est la ville turque. Cette dernière a un aspect misérable et manque de régularité. Les casernes qui s’élèvent sur le bord du fleuve sont ce qu’il y a de mieux dans ce quartier de Belgradola demeure du pacha lui-méme menace ruine ; mais la mosquée qui est dans la forteresse est assez belle.
Il n’y a qu’une opinion sur la droiture des Turcs et sur leur bonne conduite envers les habitants, qui vivent avec eux dans la plus parfaite intelligence. Les mœurs des Serbes out eu sur leurs voisins une telle infhirnre que pas un mahométan, à l’exception du pacha, n’a plus d’une femme. Les Turcs ont d’autres établissements militaires sur le !*wd
L’UNI VERS
Belgrade , la cité affranchie, était le point vers lequel tous les Slaves des
Balkans et du Danube portaient leu»
regards. Déjà des milliers de ses guer-
J,1 Danube , à Semendria et dans l'intérieur du pays à Oujitia, qui est une place trèsforte.
La ville serbe offre un aspect pins agréable , quoique les édifices en paraissent sans connexion. Une des plus belles maisons appartient au jeune prince Miloscb;celle qu'occupait son père n'a rien de remarquable. On peut citer cnrore le séminaire , l imprimerie de l'État. Quant au palais où réside le prince, le gouvernement l’a acheté à un riche marchand.
Quoique le serbe soit la langue que les habitants parlent généralement, l’allemand est assez répandu , ce qui donne aux Serbes de la voïvodina, qui sont familiers avec cet idiome, de grande» facilités lorsqu ils s établissent à Belgrade. ,
Le commerce de Belgrade prend tous es jours un développement plus considérable. Un marchand du pays, Anastase Mi»cha, qui fait venir des riches salines d Okna, en Moldavie, le sel destiné à l'approvisionnement de la capitale, a introduit il y a quelques années une amélioration qui facilite les communications fluviales : les bâtiments qui naviguent sur le Danube peuveut aller à la
voile.
Belgrade, comme la ville la plus commerçante de la principauté, est le séjour des consuls envovés par les grandes puissance» européennes. Personne n’ignore que leur mission est surtout politique et tjue, de même qu'a Bukarest, ils sont charge» d’informer leurs cabinets de tout ce qui se passe en Orient. Le commerce direct entre la France et la Servie est si peu considérable que quelquefois le consul français n'a que les intérêts d on ou de deux négociants de sa nation à protéger. Le consul d'Angleterre est à peu pri* aussi inutile au point de vue commercial; mais, comme disent les Servies, Belgrade e*l le vestibule de Constantinople. L'agent politique le plus important est le consul de Russie , ce qui s'explique par les rapports multipliés que la province n’a cesse d’entretenir avec cet empire, qui, aussi bien
3ue l'Autriche, ne s'est fait aucun scrupule 'abandonner la cause de ceux qu’elle appelle ses frères quand il y trouve son intérêt.
Taul que la lionne intelligence continuera à régnei entre Kara-Georgievitch elle Grand Seigneur, et surtout aussi longtemps que le peuple serbe conservera de» dispositions de gratitude pour le gouvernement de la 1 orte, toutes les memes de la Russie n aurout d au-
tre effet que de signaler à l’autonlé les membres de l’opposition qui mettent dans l’étranger leurs espérance» et leur appui.
En vovant en Servie les traces tous les jour» plus nombreuses et plus profondes d’uu gouvernement paternel et national et d une administration régulière, on arrive à la conviction que celle population énergique comprend déjà qu’elle a se» intérêts distincts, qui peuvent se combiner avec ceux de certaines puissances, mais non leur être aveuglément subordonnés. Son histoire lui a suffisamment appris que, depuis la réforme, elle a plus à gagner avec les sultans qu’avec les États intéressés à l'affaiblissement de la Turquie. Si la Servie peut se tenir en garde contre les intrigues des partis , elle s abstiendra sans doute de toute nouvelle révolte contre la Porte, dont elle garde la frontière au nord et à l’occident, et elle ne répandra plus le sang de ses fils pour finir par être une province de la Russie ou de l’Autriche. En ne s'appuyant que sur etle-mème, elle sera plus forte et plus respectée ; et, si plus lard ta liberté doit mettre une barrière infranchissable entre la Russie et les Slaves méridionaux , elle deviendra le centre et la clef de voûte d’un nouvel empire destiné à remplir la magnifique mission que la Russie a rejetée, celle de reporter en Asie la civilisation de l’Occident. ■
Après avoir longtemps compté sur la protection de l’étranger, Milosch , parait avoir été ramené à des vues plus saines. Dans son exil en Valachie, ils s’était mis en relations avec le consul général de France. M. Billecoq. Ce dernier, s’il faut en croire Ncugebaur, auquel nous empruntons, en les abrégeant, quelques-uns des détails de celte note, 11e cessait d'attirer l’attention de M. Guizot sur l'utilité qu’il y aurait pour la Frauee à prendre d'une manière décidée le parti de la Servie. Il représentait au ministre combien il importait à l'équilibre européen de favoriser la formation d'un État indépendant entre la Russie, l'Autriche et la Turquie; et il s'appuyait de l'exemple du royaume de Grèce, sorti des combinaisons de la politique contemporaine. Le consul se îdaiguit amerement qu’on refusât de prendre ses conseils en sérieuse considérai ion et qu on négligeât ainsi les intérêts de la France. Un jour Milosch lui ayant demandé s’il pourrait
compter sur l'intervention efficace du cabiuet
des Tuileries dans le cas où il jouerait en
Europe le rôle de Mèhémel-Ali en Kgypte
Digi
ïoogle
riers avaient passé la Theiss. Si Belgrade s’était déclarée pour les Russes, sou exemple eût entraîné toutes les populations de l’ancienne Servie. Si Belgrade se déclarait le centre d’une grande association de peuples sous le patronage de la Turquie et de l’Autriche, c’eu serait fait de l'aristocratie magyare et des renégats turcs de la Bosnie et de la Bulgarie. Cette idée d’une grande fédération des Slaves parait avoir été celle de Pétroniévitch et de Voutschitch ; lè prince actuel Kara-Georgiévitch semble lui être favorable, quoique par des motifs différents. Ce prince, qui n’est point appelé au pouvoir pour le céder à un autre, comme les hospodars de la Valachie et de la Moldavie, mais pour un temps illimité, ne doit son élévation qu’au bon vouloir de la Porte et à l’affection des Serbes. Il n'ignore pas que la Russie n’a rien négligé pour contrecarrer son élection ; il est donc de son intérêt de ménager la Turquie, et dans la lutte actuelle son abstention seule annonce assez de quel côté penchent ses sympathies.
La conduite tenue par les agents austro-russes durant les troubles qui agitèrent la Bosnie et la Bulgarie à la suite de la révolution hongroise avait un caractère trop prononcé pour que le
Prince Alexandre n’en conçût pas de ombrage. A Belgrade même la Russie ne faisait pas mystère de ses projets.
Danilevski, le consul russe, s’était attiré l’animadversion générale pour avoir voulu faire soulever le peuple contre le sultan. Les choses avaient été poussées si loin quel'empereurNicolascrutnécessairede le remplacer par un agent plus circonspect, M. Levschiu. Ce dernier,
on lui répondit : Ne comptez pas sur la France; les peuples occidentaux connaissent trop peu l’Orient; et c'est inutilement que les consuls généraux envoient à leurs cabinets des iuformations , parce que, les relations internationales ayant dans le cours ordinaire des choses un caractère entièrement différent, on y manque d'expérience et de mesure pour bien apprécier cellesqui vous regardent. Ne risquez Jonc rien, sinon vous vous exposez à perdre vos propriétés en Valachie, comme vous avez perdu votre principauté. »
( Die Snd-Slavcn itnd ihre Lânder, von Neugebaur; Leipzig, i85i.)
après avoir sondé le terrain-, se laissa prendre à l’indifférence apparente des Serviens, et jeta bientôt le masque.
Croyant avoir gagné Voutschitch, il commença h donner des dîners splendides aux sénateurs ; on y portait des toasts au dictateur du monde, au nouveau roya urne de Servie destiné à réunir tous les Slaves méridionaux sous ïéternel patronage des RomanoJ. Les deux Simitch applaudirent à ces saillies inconsidérées , mais Pétroniévitch garda une attitude neutre. Seul, Elias Garatschanin protesta hautement au nom du parti national , et cet acte de résolution suffit pour faire tourner contre Levschin toute la jeunesse serbe. Personne de ceux qui auraient fréquenté les salons de Levschin n'eût osé briguerle moindre emploi. Et, en effet, il existait une loi en vigueur depuis une dizaine d'années en vertu de laquelle tout fonctionnaire serbe devait en prenant du service renoncer à tout engagement antérieur avec des étrangers. Cette précaution a empêché la province d’être inondée, comme elle le fut du temps des Obrénovitch, par des employés élevés et formés en Russie ou en Autriche, et qui, restés sujets de l'une ou de l’autre de ces deux uissances, étaient autant d'agents ostiles à la cause nationale. Cet état de choses n’existe plus. Les intrigues de l’étranger ont perdu leur prestige en Servie. La Turquie en est si bien persuadée que le vieux Hassan , pacha de la citadelle de Belgrade, étant mort en 1850, le sultan n'hésita pas à confier au prince Alexandre le commandement intérimaire de la garnison.
Op voitque les Slaves insurgés ne pouvaient point compter sur l’aide de leurs frères ae Servie. Tous les efforts des musulmans de la Bosnie tentés à l’effet d’exciter une insurrection contre la Porte échouèrent contre la ferme résolution des Serbes; car les Slaves de la Macédoine et de la Bulgarie s’autorisaient de la conduite de Kara-Georgiévitch pour résister à toutes les sollicitations. Quant aux Monténégrins, ils ne se contentèrent pas d’une simple abstention.
Profitant de l'absence des spahis, leurs bandes portèrent la dévastation sur les frontières de l’Hertzégoviue et de la Bosnie. Les Ouskoques de la vallée de
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Vassoïévitch s’avancèrent jusqu'à Saraïévo. La Porte, voyant ies rebelles cernés par les montagnards et par ses troupes régulières, ordonna au vizir de rester sur la défensive et de congédier la diète slave qui avait été convoquée à Travnik. En effet, l’anarchie devait rétablir l’autorité de là Porte plus rapidement que n'eilt pu le faire la force des armes. Cependant la guerre se renouvela avec un redoublement d'ardeur au printemps de 1850. Le vieux Tahir n’était plus capable de faire tête à l’orage. Le divan rappela de Bukarest le vainqueur des Albanais, Omer-Pacha. Il était alors en Macédoine, à la tête d*une armée aguerrie : il traversa rapidement Pristina et Kossovo, et laissant derrière lui des masses nombreuses d'iusurgés, il s’avança droit au cœur de la Bosnie.
C’était le moment qu'attendaient les espions de la Russie; la lutte était partout de Slave à Turc et de Slave à Slave -, la désorganisation devait être la conséquence de la guerre civile et du désord regénéral . Les Turcsd’ Asie, toujours opposés aux réformes, se soulevaient au sud de l’empire. L’armée russe, échelonnée le long de la rive gauche du Danube, n’attendait plus qu’un prétexte que les Bulgares devaient fournir. L’arrivée des débris glorieux de l'insurrection hongroise avait déjà réveillé Icssympatbiesdes Bulgares. Kossulb et Dembinski l iaient à Vidin. Le peuple se rappelait tout ce que les Albanais lui avaient fait souffrir lors de l’insurrection de 1841, uand vingt mille Bulgares furent obligés e se réfugier en Servie avec tout ce qu’ils possédaient. Ne respirant que la vengeance, ces infortunes avaient prêté l’oreille aux agents du tsar, qui ne cessaient de leur annoncer l’émancipation de l’Orient par l’empereur orthodoxe.
Le prince Milosch, sans compter beaucoup sur la protection des Russes, se ménageait desintelligencesavec leurs agents, qui voyaient en lui un prétendant et un obstacle à la politique des Turcs.
L’âge n’avait point amorti l’activité de son ambition, et il rêvait pour son fils, l’ex-prince Michel, une position souveraine quelconque, soit en Valaehie, soit en Bulgarie. 11 répandit l'or dans la pachalik de Vidin, et, soutenu par les intrigues moscovites, il y excita une
révolte parmi les paysans, qui demandèrent au sultan un prince chrétien pour les gouverner. Le foyer de cette insurrection était le couvent de Rakovitza , en grande vénération parmi les Slaves du Balkan. Les moines, excités sans doute par le synode de Saint-Pétersbourg, n’eurent pas de peine à enflammer le zèle de cette population simple et ignorante. Au mois de juin 1850, ils se soulevèrent; mais leurs attaques étaient moins dirigées contre les garnisons turques qui occupaient les forteresses que contre les souliachis et les spahis, dont la tyrannie leur paraissait insupportable. Sans autres armes ne leurs faux et leurs bâtons ferrés, ils étruisirent les villages , massacrèrent quelques seigneurs, ét finirent par se procurer de l’argent, aveclequel ils comptaient acheter ae la poudre et des armes de guerre.
Déjà les trois nahies de Vidin, Belgradschitdi et Verkovatz avaient réuni leurs forces pour marcher contre la forteresse de Belgradschitch ; mais , repoussées par le canon, elles furent obligés de battre en retraite jusqu'à leurs camps retranchés, où elles attendirent l’enuemi. Les Turcs feignirent alors de vouloir entrer en négociations avec les rebelles, et, profitant d'un armistice, ils pénétrèrent dans leurs lignes , et en massacrèrent un grand nombre. La confiance des insurgés eut des suites encore plus fatales au camp de Vlasinovatz, où, à la suite d’une surprise semblable, plus de cinq cents Bulgares périrent sous le cimeterre des vainqueurs.
Enhardis par ces succès, qu'ils devaient à la ruse bien plus qu’à leur courage , les spahis parcoururent les bourgs qui avaient été le théâtre de la révolte, et y commirent les dévastations les plus horribles ; ni le sexe ni l’âge ne furent épargnés. Tous les jeunes gens furent emmenés en esclavage dans les domaines des spahis. Ce fut en vain que Reschid- Paclia essaya d’adoucir le sort de ces malheureux; les ordres du sultan luimême ne purent désarmer la férocité de ces renégats mahométans. Il ne fallut rien moins pour faire cesser tous ces désordres que l’arrivée à INisch d’Omer-Pacba. Aussitôt et comme par enchantement les Bulgares cessèrent
de fuir et les spahis de les poursuivre. L'armée russe, qui s’apprêtait a franchir le Dauube, suspendit sa marche. Ce général , qui avait réprimé taut de révoltes, était connu des généraux russes, ui ne furent pas médiocrement surpris e le voir entrer à Nisch, taudis qu'ils le supposaient dans les défilés de la Bosuie et entouré de niasses de rebelles. Les chefs moscovites demandèrent des ordres à leur cour, qui regarda l'occasion comme manquee. En effet, le plan des Russes, si habilement conçu, échoua parla rapidité des mouvements d’Oiner- Pacha. Nommé roumeli-valessi , c’està-dire gouverneur général de la Turquie d'Europe, ce chef usa de ses pouvoirs avec la plus louable modération.
Pour ôter à la Russie tout prétexte d’intervenir dans les démêlés tureoslaves, il proclama une amnistie générale et complète. La Porte envoya Riza- Pacha en qualité de commissaire pour entendre les réclamations des Bulgares.
Lorsqu'on les interrogea sur les motifs de leur rébellion, ils ne tirent aucun mystère de toutes les intrigues que la Russie avaient pratiquées auprès d’eux par ses agents et par ceux du parti de Mtlosch. Quant à leurs grieis , ils les exposèrent avec la même franchise. Us déchirèrent qu’ils aimaient mieux la mort que de se voir réduits à livrer leurs femmes et leurs enfants â la merci des spahis, qui refusaientobxtinément d'admettre aucune des réformes ordonnées par le sultan. Ils se plaignaient que l’impôt eût décuplé depuis qu’il était prélevé en espèces , parce que les soubaschis évaluaient le grain et les autres
firoduits d’après les prix courants sur e marché de Constantinople, où ils sont dix fois plus élevés qu’en Bulgarie. Us demandaient en conséquence que ces impôts fussent désormais pavés eu nature, comme ils l’étaient autrefois, et qu’on les fixât proportionnellement à la fortune de chacun , en indiquant à l’avance l’époque de leur perception.
Us demandèrent qu’on leur donnât des prêtres nationaux, qui comprissent la langue du pays, tandis que les evêques et autres ecclésiastiques grecs n’entendaient pas le bulgare et paraissaient uniquement occupés à vendre le plus chèrement possible les fonctions de
leur ministère. Pour défendre au besoin l’honneur de leurs filles , ils priaient le sultan de les autoriser à porter comme jes Turcs un poignard et des pistolets à leur ceiuture. Enfin, pour assurer l’exécution des ordres du souverain, ils exprimèrent le vœu que le divan soumit à un contrôle sevère les autorités locales , contre lesquelles un paysan ne pouvait former une plainte qu’au péril de ses jours.
Riza- Pacha et le roumeli-valessi Orner ayant déclaré que toutes ces requêtes étaient fondées en raison , les Bulgares retournèrent à leurs champs avec l'espoir d’ohteuir une prompte satisfaction. Tout l’honneur d'une pacification si prompte fut attribué a la
firéseuce d’Omer- Pacha ; cependant ni a fermeté ui l’habileté bien connue du roumeli-valessi ui toutes les mesures que pouvait prendre la Porte n’auraient suffi à écarter les dangers qu’avait suscités coutre l'empire ottoman la propagande moscovite. L’insurrection des Bulgares retranchés dans leurs montagnes inaccessibles n'aurait pu être étouffée de longtemps sans l’intervention des Serbes et des Polonais réfugiés. La Servie avait évidemment joue le rôle principal dans la question bulgare : dés ia première manifestation du mouvement, des masses (l’insurgés s etaieut portées vers les frontières de la Servie pour y échanger leur or contre des cartouches et des armes ; mais la frontière resta fermée pour l’artillerie. Ce fut en vain que les rebelles implorèrent le secours de leurs frères; ils furent bientôt découragés par le refus positif du prince Alexandre de s’associer à une guerre absurde , qui ne pouvait manquer d’amener une confiragation générale en Europe. Les Bulgares se virent donc forces d'accepter la médiation que leur offrit le cabinet de Belgrade , mesure qui fut suivie immédiatement du désarmement d’un grand nombre de rebelles, assurés de trouver un asile en Servie. C’est à la suite de ces arrangements qu’Omer-Paclia put offrir aux vaincus des conditions avantageuses avec une amnistie sans restriction. La confiance du roumeli-valessi dans les dispositions des Serbes s’appuyait encore sur les ingénieurs hongrois et polonais,
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dont plus de six cents s’étaient enrôlés comme instructeurs dans son armée; un nombre à pou près égal de ces réfugiés se trouvaient à Schoumla , dans le cœur de la Bulgarie. Ceux-ci avaient été vivement sollicités de se mettre à la tête des mécontents dans les derniers troubles. S’ils eussent consenti à se déclarer contre les Turcs , l’insurrection , dirigée par les chefs exprimentés, aurait pu donner la main aux généraux du tsar. Mais ces réftogiés refusèrent tonte coopération avec les ennemis du sultan ; et les paysans ne tardèrent pas à se disperser dans toutes les directions.
Ce n’était pas sans motifs que l'empereur Nicolas insistait auprès de la Porte pour obtenir le renvoi des réfugiés. Abdul-Medjid a noblement résisté à ces exigences; et aujourd'hui il doit peut-être à cette fermeté d’avoir dans ses armées des corps d'élite capables de tenir tête aux meilleures troupes de l’Europe.
Les Bulgares soumis , il ne restait lus qu’à faire rentrer les Bosniaques ans le devoir. Omer-Pacha arriva dans le pachalik insurgé aussi inopinément quril s'en était éloigné. A peine le bruit se fut-il répandu qu’il était à Séraïévo que les beys qui s'étaient le plus compromis s’enfuirent vers la Save sous divers déguisements. A cette même époque, le vieux vizir Tahir, qui avait encore les armes à la main, succombait à des fatigues trop grandes pour son âge. Orner- Pacba le remplaça immédiatement, et, confiant dans la’ supériorité de son armée, il présenta le combat à toutes les forces de l’aristocratie. Après quelques escarmouches, les insurgés se dispersèrent ; leurs officiers , n’ayant plus personne à commander, allèrent chercher un refuge Ips uns en Autriche, les autres en Servie. Tous les cantons, en y comprenant la Krnïna, firent successivement leur soumission; Kiéditch luimême, le vainqueur de Bihatsch, dut se rendre comme otage au camp d’Omer- Paclia
N’ayant plus d’ennemis dans toute la Bosnie, Orner convoqua à Séraïévo les agas, les moussélims et les beys, et fit lire en leur présence le nouveau firman de l’empereur , en vertu duquel les spahis étaient mis à peu près sur le
même pied* que les raïahs. Tous les Bosniaques, musulmans ou chrétiens, étaient désormais soumis à la conscription et au service militaire en dehors de leurs frontières, tandis que d’anciens privilège» leur laissaient la faculté de ne combattre que dans l'intérieur du pays.
La forteresse de Travnik cessait a’étre la résidence des autorités. Le gouvernement général , le tribunal suprême et les consulats étrangers furent établis à Séraïévo, qui , dépouillé de ses franchises républicaines, ne forme plus un État dans l’État, et rentre sous la loi commune. Ce fut Omer-Pacha lui-mérae qui se chargea d’interpréter cette loi; né Croate, et parlant parfaitement le dialecte slavo-bosniaque, il expliqua au peuple les avantages qui résulteraient pour lui d’une loi égale pour tous; pour la mettre immédiatement en application, il prit ses nouvelles recrues sans distinction aucune parmi les familles musulmanes et chrétiennes, et soumit à la taxe les spahis, qui durent
fiour la première fois la payer comme es raïahs.
Adossée à ses montagnes et aux frontières militaires de l’Autriche, la Bosnie était restée la plus arriérée de toutes les provinces de la Turquie d’Europe :
c’était le séjour des préjugés et du plus barbare fanatisme. Les chrétiens s’y cachaient encore dansdes cavernes pour célébrer les saints mystères, comme au temps des persécutions païennes. lorsqu’ils avaient payé au poids de l’or à quelque pacha le’droit d'élever une chapelle, les spahis s'amusaient à y mettre le feu, après avoir souillé le sanctuaire de leurs débauches. La loi nouvelle a mis un terme à toutes ces infamies.
Omer-Pacha savait que la clémence sied bien à la force ; il se montra ferme pour décourager la résistance et facile pour ramener ceux qui n'étaient qu'égarés ou ignorants : il refréna les excès des Albanais en ne gardant de ces troupes énergiques et infatigables que les hommes qui purent se soumettre à la discipline des camps. De cette manière il espérait renforcer l’armée ottomane de cinquante à soixante mille montagnards. soldats énergiques et agiles, nés ur la guerre de partisans et joignant la solidité des Busses l’élan des peu-
{Jades qui habitent des régions fortement accidentées. Ce sont ces hommes qui, bien commandés, ont repoussé les généraux du tsar à Kalafa, à Citaté, à Oltenitza et à Silistrie avant que les armées de l’Occident fussent venues mettre le poids de leurs armes dans la balance.
Quant aux beys les plus opiniâtres dans leur résistance à toute réforme , Orner les fit poursuivre dans leurs retraites par ses troupes régulières. Traqués comme des bétes fauves, ils furent saisis et envoyés chantés de chaînes à Constantinople ou en Égypte et è Tripoli. Les autres abandonnèrent leurs châteaux et allèrent chercher une mort héroïque dans l'IIertzégovine, où Ali Rizvau-Bégovitch, non moins hostile qu’eux-mëmes aux changements récents, leur ouvrit ses forteresses et se renferma dans Stolatz pour s’y défendre jusqu’à la mort. Les raïahs, dont les vues et les intérêts étaient naturellement opposés à la conservation des privilèges de l’aristocratie, ouvrirent les portes aux réguliers d’Omer-Pacha et les accueillirent comme des libérateurs. Dans cet état de choses , il devenait impossible au parti des spahis de continuer la guerre.
Cependant la Russie voyait avec inquiétude le développement des ressources militaires de la Turquie. Résolue à tout prix d’entraver ce mouvement régénérateur, elle’ insistait auprès de la Porte sur l’extradition des officiers hongrois et polonais; et, tandis que M. de Titof appuyait ses réclamations de menaces, sou gouvernement faisait à Nicolaïeff et dans les ports de la mer Noire des préparatifs immenses pour être en état ae dicter des conditions à la Porte ou de l’écraser si elle voulait cou-
ment radical en France, et montrait à tous les souverains le repos de l’Europe et du monde attaché à la conservation d’un pouvoir autocratique, type immuable des monarchies pures. C’est au nom de l’ordre qu’elle exigeait l’extradition des réfugiés L’attitude des provinces slaves déjoua tous ces plans sur le théâtre où devait se passer l'action , comme l’alliance franche et sincère de la France et de la Grande-Bretagne vint bouleverser toutes les traditions de la
solide, elle crut faire preuve d adresse en s’emparant de la question des lieux saints, comme n’offrant aucun point d’intérêt commun à deux nations l'une catholique et l’autre protestante; il lui paraissait même probable , après les craintes exprimées par quelques organes de la presse anglaise , que les prétentions émises par le cabinet des Tuileries pourraient rompre un accord contre lequel protestaient d’anciens préjugés et des souvenirs Inquiétants. L’empereur Nicolas, aveuglé par ses courtisans, trompé par les rapports de ses agents, qui puisaient leurs renseignements à des sources suspectes et qui se fiaient pour l’avenir à des hommes qui n’avaient pas su conserver la monarchie de Louis- Philippe, pressé d'ailleurs de clore son règne par un coup d’éclat, se crut assez fort pour être à demi sincère, et s’ouvrit au représentant de l’Angleterre dans l’espoir de la rendre complice d’un, acte non moins sérieux que le partage
de la Pologne, le démembrement de la Turquie. Lord Seymour enlaça avec tant d’habileté l’orgueil de l’autocrate qu’il put l’exposer à nu aux yeux de l'Europe ; et ce fait cimenta plus puissamment l’alliauce des deux grandes
rir les chances d’une lutte inégale.
Comptant sur l’Autriche, qu’elle venait de sauver d’une ruine certaine, sûre d’entraîner au besoin la Prusse, dominant les cours de Suède et de Danemark, en dépit des tendances généreuses des peuples Scandinaves, elle travaillait avec persévérance à séparer les cabinets de Londres et de Parts, tous deux intéressés à arrêter ses empiétements en Orient. Quant à l’Allemagne . elle effrayait la noblesse des suites d'un bouleverse-
nations occidentales que n'eussent pu le faire tous les raisonnements d’une philosophie humanitaire. L’empereur Nicolas déclarait la Turquie mourante ; ce magnifique héritage allait être un embarras pour l’Europe : à peine s’occupait-il d’assigner aux vainqueurs de l’empire grec un coin obscur de l’Asie pour y expier leur fanatisme et leurs cruautés sur les races du culte chrétien. Le génie pratique du diplomate anglais avait saisi d’abord toute la portée
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d'un plan de cette important» : la marine russe, servie par les insulaires de l'Archipel et par les Grecs du littoral, allait devenir prépondérante en Orient ; le commerce lui donnait la richesse et les moyens d’entretenir une armée immense, échelonnée le long de la Perse et de l'Arménie et étreignant l'Allemagne dans un réseau de fer descendant de Cronstadt par Varsovie pour enserrer Belgrade et Constantinople. La Caspienne était déjà un lac russe ; encore quelques pas, et les Indes orientales étaient sérieusement menacées.
Mais que pouvait l’Angleterre seule coutre le géant du Nord? Cortès la marine de la Grande-Bretagne est la première du monde ; le commerce qu'elle fait avec le monde entier assure à ses flottes de guerre des ressources inépuisables en matelots braves et expérimentés : il lui était facile de bloquer les ports de la Russie, et d'arrêter toutes ses communications par mer ; mais ses vaisseaux auraient-ils pu détruire les escadres ennemies, protégées par des forteresses de granit et hérissées de canons. Sur tous les points attaqués l’armée russe eût été supérieure aux forces anglaises; il fallait à la grande puissance maritime l’appui d'une grande puissance militaire : la France et l'Augleterre se complétaient mutuellement, et l'alliance de ces deux Hères rivales allait se cimenter par le sang sur de uombreux champs de bataille.
Il était donné a l'homme qui préside aux destinées de la France de mettre en œuvre tout ce que le rôle de pacificateur de l'Europe avait d'utile et ae glorieux pour le pays qui s'était confie en son nom et en' sa fortune. En recevant la pourpre, il avait dit à la France et au monde : » L'empire, c’est la paix; • mais, pour que cette paix fût solide, il fallait qu'elle offrit des garanties sérieuses aux grandes initiatives dans les sciences, les arts, le commerce et l'industrie; il fallait que In Russie, à propos de tout, ne vint pas dire à l’Europe : Vous allez trop vite , attendoz-moi; .1 ne fallait pas que cette puissance, née d'hier, menaçât sans cesse ses aînés en civilisation du triple despotisme religieux, militaire et politique. La France a donc déployé tes uobles bannières en déclaraut qu'elle
ne fait point une guerre d’ambition et d'agranaissement. Cette abnégation a paru si nouvelle que les puissances les
filus intéressées à l'affaiblissement de a Russie ont hésité à y croire ; mais , tandis que les cours tâtonnent et calculent, la voix de tous les peuples a salué de ses sympathiques aoclamations cette série de triomphes, achetés d'un sang si généreusement sacrifié aux intérêts de l'avenir.
Quand les puissances occidentales, dont la tâche resterait imparfaite si elles négligeaient de régler la situation des provinces danubiennes , s'occuperont de cette importante question, elles trouveront que les réformes introduites ou consenties par le gouvernement de la Porte ont déjà porte quelques fruits. En Bulgarie l'administration communale, les ecoles , l’Église sont en voie d'amélioration. Les Bulgares peuvent témoi-
Sier en justice; et leur serment devant s tribunaux est valable comme celui des Turcs. Les spahis ne peuvent plus exiger d’eux ni corvée ni travail forcé: tout service est rétribué par un salaire qui se traite de gré à gré. Quant à la religion, la Porte exige que, si un Bulgare veut se faire mahomélan , il reste pendant trois jours avec son évêque dont le devoir est de l’instruire, de sorte que le changement de religion ne peut avoir lieu qu’en pleiue connaissance de cause ; alors seulement le renégat est circoncis et peut paraître à la mosquée. A Constantinople les Bulgares ont leur église spéciale ; et le prince Bogoridis, ui est lui-même Bulgare, est chargé 'y défendre leurs intérêts.
La Servie jouit paisiblement du fruit de ses fréquentes révolutions; sa situation politique se dessiue tous les jours avec plus de netteté. Elle a des fonderies de canons et des école6 d’ingénieurs. Les dix mille mousquets que la Russie lui a envoyés en 1849, et qui étaient destinés à un tout autre usage, complètent l'armement de ce peuple, digne représentant des Slaves du sud. Entre autres avantagesqu’ont valus aux Serbes leurs bons rapports avec les Turcs, on peut mettre eu première ligne la roule qui traverse leur province et qui va aboutira l’Adriatique, de sorte que leurs produits ne seront plus forcés de suivre
la ligne autrichienne par Eiume et Trieste. De nouvelles voies de communication entre Rousclitschouk et Varna, entre Koustendji et le Danube favoriseront les relations commerciales de la Servie, de la Bulgarie supérieure et des principautés avec la mer Noire ; le passage par Soulina ne sera plus indispensable aux bâtiments qui descendent le lleuve , et ils ne seront plus arrêtés
Par la vase ou les ensablements que incurie ou le mauvais vouloir laisse s’accumuler dans les passes. Mais de toutes les réformes qui ont changé la face de ces provinces la plus importante est l'admission de la jeunesse chrétienne dans les rangs de l’armée régulière. En présence de la coalition austrorussequi mit l'empireen si-grand danger en 1850, la Porte jugea nécessaire d'augmenter l’effectif de- ses armées , et les raïahs furent appelés à la défense de l’islamisme. L'adoption de cette grande mesure a cela de remarquable qu’en triplant les forces de la Turquie elle rend en même temps impossible le retour des anciennes vexations. Si la Porte veut être sûre de la fidélité de ces nouveaux auxiliaires, il faut qu’elle les gouverne paternellement et que les puissances rivales n'aient rien à leur offrir de préférable aux conditions qui les rattachent au sceptre du sultan.
Quand les rapports de la Turquie avec l’Europe seront plus suivis et que nos formes auront passé dans ses mœurs, on verra sans doute disparaître les derniers vestiges de barbarie , et le recrutement ne sera plus accompagné de ces mesures coercitives qui semblent frapper de condamnation i’homrae que la loi appelle à la plus noble des missions, celle de défendre le pays et le foyer domestique contre l’invasion étrangère. Au reste, il ne faut pas s’étonner que de tels abus se rencontrent chez une nation qui est restée si longtemps, et par système , en dehors de la civilisation chrétienne quand nous les voyons se reproduire avec un caractère non moins blessant en Autriche et dans toutes les parties de l'empire russe.
L’expérience d'une guerre de deux années et dont nous pouvons prévoir te terme démontrera sans doute à la Turquie tout ce [qu'il y a de force dans
l’esprit de corps qui rend solidaires les succès comme les revers. Le mélange des races diverses qui diffèrent entre elles par la religion et le langage et qui n’ont d’autre lien que celui de la discipline présentera longtemps encore de sérieux obstacles , tandis que des régiments formés par nationalités auraient le double avantage d’une cohésion .plus parfaite et d’une émulation constante. Mais il faut , pour arriver à ce résultat, que les chrétiens aient un intérêt incontestable à rester fidèles :
dans le cas contraire, chaque province aurait tout prêts des éléments de résistance et d insurrection. Les mêmes avantages, accompagnés des mêmes inconvénients,seraient attachés à rétablissement d'une landwehr. Dans ces pays de montagnes, où tout homme est soldât, une garde nationale serait une pépinièredeguerriers qui appuieraient admirablement les troupes régulières ; mais si le montagnard marche au combat contre son grc , il n’écoutera que l’instinct de l’indépendance native, et il tournera contre un pouvoir oppresseur les armes qu’il en aura reçues pour le défendre. Ce système de recrutement, en supposant la population affectionnée au gouvernement , entretiendrait dans tous les villages le sentiment de l’honneur militaire ; et, au premier appel, la jeunesse slave accourrait à la frontière.
Mais dans tous les cas , comme nous l'avons souvent répété d'après les meilleures autorités dans le cours de cet ouvrage , les privilèges accordés aux provinces danubiennes doivent suivre une marche ascendante. Éclairées et en possession d’une forte organisation militaire, elles ne pourront se résigner indéfiniment à un rôle subordonné.
Elles ont pour elles le nombre et l’énergie : leur émancipation complète ne peut être qu’une question de temps.
Réunies à la Russie ou à l’Autriche, elles donneraient à la puissance absorbante une prépondérance inquiétante pour l’Europe; isolées, elles ne pourraient se maintenir comme États distincts; mais en formant entre elles une fédération dont le lien serait la religion, la race et la langue, et placées sous la protection de la T urquie et des grandes nations de
L’UWIVERS.
l’Europe, elles s’appartiendraient désormais à ellc-mémes, et, loin d’étre un sujet de discorde, elles assureraient l’équilibre des influences politiques, et cette pondération des forces sans la-
quelle les efforts des peuples restent stériles , l’ambition des dynasties conquérantes remettant sans cesse en question lasécurité du présentct les espérances de l’avenir.