‹ Provinces danubiennes et roumaines par mm. Chopin et A. UbiciniChapitre 244 sur 300 · USURPATIONS DES TURCS · texte numérisé non relu

USURPATIONS DES TURCS

Les sultans s’attribuent le droit de nommbr et de déposer les voïvodbs. — Par le traité de 1460, la Turquie, en s’arrogeant le droit de reconnaître les princes valaques , n'avait pas aboli le principe même de l’élection. Les voïvodes devaient être nommés par les boyards et confirmés par la Porte. Mais l’ambition ottomane, peu scrupuleuse en ce temps-là, ne pounaitétre maintenue que par la force dans les limites étroites des conventions les plus formelles. Durant le seizième siècle , presque tous les princes de Valachie reçurent de Constantinople nonseulement les insignes de leur dignité, mais leur nomination même.

La Porte, en s’attribuant le droit de donner des chefs au peuple valaque, usurpa également celui de les déposer.

En 1541, Rodolphe VIII fut détrôné et envoyé en Égypte, où il mourut; Pierre II fut exifé en Asie ( 1567) et Mihne II à Tripoli ( 1583 ). On voit que les sultans, au mépris des capitulations, traitaient les voïvodes soi-disant indépendants comme de simples gouverneurs responsables et révocables à volonté. L’usage s’établit même d’interner à Constantinople les princes dépossédés, quand on ne les envoyait pas en exil.

Augmentation du tribut paye a la Portr. Forteresses occupées par les Turcs. — Les voïvodes, tenant tout leur pouvoir de la Porte, devinrent entre les mains des Turcs des instruments deservitude. Rodolphe VU éleva le tribut à quatorze mille ducats ( 1524); Pierre II en ajouta cinq mille. Pierre III promit de payer quatre-vingt mille ducats et en compta le quart au moment de sa nomination (1583). Le tribut fut encore augmenté sous Étienne le Sourd (1591). Ce n’était pas assez

des sommes pavées au sultan. Alexandre III ( 1592 ) amena en Valachie des fermiers musulmans. Ces fermiers payaient d’avance au voïvode le prix des taxes imposées, et levaient sur le peuple presque le double. Rien n’arrêtait leur avarice et leur débauche. Ils entraient de force dans les maisons des habitants , et les mettaient au pillage :

Hs dévalisaient les marchands et les voyageurs, et violaient, dit-on, les femmes et les filles en presence de leurs époux et de leurs parents. Quelle que soit l'exagération aes plaintes portées contre eux par les chrétiens , il est certain que leur presence même en Valachie était contraire aux stipulations de 1460, et que, sous la protection du prince, ils commirent impunément les avanies les plus odieuses.

Sous le règne de Rodolphe IX ( 1544 ) , les Ottomans reprirent Giurgevo et s'emparèrent de Brada et deTurnéo. Ces laces reçurent des garnisons turques, ientôt elles devinrent des repaires de brigands. « La Porte favorisa ou du moins toléra toutes les déprédations commises par les soldats des garnisons au delà des limites des forteresses, et traita bientôt la principauté et ses habitants sur le même pied que ses autres conquêtes sur les chrétiens (1). »

Les Valaques combattent poub la Tubquie contbb les Hongbois.

— Les voïvodes, loin de s’opposer aux empiétements de la Porte, détruisaient eux-mêmes toutes les garanties de l'indépendance nationale. Mirce III s’entoura de soldats turcs ( 1558 ), et des janissaires formèrent la garde d'Alexandre III ( 1692 ). Non contents du tribut qu'ils levaient sur la Valachie, les sultans employèrent pour l’agrandissement de leur empire les troupes de cette malheureuse principauté. Sur l’ordre de Soliman, Moïse I envahit la Transylvanie et fit le siège de Cronstadt ( 1629 ). En 1641, Rodolphe VIII fut sommé de marcher avec Ahmed pacha et le voïvode de Moldavie contre Maïlatli.

gouverneur de Transylvanie; il obéit.

" Les deux princes roumains se joignirent aux Turcs, et travaillèrent a la

(i) Wilkimon. Tahleati de la F alaehie et de ta Moldavie, p. ai.

destruction des chrétiens , par conséuent à leur propre ruine. » Lorsque oliman prit contre Martinuzzi la défense de la reine de Hongrie , Isabelle, femme de Jean de Zapolya , il ordonna aux Valaques d'entrer eu campagne sous le commandement du sandjak de Widdin ( 1550). En 1556, les Moldaves et les Valaques se réunirent contre Ferdi nand , archiduc d’Autriche et roi de Hongrie; Pierre prit les forteresses de Betten et de Szamos-Uïvar , et s’avança jusqu’à Szathmar-Némété ; les Roumains brillèrent plus de trois cents villages.

La principauté avait cessé de s’appar tenir à elle-même; pour être tout à fait incorporée à l’empire ottoman, il ne lui restait plus qu’a recevoir un gouver. neur turc : cette honte lui fut épargnée. Il est vrai qu’en 1521 Mohammed bey sc déclara formellement sandjak de Valachie, et qu'il institua même des iuges mahométans dans plusieurs villages ; mais son usurpation ne fut pas de longue durée; Soliman donna pour maître aux Valaques leur concitoyen Vlad VIII. Malheureusement ils ne gagnèrent pas beaucoup au change. Ils conservèrent leurs princes nationaux ; mais ces princes furent, pour la plupart, d’impitoyables oppresseurs.

Exactions des voïvodes. Nouveaux impôts — L'augmentation du tribut payé à la Porte nécessita l’établissement de nouveaux impôts. Alexandre II inventa celui de la brebis sèche ( 1576 ). Son successeur Mihne II établit celui du baquet à traire. Pierre III ( 1583 ) obligea chaque paysan de donner annuellement un mouton sur dix, et leva encore une autre contribution pour les dépenses de la cour. Lorsqu’il fut déposé ( 1585 ), il emporta en Pologne une somme de quatre cent mille ducats. Mihne II , replacé sur le trône , recommença ses exactions. Jusqu’alors chaque paysan ne donnait annuellement qu’une ruche de miel sur dix ; il en exigea deux. Il augmenta l’impôt du baquet et la taxe imposée à l’ordre militaire des Rouges j enfin il employa tous les moyens imaginables pour extorquer de l’argent au pauvre peuple. La misère des paysans s’aggrava encore sous l'administration d’Alexandre III. Quand 1rs Turcs , auxquels ce prince avait affermé

PROVINCES ROUMAINES

SI

les impôts n’eurent plus rien à piller, ils réclamèrent des intérêts considérables pour les avances qu’ils avaient faites ; les dettes montèrent à la somme de dix fardeaux d’or (environ douze cent mille francs), somme énorme pour un État qui n’avait guère que des revenus en nature.

Lutte pes voivodes et des boyards. — A une insatiable rapacité la plupart des voivodes joignirent une cruauté sauvage; ces voleurs furent aussi des assassins; ils ruinèrent les paysans, ils tuèrent les boyards. Les Turcs les aidèrent dans cette sanglante besogne. En 1 623, un capidji bachi arriva en Valachie avec trois cents spahis, sous prétexte d’installer Parvulesco. Au nom de Soliman, il venait remettre à ce prince les insignes de sa dignité ; il le frappa de la hache d'arme qu'il lui apportait comme emblème de son droit souverain de vie et de mort. A ce signal, les spahis se jetèrent sur les boyards et en égorgèrent un grand nombre. Un des plus grands ennemis de la noblesse fut Milme I, le fléau ou le Méchant (1508-1510). Peut-être celui-la fut il seulement un justicier sévère, le fléau des voleurs, comme le dit son épitaphe :

Prædooum fueram domilor fururaque flagellant, Ju&tiUam rigida fortiter enae colons.

Ventila I est représenté comme un tyran sanguinaire. « Les Roumains, dit M. Vaillant, ont en lui leur Charles IX. Aussi cruel, mais plus orgueilleux que le roi de France, le peuple ne vaut pas pour lui la charge de son arquebuse; c’est sur ses boyards qu’il exerce son adresse. Le maladroit! il ne sait pas que le peuple pardonne, et que la noblesse est sans pitié. En effet, comme en 1532. se trouvant à la chasse au cerf sur les bords du Grlu, il se plaisait à tirer sur ses boyards au lieu de tirer sur la bête, quelques-uns d’entre eux, ayant remarqué cette trahison, se précipitent sur lui, le massacrent et le jettent à l'eau. » Son successeur Rodolphe VIH, quoique élu par les nobles, se maintint au pouvoir par des supplices: Miree III, dès les premiers jours de son règne (1545), lit périr le vornie, le grand écuyer, le grand maître d'hôtel, le porte-glaive, etc. Un grand nombre

de boyards ne durent leur salut qu’à la fuite; ils se réfugièrent en Transylvanie, et revinrent en armes sous la conduite du ban et du ministre des finances; mais ils furent vaincus , et leurs chefs trouvèrent la mort dans le combat. En 1558, Mirce publia une amnistie générale, et autorisa tous les émigrés à rentrer. Quelques-uns eurent foi dans ses promesses, et regagnèrent leurs foyers. Le prince les convoqua bientôt après à Bucarest, où devait se tenir une assemblée générale de la noblesse et du clergé. Lorsqu’il les vit tous réunis, U fit un signe à l’aga de ses gardes turcs , qui se précipitèrent le sabre nu dans la salle des séances, et firent un horrible carnage. Quelques nobles réussirent à s’échapper, et se retirèrent les uns en Transylvanie, les autres à Constantinople. La haine de Mirce les poursuivit jusque dans cet asile; sur sa demande, le sultan les fit jeter à la mer. Pierre le Boiteux, fils de Mirce III, invoqua le secours des Turcs pour comprimer une révolte des boyards. Il y eut encore dans' cette lutte beaucoup de sang répandu. Alexandre II, frère et successeur de Pierre (1568), suivit l’exemple de son père; il rappela les émigres, et, malgré l’amnistie, en Ut périr un grand nombre. Mihne II élouffa dans le sang une insurrection des nobles (1582), Pierre Boucle (C Oreille mit à mort trois des principaux boyards, le ban, le vomie et l’échanson (1583). Enfin Alexandre 111 sévit avec une égale cruauté non-seulement contre les grands qui faisaient opposition à son pouvoir ; « mais contre tous ceux qui, par leur autorité et leurs richesses, étaient en état de lui nuire. » De tous les voivodes qui régnèrent en Valachie depuis la mort de Rodolphe le Grand jusqu'à l’avéuement de Michel le Brave, Pierre lrr (1554-1557) est presque le seul qui vécut en paix avec la noblesse. On a remarqué u’il ne fit tuer aucun boyard ; aussi la ouceur de son gouvernement lui a-telle valu le surnom de Bon. Son règne fut une trêve de trois ans, qui suspendit en Valachie la lutte du pouvoir monarchique et de l’aristocratie féodale.

Il est évident que les cruautés des voivodes au seizième siècle eurent un caractère tout politique. Les souverains

L’UNIVERS

nui lersent le sang à plaisir sont des monstres dans l’ordre physique comme dans l’ordre moral. Les princes yalaques voulurent anéantir, 0U t0,Jt moins abaisser la noblesse, llu'défen<ht énergiquement ses privilèges. De la des complots, des révoltes, des guerres civiles; de là tant d assassinats et tant de supplices; les deux partis se servirent des mêmes armes, et ce ne furent pas toujours des armes loyales. Donc, sans admettre cette hypothèse étrange, invraisemblable, impossible d une succession non interrompue de tous turieux, ivres de sang, nous dirons que Mirce I*r, Ventila, Mirce III, Mihne II et tous les autres Jlèaux des boyards furent la monnaie de notre Louis XL Mais Louis XI a été en partie justifie par le succès de son entreprise ; elle a tourné au profit de la France; moins heureux et plus coupables , les voivodes de .Valachie, en prenant les Turcs pour auxiliaires, trahirent la nationalité roumaine : ils ne régnèrent qu’en se donnant des maîtres, i

Richesse bt phepondkbance du CLERGE. — Dans leur lutte contre la noblesse, les princes furent soutenus par le clergé. La rivalité des boyards et des prêtres commença, nous l’avons vu, sous Rodolphe IV. Dès les temps les plus anciens , le métropolitain présidait les assemblées générales. Par la faveur de Rodolphe, les évêques, les archimandrites, les abbés eurent voix délibérative « dans les assemblées convoquées par le prince et dans celles ou il s’agissait de l’élection du souverain.,» Les clercs ne dépendaient que de I hglise. Le simple prêtre était jugé par l’archimandrite , les archimandrites par l’évêque, les évêques et 1 archevêque par le tribunal du prince. Les églises et les monastères possédaient d'immenses richesses. Dans un pays où il n’y avait point d’hôtellerie pour les voyageurs, d'hôpital pour les malades, d’école pour les enfants, les couvents tenaient lieu de toutes ces institutions. Les meilleurs princes les dotèrent avec une grande libéralité. D’autres crurent se racheter de leurs crimes en donnant au clergé des églises et des terres. Aussi, « dèsle seizième siècle , les monastères avaient déjà plus de biens que tout le reste de

la nation. - Propriétaires du soi, dominateurs des consciences, représentants de Dieu dans les assemblées publiques, leur autorité morale et leur puissance temporelle se fortifiaient l une par 1 autre. Aucune puissance n’attaqua impunément leurs privilèges. Exempts de la dlme , de la capitation, de toi» les impôts, ils exercèrent dans les affaires de F État une influence prépondérante sans participer aux charges publiques.

Apres Rodolphe le Grand, leur protecteur le plus généreux et le plus dévoué fut Nagu 1er, qui régna de 1413 a 1521. Élevé par le patriarche Niphon,

« son père spirituel, • il n’oublia jamais les enseignements et les conseils qui avaient instruit sa jeunesse. - Les pauvres , les vieillards et les orphelins furent les objets de sa sollicitude paternelle; il établit pour eux des maisons de charité, où ils étaient reçus et entretenus aux frais de l'État. Pendant toute sa vie il répandit de nombreux bienfaits sur le peuple qui l’avait appelé pour le commander. » Libéral envers les pauvres, il fut prodigue envers l’F.glise.

Il fit construire en marbre blanc l église d’Argessu, » la merveille de son pays et qui en serait une partout. » A la consécration de cette cathédrale assistèrent le patriarche œcuménique, de Janina, quatre archevêques, outre celui de la Valachie, et environ un millier de prêtres. A l’occasion de cette cérémonie, Nagu donna un grand nombre de terres et de villages aux monastères du pays ainsi qu’à ceux du mont Athos ( 1 7 août

1518). Ce zèle religieux, qui franchissait

les limites même de la Valachie, épuisa le trésor public ; les revenus de la principauté suffirent à peine à la construction et à la réparation des églises; et pour payer lesfraisdelacathédraled Argessu la femme du voîvode vendit ses bijoux.

A l’exemple de Nagu, Alexandre 11 bâtit un monastère près de Bucarest, et le consacra à la Trinité. «C’est ainsi, dit Engel, que ce prince hypocrite cherchait à se laver de ses crimes par des bienfaits envers le clergé. » Mihne II luimême, au commencement de son règne, montra beaucoup d’ardeur pour la foi , et se fit surnommer le bon chrétien-, mais celui-là finit par apostasier; déposé en ISM, il sauva sa vie et ses n-

chesses en embrassant l'islamisme ; Murad III le fit pacha d'Alep.

La richesse et la puissance du clergé furent-elles profitables à la Valachie? On ne saurait le croire. Les prêtres ne cherchèrent pas à soulever contre l'étranger, contre l’infidèle l'instinct national et religieux du peuple, qu’ils gouvernaient avec uno autorité souveraine ; ils ne se montrèrent ni chrétiens ni patriotes. Qu'importaient, en effet, à leur égoïsme les empiétements de la Porte?

Ce n’étaient pas eux qui payaient le tribut. Exempts de tout impôt, ils échappaient à 1 avidité du fisc, et n’avaient rien 5 craindre des spoliateurs les plus audacieux. Ils ne firent rien pour arrêter les usurpations des Ottomans et les exactions aes princes, parce qu’ils ne se sentirent pas menacés.

Songèrent-ils du moins à améliorer la condition morale des Valaques? Nagu fonda quelques écoles ; mais la nation vesta dans son ignorance ; comment le clergé aurait-il enseigné ce qu’il ne savait pas lui-méme? Son intérêt même lui défendait d’éclairer des intelligences dont l’abrutissement faisait toute sa force. Pendant le seizième siècle, les sciences et les lettres furent dont complètement abandonnées ou plutôt complètement inconnues; car, a vrai dire, elles n’avaient pas encore pénétré en Valachie. Pourtant la principauté reçut pour maître, en 1583, un poète qui parait douze langues; ce fut Pierre surnommé Boucle <T Oreille. « Ce prince, dit M. de Kogalnitchano, aurait pu se faire entourer de savants si sa tyrannie n’avait pas éloigné de lui tous les hommes, libres et indépendants. Ig) science ne se place jamais près de la tyrannie; la science aime la liberté (I). »

Pierre, élevé en France, avait adopté les moeurs et la langue de ce pays. De retour à Constantinople, il logea pendant trois ans à l’ambassade française, et vécut dans l’intimité du chevalier de Germiny, ambassadeur de Henri III.

Après la chute de Mihne, il fut nommé voïvode par l’influence de son protecteur, et obtint une réduction du tribut. La France aurait pu faire un meilleur usage de son crédit auprès de la Porte.

Nous avons déjà cité le priuce qui lui dut son élévation au pouvoir parmi les voleurs dont les exactions réduisirent la nation valaque aux dernières extrémités de la misère et du désespoir.

La Moldavie sous la suzeraineté des

Turcs.

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