CHAPITRE XI
IMTBBBÈGNB (1828-1834).
Guerre entre la Russie et la Forte.
— Traité (T AndrinopU ( mai 1828
o septembre 1829).
Comme 8 cemeivt des hostilités.
— Le 7 mai 1828, l'armée russe, forte d'environ cent cinquante mille hommes, sous le commandement supérieur du maréchal de Wittgenstein, franchit le Pruthsur trois points, a Sculéni, Falschi et au gué d’Isaac (Padului Isatktcha).
Elle était composée des 3% 6P et 7e corps, sous les ordres des généraux Rudjéwitch, Roth et Voïnow.
Le lendemain un détachement du 6’’ corps, conduit par le général Kleist, entra a lassi sans coup férir, désarma la garde albanaise de l'hospodar, et l'obligea à se constituer prisonnier. Une proclamation, publiée le même jour par ordre du maréchal, avertit les Moldo- Valaques qu’ils cessaient d’être gouvernés parleurs hospodars,et qu’une administration centrale provisoire allait être instituée sans retard! sous la présidence du conseiller privé, comte Fabien . nommé plénipotentiaire des divans de Valacbie et de Moldavie et dépopositaire de la confiance de Sa Majesté :
« Habitants de la Valachie et de la Moldavie , disait, en terminant, le manileste , la guerre que mon auguste maître est forcé d'entreprendre ne vous enlèvera que momentanément les avantages de la paix ; elle vous garantira le prochain retour et vous assurera le bienfait d’une existence légale et stable. La soumission due aux autorités, l'oubli des ressentiments que l’anarchie avait
(i) On trouvera ailleurs ( Turquie Pittor tique , p. 4 ta et suiv.) un exposé des opérations militaires pendant les deux mémorables campagnes de 1828 et 1829. Nous ne prendrons du récit des événement que ce qui sc rattache à l’histoire particulière des prinripantés et à la manière dont leur situation intérieure fut modifiée par la guerre.
fait naître, le sacrifice de vos intérêts privés pour une cause qui les embrasse tous , tels sont les devoirs dont je vous recommande l'accomplissement spontané, unanime, au nom de l'empereur.
Conformez-vous aux magnanimes instructions dont je me félicite d’être l’organe, et vous acquerrez un nouveau titre à la bienveillance de Sa Majesté. >•
D’Iassi le général Kleist continua sa marche sur Bucarest, où ses Cosaques entrèrent le 12, croyant surprendre l’hospodar. Mais Grégoire Ghica, à la nouvelle de l'approche des Russes, s'était retiré dès la veille à Cronstadt, eu Transylvanie. La ville fut occupée militairement, et quatre jours apres le général Roth , avec le gros de son armee, ayant rallié son avant-garde, transféra à Bucarest le siège de l'administration des deux principautés, et installa le comte Pahleu dans ses nouvelles fonctions ( 16 mai).
Adbbxsb du divan db Valachie au czar Nicolas. — Le même jour, le divan de Valachie se réunit en séance extraordinaire et vota une adresse de félicitations et de remercîments au czar Nicolas en réponse à la proclamation du maréchal de Wittgenstein. Cette adresse , éternel monument de honte pour la boyarie vainque , fut transmise a l'empereur par le comte Pahlen (t).
Aussitôt le général Geismar, avec quinze mille hommes, se porta surl'Olto, et occupa le banat de Craïova, tandis que le 7e corps faisait le siège d’Ibraïla.
(1) « Sire, depuis cinq jours, l'avant-garde de l'armée victorieuse de Voire Majesté Impériale se trouve parmi nous. Le divan de Valachie, interprète des sentiments de tout le peuple, s'empresse de déposer an pied du trône de Votre Majesté Impériale l’hommage de sa profuude reconnaissance et de sa fidelité inviolable. Pénétrés de C étendue de nos devoirs et soumis à toutes les intentions de Poire Majesté Impériale , nous rivaliserons toos de xèle pour le service des troupes impériales, qui sont nos défenseurs naturels , et nous nous empresserons, autant que nos ressources le permettront, de coopérer i tout ce qui nous sera demandé, etc. » A quelque temps de là ( 12 juin ) une députation de Moldaves apporta à M. de Nesselrode, sous les murs d'Isatkcha, un acte de soumission empreint du même servilisme et de la même couardise.
L'UNIVERS
Les hostilités éclatèrent à la fois sur tous les points.
Misères des Moldo-Valaqubs.
— Nous n’avons pas à retracer les détails de cette campagne, où les Turcs opposèrent à leurs adversaires une résistance inattendue et dont nous avons consigné ailleurs un éclatant témoignage (1). A l'exception d'un petit corps de paudours qui se joignirent au général Geismar, dans la petite Valachie, les Moldo-Valaques ne prirent point de part directe à la lutte. Mais tous les maux de la guerre fondirent à la fois sur leur malheureux pays. Les maux qu’il eut à subir dépassent tout ce qu’on peut imaginer. Jamais, dit M. Saint-Marc Girardin, il n'y a eu une plus épouvantable destruction de créatures vivantes; jamais le désordre et la négligence n’ont entassé tant de fléaux. Dès le début de la campagne, la commission établie pour subvenir aux besoins de l’armée russe commença par ordonner la fourniture de 250,000 mesures de blé, 400,000 quintaux de foin, 50,000 barils d'eau-de-vie et 36,000 boeufs , moyennant des bons remboursables après la guerre et d’après un tarif fixé par la commission elle-même. Tous ces approvisionnements étaient épuisés dès le milieu de la campagne. — « Combien vous reste-t-il des trente-six mille bœufs que vous venez de tirer des principautés , demandait vers cette époque le grand-duc Michel au général qui avait la direction de ce service. — Pas même de quoi faire un beefsteak à Votre Altesse, » répondit le général. La fourniture fut renouvelée tout entière et dé-
Sensée avec la même insouciance. Le ésordre, ajoute M. Saint - Marc Girardin, consomme plus que vingt armées.
Qu’on se figure les officiers russes recevant du gouvernement valaque les rations pour leurs soldats , puis les revendant à leur profit et cantonnant leurs soldats chez les paysans; des commandants de cavalerie désignant le lieu que leur corps devait occuper et y faisant rassembler des magasins de fourrages, puis se transportant sur un autre point et nourrissant leurs chevaux aux frais des habitants . tandis que les an-
( l ) V oyci Lrttrei sur la Tnrqmr, 1 . 1 1, p. 1 6
cieus magasins étaient vendus à leui profit particulier ; une adminislratiou occupée exclusivement du soin de prélever les approvisionnements avec une rigueur qui n'admettait aucune réclamation, sourde à toutes les plaintes contre les autorités subalternes coupables de mille abus et, au rebours, toujours prête à sévir contre les habitants, accuses de mauvaise volonté envers la Russie, quand le trésor public ne possédait au plus que sept millions de piastres de revenu, y compris les domaines delà couronne, et avec ('obligation de défrayer une commission de santé, qui coûtait seule cent mille piastres par mois, des hôpitaux militaires renfermant plus de dix mille malades et la solde des officiers russes coutonnés chez les autorités locales. Le prix de tous les articles de première nécessité monta bientôt jusqu'au décuple. l,a misère devint pire encore apres que le comte Pahlen eut été remplace par le général Zoltouchin. Dans plusieurs districts , notamment daus celui de Mehedinti, les habitants furent réduits à se nourrir d’écorce d’arbre broyée. On voyait les routes couvertes de cadavres. De malheureux paysans succombaient les uns à l'excès de la faim , les autres sous le poids des fardeaux. Ces cadavres, laissés sans sépulture sur le sol, et les convois de blessés qui se succédaient sans interruption engendrèrent, dès le milieu de l'année, une peste qui acheva de décimer la population.
Puis vint le terrible hiver de 1829, pendant lequel le manque de fourrages, joint à une épizootie, enleva plus de la moitié du bétail ; alors on se servit des paysans , comme de bêtes de somme, pour le service de l'armée. On vit des Cosaques chassant devant eux des hommes et des femmes chargés de provisions et de bois pour la construction des ponts; ailleurs on les attelait aux chariots à la place de bœufs. On vint prévenir Zoltouchin que les pavsans manquaient. — Eh bien! répondit-il, qu'on attèle les boyards. Les autorités locales voulurent hasarder quelques remontrances; le général plénipotentiaire défendit à ses agents de le fatiguer désormais de ces détails, * attendu qu'il était peu utile de savoir qui des
bomntes ou des bêtes faisait le service, pourvu que les ordres fussent exécutés. » Le métropolitain de Valachie, Grégoire, qui avait osé faire enteudre quelques plaintes, fut exilé en Bessarabie (janvier 1829).
Le printemps ramena la peste; la famine continuait toujours ; nulle récolte à attendre , le temps des semailles avant été perdu à envoyer douze mille chariots recevoir de Russie un convoi de blés avariés qu'il avait fallu jeter à l'eau. Dans plusieurs endroits, de malheureux paysans, des femmes avec leurs enfants se précipitèrent sous les roues de leurs chariots , ou se noyèrent dans l’eau des torrents, afin d’éciiapper aux tortures de la faim ou de la corvée, lorsqu' enfin la prise de Choumla et le passage des Balkans par l’armée du maréchal Diébitch vinrent décider de la paix. 11 était temps moins encore pour les Turcs que pour les malheureux Roumains. Tant de calamités, dit le document auquel nous empruntons la plus grande partie de ces détails, avaient réduit la population de plus des trois quarts (I).
Paix d’Andrinople. — Leur succès coûta cher aux Russes. Leur armée avait été presque anéantie dans la dernière campagne. Diébitch , au moment de son entrée à Andrinople, avait à peine quinze mille hommes de disponibles. 11 était perdu sans ressources si la couardise des ministres de Mahmoud et , disons-le aussi , les conseils de la diplomatie européenne n’eussent paralysé la résistance du sultan. Les puissances, dont l’apathie ou l'aveuglement avait servi jusque-la les projets d'agrandissement de la Russie, commençaient à se préoccuper des suites d'une agression qui menaçait de ne s’arrêter que sous les murs de Constantinople, et les ministres de France , d’Angleterre et de Prusse pressaient a l'envi le sultan de céder tout pour sauver sa capitale (2). C’est dans de telles
(l) Portfolio, t. V, p. 163.
(a) Ce fait est attesté par un passage de la dépêche de lord Aberdeen à lord Heytcrsbnrg, ambassadeur britannique à Saint- Pétersbourg, en date du 3i octobre 1819 :
• Le sultan, menacé d'uue formidable insur-
conjonctures que la paix fut signée à Andrinople, le 3|14 septembre 1829.
I,e traité qui intervint entre les deux puissances belligérantes est composé de deux parties distinctes , l'une relative à la Turquie, l'autre relative aux principautés de Valachie et de Moldavie et a la Serbie.
Par la première la Russie acquiert Anapa et les autres forteresses riveraines de la mer Noire, avec leur territoire, depuis l’embouchure du Kouban jusqu’au fort Saint-Nicolas , ce qui ne lui garantit pas seulement l’occupation non interrompue de la côte orientale do l'Fuxin , mais lui assure une prépondérance telle qu'elle peut contrôler à son gré le sort de l’Asie Mineure, tandis que la cession d'une portion de l’Arménie lui donne à la fois les clefs des provinces persanes et turues et lui ouvre les deux routes e Téhéran et de Constantinople. De plus, elle oblige la Turquie à lui payer une somme de dix millions de ducats de Hollande pour les frais de la guerre, et un million et demi de ducats, à titre d'indemnité, pour les pertes essuyées par les sujets et commerçants russes, à différentes époques, depuis
Par l’acte séparé relatif aux principautés, l'hospodarat, dont la durée avait été précédemment fixée à sept ans, est déclare viager, sauf les cas d’abdication volontaire ou de destitution prévus par la convention d’Akerman.
Toutes les lies attenantes à la rive gauche du Danube sont reconnues partie intégrante du territoire moldo-valaque, et le chenal de ce fleuve, depuis sop entrée dans les Etats ottomans jusqu’à son cooiluentavec le Pruth,est assigné comme limite aux deux principautés. La Porte s’engage à ne conserver aucun point fortifié , et à ne tolérer aucun établissement quelconque de ses sujets musulmans sur la rive gauche du Danube.
Les villes turques situées le long de cette rive doivent être , ainsi que leurs
rection i Constantinople et cedant nui conseils des ambassadeurs cC Angleterre et de. France et du ministre extraordinaire du roi de Prusse, se mit à ta discrétion du commandant en chef russe, etc. »
tss
L’UNI VERS
territoires, restituées à [la Valàchie, et les forteresses existantes auparavant ne peuvent jamais être rétablies. La Porte consent en outre à l’établissement de cordons sanitaires et de quarantaines le long du Danube et ailleurs, et admet les bâtiments moldo-valaques à naviguer librement dans toutes les eaux et ports de la Turquie, munis des passeports de leurs propres gouvernements.
Par ces différentes clauses, les deux principautés sont rendues virtuellement indépendantes de la Porte. A la vérité, elles doivent payerai! sultan un tribut qu'il n'a le moyen d'exiger qu’avec la permission et même l’assistance de la Russie elle-même; et leurs princes, élus à vie, sont tenus de demander une investiture qui ne peut être refusée. Les habitants musulmans doivent être expulses de leur territoire par la force. L’ancien droit de péremption est aboli, et l’on supprime entièrement les contributions en nature nécessaires à l’approvisionnement deConstantinople, des arsenaux turcs et des forteresses. Voilà donc la Roumanie rendue à elle-même et réintégrée, en partie, dans les droits qu'elle tenait de ses anciennes capitulations avec la Porte (t). Mais ces droits seront une lettre morte entre ses mains, et elle n'échappera à la domination des sultans que pour tomber de plus en plus sous le joug des czars.
(i) Ce* droit* sont formellement reconnu* par l’art. 5 du traité d’Andrinople, ainsi conçu : « Les principautés de Valachie et de Moldavie s'étant, par une capitulation, placées sous la souveraineté de la Sublime Porte, et la Russie ayant garanti leur prospérité, il est entendu qu'elles conserveront tous les privilèges et immunités qui leur ont été accordés, etc... Kn conséquence, cites jouiront du libre exercice de leur reltgiou, d'une parfaite sécurité, d'une administration nationale et indépendante et d'uuu entière liberté de commerce. »
Administration de M. de fiisselejf. —
Promulgation des règlements organiques. ( 1829-34. )
Le traité d’Andrinople stipulait que tes principautés seraient gardées en dépôt par la Russie jusqu’à l’entier acquittement de la somme que la Porte s’était engagée à payer pour les frais de guerre. Kn fait, l'occupation s’était maintenue sans interruption depuis le passage du Pruth, et, malgré les promesses pompeuses du manifeste du maréchal de Wittgenstein , les Russes gouvernaient despotiquement les deux provinces.
Reprise des travaux du comité du règlement. — Le temps cependant n’avait pas été consumé tout entier en préparatifs et en opérations de guerre. Vers la fin de juillet de cette même année 1829, pendant que l’armée du général Diébitcli , qui avait remplace le maréchal de Wittgenstein dans le commandement supérieur, s'avancait au delà des Balkans, le plénipotentiaire des divans de Valacnie et de Moldavie reprit l'oeuvre do la constitution roumaine , interrompue l'année précédente à l'ouverture dé la campagne.
La commission , composée à nouveau et formée de deux sections, l’une valaque, l’autre moldave, ouvrit ses séances à Bucarest le 29 juillet, >■ sous la présidence du consul général Minziaki, » comme l'atteste cet extrait des procès-verbaux reproduit in extenso dans le préambule du règlement moldave :
« Sa Majesté l’empereur ayant daigné ordonner qu’un comité spécial , composé de boyards moldaves et valaques, soit établi sous la présidence du conseiller d’I.tat actuel Minziaki, pour préparer les améliorations organiques que réclame l'état actuel des Jeux principautés, et ayant bien voulu que le comité soit divisé en deux sections, moldave et valaque , présidées l’une et l'autre par le susdit conseiller d’Btat actuel , nous x commissaires nommés par S. E. le général président plénipotentiaire des divans de Moldavie
PROVINCES ROUMAINES
et de V'alachie, et noos, commissaires élus par l'assemblée générale ; en vertu du message en date du 17 juin , nous avons ouvert nos séances à Bucarest , le 29 juillet 1829 , sous la présidence de M. Minziaki, muni d'instructions sur ces améliorations , et nous nous occuperons de toutes les parties qui doivent composer ce règlement, et, en formant de chacun un chapitre à part, nous le soumettrons à mesure qu’il sera préparé a F examen de S. E.
M. le président plénipotentiaire, jus»
qu’à ce que tout le travail de réforme soit entièrement Uni. »
Rien de plus libéral en apparence que ces instructions. Elles réclamaient :
La division du pouvoir judiciaire et du pouvoir administratif ;
Un code d'instruction et de procédure;
Des tribunaux rustiques ou justices de paix;