ÉMANCIPATION DES TSIGANES DES
mdnastèhes. — En même temps le haut clergé, voulant donner un témoignage public de l’esprit évangélique dont il était animé, offrit spontanément au prince Stourdza d’abolir l’esclavage sur toute l’étendue de ses domaines. Le projet de loi soumis aux délibérations de l’Assemblée portait en substance :
1° Les tsiganes domiciliés (2) appartenant au clergé indistinctement seront affranchis et rentreront dans la classe des autres habitants libres; ils auront les mêmes droits et rempliront les obligations qui se rattachent à la propriété d’après la loi y relative : ils seront aussi astreints aux redevances des autres contribuables.
2" I-es tsiganes exerçant des métiers dans les villes sont aussi affranchis à l’egal de ceux domiciliés; et ils entreront dans la classe des patentés en proportion de leurs moyens, conformément aux règles qui concernent les patentés des villes. Kn vertu de ces principes, les tsiganes appartenant nu clergé, considérés désormais comme les autres hommes, auront droit de se marier avec des Moldaves.
Le pro jet de loi fut délibéré et voté à l'unanimité dans une seule séance ( 31 janvier), et le même jour un office du prince décréta l’émancipation des serfs de la
(f) Nous avons vu (p»g. 17) que les Roumains, fidèlement attachés à l’Église grecque orthodoxe , tenaient les Russes comme schismatique» depuis leur séparation d’avec le siège patriarcal de Conslautiuople.
(a) Domiciliés, c’est-à-dire Giés sur les terres d’une église ou d’un couvent.
métropole , des évéchés et des monastères ainsi que celle des serfs appartenant à l’État- Toute la jeune Roumanie applaudit à cette mesure , qu’elle appelait de ses vœux depuis plusieurs années et qu’elle eût voulu plus complète sans doute. En effet, les tsiganes des particuliers, bieu plus nombreux et plus malheureux que les autres, n’étaient pas compris dans le décret :
le temps seul, en rompant la chaîne des vieilles habitudes et des anciennes mœurs, pouvait briser leurs liens (1).
Cogalniceano remercia le prince, l’Assemblée et le haut clergé par une chaleureuse allocution insérée dans sa feuille (le Progrès) du 6 février, et un jeune poète moldave , Basile Alexandri , célébra par la pièce de vers suivante cet acte, dans lequel il se plaisait à voir un gage de la prochaine régénération de sa patrie :
le 31 JANV1EH 1844.
« Je te salue , ô jour heureux ! jour sacré de liberté, dont les rayons vivifiants pénètrent lïtme roumaine. Je te salue, ô jour de gloire pour ma patrie bien-aimée, toi qui montres à nos yeux l’humanité affranchie.
« Bien des siècles de douleur ont passé comme une longue tempête en pliant le front d’un peuple condamné au malheur; mais le Roumain brise aujourd’hui , de sa main puissante, la chaîne de l’esclavage, et le tsigane, libre enfin , se réveille au sein du bonheur.
« Le soleil de ce jour-là est plus resplendissant ; le monde est plus joyeux en ce jour ; en ce jour mon cœur grandit dans ma poitrine; 111a vie est plus belle que jamais aujourd’hui : car je vois la Moldavie se réveiller à la voix de la liberté, et je la sens s’attendrir à la voix de l’humanité.
« Gloire et grandeur à toi pour l’éternité, ô ma noble patrie! toi qui viens de sanctifier le droit et la justice ! ton bras , en brisant le joug des tsiganes , a jeté dans l’avenir (es bases de ta propre liberté. .
Quelque temps après ( 14 février ), l’évèque de Romano, président par intérim
(1) Vallltnl, I. Il, p. *33. — Revus de l'Orient , t. III, p. 2*8 , et t IV, p. ao*.
L’UNIVERS
de l’Assemblée générale, fut élu métropolitain et remplacé dans son diocèse par l’archimandrite Rosetti. Plusieurs boyards et notamment MM. Alexandre Gliica et Charles Conaki protestèrent auprès du consul général de Russie Dachkoff, se fondantsur ce que l’élection avait eu lieu , contrairement aux formes usitées , à l’aide de billets numérotés à l’avance. La motion ayant été jugée intempestive, treize autres boyards s’assemblèrent chez l’un d’eux , M. Cantacuzène, et rédigèrent une nouvelle Drotestation, dans laquelle il était dit formellement « que, puisque le consulat de S. M. l’empereur n’était point disposé à accueillir les plaintes légitimes des Moldo-Valaques, l'on cesserait désormais de s'adresser à lui. » La fin de la protestation donnait à entendre que , dans de tels ras, on réclamerait l’intervention des grandes puissances de l’Europe et en particulier de l’Autriche. Néanmoins cette seconde démarche n'eut pas plus de succès que la première , et l'évêque de Romano fut reconnu comme métropolitain malgré les vingt-sept voix accordées à l'évéque de Houcli, son concurrent, que poussait le parti national.
La fin de cet incident précéda de peu la clôture de l'Assemblee générale de Moldavie. La chambre, qui, pendant ces deux dernières années, avait fait preuve d'une certaine énergie, mollit tout à coup sur la fin de la session dans une question assez importante : il s'agissait de l'abandon fait à l’hospodar pour toute la durée de son règne d’une dotation de 450,000 piastres, provenant de l’impôt sur la sortie des grains, impôt qui avait été voté dans le principe pour un nombre fixe d'années et dont le terme venait d’expirer. Or, même si l’on admettait le renouvellement de la taxe, encore paraissait-il plus raisonnable d’en affecter le produit à des dépenses d’utilité publique, au lieu de le faire servir à grossir l’épargne du prince, déjà riche de plusieurs millions et dont la liste civile se montait à plus de 600,000 fr.
La même année la ville et le port de Galatz furent placés sous le commandement d'un officier supérieur russe, M. le colonel Michinkof, entré, par or-
dre, au service de la Moldavie. La ville d’Ibraîla , en Valachie , jouissait depuis deux ans d’un avantage analogue , et avait reçu également un commandant russe , M. Jacobson.
L’importance de Galatz, comme port commercant, s'accroissait d’année en année. Ses arrivages atteignirent, en 1845, le chiffre de 663 navires, et l’exportation en céréales dépassa 240,000 lilès.
La même année le résultat du travail des routes et voies de communication présentait un total de 6,688 toises de nivellement, 66,874 toises de réparations, 23,440 de chaussées, 37 ponts et 98 maisons de cantonniers.
Le document auquel nous empruntons cette statistique évalue le nombre des élèves dans les écoles et instituts (1 ) de la principauté à 2,1 86, dont 901 dans la capitale et le séminaire de Sokola, et 1,285 dans les provinces. Dans le courant de la même année, la curatelle de l’instruction publique avait ajouté à l’école de Galatz une classe pour les études commerciales et pour l'enseignement des langues grecque et italienne.
Deux écoles primaires avaient été instituées à Okna, l’une pour les indigènes moldaves et l’autre pour la communauté arménienne. Deux autres, écoles avaient été ouvertes à Vasloui et à Pietra (2).
Ces améliorations étaient dues en grande partie à la restitution faite ^ récemment à la curatelle des Écoles d'une ancienne dotation foncière qui datait du temps de Basile le Loup et dont les higouniènes du monastère des Trois- Saints s’étaient approprié les revenus depuis l’année 1724. Déjà en 1830 ,lor3 de l’occupation russe , le référendaire del'instruction publique avait réclamé contre cette spoliation, et avait demandé d’être remis en possession des biensfonds usurpés par les moines. Le procès durait depuis cette époque , et n’avait pu encore être vidé, parce que les moines , détenteurs du testament de Basile le Loup, refusaient, comme de raison, de
(i ) Communication de S. A. S 'Je prince de Molda lie adressée à C assemblée générale ordinaire pendant la session de Cannée 1845.
(a) Ibid.
PROVINCES ROUMAINES
ica
le produire devant les juges , lorsque le nouveau référendaire M. George Asaki, ayant découvert d'autres documents qui établissaient la réalité et le but de la dotation, porta derechef l'affaire devant les tribunaux. L'hospodar convoqua aussitôt le divan princier sous sa présidence ; et , après un mûr examen des
fiièces , il fut décidé, à l’unanimité, que es trois propriétés en litige seraient restituées aux écoles ( 8 avril 1845 ).
Voyage des hospodabs a Routchouk. Divohcb et mabiage dbBibesco. — Bientôt après l’hospodar Michel Stourdza partit pour Bucarest, d’où il devait aller, avec son collègue de Valachie, attendre à Routchouk S. H. le sultan, dont l’arrivée dans cette ville était annoncée pour le 20 mai. Le nouveau prince de Serbie, Alexandre Kara- Georgewitch , devait se rendre, de son côté , à cette entrevue.
Cette visite de pure étiquette greva le trésor valaque d'une somme de vingtcinq mille ducats (trois cent mille francs), que Bibesco se Ht allouer pour frais de route. -
Son mariage, enté sur un double adultère, et les nouvelles charges imposées au pays pour couvrir ce que l’hospodar appelait « les prodigalités de son bonheur » achevèrent de le dépopulariser.
Marié très-jeune à M,to Maurocordato, fille adoptive du dernier Brancovano , qui lui avait apporté une dot considérable, Bibesco avait vu la jeune femme, peu d’anDées après son mariage , réduite à un état complet d’aliénation mentale.
Les revenus de la dot ne lui suffisant pas , il avait voulu s’approprier le fonds, et tel avait été le but secret de la loi touchant la modification du régime dotal qu’il avait soumise antérieurement à r Assemblée. Le rejet de cette loi , au lieu de le faire rentrer en lui-méme , n'avait fait que l’irriter, et, continuant à braver l'opinion, il demanda formellement le divorce. Cette démarche produisit un scandale d’autant plus grand que tout le monde savait que l’hospodar ne voulait briser les liens de son premier mariage que pour en contracter un second avec la femme du spathar Constantin Ghica, avec laquelle il vivait maritalement depuis plusieurs années.
Aussi te métropolitain de Valachie
refusa-t-il , malgré les instances du rince, appuyées de celles de M. Dachoff, de consacrer l’union de l’hospodar sur les débris de deux mariages , et il fallut porter l’affaire à Constantinople, où, après une année entière de pourparlers et d’intrigues , le double divorce fut prononcé enfin par le patriarche.
Tous les obstacles étant levés, le mariage fut célébré au mois de septembre 1845, à Fokchani , ville frontière des deux principautés. Lorsque les époux reprirent ensemble le chemin de la capitale , des magnificences royales furent ordonnées pour leur réception dans les différentes villes, et les municipalités durent se ruiner pour faire face aux réjouissances du programme officiel.
Malaise croissant en Valachie.
Assenbléegenébalede 1846. — Cependant le peuple succombait sous les impôts. Le recensement opéré cette même année avait constaté une diminution assez notable dans la population rurale, causée par l’émigration en Serbie, en Bulgarie et en Autriche de près de uarante mille familles que l’oppression e la claca (corvée) et du travail des routes avait contraintes de s'expatrier.
Cependant la capitation, au lieu de diminuer en proportion, avait reçu un accroissement ae trois cent mille piastres, ce qui faisait une surcharge d’impôts de près d'un million et demi de piastres (cinq cent mille francs ) sur les cultivateurs.
Lors de la visite que l’hosjpodar fit au sultan à Routchouk. Récliid pacha, alors ministre des affaires étrangères , instruit sous main de ces faits par plusieurs mémoires que les Valaques avaient fait parvenir au divan, luiavait enjoint de réunir l’assemblée générale. A son retour, Bibesco convoqua les collèges électoraux pour le 25 novembre de l'année suivante, afin de se donner le temps de composer une chambre à sa guise. Il y réussit selon ses vœux , en sorte que l’assemblée dont la cour suzeraine avait provoqué la réunion dans le dessein de réprimer les exactions et les abus de pouvoir du prince ne servit qu'à donner une apparence de légalité aux mesures administratives et financières lee plus désastreuses pour le pays.
(t) Voyez Cbaiuoi, p. 68 et toi.
L’UNIVERS
ÉTAT DES ESPRITS. PREMIERS SYMP- TOMES révolutionnaires. — Un écrivain roumain trace amsi le tableau de la Valachie pendant les dernières années de l'administration de Bibesco :
« L’exploitation des mines de sel, malgré les profits extraordinaires réalisés par les fermiers antérieurs , fut accordée avec une diminution considérable et une prolongation de deux ans dans le bail.
« Le revenu de l'impôt sur l'exploitation des céréales, lequel peut monter jusqu’à trois et quatre raillions de piastres par an et qui était affecté auparavant à des recompenses nationales , des encouragements et des gratilications aux bons employés , fut donné par cette assemblée au prince Bibesco, à titre d'allocation supplémentaire et viagère de sa liste civile.
« L’instruction universitaire, gratuite jusque-là et qui avait plutôt besoin d'uDe prime pour les élèves , tant leur nombre était petit , fut soumise à une taxe de trois ducats ( trente-six francs) par mois par élève externe.
« La vente des postes , faite avec de très-grandes pertes l'année précédente à des protégés du prince , fut légalisée par cette assemblée.
« Cette assemblée encore lui accorda la prérogative de confirmer les arrêts des tribunaux de première instance , sans appel.
« L’opiuion s'émut enfin de cet état de choses , qui allait tous les jours en empirant; car c’est toujours l'excès du mal qui a éveillé les esprits. L'hiver de 1847 à 1848 a été partout une époque de fermentation. On vit tout à coup, et d’une manière inattendue , la jeunesse , qu'on croyait oisive et insouciante, refuser de saluer un officier qui , par ordre du prince, avait fait battre a coup de verges , comme on bat les soldats , une jeune gouvernante lianovriemie, dont le crime était d'avoir encouru la disgrâce de la princesse Bibesco.
Dans un cercle où l'on parlait des frivolités du jour, un juge, nouvellement marié, se permit d'attribuer toute la corruption des tribunaux à l’amour effréné du luxe , dont la princesse donnait l’exemple à son entourage , et ne craignit pas d'avouer que lui-même, en cas
d’épreuve, préférait transiger avec sa conscience plutôt que de se refuser aux exigences de toilette de sa femme dans la crainte de faire mauvais ménage.
« Environ cent cinquante à deux cents jeunes gens du collège de Saint-Sava, jetés sur le pavé par suite de la nouvelle taxe universitaire, devinrent autant de propagandistes d'opposition au gouvernement de Bibesco ; ils firent de l'expulsion de la langue roumaine des écoles une question d'attentat à la nationalité (1). »
■ L’année 1847 s’était accomplie
pour les Roumains sous de sinistres auspices : à côté de l'abondance agricole des campagnes , les villes manquaient de pain ; la famine atteignait presque les populations des capitales. On attendait avec anxiétéle choléra, qui s'avançait à grands pas; les sauterelles ravageaient les semailles surtrois zones. Une inquiétude vague s’était emparée des esprits en général. En cette année, on avait compté plus d'iniquités scandaleuses encore u'en d'autres temps. Un jeune mari, 'une des premières familles du pays, voulut venger sou honneur outragé par un proche parent du prince ; il fut puni et exilé, tandis que l'homme qui avait indignement offensé la morale se promenait publiquement, recevait des places et des promotions malgré la réprobation des honnêtes gens. On n’était pas encore sorti de cette affaire qu'un président de cour de justice se trouve impliqué dans un assassinat sur un fermier. Au lieu de la punition réclamée par la loi et attendue par le public, après de nombreuses et incontestables preuves à la charge du coupable, le cours judiciaire de l'affaire est suspendu, et le susdit président se montre en plus grande faveur que jamais. Les ministres, aussi bien que le prince Bibesco lui-même, convenaient et parlaient très-haut de l'état déplorable dans lequel se trouvait le pays; mais les miuistres rejetaient les fautes les uns sur les autres et sur le priuce, celui-ci sur les boyards et le
(i) C.hiinoi, p. 70 et suiv. Voyez «nui une brochure imprimée en 1847. * Bruxelles, sons le tilrc de Le Prince Bibesco et son administration, et attribuée à un employé du consulat rv«c.
consul de Russie, au’il accusait sans réserve d’étre opposés à toute amélioration , à toute mesure propre à arrêter le mal.
« La jeunesse, traquée par la police, insultée en toute occasion , gênée dans ses mouvements , est poussée par les humiliations qu’on lui fait subir à être unie, à avoir un esprit de corps, et, de la sorte , elle devient une force à la disposition de quiconque voudra agir contre le gouvernement du prince Bibeseo(l). »
Effet produit par la nouvelle