AMURAT II
Amurat 11 monta sur le trône eu 1431. Des les premiers jours de son régné. Manuel lui lit demander ses deux jeunes freres, en execution de la volonté de Mahomet, qui effectivement les avait conüés aux soins de l'empereur, lorsqu'il était en guerre avec le faux Mustapha.
Amurat était trop prudent pour remplir cette clause du testament paternel. Manuel saisit ce pretexte de rupture. Il flt venir de l’tlede Lemnos le prétendant, avec Sinéis, son compagnon de fortune , et lui promit le trône s’il voulait accepter les conditions qu’on mettait à son élévation. Il devait restituer a l’empire tout le pays qui s'etenn de la mer Noire aux frontières de la Valachie , et les places fortes de la Thessalie jusqu’au mont Alhos. Mustapha promit tout ce qu’on voulut, et dix galères le transportèrent dans le port de Gallipoli. Sineis s'empara de la citadelle, taudis que le protège de Manuel alla se faire reconnaître dans la ville et aux environs. Celte hardiesse eut d'aiiord un plein succès ; et l'armée que Maliomet envoya contre lui passa presque entièrement de son côté sans coin-
L’UNIVERS
battre. Le vizir qui la commandait vint implorer son pardon ; mais Sinéis lui Ot trancher la tête. Andrinople ouvrit ses portes au vainqueur, qui se crut assez solidement établi pour se montrer impunément ingrat et parjure. Le général grec qui l'avait servi, voyant toutes ses réclamations repoussées, se tourna du côte d' A murât, qui accueillit favorablement ses avances, tout en démêlant le motif d’un si brusque changement de conduite. Il parut d’abord se résigner à cette infortune : • Que peut, disait-il, la créature contre le Créateur?» Puis il consulta un derviche, à l’effet de savoir si Dieu favoriserait sa cause dans le cas où il entreprendrait la guerre pour rentrer dans ses droits. L'oracle, comme on peut le penser, promit au sultan l'appui du prophète et un succès non moins éclatant qu’infaillible. Le bruit de cette prétention se répandit en Europe, où le prestige de l'insolent Muslapna commençait à s’effacer. Sinéis lui fit comprendre l’imminence du danger, leva une puissante armée, et se hâta de franchir le détroit. Amurat, avant de combattre, essaya de désarmer Sinéis par des offres avantageuses; il lui lit offrir le gouvernement de Smyrne et d’Ephèse , s'il voulait abandonner Mustapha. Sinéis n'estimait pas assez l'usurpateur pour lui sacrifier toute sa fortune : dès la nuit suivante, il partit pour Smyrne, et c'en fut assez pour que toute l’armée sedébandât. La fortune n'avait plus que des rigueurs pour celui qu'elle avait porté si rapidement au faite du pouvoir. Mustapha s’enfuit à laimpsaque, courut à Gallipoli, et fut effrayé, du petit nombre de ceux qui étaient disposés à le soutenir. Les Génois, voyant quVAmurat manquait de flotte, lui offrirent des vaisseaux de transport pour ses troupes, n’exigeant en retour de ce service que la remise des sommes qu’ils devaient aux Turcs. La lutte fut bientôt terminée, l’usurpateur venait de s’enfuir d’Andrinople lorsque le sultan entra vainqueur dans cette ville. Bientôt Mustapha, arrêté par des émissaires qui l’avaient suivi en Valachie, fut ramené dans la capitale, où. après avoir été exposé aux insultes de la populace , il fut attaché à un gibet en place publique.
Manuel, qu’effrayait l'affermissement du pouvoir d’Amurat, s'attendait à
voir bientôt l’orage foudre sur lui. En effet cent mille Turcs ravagèrent la Thessalie, la Macédoine et la Thrace. Dans cette extrémité, l’empereur voulut renouveler le subterfuge qui lui avait réussi avec Mustapha, mais en faisant servir à sesprojetsun prétendant plus sérieux.
Il persuada à Hélias, gouverneur des deux freres du sultan, de placer sur le trône l’atné de ces princes , dont l’extrême jeunesse lui permettrait de régner en sou nom. Gagné par l’or de Manuel, Délias se prêta a cette intrigue, et Amurat se vit obligé de rentrer dans ses frontières pour ne pas laisser aux rebelles le temps de devenir dangereux. Nicée était le centre de cette nouvelle révolte. Amurat y court, disperse les partisans de son jeune frère, fait mettre à mort Hélias et tous ceux qui avaient pris part au complot ; et, pour ôter jusqu’à l’espoir à ses ennemis, il fait étrangler en sa présence les deux enfants dont te seul crime était de devoir la vie à Mahomet.
Chez tous les peuples et dans tous les temps on rencontre des crimes politiques non moins odieux ; mais du moins ils n’apparaissentdansi’histoirequeconime de rares exceptions : en Orient, où In polygamie entoure souvent le sultan d’une descendance nombreuse , on accepte comme une nécessité aue la reli-
Î;ion même autorise l'aveuglement ou e meurtre des princes qui pourraient être un obstacle à la transmission du ouvoir. Cette rigueur excessive s'étend tout ce qui menace un despotisme ombrageux et devient une cause incessante de dangers : quand la disgràctdu maître est presque toujours un arrêt de mort, un frappe au lieu de se justifier, et le fatalisme, s’il façonne le grand nombre à la résignation passive , peut aussi porter à de grands attentats les naturesénergiques. Amurat n’avait pas oublié la révolte de Sinéis; il le fit attaquer à ■'improviste, parce qu’il redoutait ses talents millitaires. On l’arrêta, comme il se disposait à chercher un refuge chez les Grecs, etil fut aussitôt étranglé.
Le sultan tourna ensuite ses armes contre la Morée. Jean VI offrit de lui rendre plusieurs places importantes, et entre autres Thessalonique; mais les habitants de cette ville recoururent aux Vénitiens, et se défendirent avec une
es
grande vigueur. Enfin, il fallut céder au nombre. Amurat fit vendre les habitants comme esclaves, convertit les églises en mosquées, et repeupla la ville en y appelant des gens de la campagne.
Les Vénitiens, n’ayant pu réussir a imposer aux Turcs des conditions favorables à leur commerce , recoururent aux négociations , et obtinrent la paix.
La guerre contre la Servie sortit d'une intrigue de sérail. Amurat avait épousé trois femmes qui exercèrent tour à tour sur lui un grand empire. A la fois guerrier et voluptueux, il avait mis son harem sous la surveillance d'eunuques noirs, qui jouissaient de sa confiance, traitaient avec les ministres etrangers, et s'élevaient ou tombaient selon le crédit des favorites. La première des épousesdu sultan était Hélène , fille de Lazare, prince de Servie ; Faillie, princesse de Sinope, était la seconde, et Marie, sœur de Georges qui avait succédé à Lazare, était la troisième. Tant que cette dernière fut en faveur, elle sut maintenir la paix entre Amurat et Georges; mais Fatiné, dont les artifices avaient su ramener le sultan, s'empressa de rompre cet accord, en faisant persuader à son époux que Georges entretenait secrètement des intelligences avec le roi de Hongrie. Sémendria , capitale de la Servie, fut attaquée et prise d'assaut. Georges n'avait plus d'autres ressources que de faire précisément ce dont on l’accusait ; il s’enfuit chez W ladislas et mit Belgrade sous sa protection. Tandis que cette ville , defendue
Çir Hunyade, repoussait les efforts des urcs, f Albanais Scanderberg leur reprenait tout ce qu'ils avaient conquis en Servie, et bientôt le sultan sigua à Szegedin une paix de dix années. Amurat, comptant sur la foi de Georges Brancovitch et de Dracu, croyait ne plus rien avoir à redouter du côté du nord ; il renvoya à ces princes leurs fils qu’il retenait comme otages. Jean Pnléologue craignait que l'orage ne tombât sur lui. Ses envoyés représentaient au roi de Pologne que les Turcs ne regardaient pas comme obligatoires les engagements pris avec des chrétiens; que ce serait jouer un rôle de dupe que de se montrer plus scrupuleux que les infidèles ; que la paix de Szegedin prouvait seulement l'impossibilité où ils
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étaient de soutenir une guerre sérieuse, et qu'il fallait profiter de leur faiblesse pour les rejeter en Asie. Ces raisons, appuyées de la promesse peu sincère de ramener l'Eglise grecque à l'unité catholique, enflammèrent le zèle du pape Eugène IV; et, sur l'autorisation formelle de ce pontife, Wladislas déchira le traité qu'il avait signé six semaines auparavant. Le roi , les prélats et les grands s'engageaient par un serment solennel à se trouver réunis à Orsowa le premier septembre suivant (1444), à entrer avec leur armée dans la Romanie et la Grèce , et, dans le cours de la même année, à chasser les Turcs de l’Europe.
Cependant les forces dont ils disposaient étaient loin de répondre à la difficulté d'une telle entreprise ; mais, comme le remarque un historien (von llaminer), si l'armée était peu nombreuse , le bagage était des plus considérables. Les Polonais se faisaient suivre de deux mille chariots. On était arrivé devant Nicopolis, lorsque Dracu, prince de Valachie , se présenta devant le roi. Il amenait dix mille cavaliers, sous les ordres de son fils. En considérant la faiblesse numérique des chrétiens , il se souvint qu'une vieille devineresse bulgare lui avait prédit que Wladislas tomberait dans le combat. Dracu était au-dessus de toute crainte ; il avait lutté lui-méme contre Amurat, et, dans cette guerre où les ressources et les forces étaient si inégales, il avait montré autant de constance que d'intrépidité. A cette époque, la Valachie, épuisée d'hommes, avait a peine assez de bras pour cultiver la terre. Redoutant un asservissement honteux, il avait résolu de s'unir au roi de Pologne. Cependant , prévoyant que cette campagne, avec des troupes si faibles, ne pourrait être que désastreuse, il engagea instamment Wladislas à ne point attaquer le sultan. Dans une partie de chasse, lui dit-il, Amurat se fait suivre de plus d'esclaves que vous ne comptez de soldats; d’ailleurs la saison est avancée, et c'est un obstacle de plus à vaincre. En priant le roi et les magnats de rentrer en Hongrie, de convoquer la noblesse et de demander des secours aux. Etats voisins, il ajouta leconseil de ne pas compter sur l'empereur de Constantinople , qui n’avait guère a
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donner quelles promesses; que quant, nix Génois et aux Vénitiens , dont les flottes se trouvaient dans l’IIellespont , elles resteraient inactives, et ne prendraient parti que pour le vainqueur; que l'alliance de la Hongrie ne leur promettait quedes périls et des sacrifices, tandis que lesultan pouvait assurer b ces négociants de grands avantages de commerce en leur accordant quelques ports et la liberté des détroits. Ses représentations tirent une impression profondesur l’assemblée, plusieurs généraux se rangèrent à son avis ; mais le cardinal Julien et Hunyade qui, allié de la famille de Dan, était opposé à Dracu, lui répondirent que les Hongrois n'avaient pas l’habitude de reculer devant les périls ; ils accusèrent même le prince valaque de félonie, et prétendirent qu’il agissait secrètement en faveur des Turcs.
Le roi appuya l'avis d'Hunyade, et résolut de poursuivre la guerre. ■> Puisque jusqu'ici la fortune ne vous a pas trahis, répondit Dracu à Wladislas , et que l’espoir d'être secouru , ou peut-être la fatalité, vous fait rejeter mes conseils, qu’il en soit ainsi. Pour moi , dans ces mêmes projets que mon expérience a vainement combattus, je veux vous aider de lodtès mes forces, et autant que le temps et les circonstances me le permettront. » Il donua alors au roi quatre milledeses esclaves, dont il confia lecominandement à son Qls. Avant de quitter Wladislas, il lui laissa deux de ses pages avec ordre de ne jamais le quitter, et deux chevaux d'une vitesse extraordinaire pour lui servir en cas de besoin. Avant de s’éloigner, il commanda à son Ois de ne pas se sacrifier inutilement, s'il voyait que le combat tournât mal , et de se conserver pour des temps meilleurs.
Alors il prit congé du roi et de son fils, et repassa le fleuve.