CHAPITRE XUV
CHUTR DK CONSTANTINOPLE.
Constantinople dessine un vaste trian- Rie dont le sommet regarde le Bosphore, et où se trouve la pointe du sérail ; le côté opposé à cet angle borne la ville à l’occident, et s’appuie à la terre ferme j c’était le point le mieux défendu. Le côté sud plonge dans la Propontide, tandis que celui du uord est baigne par un bras de mer qui. eu s'enfonçant dans les terres, forme un bassin spacieux entre les remparts de la ville et la lisière où s’élève Galata. L'entrée de ce port, dont la largeur est d'environ uu demi-kilomètre, était protégée par des vaisseaux, et ferinee par une estacade.
• Mahomet, après avoir établi sur le « côté occidental des batteries qui fai-
• saieut un feu continuel, résolut de pé-
• uetrer dans le port, pour attaquer en- « suite la place par le flanc maritime. Il « s'empara d'abord de Galata que les as- « sièges avaient renoncé à défendre. Une « fois maître de cette position, il fit « traîner, à force de bras et de ma-
• chines , soixante navires qui fureut
• misa flot pendant la nuitdans ce même
• port que les Grecs regardaient comme
• imprenable. Le lendemain la conster- - nation fut générale lorsque les as-
• siegés virent tout près de leurs rem-
• parts des barques et des galères sur « lesquelles on préparait déjàdes béliers « et des batistes. Ces tours de bois, dis- « posées de distance en distance , étaient
• garnies de soldats, de sorte que le feu « do la mousqueterie, les flèches et les « dards accablaient ceux de la garnison
• qui étaient accourus pour lâcher de
• détruire les machines.
• Les troupes grecques, excitées par « le sentiment religieux et par la crainte
• d'étre livrées à la discrétion de Maho- « met, combattaient avec le courage du ■< désespoir. L'empereur se montrait à « leur tête partout où le dauger le ré-
• clamait,; mais, ne pouvant faire face à « des attaques si multipliées, il avait « désigne pour son lieutenant un Gé- « nuis, Jusliniani, dont les connaissan-
• ces dans l'art de la défense des places « retardèrent une catastrophe rendue
• inévitable par l'inégalité des forces.
• Il dut se borner à faire réparer pen-
• dant la nuit les brèches que les assié-
Cints avaient ouvertes durant le jour, promptitude de ces travaux élon- « nait les Turcs qui trouvaient toujours « des fortifications nouvelles. Souvent « les batteries de la place démontaient « les leurs. Le feu grégeois et l’huile « bouillante embrasaient les tours de • bois que les Turcs devaient sans cesse • ou reparer ou remplacer.
• La flotte , transportée dans le port * d'une manière si inattendue, inquiétait « surtout les assiégés. Les vaisseaux de • l'empereur manoeuvraient pour la k brûler ; mais les Turcs, plus haniles en- • core pour la défense que pour l'atta- • que, en avaient coule plusieurs. Un Vë- « nitien, nomme Cop , entreprit aussi • d'incendier la flotte ennemie à la fait veur des ténèbres. Il communiqua son m dessein à Constantin , ne lui deman- • dant que trois barques et quarante « hommes déterminés. Cette entreprise « hardie, qui aurait peut-être sauvé '« Constantinople, échoua par la trahison » d'un Génois. Ennemi de Cop, et excité « par l'espoir d’uue récompense, cet « homme donna secrètement avis aux • Turcs du danger qui les menaçait- Une «• fois avertis, ils laissèrent approcher les t brûlots, et les attaquèrent à l'impro- « visle. (>n lança sur eux une grêle de • flèches allumées qui les enflammèrent « n l'instant, mais a une distance assez • éloignée pour que la flotte turque « n'en reçut aucune atteinte. Cop et ses • compagnons se jetèrent à la mer, d'où « ils furent retirés par les matelots cn- « nemis pour être égorgés le lendemain • a la vue des assiégés qui , par repré- • sailles, firent pendre sur les rem- • parts deux cent soixante prisonniers.
* Si cette entreprise eut une issue « malheureuse , les suites pensèrent en ■ être plqs funestes encore. Les Véni- « tiens reprochèrent vivement aux Gé- « nois la perfidie de leur compatriote.
« Le grand duc ou amiral, premier olli- • cier de l'empire , était jaloux de Tau- « torilé qu’exerçait Justimani, dont le « commandement ne relevait que de << l’empereur. Ces divisions, plus que • jamais dangereuses, s'envenimèrent à « un tel poiDt, que peu s'en fallut que « les partis opposés n’en vinssent aux « mains. Constantin prévint ce nouveau
• malheur eu employant tour à tour
• l’autorité et la prière. Il suppliait ses « soldats et ses sujets de ne pas lui être « plus contraires que ses plus cruels en- « nenns. Ce prince, qui ne manquait ni > de talents ni de courage, ne put que
• retarder de quelques semaines la prise « de Constantinople, et attacher du
• moins à ce désastre le souvenir
■ d'une noble résistance. Il ne négligea « pas les moyens familiers aux Grecs :
« les trésors accumulés par ses pré- « décesseurs au milieu des misères de « l’empire furent employés à gagner « les ministres de Mahomet. Le grand
■ vizir Ali reçut des sommes considé-
• râbles, et promit d’entraver les opéra- « lions du siège. Il serait difficile d'ex- « pliquer autrement la lenteur des pro- « grès de l’armée turque. I^s brèches « étaient ouvertes de toutes parts, et les « assiégés, réduits à un petit nombre, ne
• suffisaient plus à les réparer. Les ou-
■ vrages de l'ennemi se rapprochaient « de plus en plus de la place ; les fossés
■ étaient a demi combles , et le peuple,
■ plus habitué aux vaines disputes qu’a
■ la guerre, n’avait en perspective que « la famine et les horreurs d'une ville
• prise d'assaut.
« Constantin fit un dernier effort; il
• envoya une ambassade à Mahomet, en
■ s'engageant à lui |iayer le tribut qu'il « voudrait exiger; il lui représentait
■ combien il serait injuste d’envahir un
■ pays qui consentait à se soumettre.
• Mais le sultan voulait effacer jusqu'à
• la dernière trace de la domination des
• Grecs. Il répondit qu'il regardait déjà « Constantinople comme sa conquête,
• et que, si Constantin voulait la céder <■ sans résistance , il épargnerait beau-
• roup de sang inutilement versé; que « dans ce cas il lui laisserait jusqu’à sa « mort la jouissance de ce qui restait de » la Morée à l'empire grec. Constantin
• préféra s’ensevelir sous les débris de « son trône. •
- Mahomet lit tout disposer pour un assaut général. Il fut donné le 29 mai 1463. « Le sultan avait promis « à ses soldats de leur laisser on pro-
■ prieté les habitants avec toutes leurs •'richesses, ne se réservant que les mai- « sons et le territoire. Il plaça devant « les breches les nouvelles recrues et
« les troupes d’un courage suspect.
« Derrière elles étaient les janissaires qui les poussaient en avant pour placer les échelles, essuyer le premier feu de l’ennemi , et préparer le chemin aux guerriers d’élite. Vers le soir, quand les fossés furent pleins de cadavres, les janissaires s’élancèrent à leur tour sur les brèches , et renversèrent les derniers obstacles. L’attaque de cette impétueuse milice était protégée par une grêle de traits qui , décoches de près, étaient d’un effet des plus meurtriers. Justiniani reçut une de ces fléchés qui lui perça là main à travers le gantelet; une autre l'atteignit à l'épaule au défaut de la cuirasse ; et la douleur de cette double blessure le força d’abandonner le combat. L’empereur, qui commandait sur un autre point, apprit bientôt que la retraite de son lieutenant avait jeté lé découragement parmi les défenseurs du rempart, et que l’ennemi, ne trouvant plus qu'une faible résistance, occupait déjà le couronnement des murs. Constantin jugea que tout était perdu : Ne se trouvera-t-il pas , s'écria-t-il, quelque chrétien qui, par pitié, veuille me délivrer de la vie ? Pour ne pas tomber vivant entre les mains du vainqueur, il quitta ses armes et se précipita au milieu des janissaires, qui le tuèrent sans le connaître.
« Tandis que les chefs et les soldats mouraient sur les breches . le peuple attendait dans les églises l'effet d'une prédiction que sa faiblesse superstitieuse avait facilement adoptée. Sur la foi de cette ancienne prophétie, on répétait que les Turcs entreraient un jour dans Constantinople, et s’avauceraient jusqu’à la colonne de Constantin-, qu'alors un ange descendu du ciel remettrait dans la main d’un homme du peuple une épée et un sceptre, en lui disant : Venge le peuple du Seigneur; qu’aussitôt les Turcs prendraient la fuite, et seraient poursuivis par les Grecs, sous la conduite de ccroi choisi par Dieu même . jusqu’à un endroit nommé Monasdéré, vers les frontières de la Perse. Flattés «lu ce chimérique espoir, les Grecs étaient en prières dans leurs temples, lorsque les cris des vainqueurs , le bruit des
• haches qui brisaient les portos , leur « annoncèrent la triste réalité. Les ja- « nissaires environnaient cette multi- « tudo éperdue : l’avidité les rendit moins « féroces; ils leslierentdeuxàdeux.sup- « putant le prix de leurs services, ou ce
3u’ils pourraient en tirer en les venant. Cependant on estime que le sae « de cette ville fameuse coûta la vie à « quarante mille hommes.
« L’amiral, qu'on reconnut à la ma- • gniücence de ses armes, fut conduit à • Mahomet. Ce prince lui ayant doit mandé pourquoi les Grecs s’étaient « obstinées a défendre Constantinople , « il répondit : Vos premiers ofliciers « nous exhortaient à tenir ferme, assu- « rantque vous ne pourriez jamais nous • réduire. Le sultan se rappela aussitôt • quelques conseils que lui avait donnés • son vizir, et le lit étrangler sur-le- • champ.
« La ville, prise vers le soir, fut pillée • au milieu des ténèbres. Quelques his- « toriens ont prétendu que, lorsque la « résistance eut cessé , les Turcs s'abs- « tinrent de toute cruauté, et qu’il n’y • eut que quelques meurtres, accidents « inévitables au milieu du pillage et de « la confusion. Les dévastations s’adres- « sèrent surtout aux églises. Les Turcs « y commirent toutes les profanations * que l’ivresse de la victoire pouvait « suggérer à des soldats fanatiques, per- « suades qu’ils honoraient leur religion « en insultant à celle des vaincus. Ils • cherchèrent longtemps le cardinal Isi- * dore. Ce légat avait échappé à toutes « les investigations, en déposant les in- « signes de sa dignité sur un cadavre « dont il revêtit les habits, au moment • où il vit que la ville allait être prise. » Sous ce déguisement il fut vendu à « vil prix à un marchand qui en fai- « sait peu de cas a cause de sa faiblesse • et de son âge. Il parvint à s’échapper < et retourna a Rome.
a Mahomet entra solennellement dans « cette ville désolée. Iæs rues retentisa soient des acclamations des soldats, a Le cortège du vainqueur était éblouisa gant de magnificence : il alla descendre a à Sainte-Sophie. Cette métropole avait a été pillée comme tous les autres a temples.il vit quelques soldats qui ena levaient jusqu'au marbre dont l’inté-
a rieur de l'édifice était revêtu : Contena tez-vous, leur dit-il, du butin que je a vous ai abandonné; la ville et tous les a monuments m’appartiennent (1). •
La tête du malheureux Constantin fut apportée au sultan qui le lit ensevelir avec honneur. La ville fut bientôt repeuplée par. les Grecs et par dix mille familles, qui reçurent l’ordre de venir s’y établir. Le reste de la Morée fut soumis sans résistance; mais l’Albanie balança longtemps la fortune du vainqueur. Scanderbeg, dont le courage avait été si fatal à Amurat , représentait aux princes chrétiens combien il était dangereux de laisser les Turcs poursuivre impunément leurs conquêtes en Europe. En effet, depuis qu’ils étaient maîtres de Constantinople, ils pouvaient arrêter à leur gré le commerce des Génois et des Vénitiens dans la mer Noire, et leur domination sur les provinces danubiennes leur permettait de menacer la Hongrie et de pénétrer au coeur de l'Allemagne.
Il est rare que les questions d'un intérêt général déterminent les princes à de grjuds efforts , tandis que celles qui touchent à des motifs particuliers entraînent souvent les peuples dans des luttes longues et ruineuses. Le sort des Grecs inspirait peu de sympathie ; et les différends qui agitaient alors les grands Etats ne laissaient aux révolutions de l’Orient qu’une importance secondaire.
Fatigué de ccs lenteurs , et mû par un désir de gloire, le Gis de Castriot jugea qu'au lieu d'attendre que Mahomet vint l'attaquer, il était temps de prendre l’initiative. A la tête de quelques milliers de guerriers , il entra dans la Macédolue, s'empara de plusieurs forts, grossit sa troupe de tous les aventuriers qu'attirait sa renommée, et se montra aussi impitoyable que les Turcs euxmêmes contre tous ceux qui résistaient.
Les Albanais sont ardents et iufatigables; leur pays, coupé par des torrents, des roches abruptes et des montagnes boisées, arrête à chaque pas l’ennemi , et laisse plus d’avantage à la position qu’au nombre. Mahomet envoya contre Scanderbeg ses soldats les plus éprouvés et ses meilleurs
(i) Alix, Bill, lie f Emprt ottoman.
capitaines ; mais le héros albanais , aussi sûr des siens que de lui-méme, tirait un tel parti de ses ressources, que pendant trois années il délit toutes les armées que lui opposait son puissaDt rival. Eolin, le sultan jugea que sa présence était nécessaire. Il s’avança à la tête de cent cinquante mille hommes pour investir la ville de Croïa. Tout a coup il chaugea d'avis et conlia la conduite de ce siégé à Libanis , auquel il laissa le tiers de scs forces. Après de vains efforts , le général turc se vit contraint de se retirer.