EMILE POUVILLON
Voici déjà plusieurs années que s'est éteint brusquement, en pleine montagne, les yeux emplis d'un paysage sublime, le grand écrivain naturiste que fut Emile Pouvillon. Comme tous ceux-là qui ont consacré leur vie à un travail désintéressé, qui se tiennent en dehors des petites infamies du boulevard et des rédactions, il a eu de brèves funérailles. Des bribes d'articles dans quelques-uns des journaux auxquels il avait collaboré; ailleurs, le silence ou des notules amorphes. Ses anciens amis lui gardaient quelque rancune, et les nouveaux ne pouvaient le comprendre. Il y eut un malaise et nous pûmes croire que l'histoire de nos lettres compterait une injustice de plus.
Cependant, le romancier quercynois doit avoir sa revanche ; car, s'il n'a jamais atteint le grand public, une élite lui demeure fidèle, passionnément fidèle, et pense profondément ce que M. Pol Neveux écrivait à sa veuve, au lendemain des obsèques :
Ne craignez pas, chère madame, l'oubli pour notre Emile Pouvillon ; tant que vivront ceux qui l'aimèrent vraiment, il demeurera parmi nous présent. Car comment pourrait-on vivre un seul jour, savourer une joie de la pensée ou de l'œil, contempler un beau paysage, regarder les arbres, sans aussitôt l'appeler, l'évoquer, pour partager avec son esprit joie ou tristesse, pour lui demander une appréciation ou réclamer son aide? En ce qui me concerne, il fut vraiment, selon la belle parole des anciens, la moitié de mon âme ! Aussi, jusqu'à mon dernier souffle, son image vivra-t-elle derrière mes yeux, et ma tête sera-t-elle sonore de sa jolie voix si prenante.
Et plus tard, quand nous n'y serons plus, ses livres demeureront pour raconter aux hommes l'être exquis et l'admirable artiste qu'il fut. Car, n'en doutez pas, l'heure de la justice sonnera pour son œuvre : du jour où le public l'aura découverte, une grande acclamation s'élèvera, enthousiaste et réparatrice, poussée par tous ceux qui lisent et qui pensent, comme par les humbles qu'il a chantés ; car son art si honnête et si direct sera compris même par les plus naïfs. Et à la venue de cette heure je crois de toutes mes forces, comme je crois à la splendeur de la langue française qu'il aimait tant et qu'il servit avec une pareille maîtrise, comme je crois à la magie des paysages qui le transportaient...
Partageant la même foi, nous avons dû pratiquer la patience ; un remarquable livre posthume, Terre d'Oc, recueil des articles parus dans la Dépêche, passa presque inaperçu. Cependant, le monument montalbanais, pour lequel un comité s'était constitué sous la présidence de Pierre Loti, a fini par s'ériger... Il y a quelques années, la Revue des Deux Mondes accueillait une série de lettres où Emile Pouvillon apparaissait sous les dehors les plus sympathiques; la Revue de Paris imprimait son drame posthume : VAlluvion, que Toulouse s'honorait de représenter avec un succès éclatant ; l'excellent musicien qu'est M. Déodat de Sévérac a laissé une version des Antibel tout enguirlandée de mélodies villageoises ; M. Edmond Galabert a publié dans la Revue des Pyrénées une suite d'articles pleins d'anecdotes et de curieux souvenirs intimes sur l'auteur de Césette; enfin, un volume de lettres parfaitement choisies nous restitue sa vraie physionomie... Peut-être finira-t-on par s'apercevoir que le Quercy, à la fin du xixe siècle, a produit l'un de nos prosateurs les plus parfaits, l'un de ces très rares dont on pourra sans ridicule prononcer le nom après celui de Flaubert.
Ce sera la revanche : elle est bien due non seulement à sa mémoire, mais à sa vie.
L'exemple de Pouvillon, en effet, est un des plus décourageants qui soient. Son œuvre a été poursuivie
d'obscures malechances. Alors qu'il semblait posséder les atouts les plus sûrs, il n'a jamais gagné l'enjeu. Je ne crois pas qu'un seul de ses ouvrages ait dépassé la cinquième édition. Certains, vendus en liquidation, épuisés, sont difficiles à rencontrer. L'échec, en somme. Et cependant !
N'en accusons pas le détachement de leur auteur. Sans être « arriviste », il avait pris les meilleures voies : né à Montauban en 1840, il était allé achever ses études à Paris, au séminaire de Notre-Dame-des-Champs, puis avait assez longtemps fréquenté les milieux littéraires de la capitale. Après avoir collaboré à la Rue, de Jules Vallès, il avait pénétré peu à peu dans toutes les grandes publications ; hautement estimé des maîtres pour ses premiers vers et pour ses premières nouvelles, on le lisait un peu partout : au Figaro, au Temps, aux Débats, à la Revue des Deux Mondes ; l'Académie couronnait Césette ; plus tard, l'Odéon jouait les Antibel. Quand il avait vu ses collaborations assurées, sa place conquise dans le mouvement intellectuel, Emile Pouvillon avait pris le parti le plus sage : sans abandonner Paris, il était revenu à Montauban, dans cette bonne rue Corail, qui porte aujourd'hui son nom, ou bien à son domaine de Capdeville, qu'il ornait et cultivait avec amour. C'était là qu'il travaillait, qu'il élaborait lentement ces œuvres qui n'auraient pu éclore dans l'atmosphère enfiévrée de Paris, et qui, transcrites près de la terre, en ont gardé tout le parfum, toute la fraîcheur ; puis il partait, avec sa belle moisson patiemment récoltée, et trouvait facilement à la placer sur le marché de la capitale. Directeurs de revues et de journaux, éditeurs, impresarii n'hésitaient pas. Mais le public restait sourd.
Parfois, de fâcheux hasards venaient tout compromettre : Bernadette de Lourdes, livre exquis et impeccable, qui devrait être cher à tous les artistes et à tous les croyants, était submergé par la vogue bruyante et grossière du livre de Zola ; le Roi de Rome, après un vif
succès, a été effacé par la réplique en vers qu'en a donnée M. Edmond Rostand... Et c'était toujours le même labeur à recommencer, sans jamais le triomphe qui consacre, qui permet de s'arrêter à un tournant pour regarder la route disparue.
Quand il s'arrêta, ce fut pour toujours.
Il était allé passer quelque temps en Savoie, à Jacob- Belle-Combette, chez M. et Mme Espinasse, des amis bien chers et très dignes de lui. Le dimanche 7 octobre 1906, il était allé à la messe à pied, au village, comme il faisait d'ordinaire ; et, dans l'après-midi, le temps étant radieux, il avait voulu se livrer encore à la promenade, la passion de toute sa vie.
En des pages toutes frémissantes, Mme Espinasse- Mongenet, à qui l'on doit ces beaux livres, la Vie finissante et la Leçon des Jours, a raconté ces minutes tragiques :
Il avait été décidé que nous irions, cet après-midi-là, jusque sous le Joigny, — sur ce versant au pied de cette grosse roche découpée que quelques-uns appellent la « Drieraz », plus haut que le bois de sapins.
... Autour de nous, il n'y avait que de belles choses heureuses. Et nos cœurs étaient heureux aussi en nous et sans pressentiment.
Toutefois, à la première montée — au delà du torrent — ■ M. Pouvillon s'est appuyé à un arbre, un noyer, quelques minutes seulement. Il disait :
« Cette mauvaise névralgie me reprend. »
Bien volontiers, nous aurions abandonné la promenade pour revenir avec lui et le soigner. Mais il ne le voulait pas. Il voulait marcher encore.
... Nous descendions quand le malheur est arrivé... J'étais un peu en avant. J'avais couru le long de la pente pour m'amuser. Pierre Laprade avait couru aussi ; il se trouvait à quelques pas plus loin. Raymond nous avait crié, je me rappelle, par façon de plaisanterie, que, si nous allions aussi vite, on ne nous suivrait point.
J'avais répondu gaiement que nous avions couru pour courir simplement et que nous étions tout prêts à attendre, parce qu'on ne pouvait être pressés dans un si beau paysage et qu'on ne devait point y passer trop vite.
C'est alors que j'avais levé les yeux. M. Pouvillon était
debout au haut de la pente — et Raymond venait derrière lui. Te me souviens de tout cela comme si c'était d'hier.
C'est donc sur une légère ondulation delà prairie, et parmi des buissons d'or, que j'ai vu notre ami debout la dernière fois.
... Il paraît que, dans ce moment, M. Pouvillon avait porté ses mains à son cœur en disant qu'il ressentait encore la mauvaise étreinte.
Cependant il n'était pas inquiet. Il ne devait pas trop souffrir non plus, puisque, comme Raymond lui demandait s'il m voulait point s'asseoir un instant, il avait répondu qu'il préférait marcher, à cause de la rosée du soir, qui tombe de bonne heure sur les hauteurs et faisait déjà l'herbe humide.
Quelques minutes plus tard, au bas de la pente, il avait dit :
Cela ne passe pas... Je ferais peut-être bien de m'asseoir. »
... Il a fait le geste de s'asseoir sur un petit banc de gazon...
Son front a penché tout de suite vers l'herbe.
Raymond, jeté à genoux près de lui, l'a soutenu d'une main. De l'autre, il nous appelait par un grand signe silencieux
C'était la fin. En vain, ils s'empressèrent autour de lui :
Je n'avais trouvé dans ce moment qu'une prière :
« Mon Dieu ! ayez pitié de nous ! »
J'avais fait un signe de croix. Et nous nous regardions les uns les autres, sans parler, dans l'affreuse certitude qui s'imposait à nos esprits...
Mon Dieu... ayez pitié de nous !... » (i).
On rapporta Emile Pouvillon sur un brancard de feuillage. A la route, on le coucha sur un char traîné par des bœufs. Une dernière fois, sous une nuit splendide, le grand artiste traversa les paysages de ce monde qu'il avait tant aimés et qu'il ne verrait jamais plus.
Depuis cette mort, sublime aux yeux du naturiste, mais douloureuse au cœur chrétien, la pensée du maître disparu ne m'a pas quitté. Avec plus de piété,
(i) L. Espinasse-Mongenet, A la mémoire de notre ami Emile Pouvillon (hors commerce).
d'attention, de soin et de réflexion, j'ai pénétré son œuvre si diverse, si personnelle, si prenante. Chaque jour, c'a été un étonnement nouveau pour moi de sentir qu'on l'avait traité si légèrement, comme un bon garçon auquel on ne veut pas faire de peine, comme un « raté sympathique » dont on apprécie surtout la main tendue et la cordialité. Et maintenant que je me hasarde à consigner ici une admiration aussi raisonnée que je l'ai pu, une grande crainte me vient de n'en pas dire assez, et de laisser croire que je me souviens trop, moi aussi, de ce petit homme rose et blanc, souriant et aimable, qui avait l'air, avec sa rosette de la Légion d'honneur, d'un officier en civil...
La première qualité qui éloigne le grand public de l'œuvre d'Emile Pouvillon, c'est la perfection de son style. La foule des lecteurs abomine les œuvres bien écrites ; si une certaine recherche, une afféterie tarabiscotée, un parti pris d'archaïsme peuvent parfois les conquérir, le livre probe et simple, rédigé en une langue impeccable, sans outrances ni bavures, ne leur présente aucun intérêt. Si la correctionnelle de Madame Bovary n'avait attiré l'attention, qui se soucierait de Flaubert ? Et, en somme, Salammbô ou la Tentation sont demeurés les ouvrages de quelques-uns.
Il y avait plus pour Pouvillon. Son écriture, d'un classicisme très large, abondait en nouveautés. Plus libre que Flaubert et Maupassant, procédant un peu de l'impressionnisme de Daudet, il ouvrait des voies nouvelles. On a parlé beaucoup du délicieux Charles- Louis-Philippe et de son ami Lucien- Jean, récemment réunis dans la mort. Ils n'ont rien inventé, et Jules Renard non plus, le minutieux observateur des Histoires naturelles. Ce talent de décrire en très peu de mots, de ne choisir que les plus essentiels, les plus frap-
pants, d'aller droit au but, en supprimant parfois les verbes, Pouvillon le possédait avant eux. Il suffit d'ouvrir au hasard un de ses livres, l'un des moins bons peut-être, V Innocent. Rappelez- vous ces notations d'une journée de printemps :
Le vent s'était levé ; un vent tiède, à poussées régulières, lentes d'abord, puis ardentes, appuyées, secouant, embrassant les arbres d'une folle étreinte pour s'adoucir ensuite en caresses dans une amollissante langueur.
C'était le vent du printemps, le vent de la sève, celui qui détend les fibres des écorces, qui fait monter jaune ou rouge la couleur de la vie au front des futaies mortes, peintes en gris par l'hiver.
Rien que la musique du vent dans les peupliers et des grillons dans l'herbe.
A des moments, les grillons chantaient plus fort ; d'autres fois, c'étaient les feuilles.
Il y avait des minutes de calme, où le bruissement des ailes d 'or emplissait seul l'ét endue. On eût dit des grelots secou es très loin par un attelage en marche. Puis, sur cette cadence, la chanson d'en haut reprenait ; elle arrivait aussi ténue qu'un fil, elle montait, elle se répandait et décroissait, aussitôt emportée en insaisissables murmures.
Ainsi pendant des heures (i).
Mais cette brève citation ne donne pas toute la couleur du style de Pouvillon ; car une influence s'est exercée sur lui, qu'il ne faut pas négliger. De même que Daudet a usé du provençal pour renouveler son vocabulaire, il a fait de larges emprunts à notre vénérable langue d'oc. Dès les Nouvelles réalistes, dès Césette, il a enrichi son français des mots pittoresques du terroir, et dans la préface de l'Innocent, dédié à Pierre Loti, il s'en est ouvertement expliqué :
Cela se passe au bord de la Garonne, quelque part entre Agen et Toulouse, dans un petit pays d'arbres, qui n'a pas en tout cinq lieues d'étendue.
Un bien court horizon pour vous plaire, à vous le hardi découvreur des mondes exotiques, le poète des infinis de l'Océan.
(i) L'Innocent, p. 74 et 75. Voir également Pays et Paysages.
Et pourtant, c'est bien un monde aussi que ma Garonne, un monde à part, avec ses métiers, ses cultures, et des mots pour exprimer ces choses, des mots qui n'ont pas tous d'équivalents en français.
Vous me permettrez bien d'en employer, de ces mots-là , jusqu'à cinq, en ayant passé davantage, et sans marchander, n'est-ce pas? aux romans berrichons de George Sand, comme aux histoires quercinoises de mon compatriote Léon Cladel, ou aux contes provençaux de Paul Arène et d'Alphonse Daudet.
C'est en même temps une nécessité et un privilège du genre ; et je ne vois pas trop pour ma part où est le mal. La vérité y gagne, et si le choix des vocables est fait avec quelque discrétion, la langue n'y perd pas.
... Ne savez- vous pas mieux que personne à quel point certains noms sont étroitement associés à la figure des choses qu'ils représentent, si étroitement que, si l'on essayait de les remplacer par d'autres, le paysage entier risquerait d'y perdre son accent ? (i).
Ne nous abusons pas, d'ailleurs. Emile Pouvillon a employé plus de cinq mots languedociens. Il a inscrit dans ses romans tous les termes locaux qu'il a pu employer ; il a transposé en français les dialogues patois de ses personnages, s'attachant à leurs expressions familières, à leurs épithètes, à leurs proverbes, et jusqu'à leur syntaxe. Et voilà certainement qui contribue encore à éloigner de lui le public, plus curieux d'être admis dans l'alcôve des duchesses que de s'intéresser à l'existence des paysans. C'est ainsi : la plupart des gens qui parlent un langage répugnant, fait de tous les jargons et de toutes les ignorances, sont dégoûtés lorsqu'un écrivain cherche à leur faire sentir la poésie rude et simple du terroir. Beaucoup de gens « bien pensants », m'a-t-on affirmé, pardonnent difficilement à René Bazin la Terre qui meurt.
Avouerons-nous toutefois que, dans ses romans purement rustiques, comme Césette, l'Innocent, les Antibel, Pouvillon semble avoir poursuivi une véritable gageure? Malgré son habileté et ses hardiesses, il ne peut nous donner qu'une traduction des dialogues
(i) Préface de V Innocent.
de ses personnages ; nous ne les entendons parler qu'en écho très affaibli... et c'est ici que nous sentons vraiment que le romancier du peuple du Midi devrait écrire en langue d'oc, comme l'ont fait ses poètes à la suite de Mistral.
Pouvillon devait donc beaucoup au Félibrige. Il ne l'a pas oublié et il a rendu souvent hommage à ses compatriotes, Jean Castéla, Antonin Quercy, et surtout ce grave et puissant Antonin Perbosc, dont l'œuvre mérite d'être admirée de tous les lettrés de France. L'œuvre félibréenne lui a révélé des trésors, et il n'est pas inutile de montrer en fond de tableau, derrière le portrait du régionaliste de la première heure que fut Emile Pouvillon, la silhouette du Patriarche de Maillane, qui fut toujours le guide et le chef...
Pourquoi, dans ses dernières années, l'auteur de Cêsette a-t-il donc fait quelques réserves?
Le bilinguisme m'inquiète, disait-il. Qui sait où nous mènerait l'enseignement parallèle du français et du roman dans nos écoles? Je pense au succès si rapide des flamingants, des félibres belges, qui ont, en quelques années, détrôné, supplanté presque la langue française au profit de leur dialecte flamand. Sans doute, il y aurait du chemin à faire chez nous avant d'en venir là. La situation n'est pas la même : nos félibres, d'abord, n'ont aucune envie d'attenter à la primauté de la langue nationale ; le voudraient-ils, d'ailleurs, le progrès économique qui marche en sens inverse aurait probablement le dernier mot. Il y a là cependant un point noir, un point obscur tout au moins, qui m'a donné souvent à réfléchir, à hésiter même, dans l'élan de sympathie qui m'entraîne vers le félibrige (1).
Qui donc lui avait soufflé ces doutes, à lui qui avait si joliment présidé les fêtes de Sceaux, qui, mieux que personne, avait senti le charme de la langue d'oc et des vieilles chansons populaires? Ne cherchons pas. Mais ce n'est pas du côté du pouvoir jacobin que les félibres trouveront de la compréhension et de la sympathie.
(1) Un conte populaire (Dépêche du 7 avril 1902).
En tout cas, on avait beau jeu, en montrant à Pouvillon la langue française menacée, — cette langue dont le culte à lui seul aurait suffi à l'éloigner de la foule.
Mais son style n'est pas seulement d'une pureté classique, rajeunie par une syntaxe vivante et un vocabulaire nouveau. Il procède encore d'un art plus subtil.
Emile Pouvillon, ne l'oublions pas, avait écrit des vers délicieux ; et il est arrivé à l'heure où le naturalisme, à bout de rouleau, voyait se déchaîner les rêves éperdus de l'école symboliste. Il a senti passer le grand souffle idéaliste. Il l'avait pressenti. Il l'a subi. Il en a gardé une ineffaçable empreinte. Comme Alphonse Daudet, c'était un poète, et son observation minutieuse de la réalité ne lui servait que de tremplin pour l'idéal. Lui-même l'écrivait en 1894 à Mme N. D., en lui annonçant qu'il avait achevé sa Bernadette de Lourdes.
Ce que ça vaut ? Je n'en sais vraiment rien, mais cela m'a passionné à écrire, au point de me dégoûter un peu des besognes littéraires auxquelles je me suis attelé depuis. Oh ! la supériorité de la poésie sur l'observation, du rêve sur la vie! (1).
La poésie mystique ! On est en droit de se demander si ce n'était pas là sa véritable voie. Esprit religieux, ayant reçu une profonde formation catholique, il a excellé dans tout ce qui se rapprochait de l'Église : pèlerinages rustiques de l'Innocent et de Chantepleure, semaine sainte de Jep, chapelles et cathédrales de Terre d'Oc, tableaux ecclésiastiques du Vœu d'être chaste ; partout on sent l'homme qui a vécu dans une ambiance cléricale, près des presbytères, des couvents et des dévots ; quelquefois il est amer, irrévérencieux ;
(1) Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1910.
il veut être méchant et satirique : mais ce sont là des boutades d'ancien séminariste, et, jusque dans les jours de plus vive irritation, on retrouvera chez lui le Quercinois croyant et pieux, tellement imprégné de cathocisme traditionnel qu'il ne pourra jamais s'en dégager.
Un jour, il s'abandonna tout entier à la « douceur de croire ». Son cœur de terrien et son esprit d'artiste se mirent tout à fait d'accord. Il écrivit Bernadette.
Nous avons tâché d'expliquer par une fâcheusecoïncidence l'insuccès de ce livre, publié d'abord par la Revue des Deux Mondes et placé sous le patronage de la comtesse Albert de Mun. Cela ne suffit pas. Il faut noter aussi que, dans le mouvement de renaissance religieuse auquel il appartient, cet ouvrage arrivait trop tôt, en éclaireur. Il a frayé les voies à d'autres. En 1894, Huysmans n'avait pas écrit En route et Coppée était encore loin de la bonne Souffrance ; Bourget et Brunetière n'avaient pas affirmé solennellement leur retour à la foi ; Francis Jammes ne chanterait ses Pyrénées mystiques que douze ans plus tard.
En vérité, c'est à Francis Jammes surtout que l'on songe en lisant Bernadette de Lourdes (1). On admire aujourd'hui avec raison l'ingénuité franciscaine du poète d'Orthez, sa candeur enfantine, son expression directe et naïve de la nature et de l'âme ; avec lui, il semble que la saine et fraîche simplicité soit rentrée dans notre littérature vieillie et raffinée, et l'on aime à proclamer que par lui nous avons appris qu'il y avait des arbres, un ciel, des, plantes et des eaux et que tout cela chantait les louanges de Dieu.
Pouvillon nous l'avait dit dans sa Bernadette : et la comparaison est d'autant plus facile que nous voici dans le même décor, avec les mêmes personnages. Cette puérilité exquise de l'âme montagnarde, cette pureté des sources et des ravins, cette sincérité d'ob-
(1) On pourrait aussi rapprocher de Bernadette le livre de Ch. Péguy, Le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc.
servation, ce je ne sais quoi qui donne le frisson de la vie dans l'humilité des moindres détails, vous le trouverez avec quelque étonnement chez le romancier montalbanais, mais avec quel goût délicat, quel tact vraiment classique, quel sens parfait des nuances qui distinguent la naïveté d'avec la niaiserie ! Rappelezvous le premier soir sur la Grotte des Apparitions :
Dans la grotte, au flanc de la roche Massabielle, le long de la prairie blanche de givre, aux branches noires des peupliers où s'effeuillent les étoiles, les esprits célestes planent, voltigent, travaillent en troupes légères. Ceux-ci récitent le chapelet, ceux-là vont en procession baiser sur le roc les places effleurées par l'Apparition. Quelques-uns s'essayent à ébranler la cloison de planches qui barricade l'entrée de la grotte ; d'autres travaillent à creuser de leurs mains dans la roche vive une rigole et un bassin pour la fontaine miraculeuse. Et tandis que ces bandes s'activent à la besogne, ou se recueillent dans la prière, plus haut, suspendue en grappe à la voûte du sanctuaire sauvage, flotte une troupe d'esprits musiciens. Avec des brins d'herbe en guise de harpes entre leurs doigts frêles, ils chantent :
Cueillons des fleurs d'herbe Pour la sainte Vierge, Et des odeurs vertes :
Fenouil, réséda.
— Virgo veneranda.
Jouons pour lui plaire Des musiques d'ailes, De frêles arpèges, Des airs délicats.
— Virgo prœdicanda.
Cherchons des bleus rares, Des frissons d'opale, Des reflets de gave, Des morts de lilas.
— Mater purissima.
Mais plus que les nacres Et les hymnes pâles, Lui plaisent les âmes Que Jésus aima.
— Mater castissima (i).
(i) Bernadette de Lourdes, pp. 149 et suivantes.
11 ne faut pas beaucoup s'étonner que les catholiques de 1894 n'aient guère apprécié ces assonances. Mais ils auraient dû goûter au moins ces tableaux épiques, où en quelques pages s'évoquent les scènes du Lourdes des pèlerinages et des processions miraculeuses. Zola ne les a pas dépassées et elles doivent charmer après les vigoureuses fresques de Huysmans. En tout cas, il faut revenir à ce livre qui a ouvert une voie féconde, révélé des trésors. D'un intérêt plus général que les autres, d'un art plus délicieux encore, il est capable de séduire le plus grand nombre de lecteurs. Nulle part n'éclate mieux la maîtrise objective de Pouvillon ; il est arrivé à y décrire le Paradis lui-même à travers l'âme des pâtres pyrénéens ! Qu'on me pardonne de citer cette page : le meilleur Jammes contientil un pareil charme ?
C'est dans l'Autre Vie, dans la Vallée heureuse où reposent en la paix du Seigneur les bergers défunts du Lavedan et de la Bigorre. Une vallée pareille à celles d'en bas ; l'herbe plus fraîche seulement, l'eau plus transparente, la lumière plus délicate.
Dans la gorge de Mauhourat, près de Cauterets, quand le brouillard du matin se lève, déchiré par le vent d'Espagne, la terre et le ciel, les âpres rochers et les souples cascades, on dirait que les choses viennent de naître ; si jeunes ; comme vierges ! Aussi neuve, plus pure est la lumière du Paradis ; et toujours pure, toujours neuve ; un sourire pas déplié tout à fait, une aube qui n'aura pas de crépuscule.
Des fleurs ; des fleurs à foison ; les mêmes qui fleurissent aux prairies de Luz ou d'Argelès ; les mêmes, plus ingénues.
Les iris regrettent d'être somptueux ; les violettes se plaignent de n'être pas assez humbles. Les passe-roses n'osent pas regarder, curieuses, par-dessus les murs des jardins; tête levée sur leur tige qui fuse, elles n'aspirent qu'à Die,u seul. Ainsi des autres fleurs, des bouquets faits, des coquelourdes frivoles. Les plus évaporées s'évertuent à copier les plus sages : les graves soucis, les pensées chargées d'extase, les campanules agitant leurs clochettes selon les rites. Les roses elles-mêmes ont pris la ressemblance des roses liturgiques, nuées de couleurs passées ou trop vives, comme on les voit sur les chasubles des prêtres ou sur les marges des missels (1).
(1) Ibid., pp. 3 et 4.
Il faut s'arrêter, car on citerait jusqu'au bout. Qu'il nous suffise de dire une dernière fois que ce mince volume est peut-être le chef-d'œuvre de Pouvillon, et que, si l'on veut bien y regarder de près, il est un des très rares du dernier siècle où il soit difficile de changer un mot; et en même temps, le goût de son auteur pour le détail un peu fignolé ne lui a rien fait oublier de l'équilibre de la composition générale.
Il n'en a pas toujours été ainsi. Dans Chantepleure, dans l'Innocent, le conteur, heureux de vivre dans un milieu à sa guise et de le sentir vivre autour de lui, s'est peu préoccupé d'une intrigue suivie, d'un plan d'ensemble. En somme, le roman, le vrai roman, il l'a rarement essayé, et voilà encore ce que le gros des lecteurs ne lui a pas pardonné. Un poète comme lui, à l'aise avec l'histoire de Bernadette, s'est senti gêné dès qu'il a fallu aborder les péripéties un peu compliquées. Les brefs récits des Nouvelles réalistes ou de Petites Gens, simples prétextes à tracer un décor, à camper des personnages, à narrer une scène détachée, répondaient mieux à son tempérament ; et quand il écrivit cet autre petit chef-d'œuvre, Mademoiselle Clémence, il n'abandonnait pas ce genre préféré. Mais aujourd'hui, l'époque de Mérimée et de Maupassant est bien finie ; nous sommes envahis, jusque dans les journaux de reportage, par les conteurs et les nouvellistes. Le genre est usé, fini, abandonné par les meilleurs et, là encore, Pouvillon n'a pas évité la mauvaise fortune.
Il ne l'a pas évitée non plus par sa façon de peindre les paysans. Déjà, nous l'avons remarqué, un fâcheux discrédit tombe sur l'écrivain rustique : il ne pourra l'éviter que s'il relève son sujet, soit par une brutalité outrancière, comme le fit Zola, soit par une idéalisation optimiste, comme le fit M. René Bazin. Les deux
procédés ont leur clientèle. Malheureusement, Emile Tourillon ne cherchait que la vérité.
Il a donc peint les paysans tels qu'il les voyait, tels qu'il les étudiait patiemment pendant des mois et des années, dans les travaux de ses terres, dans ses cour-
- à travers le Ouercy : non point des gorilles dont l'obscénité raccroche, mais non point de bons jeunes gens de patronage ou de congrégation. Ainsi, par sa délicatesse, sa dignité artistique, il éloignait de lui les lecteurs de la Terre, qui le trouvaient fade et doucereux ; mais, d'un autre côté, ses ouvrages ne pouvaient toujours traîner sur les tables de famille, car trop souvent, au retour des marchés et des votes, dans les pacages ou les fermes, la grande nature arrive facilement à ses fins. Le romancier avait vu force filles-mères dans les campagnes : il en mettait dans ses livres. Et l'on sait que les lecteurs pudibonds, indulgents à tous les flirts, à toutes les ivresses lyriques, ne pardonnent jamais à l'enfant qui a le tort irrémédiable d'être naturel.
C'est pour cela que Jean- de- Jeanne n'a pas réussi peut-être, Jean- de- Jeanne qui, avec Césette, a fait battre le plus fort le cœur de Pouvillon. Histoires très simples, prises sur le vif, où l'on voit se répéter entre petites gens l'éternel drame de l'argent et de l'amour. La chose est si vraie, si fréquente, de l'homme qu'attire la dot et qui délaisse le dévouement ou le charme, que le regretté Emmanuel Delbousquet n'en a pas choisi d'autre, quand il a voulu évoquer son pays gascon dans Miguette de Cante-Cigale. Mais ce qui fera peut-être un jour préférer Jean-de- Jeanne aux œuvres similaires, c'est le doux et inattendu rayonnement d'âme qui illumine la banale tragédie rustique. Ce petit bâtard, presque sans le savoir, nous prouve sans grandes phrases que, comme l'autre, « il aurait dû naître gentilhomme » ; celle qu'il aime timidement est frivole, légère ; elle s'en laisse conter par un oiseleur de passage ; — l'oiseleur ! comme on sent toujours le poète ! — Et
Jean-de- Jeanne ne dit rien. Mais, quand le séducteur est parti, il se souvient de sa triste existence et des injures que son enfance a subies sans les comprendre, et du malheur des petits comme lui. Jean-de- Jeanne épousera la délaissée, toujours laconiquement et humblement. Il ne fera pas de tirades insupportables. Il ne jugera ni la société ni la vie. Il aura du cœur. Et ce récit, infiniment délicat, qui pourrait porter à sourire, est au contraire de ceux qui font pleurer.
Là, mieux que jamais, on verra combien Pouvillon aimait ses modèles. Il a parfois raillé — et pas toujours avec succès — les nobles et les riches : il n'a parlé des pauvres qu'avec tendresse. Ses nouvelles foisonnent de types de miséreux tracés d'une main compatissante. Jusque dans le Cheval bleu, ce recueil destiné à l'enfance, on retrouvera avec joie et émotion Ménine et le Marchand de Lys, et l'on se convaincra que ce minutieux observateur, ce styliste acharné qui recopiait lui-même deux et trois fois chacun de ses livres en les corrigeant à chaque épreuve, était demeuré l'être le plus sensible et le plus aimant. Le style impeccable n'est pas un signe d'impassibilité.
N'est-ce point, d'ailleurs, cette sensibilité généreuse qui enlève à son dernier roman, Jep, ce qu'il pourrait avoir de déplaisant? Cette reconstitution des luttes de 48 et du 2 décembre, dans le Roussillon, est captivante encore, grâce à la sincérité et à l'art du conteur. En évoquant son Jep, son jeune révolutionnaire communiste, Emile Pouvillon s'est laissé aller plutôt à de nobles illusions qu'à de petites rancunes ; et même ceux qui sont le plus éloignés de ses idées d'alors ne doivent pas lui en vouloir.
Un artiste, un poète, un impulsif ! Il ne faut pas sortir de là, et lui demander de très hautes idées générales, les conceptions sociologiques d'un Bourget, la
profondeur intellectuelle d'un Barrés. Comme tout le monde, il a porté sa vie dans son œuvre, sa vie extrêmement impressionnable et tendre, dans un cadre un peu étroit.
Marié jeune, père de trois enfants, très attaché aux mille détails quotidiens de son foyer et de sa ville, se dévouant sans compter pour ses vieux parents et sa nouvelle famille, il était, en somme, dans des conditions peu favorables à une grande carrière littéraire. Nous ne nous attarderons pas à suivre son existence dans ces petits côtés, mais il est évident qu'à l'époque où il s'occupait de ses vendanges ou de l'ornementation méticuleuse de ses homes de Montauban ou de Capde ville, il perdait de vue l'œuvre à créer, les grandes méditations paisibles d'où sortent les belles choses à réaliser.
Artiste nerveux et vibrant, le calme bourgeois de son existence pouvait-il n'être jamais troublé? Même aux bords de l'Aveyron, même sur les mails de province, * on n'empêchera pas les poètes de rêver au passage d'une silhouette, au frémissement d'une robe, au bruit léger du pas d'une amie. Platoniques adorateurs de la beauté, chercheurs insatiables d'idéal, ils souffrent, ils attendent, ils espèrent, ils regrettent. Avec tout cela, ils font leur œuvre...
Nous ne pouvons chanter que si quelqu'un nous aime, Mais quelquefois l'écho répond, illimité. C'était pour un baiser qu'on rimait le poème, Et l'on en est payé par l'immortalité (i).
Nous ne savons point si l'Image est née de pareilles conjonctures : mais ce qu'on doit reconnaître, en étudiant de près ce roman, c'est la maîtrise dont Emile Pou villon y fait preuve dans la science de l'amour.
Ici, le drame ne se passe plus entre des paysans. Il ne s'agit plus de cette douce pitié que suscitent les naïfs élans de deux pauvres êtres qui croient facile-
(i) Vicomte de Borelli, Alain Chartier.
ment créer du bonheur. Nous sommes en présence de personnages de condition moyenne dont les sentiments sont plus complexes, en présence d'âmes affinées chez lesquelles l'absence ne sert qu'à augmenter l'attrait.
Il a été de mode, même chez les amis de Pouvillon, d'assigner à ce roman une place secondaire ; on agirait ainsi pour Bernadette, Jep et le Vœu d'être chaste. On aime, en effet, les classifications, et le romancier du Quercy ne devrait avoir du talent qu'aux environs de Soumeilles, au pied du roc d'Anglars ou dans les ramiers de la Garonne, en écoutant quelque idylle rustique. Dégageons-nous de ces partis pris. Il n'est pas du tout sûr que la meilleure partie de l'œuvre de Pouvillon se déroule entre les paysans de Tarn-et-Garonne, et la longue passion cérébrale qui poursuit d'Argelèsà Toulouse un pauvre notaire de village et une honnête pianiste en quête de cachets dégage une impression poignante de vérité.
Qu'après cela, le dialogue soit un peu vulgaire — nous avons vu que le romancier manquait parfois de distinction ; que certaines péripéties semblent un peu brusquées ; que le héros, ce malheureux André Lavernose, paraisse à la fois bien timide et bien entreprenant, — il n'en reste pas moins que l'étude psychologique à laquelle se hasardait l'auteur est profondément intéressante, et plus proche de la vie que les histoires de canapé auxquelles se complaisent nos écrivains modernes. Oui, il a dû paraître naïf, le provincial qui consacrait trois cents pages à nous montrer l'infructueuse poursuite d'une ancienne élève du Conservatoire par un jeune basochien émancipé. Est-ce que cela se passe ainsi en littérature? Emile Pouvillon ignorait son métier ! Au bout de cinq minutes de conversation, il faut une étreinte victorieuse, et une ligne de points de suspension. Mais un amant éconduit? Où donc cela se voit-il?
Dans la vie. Le grand artiste a senti combien il était faux de supprimer d'un trait de plume tant de longues
luttes, tant de nuances qui font le charme et l'angoisse de la passion, tant de variations sur le même prélude, qui va de l'indifférence au complet abandon. Et quand on voudra étudier les manifestations d'un amour qui peut être follement passionné en demeurant platonique, on reviendra certainement au Lys dans la vallée : mais on n'oubliera pas l'Image.
Novateur dans la littérature catholique et dans certaines notations psychologiques, Pouvillon l'a été surtout dans la conception générale de son œuvre. Si elle n'est pas aussi étroite qu'on a bien voulu le dire, elle n'en est pas moins, essentiellement, une œuvre provinciale. Elle se limite, en définitive, à ce magnifique panorama qu'il apercevait du haut de son coteau de Capdeville :
De là-haut, la vue est immense, nous a-t-il dit lui-même. Six départements, quatre provinces, un royaume presque, se carrent à l'aise dans l'ampleur de l'horizon. En face de nous, au delà de la rivière, bouclier d'argent à travers la dorure des peupliers à demi défeuillés par l'automne, c'étaient, dressés en un vaste hémicycle, les premières assises du plateau central, les calcaires blancs du haut Quercy, les grès roses du Vaour, la chaîne dentelée des pics d'Escars qui s'en allaient, par-dessus les gorges profondes de l'Aveyron, rejoindre le silence harmonieux des causses, les solitudes herbagères du Ségala, où dialoguent selon le mode antique, à l'ombre des hêtres, les pâtres de François Fabié et les nymphes de Denys Puech. Bruniquel était là, caché dans une fente de la montagne, Bruniquel, piédestal farouche pour les idylles, pour les tragédies de marbre du poète d'Ompdr ailles et de Mi-Diable.
Un peu à droite, le décor fléchissait : la cuve fertile des alluvions aveyronnaises se fermait sur le feston rouge des maisons de Montauban. Et là, un abîme se creusait, un lac de ratoubles et d'emblavés, le très riche, le très puissant estuaire où voisinent, prêts à s'étreindre, le Tarn et la Garonne. Toulouse était par là dans la vapeur claire où s'inaugurait la vallée... Plus loin encore, violant la brume, nous cherchions les fermes contours d'argile du Lauraguais, les prairies naïves
où strident, avec un bruit de gloire éternelle, les grillons d'Auguste Fourès ; nous évoquions le profil couronné du vieux Carcassonne, comme un blason sur le ciel.
Plus à droite, très pâle, au bord de l'horizon occidental, montait la citadelle gasconne, la dentelure des collines riveraines du grand fleuve. Des coupures par endroits signalaient l'orée des vallées affluentes, minces encoches qui remontent vers les vieilles cités guerrières : Auch, Mirande, Lectoure, patrie des preux, des grands balafrés de jadis et d'hier.
Plus à droite encore, mêlées au fleuve de verdure tendre qui accompagne la course de la Garonne, c'étaient d'autres villes, d'autres clochers : Moissac, Agen, les cités romanes aux cloîtres sévères, aux vastes nefs où se mêlent les races, les époques, où se coudoient les Gascons empanachés de d'Esparbès et les douces créatures que chanta Jasmin.
Nous admirions. Et voici que, devant nous, la vision déjà si grande grandissait encore. Dans la vapeur violette du soir, une silhouette surgissait en apparition, comme une muraille de rêve : les Pyrénées (i)...
Ce pays, qu'il a décrit avec une largeur homérique, il a essayé de le faire entrer dans notre littérature, qui ne comptait alors que le Berry de George Sand, la Bretagne de Chateaubriand et la Provence de Daudet. La tâche était rude, et les grands écrivains que nous venons de citer n'y avaient réussi qu'accessoirement ; leur province n'avait été qu'un aspect de leur gloire. Pouvillon, lui, voulait y consacrer toute sa vie, et ce n'est que vaguement, en un petit coin de Chantepleure, que Paris nous apparaîtra. Méridional, Occitan, comme disent nos félibres, il l'a été de tout son cœur. Un jour, par exception, il s'est laissé séduire par la renommée parisienne : il a composé le Roi de Rome, une pièce de théâtre quelconque, qu'il aurait pu tout aussi bien écrire près du boulevard ; il est venu la faire jouer, essayant, lui aussi, de cette notoriété tapageuse que dispensent les colonnes Morris. Comme il le regretta bien vite !
Vous n'imaginez pas, écrivit-il à MmcJST. D., à quel point je suis las de Paris, des littérateurs mes frères et de tout ce
(i) La Dépêche, 6 août 1898.
monde des théâtres où je traîne mes journées. Le théâtre et les émotions des théâtres, voyez-vous, c'est comme le tripot et les émotions de la roulette. C'est infâme et attrayant, et on s'en veut de subir l'attrait par moment, et on se méprise d'avoir partagé l'infamie! (i).
Écrivain provincial! Voilà donc ce que fut Emile Pouvillon, comme Léon Cladel, comme Eugène Le Roy, comme Emmanuel Delbousquet, — des sacrifiés en somme. Aujourd'hui, la carrière n'est pas devenue beaucoup plus facile; le mal d'une centralisation effroyable n'a fait que grandir, au point de vue politique et social. Et cependant, on ne peut le nier, un grand mouvement de réaction se dessine en faveur de la beauté de nos provinces, du culte de notre admirable pays. Sans parler de la foule de poètes et de romanciersque fournissent nos terroirs, la grande notoriété est enfin venue à des écrivains qui savent évoquer autre chose à nos yeux que les Champs-Elysées ou les boulevards : Maurice Barrés, René Bazin, Henry Bordeaux sont lus et appréciés, même lorsqu'ils nous transportent en Lorraine, en Vendée, en Savoie ; à côté d'eux, Charles le Goffic, Emile Moselli, Hugues Lapaire, Anatole LeBraz, Joseph Ageorges, d'autres encore, sont parvenus au gros public ; les Académies et les revues les ont encouragés ; des collections spéciales ont été fondées pour eux par des maisons d'édition (2). Il y a un espoir. Ce n'est plus l'ostracisme féroce de jadis.
Pouvillon est venu trop tôt : malgré tout, l'Artésienne était une préparation insuffisante pour faire accepter les Antibel.
On sait de reste combien l'admirable drame d'Alphonse Daudet, providence des théâtres dans rembarras, eut de résistances à vaincre. Les Antibel devaient en rencontrer d'irréductibles ; ils n'avaient pour eux ni la musique de Bizet, ni le prestige de la
(1) Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1910.
(2) Cf. les Pays de France (Nouvelle Librairie Nationale) et la Bibliothèque régionaliste (Bloud).
Provence à jamais consacré par Mistral et ses grands disciples, ni surtout les petits côtés de vaudeville et de mélodrame ; bien plus ! tels qu'ils sont présentés dans le texte primitif, ils n'ont pas le mirage de la scène, la célébrité des artistes, les effets de théâtre : sorte de roman dialogué, ils appartiennent à un genre que la masse des lecteurs apprécie peu et que l'on n'a guère pardonné à Renan ni à Flaubert. Voilà un peu pourquoi vous verrez moisir chez les bouquinistes les derniers exemplaires de ce chef-d'œuvre.
Car c'est un vrai chef-d'œuvre, celui de tous ses livres où Pouvillon a atteint la beauté la plus grave et la plus tragique. Ce roc d'Anglars, qui domine la vieille ville de Saint-Antonin, sert d'autel à la fatalité. Un extraordinaire souffle antique passe sur ce coin de Quercy, souffle singulièrement anémié dans l'adaptation théâtrale. Antibel s'est remarié avec sa servante Jane, avant même qu'on ait célébré l'anniversaire de Fabiane, sa défunte ; Fabiane, du fond de la tombe, se vengera... A son retour des colonies, son fils Jan sera pris pour la nouvelle épousée d'un amour maladif et terrible qui l'accule au suicide : il se jette en bas du rocher d'Anglars.
Je sais bien que Jane vous rappellera la mystérieuse Arlésienne et nous n'avons pas oublié le pauvre Frédéri qui se précipite du haut du grenier ; Martril a des traits de Rose Mamaï, et il y a une petite Mette qui joue un peu le rôle attendrissant de Vivette... Ce livre, pourtant, contient autre chose que le drame d'amour de Daudet : c'est la hantise de l'au-delà, des prodiges de la mort et des forces inconnues, la religion et la superstition de nos campagnes du Sud-Ouest, moins lumineuses et moins chaudes que la Provence ; c'est tout ce frisson surnaturel que symbolise Gâte, la vieille sorcière accompagnée de son bouc, Barabbas : ils traversent l'action comme le symbole obscur de la destinée, et, à la fin, ils se dressent sur le rocher du suicide :
Un peu à droite de la crosc, sur un avancement du roc en surplomb, la silhouette de la sorcière a surgi tout à coup.
Barabbas l'assiste ; vertigineux, il pointe la tête au-dessus du précipice ; sa barbiche remue et, à chaque mouvement, ses cornes luisent, imbibées de clarté lunaire, comme des cornes d'argent...
Tout ce mystère, la musique de M. Déodat de Sévérac le restituera à cette tragédie paysanne : ce succès que nous espérons ramènera alors le public au livre lui-même, à ce livre où Pouvillon a donné la majesté grecque à un coin de sa province.
Tant d'honneur, tant de sacrifices, cette province les a-t-elle reconnus? Il n'y paraît guère. Nous nous garderons d'y insister, et pourtant ce fut le côté le plus cruel des malechances de Pouvillon. Trop montalbanais pour la capitale, il était trop parisien pour Montauban. La petite ville, déchirée plus qu'une autre par de violentes haines politiques et religieuses, ne pouvait comprendre l'indépendance et l'éclectisme de la vie littéraire ; elle voulut imposer à l'auteur des Antibel son niveau et ses mesures. Il ne devait pas les accepter.
Lui, l'ami des prêtres et des religieuses, le familier de la société conservatrice de Tarn-et-Garonne, l'intime de Coppée, de Pomairols, de Lemaître, le poète de Bernadette, nous avons eu la tristesse de le voir, en ses dernières années, collaborer régulièrement à la Dépêche de Toulouse, sous l'égide des plus notoires Homais, et devenir le compagnon des protestants et des anticléricaux. Tel fut le résultat obtenu par l'intolérance, la discourtoisie et l'incompréhension de certains milieux conservateurs.
A chaque instant, ils aggravèrent leurs gaffes. Quand, en 1900, parut le Vœu d'être chaste, ils crièrent au scandale, ils essayèrent de soulever l'opinion contre le livre et l'auteur. La rupture devint définitive.
Que ce volume, qui aborde la redoutable question du célibat ecclésiastique, soit imprégné de tendances huguenotes, c'est possible : il a l'air de démontrer, en effet, que, pour le prêtre, étant données ses obligations, une seule vie est possible, la vie cloîtrée. Sinon, même s'il échappe à la débauche, il sera saisi par les autres vices plus sournois, la gourmandise, la paresse, l'avarice... On devine facilement quelle galerie de portraits peu nattés le romancier a pu nous donner à cette occasion.
Mais pourquoi voir dans le Vœu d'être chaste une telle démonstration? C'est tout simplement une « espèce », comme on dit au Palais ; Pouvillon n'avait nullement le goût des livres à thèse ; il n'en a jamais composé. Si, d'ailleurs, l'ouvrage est écrit avec une verve un peu vulgaire, où perce plus que jamais cette désagréable pointe de provincialisme bourgeois, déjà notée ailleurs, il contient néanmoins des pages d'une puissance singulière. La scène où le jeune séminariste Gilbert découvre l'effroyable déchéance morale du desservant de Saint-Assiscle, l'abbé Curvale, ne pouvait être décrite par un catholique, soucieux de jeter un voile sur les misères du clergé, sur les déchets du Sacerdoce ; mais elle a été tracée par un maître qui connaissait profondément son sujet, qui en avait longuement médité les détails et qui en a rendu, sans trembler, la prodigieuse force tragique. Un pamphlet ne peut atteindre à cette beauté.
Ceci, des prêtres éclairés le pensaient, tandis que clabaudaient les dévots. Mais toutes ces criailleries, fidèlement rapportées, irritaient Pouvillon, l'éloignaient de son ancien milieu. Nous avons ainsi l'explication des étranges notations qui déparent souvent les chapitres délicieux de Terre d'Oc, son livre posthume.
Quand il décrit les cathédrales du Midi, quand il raconte nos légendes, Pouvillon se retrouve l'homme à la longue formation religieuse que nous avons
toujours connu ; nul mieux que lui ne hume l'odeur de l'encens et des cires, ne goûte l'harmonie du plainchant ou l'éclat colorié des verrières... Mais, par instants, il se reprend, il se souvient qu'il collabore à un journal radical-socialiste, et il glisse un couplet où apparaissent l'Inquisition, les temps futurs, le pacifisme ou le grand soir... Il fallait bien remercier de leur hospitalité ceux qui l'avaient accueilli avec joie, alors que les siens ne l'avaient pas reconnu...
Pendant des années, un ostracisme nouveau, plus pénible que le premier, a ainsi pesé sur sa mémoire. Allons-nous en sortir aujourd'hui ? Les bons Français, amoureux de leur terre, se laisseront-ils définitivement ravir un écrivain qui est à eux et que leur maladresse leur a fait perdre quelque temps? Les querelles de village s'effacent, les malentendus se dissipent. Reconnaissons-nous et osons dire bien haut que notre littérature ne doit pas oublier celui qui a révélé si puissamment un aspect charmant et méconnu de notre chère France. Ne nous souvenons plus que de cela.
De la Bretagne à la Lorraine, de la Provence à la Flandre, nous découvrons aujourd'hui notre patrie. Sa merveilleuse diversité, des falaises aux montagnes, des plaines aux volcans éteints, du houblon à la vigne et du pommier à l'olivier, nous enseigne chaque jour à mieux l'aimer. Dans l'œuvre de cette révélation triomphante, il faut exalter Emile Pouvillon : car il nous a conduits en des pays nouveaux que sa poésie a consacrés ; et il doit nous apparaître comme un de ces bergers de légende populaire dont le génie et la persévérance ont fait des rois, roi de notre Aquitaine, avec sa Garonne et ses ramiers, Toulouse et le Lauraguais, ses vallées et ses causses, ses forêts et ses prairies, depuis le sombre roc d'Anglars où veille le bouc fatidique jusqu'aux lointaines Pyrénées où Bernadette en extase a vu la Vierge Marie...