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CHARLES DE POMAIROLS

Charles de Pomairols est mort sans avoir atteint à la gloire qu'il méritait. M. Etienne Lamy le déclara dans une circonstance solennelle. Cette pensée est celle des maîtres, celle de Barrés qui lui a consacré de belles pages :

C'est une grande chose pour un écrivain, dit-il, quand on peut trouver dans son œuvre les sentiments d'une classe sociale et qu'il nous les fait voir dans la familiarité de la vie quotidienne, à la place où la nature les a mis. D'autres poètes nous construisent, avec magnificence, des châteaux en Espagne; Pomairols nous représente la vie idéale des vieilles maisons de la campagne française.

Malgré ses longs séjours à Paris et le rôle important qu'il y a joué dans les hautes sphères intellectuelles, Charles de Pomairols, en effet, fut essentiellement un terrien. Il naquit le 23 janvier 1843, à Villefranche de Rouergue, « mais, a-t-il déclaré lui-même, ce lieu urbain de ma naissance fut quelque peu fortuit ; mes parents habitaient la campagne à distance de la petite ville ; mon père faisait valoir ses terres et ne les quittait qu'en de rares circonstances. J'ai appris à lire et à écrire à l'école primaire du village, avec les petits paysans... J'ai commencé mes études classiques dans un collège ecclésiastique rural, situé tout près du lieu d'habitation des miens. De la fenêtre du dortoir, ie voyais ma maison. »

Il termina ses études au lycée de Toulouse. D'ailleurs, il devait revenir parfois dans cette ville, où il

avait noué de fortes amitiés, notamment dans les milieux universitaires, avec MM. Dumesnil, ' Hauriou, Perroud, et où il rencontrait son cher Emile Pouvillon, qui composait alors, auprès du Grand-Rond, sa Bernadette de Lourdes. C'est là qu'il y a bien longtemps déjà, je rencontrai ces deux nobles écrivains, unis dans le même culte d'un art sincère, probe et désintéressé.

Mais revenons encore en arrière : après son baccalauréat, Charles de Pomairols ne s'était pas deviné poète ; il s'était adonné passionnément aux études philosophiques, et il devait même, jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, se consacrer à ces recherches. En 1867, il suivait des cours dans des universités allemandes.

Il aurait pu se perdre dans les nuées. La terre le sauva.

De retour en Rouergue, il y épousa une de ses compatriotes, la compagne admirable qui a partagé ses joies, ses luttes, ses travaux, ses deuils, qui a été son inspiratrice et son soutien, la figure visible de ses meilleures pensées. Il l'a déclaré souvent, et avec plus de solennité dans la pièce qu'il a dédiée aux aïeules de sa race :

Je l'atteste ! La bru que je vous ai donnée, Celle à qui j'ai sans peur remis la destinée De la maison ancienne à ce moment des jours, Elle est digne de vous, elle imite, elle égale Par sa grâce innocente et sa foi conjugale Les femmes du passé qu'elle imite toujours.

Mères, vous bénirez cette femme fidèle : Votre fils est heureux ou consolé par elle !

Aïeules, je voudrais de vous me faire entendre : Je peux du moins, ici, plein d'une fierté tendre, Âloi qui suis votre fils, pour ceux-là qui suivront, Tracer parmi vos noms le nom de Marguerite Et joindre à vos vertus l'éloge d'un mérite Devant lequel les fils de nos fils rêveront.

Ce n'est donc qu'après le retour au pays, dans le foyer renouvelé, que Charles de Pomairols commença à écrire en vers. Ce début un peu tardif n'alla pas sans quelques gaucheries et quelques prosaïsmes ; mais aussi il lui donna ses plus précieuses qualités.

Et d'abord, Ch. de Pomairols a évité ainsi les modes éphémères et étroites des écoles ; le commerce des Parnassiens, qu'il connut plus tard assez intimement, Sully Prudhomme, Coppée, Hérédia, ne lui servit qu'à assouplir et à épurer son style poétique ; mais il ne leur emprunta aucun de leurs ornements, aucune de leurs parures.

Ce qui caractérise essentiellement ses vers, c'est qu'ils n'appartiennent à aucune époque ; ils auraient pu être écrits au xvme siècle comme sous la Restauration, du temps de Jean-Baptiste Rousseau comme de nos jours. Je ne connais, au siècle dernier, qu'Alfred de Vigny qui revête un pareil caractère d'éternité. Pas plus que Moïse ou que la Mort du Loup, ne vieilliront le Planteur de Chênes ou les Romains dans mon champ.

Cela, on ne peut manquer de s'en rendre compte encore dans le recueil de Poèmes choisis, que la Revue du Temps présent a eu l'heureuse idée de former avec les morceaux les plus saisissants des cinq beaux volumes de Pomairols.

De plus, on voit alors de façon plus nette combien est pénétrante la définition de Barrés : notre Rouergat y apparaît comme le poète de la famille traditionnelle, croyante, honnête, unie, aimant sa terre et ses morts, — un Maurice de Guérin tel que l'eût rêvé Eugénie.

Cela se dégagera de plus en plus, lorsque se fera le classement du temps. Alors que des notoriétés tumultueuses d'aujourd'hui disparaîtront en fumée, ne laisseront rien derrière elles, Pomairols restera. Il apparaîtra tel que Bourget et Barrés l'ont montré. Certaines de ses pièces, l'Héritage, Après la mort du

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Père, la Vie incomplète, Honneur, Conter ma douleur, etc., auront leur place dans les futures anthologies.

Que dis-je? Quelques-unes tiennent déjà mieux. Un éloquent orateur régionaliste aimait, à la fin de ses discours, en évoquant l'œuvre à accomplir, de réciter quelques strophes du Planteur de Chênes:

Je ne sème pas de blés éphémères, Je ne plante pas des roses d'un jour ; Plus haut et plus loin volent mes chimères, Plus haut et plus loin s'en va mon amour !

Et l'on répétait ces vers. Et les uns et les autres ignoraient qu'ils fussent de Charles de Pomairols ! C'était déjà, si l'on peut associer ces deux expressions, la gloire anonyme, qui prolonge l'œuvre au delà de l'ouvrier !

Le noble poète du Rouergue est pareil à son « planteur de chênes ». Il a pu redire avec lui :

Je confie au sol de ma bonne terre, Tout en sachant bien qu'ils croissent très lents, Les grands troncs vainqueurs, l'ombre héréditaire Que des yeux verront ici dans mille ans.

Mais les vents viendront, chargés de mémoire, Frémir dans la cime : à cette rumeur Une âme, entendant un frisson de gloire, Songera, lointaine, au lointain semeur.

Cependant, Charles de Pomairols ne s'est pas isolé dans une tour d'ivoire, se contentant de besogner pour l'avenir. Si, fréquemment, le poète de la Nature et l'Ame rappelle Vigny, son œuvre cependant n'a rien d'égotiste. De tout temps, il aima encourager les jeunes talents, leur prodiguer les conseils les plus sages et les plus utiles. Plus particulièrement en ses dernières années, il s'attacha à grouper les poètes vrai-

ment délicats et à leur imprimer son excellente direction.

Pour une très grande part, le mouvement spiritualiste qui se manifesta avant la guerre dans notre jeune littérature a été inspiré et dirigé par le poète aveyronnais transplanté à Paris.

Quel est le sens de ce spiritualisme, qu'il a prôné aux écrivains de notre pays?

Il l'a déclaré lui-même à Maurice Barrés, « c'est la persuasion que l'homme doit cultiver en lui les sentiments de l'âme et réduire autant que possible les sensations du corps. Un sentiment est bien supérieur en qualité, en essence, à une sensation.

« D'ailleurs, a-t-il ajouté, dans les tableaux des poètes véritablement artistes, et par exemple dans les œuvres de Leconte de Lisle ou Hérédia, je ne crois pas qu'il se rencontre un seul trait charnel. Cette esthétique était consciente chez Leconte de Lisle. Il se plaisait à dire que la volupté n'est pas un sujet de littérature. »

Cet exemple, comme d'ailleurs ceux que l'on pourrait relever dans l'œuvre de Pomairols lui-même, permet d'élargir un peu la théorie, qui pourrait sembler à quelques-uns trop étroite. Elle s'élargit bien davantage encore, si l'on considère que la poésie vraiment religieuse étant celle qui donne à l'âme son plus ample épanouissement, le mouvement spiritualiste comprendra toute la magnifique renaissance catholique de ces derniers temps.

Je ne pense pas que, parmi les œuvres récompensées par le Comité de Littérature spiritualiste, présidé par M. de Pomairols, il en soit une seule qui s'éloigne délibérément de l'inspiration chrétienne pour se rattacher simplement à la hautaine chasteté d'un Leconte de Lisle. C'est de ce côté qu'était vraiment la vie d'un tel groupement, et l'on a vu avec quel enthousiasme il a été salué.

En 1909, une compatriote de Charles de Pomairols,

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poète elle aussi, etpoète d'un admirable élan, MmeClaire Yirenque, fonda le prix de Littérature spiritualiste, qui, après l'efficace protection du duc et de la duchesse de Vendôme, fut quintuplé et sextuplé. Poètes et romanciers accoururent en foule. Une revue parut, un instant, pour prolonger leurs efforts. Tous les samedis, d'élégantes réunions permettaient de fructueux échanges d'idées. On y rencontrait, en dehors des lauréats, Mme Lucie Félix-Faure-Goyau, âme d'élite, qui a été si brusquement et prématurément ravie aux bonnes lettres ; Mme Juliette Adam, dont la Chrétienne a hautement affirmé la sereine évolution ; jyjme Alphonse Daudet, qui a publié des vers subtils et émouvants ; Mlles Lya Berger, Hélène Seguin ; MM. Sébastien-Charles Leconte, Gustave Zidler, Henri Allorge, André Delacour, Noël Nouet, Ernest Prévost, Albert de Bersaucourt et tant d'autres que j'oublie, dont la jeunesse enthousiaste groupait autour de Charles de Pomairols une phalange de disciples et d'admirateurs.

Un poète qui est aimé par la jeunesse est assuré de ne pas périr. Voyez Mistral. De son vivant, le chant de la postérité a déjà commencé pour lui. Mais, ce qui enchantait surtout Charles de Pomairols, plus que cet hommage rendu à sa personne et à son œuvre, c'était l'assurance de voir sa pensée se multiplier et s'imposer, accomplir une tâche bienfaisante et moralisatrice, et prolonger très loin, très haut, l'effort de sa noble vie. C'était encore pour lui, et dans le sens le plus élevé du mot, un gage d'immortalité.

Et la province? Quoi que puisse faire penser ce que nous venons de dire, il ne l'a jamais abandonnée. M. Gaston Boissier, dans un de ses rapports, semblait le déplorer. Il regrettait que l'auteur des Regards intimes ne fût pas connu davantage, et il en accusait

son volontaire éloignement de la capitale, de ce Paris disposé à n'avoir pour lui que des sourires et des couronnes.

Le public du Rouergue et du Languedoc ne s'est pas, en général, rendu assez compte du haut mérite de M. de Pomairols. Ses proches voisins, ceux qui furent admis dans son intimité, ou ceux qui reçurent ses bienfaits, furent seuls à même d'apprécier son urbanité simple et digne, son cœur ému des plus nobles sentiments, son imagination pleine de rêveries délicates et son âme passionnément éprise de la Vérité ; seuls, ils suivirent ses travaux de poète ou de critique, ses efforts constants vers une beauté plus parfaite et ses luttes pour le Droit et pour la Justice ; seuls, ils connurent que l'écrivain, à certaines heures, savait remplir hautement son devoir de citoyen.

Mais les autres? Mais ce grand nombre, qui croit pouvoir se piquer de littérature, parce qu'il est à l'affût de toutes les nouveautés niaises ou avariées que Paris nous expédie par grosses, ignorait certainement la Vie meilleure, Rêves et Pensées, la Nature et l'Ame, Regards intimes, tous ces livres de poésie élégante, sentimentale et pure ; l'Académie les avait couronnés ; Leconte de Lisle, Hérédia ou Coppée faisaient le plus grand cas de leur auteur ; les milieux littéraires où se dispense la gloire citaient avec honneur son nom.

Bah ! la province routinière se souciait fort peu de cela. A peine, dans le monde universitaire, savait-on qu'il avait, en 1889, par une remarquable étude de morale et d'esthétique, salué la gloire renaissante de Lamartine. Généralement, on ignorait qu'il existait, dans un adorable décor de ce Rouergue exalté par Fabié, un gentilhomme terrien qui célébrait la nature avec l'âme d'un poète antique tout parfumé de spiritualisme chrétien.

Vous reconnaissez bien là, n'est-ce pas, ce détestable esprit provincial dont nous tâchons héroïquement

chaque jour de nous débarrasser comme d'une gangue?

Le Midi se souciait peu de Charles de Pomairols. Il ne se doutait pas de la vigueur de son talent ; — de même serait-il bien étonné si on lui affirmait qu'il s'est composé au presbytère de Venerque des vers meilleurs que ceux de Jean Aicard et que, perdu en pleine nature, Emmanuel Delbousquet a écrit des romans landais d'une autre force que les élucubrations nauséabondes de Félicien Champsaur.

Cela, c'est la mentalité d'hier, et un peu celle d'aujourd'hui. Il faut travailler sans relâche à ce qu'elle ne soit pas celle de demain.

Elle tend à l'écrivain, en effet, un piège terrible. Elle l'incite à aller chercher ailleurs la renommée que lui refusent ses compatriotes régionaux. Elle le déracine.

Charles de Pomairols n'écouta point ces mauvais conseils. De chaudes sympathies, des affections familiales, et aussi de douloureux et chers souvenirs, l'attachèrent puissamment au sol natal. C'était un sage qui connaissait bien le mensonge de la gloire et la vanité des richesses.

La Province le récompensa.

La foule qui, dans les capitales, trouble trop souvent de sa rumeur les méditations des poètes, faisait le silence autour de lui. Alors, le décor harmonieux et pittoresque du Rouergue prit une voix divine et lui parla.

Ce n'étaient plus les accents lointains qui avaient ému le cœur nostalgique de François Fabié, mais quelque chose de très doux et de musical, comme une harmonie confidentielle jaillie des « bruits folâtres » des ruisseaux, des cerisiers pareils à « des spectres de vierges », des oiseaux et des prairies, des fleurs et des échos, des frémissements du vent et des clairs de lune. Comme il l'a dit lui-même de Lamartine, « une mystérieuse rêverie le mettait en communion avec le monde surnaturel à travers la nature ; l'être adoré

qu'il avait perdu revenait vers lui dans le miroir de l'eau, dans le parfum des rieurs, dans les soupirs du vent. Le rayon d'un astre lui apparaissait comme l'âme vivante des morts qui lui parlait d'immortalité ».

Dans les sillons paternels, il écoutait, attentif, les leçons des ancêtres ; il tirait des gestes quotidiens des laboureurs des symboles éternels ; remué profondément par le sentiment de la tradition et de la race„ il célébrait en des vers d'une limpidité virgilienne les sources, les marbres, les collines et les bois ; il le proclamait noblement :

C'est un très grand honneur de posséder un champ.

— Non, la Province ne vous a pas failli, mon cher maître : l'amour de la famille et de la terre, le culte du passé et des anciennes croyances, la pureté de l'inspiration, le goût du travail consciencieux et réfléchi, la droiture et l'indépendance de l'âme, jusqu'à l'indifférence vis-à-vis des absorbantes popularités, elle a fortifié tout cela en vous.

Elle vous a aidé, chaque jour, dans l'accomplissement de votre carrière sans tache, dans l'ascension progressive de votre vie et de votre talent.

Cela vaut bien quelques glorioles inutiles et quelques éphémères succès.

Mais autre chose a marqué encore fortement Charles de Pomairols dans le chœur des poètes contemporains.

L'exquis poète du Rouergue avait une fille, sa dernière née, qui apportait un renouveau à son été mûrissant. Un jour — elle comptait alors treize ans — on l'avait conduite au couvent,

Animée et docile ainsi que d'ordinaire* Après la classe, elle était allée à la chapelle, pour

un pieux exercice ; elle y avait chanté un cantique ; puis, vint l'heure de la récréation. Tout à coup, « dans le clair jardin, parmi les pures fleurs du cloître», son front devient pâle, elle s'affaisse en disant : « Ma sœur, je n'y vois plus !... » Quand les parents, affolés, arrivèrent, elle n'était plus de ce monde.

Quinze ans se sont écoulés depuis ce moment terrible. Le poète, que la gloire appelait, n'a pas voulu se détourner, fût-ce une seule minute, de la petite morte adorée. Il s'est accoudé à son tombeau. Il a évoqué partout son souvenir. Dès le début, il se Test bien promis :

D'autres se sont heurtés à des douleurs cruelles ; Se retournant parfois un peu pour les revoir, D'une volonté ferme ils ont marché sur elles Pour consacrer leur âme aux actions nouvelles Qu'imposaient le génie ou l'auguste devoir.

Tandis que leur courage atteint la haute cime Confuse pour mes yeux que les pleurs ont noyés, D'un cœur plus lent sans doute ou plus pusillanime, Je n'achève jamais de mesurer l'abîme D'une tombe profonde ouverte sous mes pieds.

Il a tenu parole. Désormais, tout ce qu'il avait reçu de poésie, d'imagination, de sens profond de l'art, va être consacré à élever un monument de deuil.

Et voici ce monument. C'est un livre qui ne porte point de nom d'auteur. Sur sa couverture d'un violet sombre se détache, en lettres blanchâtres, avec le nom de la librairie Pion, ce simple titre : Pour l'Enfant. Il est léger à la main, mais ses pages de papier mince dépassent la troisième centaine et contiennent deux cents poèmes. Enfin, dès le premier verso, le secret nous est donné de cet ouvrage si particulier dont il ne faudrait parler, semble-t-il, qu'à voix basse.

Parmi les pampres et les fleurs, se détache une exquise silhouette frêle, aux traits distingués et fins, aux yeux profonds et beaux, à la bouche empreinte d'un

mélange charmant de gravité et d'esprit ; nous retrouverons cette image impressionnante d'enfant, au cours du volume, plus gaie et plus vivante, dans l'imprévu d'une autre photographie. Mais ici, dès le seuil, elle livre la clef du mystère, car, au recto, qui lui fait face, cette simple dédicace s'inscrit :

A la mémoire de la petite Lili de Pomairols. Plaintes paternelles.

A travers ces poèmes qu'il y aurait une sorte de sacrilège à disséquer au point de vue littéraire, on suit pas à pas la lente évolution d'une peine inguérissable.

Tout d'abord, en présence d'une catastrophe aussi imprévue, c'est la stupeur. Le père ne croit pas à son malheur. Il pense que son enfant va lui revenir... Mais, peu à peu, il revoit l'horrible scène où elle lui fut arrachée, cette scène que semblaient annoncer, en présages obscurs, quelques mots puérils dont le charme ambigu l'avait frappé. Les moindres détails des derniers jours de la bien-aimée se précisent à son esprit... C'est donc vrai. La Mort est passée dans l'avenir souriant du poète.

Ah ! maintenant, sa résolution est prise : ce n'est qu'en ce souvenir sacré qu'il cherchera ses inspirations ; c'est à elle seule qu'il s'adressera :

Pour tromper par l'amour le destin illusoire, Pour t'apporter encor le don de ce que j'ai, M'élançant de l'abîme où mon cœur est plongé, Aussi haut que je peux je dresse ta mémoire.

Et je voue à ton deuil ces longs et tristes vers Dont l'ombre, indifférente au sourire des roses, S'élève pour marquer la place où tu reposes, Comme un bois de cyprès seuls dans les noirs hivers.

Cette enfant de treize ans, tout son talent s'emploiera à lui faire une place durable dans les archives

glorieuses de sa famille, où son léger passage aurait pu rester inaperçu ; il l'évoquera telle qu'elle a été, il l'évoquera telle qu'elle aurait pu être, à seize ans, à vingt ans ; et, pour envelopper cette chaste figure d'une grâce suprême, il la rêve devenue religieuse :

Ah ! donne à ta pâleur l'asile du couvent, Laisse s'ouvrir pour toi ces retraites profondes, Seuil de la terre au Ciel, limite entre deux mondes, Où ton sort, à mon sort restant encore uni, N'aura pas tout à fait sombré dans l'infini...

A mesure que les années s'écoulent, il semble que l'influence de la chère disparue va spiritualiser encore l'âme déjà si noble et si pure du poète. S'il a quelques mouvements de révolte contre l'injustice du sort, qui fait mener aux pères le convoi des enfants, son cœur s'emplit bientôt de la soif de l'au-delà. Il est affranchi, par ce trépas virginal, de la peur de la mort. Les pensées les plus hautes viennent hanter son esprit. Il veut être digne du regard subtil de l'ange envolé :

Voici que je songe à ton blâme, O sévère et tendre témoin,

Et, chassant l'ombre où l'on s'enivre, je veux, sans voiles sur mon cœur, Être tel que je puisse vivre A la face de ta candeur !

Plus que les épouses, les mères, les aïeules de la chaîne héréditaire, elle sera aimée, admirée, regrettée. Cette « brève apparition d'humble petite fille » se fixe par ces vers dans l'histoire littéraire, à côté de la jeune morte de Villequier.

Mais ces plaintes paternelles, d'une sincérité poignante et saignante, n'ont pas une simple valeur personnelle. Elles prennent, de par la voix inspirée qui les formula, une portée générale.

Vraiment, ceci doit, s'il se peut, adoucir encore

l'amer chagrin du poète. En chantant sa propre douleur, il a bercé celle des autres ; il a, par le prodige de la divine poésie, pansé la blessure de ceux

... dont les pleurs, les cruels maux soufferts Proviennent d'un désordre au sein de l'univers Où s'est détruit pour eux le cours de la nature, Dont les cœurs déchirés par l'horrible rupture Portent à part de tous, hors du monde vivant, L'incomparable deuil de la mort d*ûn enfant.

Ce livre unique en littérature, tour à tour désespéré et apaisant, a porté ainsi à son apogée l'art du poète. Pour son enfant inspiratrice, ses vers sont devenus encore plus ailés, plus musicaux, plus profonds, plus lamartiniens.

Et mieux que tant de volumes consacrés à de vaines amours, cette expression suprême de la tendresse paternelle justifie à jamais l'alexandrin célèbre :

Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.

Un cimetière rustique, une gentilhommière, des champs et des bois... Oui, Charles de Pomairols apparaîtra toujours à la postérité comme le châtelain de la Pèze et des Pesquiès, près Villefranche de Rouergue. Ce sera son honneur de n'avoir jamais perdu cette qualité, ni dans les salons de la capitale, ni dans les cénacles académiques. Couronné fréquemment par l'Institut, loué par les plus célèbres, jouissant de l'estime des plus grands, considéré comme un maître et comme un initiateur par toute une pléiade de femmes à l'âme haute et de jeunes gens du talent le pi as pur, il n'a jamais cessé d'appartenir à son Rouergue : à travers toute son œuvre, on sent transparaître sa province. Qu'il étudie Lamartine, qu'il se fasse le champion de sa gloire renaissante, qu'il consacre des années à pleurer et à immortaliser l'enfant qui lui fut

si brusquement ravie, qu'il écrive des romans où s'exprime sans détour une âme qui a accepté, embrassé, pénétré le christianisme jusqu'à sa plus pure moelle mystique, M. de Pomairols demeure partout le planteur de chênes, l'homme de la tradition terrienne qui travaille pour continuer ses aïeux, le poète qui, sur les collines rouergates, voit encore les Romains dans son champ :

Sur le bord d'un plateau vaste et nu, que domine L'horizon plein de rêve où le soir s'illumine, J'ai reçu des aïeux l'héritage d'un champ, Et, répandant mon âme aux largeurs de l'espace, Attendri du déclin de la beauté qui passe, Je vais là pour voir luire et mourir le couchant...

Sur ce sol de débris couverts d'une ombre épaisse, Où je m'en vais rêver quand le soleil s'abaisse, Tout me fait souvenir des ancêtres latins, Et, l'histoire et le soir mêlant leur vague flamme, Moi-même, je ressens les choses avec l'âme Dont ils ont contemplé jadis ces lieux lointains (1).

Ainsi, en dehors des discussions morales ou religieuses qu'ont soulevées ses deux romans Ascension et le Repentir (2), tous les lecteurs seront unanimement séduits par la sobriété, le charme, la force, avec lesquels M. de Pomairols y évoqua sa province toujours aimée.

C'est, il me semble, un des côtés que la critique a le plus négligés, principalement dans le Repentir. Elle s'est attachée à savoir si une mauvaise pensée était chose aussi grave qu'une mauvaise action ; si un désir criminel était un crime irrémissible ; si un dissipateur, pour trop avoir souhaité l'héritage paternel, devait être acculé au désespoir et au suicide; mais elle n'a peutêtre pas assez remarqué comment l'auteur, traitant son sujet ainsi qu'une symphonie, en avait accompagné

(1) Regards intimes. Lemerre, 1895.

(2) Chez Pion.

toutes les phases psychologiques par l'orchestration variée des saisons de son pays.

Voici, par exemple, le décor du désespoir :

Le sombre hiver n'a que des journées brèves ; ce sont des éclairs pâles, soulevant un moment le rideau des ténèbres et le laissant ensuite retomber. Le faible soleil, qui a promené dans un coin du ciel sa langueur de malade, se couche déjà vers quatre heures, comme harassé... De lourds nuages, tantôt sombres, tantôt éclaboussés de sang, entouraient l'astre blessé qui succombait. La scène se passait au lointain de l'horizon, sur une contrée sauvage, toute hérissée de bois. L'endroit d'où on la voyait le mieux se dérouler était un champ nu, bordé d'une haie d'épines, qui, dépouillée par l'hiver, murmurait au vent du soir comme une harpe plaintive.

... Le chemin s'animait un moment, au passage des habitants du village de Labastide, qui, après leur journée de travail rustique, regagnaient, fatigués, leurs pauvres demeures ; peu à peu les passants se faisaient plus rares ; ils arrivaient séparés, très distants les uns des autres ; puis, personne ne venait plus, tous les bruits cessaient... Maurice avait regardé ces derniers mouvements de vie au bord de l'ombre ; maintenant il se trouvait seul. Cependant, il entendait parfois s'élever du fond des étables les bêlements des mères brebis et les vagissements des agneaux, qui formaient dans l'air vide un chœur de lamentations. Puis, régnait le grand silence (i) .

Ce grand silence, c'est la nuit, déjà la nuit noire.

Déjà les hommes inquiets redoutaient les périls des ténèbres, les embuscades cachées d'un ennemi et l'apparition plus terrible des fantômes. Si la pâle clarté lunaire venait à percer la brume, elle montrait des spectacles d'une tristesse surnaturelle, qui se prolongeaient dans l'horreur de la grande nuit (2)...

En opposition avec ces tableaux lugubres, Pomairols a soigneusement noté les aspects gradués du printemps. Avec une délicatesse de touche et une finesse d'observation qu'eût admirées son ami Emile Pouvillon, il nous fait assister à l'éveil des premiers beaux jours. D'abord, au pied des murs qui l'abritent, c'est

(1) Le Repentir, pp. 242-243.

(2) Le Repentir, ibid.

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la première Heur, la pulmonaire ; puis, l'herbe qui reverdit. « Dans l'air vide encore de tout bruit », on entend «le bourdonnement tout nouveau d'une abeille», ou bien, « après un long silence, quelques chants fluets d'oiseau, isolés parmi l'ampleur de la campagne nue ». Et voici que le tableau se précise, que le poème se développe :

Bientôt, après l'herbe, après les fleurs des pelouses, les arbres eux-mêmes, naguère tout noirs, sentirent la montée de la sève. A leur cime se dessinait une verdure grêle, légère, laissant, derrière son réseau ténu, bleuir les horizons et le ciel, — délicatesses, heure virginale de l'année, que semblaient connaître seules et que peignaient uniquement les peintres pieux d'autrefois, attirés vers elles sans doute parce que dans les transparences delà saison commençante la nature se montre comme spiritualisée (i).

Comme ces vieux maîtres, Charles de Pomairols a été séduit par cet aspect timide et fleuri du printemps. Il lui a consacré une série d'aquarelles, où tombent de légères ondées, jamais tristes, « car leur gaze est colorée en dessous par le vert tendre des arbres » ; où les oiseaux ont une voix renouvelée, car « ceux dont le cri est le plus aigre » émettent « des sons d'une raucité tendre, qui font déjà penser à l'amoureux chant des tourterelles » ; où les arbres des vergers se lèvent « comme de grands bouquets magiques, les uns d'un blanc cendré, les autres d'un blanc pur » ; où foisonnent « les anémones blanches, les anémones rouges, les cardamines, les primevères d'or, les candides étoiles des stellaires ».

Et cependant le poète ne s'arrête pas là. De même que l'amour s'épanouit dans le cœur de ses personnages, de même il suit l'épanouissement de la nature, qui l'accompagne de son harmonie. C'est l'été : les jours croissent, s'élevant l'un au-dessus de l'autre, toujours plus, « ressemblant à un escalier d'or et d'azur, qui

(i) Le Repentir, pp. 266-267.

conduirait quelque part, très haut, vers un sommet de félicité ».

Les heures de soleil ne suffisaient pas à épuiser la joie du monde. Elle débordait jusque dans la nuit tiède, embaumée, surmontée d'un dais de velours brillant d'étoiles. Et quand les autres oiseaux s'étaient tus, le plus inspiré de tous la chantait encore : le rossignol jetait des accents de fête à travers les ombres nocturnes (i).

Qu'on nous pardonne d'avoir cité, un peu longuement peut-être, ces pages d'anthologie : elles prouveront qu'à travers toute son oeuvre de poète et de prosateur, d'élégiaque et de romancier, même au sommet de son « ascension mystique », Charles de Pomairols est demeuré le terrien fervent de ses débuts. Comme dans le titre d'un de ses premiers recueils, il unit la Nature et l'Ame. Et ceci nous permettra toujours de le revendiquer comme un auteur essentiellement provincial, comme un des écrivains représentatifs de ce Rouergue, qui s'honore avec lui de François Fabié, Enée Bouloc et Justin Bessou.

{i) Le Repentir, p. 271.

CORALY DE GAIX

En mai 1836, Eugénie de Guérin écrivait à son amie, Louise de Bayne :

Je compte aussi pour beaucoup la connaissance que j'ai faite de personnes qui vous connaissent, et surtout une sainte qui m'aime, qui vous aime, qui a fait le charme et la conquête de tous les salons de Lisle (1) par sa piété, son esprit, qui n'est ni jeune ni belle, mais infiniment aimable, bonne et naïve ; vous voyez là Mlle de Gaïs. J'admire comme notre connaissance s'est faite dans un salon où elle m'entendit nommer. « Mademoiselle serait-elle l'amie de Louise? » Comme je ne dis pas non, voilà des prévenances, des compliments, des attentions, des amitiés. La sainte aurait fini par me gâter ; à chaque rencontre, ces amitiés recommençaient en commençant par parler de vous ; ce beau sujet me menait loin, et j'aimais tant d'y revenir que je cherchais les pas de Mlle de Gaïs, je l'aurais voulue toujours avec moi, je l'aurais mise dans ma poche. Enfin, nous nous aimons.

Nous avons même découvert que nous étions cousines et dit sur cela mille tendresses. Si vous lui écrivez, dites-lui bien que sa cousine du Cayla garde précieusement son souvenir et que je serais heureuse de la revoir. Mais il est de ces rencontres qui ne se présentent plus dans la vie. Il a fallu qu'une retraite, un P. Goudelin, nous fissent sortir chacune de notre désert pour nous voir un instant. En voilà jusqu'en paradis peut-être (2)?

Mlle de Gaïs, ou mieux de Gaïx, ne devait pas être une personne banale, pour inspirer si vite une telle affection. Mais que serait-il donc advenu si Eugénie

(1) L'Isle d'Albi ou l'Isle-sur-Tarn (Tarn).

(2) Eugénie de Guérin, Lettres éditées par Trébutien.

yt PROVINCIAUX

de Guérin, sous les similitudes de goût révélées en de brèves conversations, avait pu se rendre compte que sa nouvelle amie confiait comme elle à un journal intime, et à des lettres qu'elle aurait voulues plus intimes encore, les impressions sincères, spirituelles et émues de sa vie monotone et entièrement sacrifiée au devoir?

Beaucoup plus longtemps que ceux de la solitaire du Cayla, ce Journal et ces Lettres — ■ ou du moins ce qu'il en reste — ont été enfermés soigneusement avec les papiers de famille ; ce n'est que grâce à la bienveillance éclairée du baron de Blay de Gaïx, son neveu, que nous a été révélée cette âme charmante, qu'Eugénie avait eu bien raison de juger « infiniment aimable et bonne et naïve », et qui, en toute simplicité, pouvait fournir l'étoffe d'une « sainte ».

Aussi bien, à notre époque où de prétendus moralistes prennent l'habitude de considérer toutes les jeunes filles de jadis comme des « oies blanches » et de décréter que notre temps seul a su résoudre le problème de l'éducation des femmes, il ne sera pas inutile de rechercher et de retrouver, en ces manuscrits sans artifice, Y « état d'âme » d'une « demoiselle » de la Restauration.

Coraly de Gaïx était née, en effet, le 10 août 1801, dans ce même pays d'Albigeois où se dressait la modeste gentilhommière des Guérin, mais dans un vaste château qui datait du moyen âge : « Situé sur une hauteur, on apercevait de loin ses vieilles tours, ses remparts à demi ruinés. Des salles énormes ornées de tapisseries à grands personnages et de vieux portraits ; de larges fossés, des corridors sombres et obscurs, des escaliers tournants, le cri des chouettes et des hiboux, un bois immense que les contes populaires peuplaient d'apparitions surnaturelles », tel fut le décor qui con-

tribua à donner à Mllc de Gaïx une imagination innocemment romantique.

Elle descendait, d'ailleurs, d'une race fort ancienne, adonnée à la guerre et implantée dans le Midi vers le milieu du xvie siècle ; mais ce n'était que depuis 171g qu'elle s'était fixée aux environs de Castres, dans le manoir, si heureusement semblable à Combourg, et que l'on devait bientôt abandonner pour reconstruire tout auprès une demeure plus pratique et plus habitable.

Mais, en changeant de toit, les mœurs devaient rester les mêmes, dans ce foyer sur lequel les erreurs révolutionnaires n'avaient eu aucune prise. Comme dans la plupart des châteaux de cette époque, on vivait nombreux et unis, cherchant le bonheur dans les affections familiales, et non dans les factices amusements de notre moderne « bougeotte >>. A côté du père et de la mère, Emmanuel de Richard, baron de Gaïx, et Ursule Boulade d'Espine, jeunes tous deux, il y avait là une tante du même âge, un oncle — ■ le Chevalier — et une troupe d'enfants : Edmond, Marie, Henriette, Alexandrine et Mathilde, dont Coraly était l'aînée.

Ah ! il n'y a pas de place pour l'ennui : on passait l'hiver à Castres, dans l'hôtel familial ; dès les beaux jours, on regagnait la campagne, habitée de tous côtés et où les visites étaient si nombreuses qu'elles devenaient parfois un fardeau (les Lettres en portent des traces). Mais, au milieu de ce mouvement, de tous ces « allants et venants », que de douces amitiés ! Tout près de Gaïx, voici le château d'Hauterive où la famille de Villeneuve offre à Coraly ses trois meilleures amies : Léontine, Octavie et Emilie ; le château de Lostanges, où l'on va visiter Justine, Élise et Mathilde de Bonne ; le château de Lastours, où fleurit la musicienne Hombeline ; plus loin, à Saint-Pons, la résidence de la famille de Raynaud, où souvent l'on ira chercher Élise, la compagne de tous les jeux et de toutes les rêveries littéraires. A certains moments,

ce petit monde rieur et tendre est réuni à Gaïx, et nous trouvons dans la correspondance d'amusantes indications sur ses jeux favoris ; parfois aussi, on part en excursion, au trot paisible de la berline ou du simple « trouski », on va près ou loin, sans faste, sans désir d'éblouir, avec une grande joie silencieuse de se serrer après la tourmente et de rêver que l'on recommence la « douceur de vivre » d'autrefois.

Dans ce milieu, Coraly attirait vite l'attention, puis la tendresse. Ce n'est point qu'elle fût jolie : à seize ans, elle ne l'était pas beaucoup plus qu'à trentecinq. Mais, facilement, sous les lignes volontairement ironiques qu'elle s'est consacrées, on devine tout de même son charme :

D'un physique très ordinaire, ma tournure est dépourvue de grâce ; de la fraîcheur et un bon cœur, voilà mon beau côté. Tout le reste est fort médiocre. Mes émotions sont vives, je n'éprouve rien à demi. Heureusement, Dieu a resserré le cercle de mes désirs, en me faisant connaître le néant des choses d'ici-bas ; je vois avec indifférence un monde qui n'est pas fait à la mesure de mon cœur. Ce n'est qu'à mon amie que je fais cette confidence, car, n'ayant jamais eu des succès mondains, l'on pourrait prendre ceci pour du dépit. Puisse- je passer une vie ignorée ! Cachée comme la violette, je ne désire aucun rang ni aucune place sur la terre, sinon dans le cœur de ma mère, des autres personnes de ma famille et de mes amis (i)...

Que l'on ne voie pas dans cette humilité le fruit naturel d'une éducation campagnarde ou d'un esprit borné. Quoique Coraly n'eût été élevée que dans un modeste pensionnat de Castres, il suffit de parcourir quelques lignes de sa correspondance pour voir qu'elle était fort cultivée. Elle avait reçu de sa mère, de sa tante, de sa grand'mère, de tout le milieu distingué où elle vivait, une instruction plus solide que celle de beaucoup de modernes habituées de cours et de conférences. Et quand elle se rencontrait avec ses amies

(i) Souvenirs de mon jeune âge.

^< le petit chat est mort » ne servait nullement de thème à leurs conversations, mais bien plutôt les grands et beaux livres du jour, les historiens, les poètes, les moralistes.

On se doute bien quel était le préféré de ces jeunes imaginations. Je pense que, vers 1817, il devait en être de même un peu partout. Les mères laissaient traîner sur leur guéridon le Génie du Christianisme et l'Itinéraire de Paris à Jérusalem. Il n'en fallait pas plus pour que le nom et l'image de M. de Chateaubriand fussent présents dans la pénombre de tous les salons et au bout de toutes les avenues. Son œuvre inspire tous les songes. Coraly et Léontine de Villeneuve crient : « Léonidas ! » à travers les paisibles campagnes tarnaises. Si le brouillard s'en mêle, c'est presque de l'hallucination :

Le soleil, ce jour-là, avait un peu d'humeur, car il ne parut pas de toute la journée ; un brouillard très humide était répandu dans la campagne ; mais voilà que, à travers le nuage, nous voyons apparaître une espèce de caravane arabe, telle que Chateaubriand les dépeint dans son Itinéraire ; l'âne marchait en tête, escorté par la cavale du désert que montaient de mystérieux personnages, enveloppés dans de grands châles à la façon des Turcs. Il ne manquait à tout cela qu'un turban et quelques chameaux.

Enfin, cet équipage arrive, l'on s'empresse à le recevoir, les châles tombent, la métamorphose s'opère et les trois belles nymphes du pays sont à notre cou. Léontine, Octavie et Justine venaient nous demander à déjeuner. J'aurais bien voulu avoir à leur donner les dattes de Jéricho et leur faire boire l'eau du Jourdain. Mais, hélas ! je ne trouvai dans mon office que quelques confitures de ma façon, quelques bouteilles de vin vieux et du fruit de nos vergers qu'elles croquèrent comme s'il eût été de l'antique Grèce. Le moment du départ arrive. Justine est déjà perchée sur sa haute jument, Léontine a légèrement sauté sur sa monture, mais la pauvre Octavie a enfourché l'onagre des déserts qui l'emmène droit au moulin. Tu comprends comme nous dûmes rire de ce petit voyage ; nous eûmes toutes les peines du monde à remettre ce pauvre âne dans le droit chemin, car, effrayé par nos éclats de rire et par les cris d'Octavie, il trottait tant qu'il pouvait. Enfin, grâce à quelques coups de bâton, il rejoignit ses cama-

rades, et bientôt nos belles voyageuses disparurent dans le nuage (i).

Mais la hantise de Chateaubriand ne se manifestait pas toujours de cette façon joyeuse. Souvent, nous retrouvons, au cours du journal, des lettres, ou de gros manuscrits sur le Crucifix et la Semaine sainte, des « morceaux » directement inspirés par le grand enchanteur ; quand elle dépeint la fenaison, ou la première communion des petits paysans, ou un sermon en plein air, ou encore le transport du Saint Viatique au lit d'un mourant; toutes choses qu'elle note parce qu'elle les a vues et qu'elle pourrait les transcrire directement, nous sentons très bien que Coraly de Gaïx interpose toujours entre elle et son modèle quelque vision de Chateaubriand. Elle lui emprunte son vocabulaire, ses procédés, sa phraséologie ; et, naturellement, c'est dans ces passages qu'elle nous intéresserait le moins, si nous ne trouvions là une des plus éclatantes marques de l'empire du grand écrivain sur son époque. Quels poètes font de même rêver les jeunes filles d'aujourd'hui?

Un jour, Coraly et Léontine n'y tinrent plus. Se communiquer, en paroles et par lettres, leurs sentiments sur le grand homme ne pouvait plus leur suffire. Voir René, l'entendre, lui parler ! Et voici l'étrange et touchante missive qu'un beau jour de la Restauration, on rédigea dans le château de Gaïx, spécimen de toute une littérature qui semble bien disparue :

Monsieur le Vicomte,

Nous n'avons l'honneur de vous connaître que par la beauté de vos ouvrages et votre dévouement à la cause royale. Vous serez très étonné quand vous saurez que nous n'avons que quatorze à quinze ans, mais l'enthousiasme qu'inspirent vos ouvrages est commun à la vieillesse et à l'enfance. Nous vous avouons franchement que nous n'avions pas beaucoup de

(i) Lettre à Elise de Raynaud, octobre 1824.

PROVINCIAUX 8l

goût pour le genre descriptif, mais votre style enchanteur nous l'a fait aimer.

Lis preuves de fidélité que vous avez données au Roi sont connues, et, ayant partagé vos sentiments, nous nous faisons gloire d'avoir dans notre parti un auteur aussi distingué. Tout cela réuni nous a donné un vif désir de vous connaître. C'est pourquoi nous serions très flattées si, quelque jour, vous honoriez nos châteaux de votre présence.

Nous ne pourrons pas vous présenter les rosiers de Jéricho, ni les palmes de Cadès, ni les ruines de ces antiques tours qu'ont illustrées tant de preux chevaliers. Mais vous y verrez des chênes qui ont vu vieillir nos pères et qui leur ont survécu... Au milieu d'une prairie s'élève un temple couvert de mousse, entouré de cyprès et de tombeaux ; à travers des bois antiques, l'on arrive à des ruines qu'ont habitées nos aïeux.

Elles n'existent plus, ces tours !... Ils sont épars, ces créoeaux !... Quelques pierres restent encore et nous rappellent le néant des grandeurs humaines. Nous allons y rêver sur les vertus qu'ont pratiquées nos aïeux... Quelques fleurs qui croissent çà et là à l'ombre de ces vieilles murailles, le hibou qui fait entendre son cri plaintif, des pierres qui s'écroulent, voilà le tableau qui se déroulera à vos regards, et votre muse mélancolique trouvera là des sujets dignes d'elle.

Après vous avoir exposé les beautés que vous trouverez, à Gaïx et à Hauterive, nous oserons, Monsieur, vous engager à venir illustrer par votre présence les lieux qui nous sont si chers et qui nous le seront bien davantage quand votre souvenir s'y rattachera.

Agréez, Monsieur le Vicomte, les sentiments de reconnaissance qui seront bien vifs si vous daignez accomplir les désirs de vos dévouées admiratrices.

coraly de gaix.

Léontine de Villeneuve (i).

Que la lettre n'ait jamais été envoyée, que nous importe ! Elle nous montre que, dans ces vieilles demeures de province, on savait, sans en jamais beaucoup sortir, se tenir au courant du mouvement intellectuel. Coraly et ses amies, en effet, du fond de leur pays castrais, sont dignes de collaborer à la Muse française et de faire partie du premier Cénacle. Mme de Genlis ne leur dit rien de bon avec sa « sensiblerie » et son « attachement aux principes révolu-

(i) Souvenirs de mon jeune âge.

tionnaires » ; Xavier de Maistre les émeut avec le Lépreux de la cité d'Aoste et la Jeune Sibérienne : mais il est encore trop paisible pour leur imagination. Ce qu'il leur faut, c'est Gesner, d'Arlincourt, Walter Scott surtout, et bientôt Lamartine ; entre elles, il n'est question que « de prières, de rochers, de blanche main, de vocation sainte, de noir visage, de plaisirs, de chagrins, de duels, de physionomies sévères, de regards enchanteurs, d'âme sublime, de cœur malheureux... » (i). Quand elles songent au mariage, elles se souhaitent en riant « un beau mari, dans un vieux château au clair de lune, avec des chouettes et des chauves-souris, au milieu d'une forêt pleine de fantômes » (2). Lorsque Coraly veut s'isoler, elle descend près du château, « sous des arbres touffus, à travers lesquels le soleil ne pénètre jamais », auprès d'une petite cascade invisible, et là elle passe des heures à contempler le ruisseau qui coule à ses pieds, un arbre couvert de lierre et, plus loin, « un pont à demi ruiné à travers lequel on aperçoit les branches flexibles d'un saule pleureur ». Cette solitude n'est troublée que «par un berger qui vient, sur l'autre bord, abreuver son troupeau» (3). Quand elle emmène Léontine jusqu'aux ruines du vieux château, elles gravent leurs noms sur la pierre, « pour que le voyageur sache que leur amitié seule a existé au milieu de tant de débris » (4), Si, la nuit, on aperçoit, au delà du petit cimetière, les lanternes de quelques pêcheurs d'écrevisses, on ne doute plus que ce ne soient des fantômes, et toute la maison en est bouleversée. Coraly écrit des vers, et; malgré les fautes de prosodie, ils ne sont pas sensiblement inférieurs à ceux que prodiguaient alors Chênedollé, Millevoye ou Alexandre Guiraud :

(1) Lettre à Élise de Raynaud, septembre 1823.

(2) A la même, juillet 1825.

(3) A la même, juillet 1825.

(4) Lettre à Léontine de Villeneuve, 3 août 181 8.

Un soir, assis au pied d'une croix solitaire

Qu'un vieux lierre entourait de ses frêles rameaux,

Un aveugle, pensif et couvert de poussière,

De son manteau poudreux secouait les lambeaux.

... Les débris d'un vieux casque et d'une antique armure

Attestaient ses travaux, cachaient ses cheveux blancs,

... Un chien auprès de lui cherchait une caresse... (1).

On voit que nul accessoire n'a été oublié, et cela est fort touchant. Mais, ce qui Test bien davantage, c'est de voir ce romantisme ingénu inspirer les jeux de ces demoiselles, et leur fournir des distractions auprès desquelles le tennis ou le puzzle font une figure assez ridicule.

La scène se passe au château de la Ribaute, au pied de la Montagne-Noire, dans la famille de Saint-Martin. Il y avait là Élise de Raynaud en visite chez ses jeunes amis : Clémence, Caroline, Louise, Philibert et Victor. Un beau matin de l'été de 1821, Élise et Clémence, qui étaient allées se promener dans les champs, fort loin du château, rentrèrent avec une histoire mystérieuse à raconter. Dans un endroit isolé, elles avaient découvert une petite maison « d'une élégante simplicité » ; non loin d'elle se dressaient « deux cyprès et un saule, aux branches duquel étaient suspendues une lyre et une épée attachées par un crêpe noir ». Un jeune enfant était assis sous l'arbre mystérieux. Elles l'interrogèrent :

— Qu'est-ce que tout cela?

— Mam'selle, je m'appelle Guillot pour vous servir.

— Hé bien, Guillot, dis-nous donc ce que cela veut dire?

— Ma mère s'appelle Gertrude.

— A la bonne heure. Mais qui demeure là?

— C'est une jolie dame qui pleure toujours.

— Et tu ne sais pas pourquoi?

(1) Souvenirs de mon jeune âge.

— ■ Non. Elle dit quelquefois à ma mère que c'est celui qui portait cela qui en est la cause. Puis, elle prend ce joli instrument, et elle pleure en chantant un air bien triste.

— Tu ne sais pas son nom?

— Elle se nomme Enia. Elle vient tous les soirs prier Dieu sous cet arbre, et elle ne s'en va jamais sans avoir fait un baiser à ce vilain sabre qui la fait tant pleurer.

Souvenirs d'Ossian et de Lamartine ! A ce récit chacun s'enflamme, et Philibert, tout troublé, jure qu'il ira « au coucher du soleil » voir et consoler peut- j être cette belle affligée. Mais laissons la parole à la narratrice :

Jamais journée ne fut plus longue ; enfin, le moment arrive ; l'on part. Après avoir cheminé quelque temps, on aperçoit la jolie chaumière et les tristes cyprès ; on se tapit derrière un buisson. Tout à coup, un léger bruit se fait entendre, une femme voilée de noir paraît ; elle s'avance, détache la lyre. A travers son crêpe, on apercevait un teint d'une blancheur éblouissante et la plus belle figure du monde. Alors on entendit une voix bien douce, puis des accords, puis des sanglots... qui furent troublés par les grands éclats de rire de ces demoiselles. Leurs idées romanesques disparurent tout à coup, et Philibert, furieux, essaya en vain de les calmer. Ne pouvant y réussir, et craignant que la belle dame n'en fût offusquée, il se décida à s'avancer pour s'excuser d'avoir troublé une douleur aussi intéressante. Comme il s'approchait avec une grande émotion et qu'il avait déjà posé un genou en terre, il poussa un cri, le charme s'évanouit ; et, au lieu de la beauté chimérique que son imagination avait créée, il en trouva une autre plus réelle, sa sœur Louise en personne, qui lui accorda généreusement son pardon. Philibert prit fort bien la mystification de ses sœurs qui rirent beaucoup de cette histoire (i).

On pourra juger par tout ceci de la place que la littérature tient dans les papiers de Coraly de Gaïx. C'est une première différence, très sensible, avec les souvenirs d'Eugénie de Guérin. Tandis que l'une nous

(i) Lettre à Léontine de Villeneuve, été de 1821.

donne le parfum d'une âme vivant loin du monde, fleurissant pour Dieu seul, l'autre nous offre le reflet pittoresque d'une époque.

Nous ne devons donc pas nous étonner de retrouver chez elle de la politique. Toute sa famille, tous ses amis ont plus ou moins souffert de la Révolution ; sa grand 'mère d'Espine aime à en évoquer les lugubres souvenirs ; son père et son oncle ont été proscrits et ont longtemps vécu dans les bois, traqués par la Terreur... Elle arrive à la vie au moment de l'écroulement de l'Empire et du retour des Bourbons.

Aussi, avec quel soin a-t-elle noté « la joie délirante du bon peuple de Castres » et surtout de sa famille, après l'abdication, sa fureur au moment des Cent Jours : elle bondit à une fenêtre et crache sur l'aigle impériale que des soldats portent en triomphe ! Elle se multiplie, lorsque Castres, l'une des premières villes du Midi, arbore le drapeau blanc, et que l'hôtel de Gaïx devient le quartier général de la défense royaliste. Plus tard, cette humeur belliqueuse ne l'abandonnera pas, et lorsque le chevalier, reprenant du service, sera parti pour la guerre d'Espagne, elle aime à s'imaginer que l'on va former un régiment de femmes, dont Léontine de Villeneuve sera colonel, et où elle sera trompette :

Notre coup d'essai doit être d'enlever Mina et de le conduire vivant au duc d'Angoulême.

J'espère, ma chère, que vous applaudirez à nos projets ; ils sont dignes de vous. Nos armes défensives sont un sac de cendres, et les offensives sont une quenouille que nous ne perdrons jamais de vue, puisqu'elle doit nous conduire au chemin de la gloire.

Adieu, mon cher colonel ; quand le régiment sera organisé, votre respectueuse trompette saura alors se mettre à sa place. En attendant, permettez-moi de vous traiter encore en amie, en vous embrassant de tout mon cœur (1).

(1) Lettre à Léontine de Villeneuve, 1821.

On devine avec quels sentiments cette jeune ultra accueillit la Révolution de 1830. Après l'épanouissement de la Restauration, qui avait- passé comme sa jeunesse, on recommença l'émigration à l'intérieur strictement pratiquée sous l'Empire, et Coraly ne consacrera plus à la vie publique que des notes ironiques ou indignées : tantôt elle se moque du souspréfet de Saint-Pons, qui, dans un discours adressé à la Garde nationale, a tellement parlé du coq gaulois qu'au lieu de lui répondre on avait envie de crier : « Cacaraca ! » Tantôt, à l'annonce de l'expulsion des Jésuites, elle s'écrie : « Quels brigands, quelles canailles que ceux qui nous gouvernent ! »

Mais ces sentiments, elle devait les exprimer d'une façon publique lorsque, à la suite des polémiques suscitées en faveur de la liberté d'enseignement, Louis Veuillot fut enfermé à la Conciergerie.

Deux ans auparavant, Veuillot avait eu l'occasion, dans ses Mémoires de sœur Saint-Louis, de parler de la paroisse de Gaïx et de l'œuvre entreprise parmi les jeunes paysannes par Mathilde et Coraly. Les deux sœurs les réunissaient, le dimanche, et les employaient à recruter quelques fonds pour les missionnaires de Chine : humble essai de patronage, dont il entrevit toute la portée (1). Aussi, quand elles apprirent son internement, elles lui montrèrent qu'elles ne l'avaient pas oublié. Cueillant et vendant des rieurs pour lui, elles lui envoyèrent une somme qui devait l'aider à continuer sa propagande et son action, en accompagnant cet envoi d'une lettre à laquelle Mathilde a collaboré, mais où l'on retrouve surtout la main de Coraly :

A Monsieur Louis Veuillot, à Paris, prison de la Conciergerie.

Gaïx, ce 2 juin 1844.

Vous nous connaissez bien, nous sommes les petites filles de Gaïx dont vous avez parlé dans un beau livre, lorsque nos

(1) Mémoires de sœur Saint-Louis, chap. xxn.

-sœurs, plus grandes, nous apprenaient à choisir les fleurs, les champignons et les oiseaux qui plaisaient le plus, pour avoir notre petit sou à donner, nous aussi, aux pauvres missionnaires. Nous sommes étonnées qu'un monsieur que nous n'avions jamais rencontré dans nos courses sût si bien nous connaître. Peut-être que le bon Dieu vous avait envoyé un ange ou quelque bon prophète, comme il faisait autrefois à ses amis dans les histoires de la Bible. Maintenant, nous sommes plus grandes. Aussi, avons-nous fort compris que les hommes de notre pays sont plus méchants que ceux de la Chine. On vous a mis en prison, parce que vous vouliez que nos frères fussent instruits par ceux qui savent le catéchisme et le mettent en pratique.

Vous avez bien raison ! Que seraient-ils sans cela? Les pauvres petits de la Chine, dont les histoires nous font tant pleurer, sont bien moins à plaindre. Le bon missionnaire les baptise, et, s'il ne peut pas tous les acheter, du moins ceux qui périssent vont au ciel, tandis qu'en France, si on ne leur apprend pas à connaître le bon Dieu, que deviendront-ils? Aussi, nous destinons nos cueillettes à vous aider à payer cette grosse somme que tous nos pères entre eux ne possèdent pas.

Dans nos marchés, l'on demandait souvent pourquoi nous vendions nos fleurs ; nous disions votre nom, pour ne pas mentir, et aussitôt, chose étonnante, notre corbeille était vide et notre main pleine de beaux sous blancs comme nous n'en avions jamais vu. Nous vous les envoyons tous, et nous avons bien prié la bonne Vierge, tous les soirs, à notre petite chapelle. Pour vous nos plus beaux bluets lui étaient offerts ; elle vous soutiendra, vous protégera ', elle nous l'a presque promis, ainsi que de nous faire un jour partager votre triomphe, comme aujourd'hui vous partagez nos trésors.

Veuillot fut touché de la lettre et du souvenir fidèle. Il répondit :

A la Conciergerie, le 29 juin 1844.

Le prisonnier de la Conciergerie ne se souvient guère de ses livres, mais il n'a pas oublié les paysannes de Gaïx, ni le chapitre qu'elles lui ont fourni, le meilleur qu'il ait jamais publié ; il connaît leur œuvre, il a gardé leur souvenir, il répète leurs noms dans ses prières, deux noms surtout : Coraly, Mathilde, Coraly dit que Mathilde est un ange et Mathilde dit que Coraly est une sainte ; et il y a un moine qui certifie au prisonnier que Coraly et Mathilde disent vrai toutes deux. Le prisonnier n'avait pas besoin de cette garantie. Ce sont des âmes aimées

de Dieu, celles qui viennent au secours du soldat de la Croix, l'aident de leurs prières, de leurs aumônes, et surtout* de leurs douces exhortations.

Soyez bénies, sœurs inconnues : l'ange invisible de Gaïx est venu jusqu'ici ; il y a fidèlement apporté le parfum de vos fleurs et ni les barreaux, ni les verrous n'ont empêché le prisonnier d'aller en esprit jusqu'à ces prairies, jusqu'à ces ombrages, jusqu'à cette chapelle où la bonne Sainte Vierge vous accompagne avec tendresse quand vous travaillez et quand vous priez.

Écoutez maintenant, douces abeilles du Seigneur ; voici ce que le prisonnier vous envoie en retour de vos aumônes : Quand vous entendrez dire qu'un de vos frères souffre pour la justice, recommandez-le bien au bon Dieu, mais ne le plaignez pas; il pense à son Sauveur, il s'estime heureux de souffrir, il voudrait souffrir davantage, il se sent plus courageux et plus fort que jamais. Si vous voulez, à votre tour, connaître cette grande joie, cela est facile : confessez partout Jésus- Christ, préférez son amour à l'amour du monde, sacrifiez-lui, au premier signe, tout ce qui vous sera le plus cher ; le monde ne manquera pas de vous haïr et de vous persécuter, et vous goûterez une joie si grande, si grande, qu'il semble qu'elle devrait être réservée pour le ciel.

Mes sœurs, petites et grandes, châtelaines et paysannes, adieu. Que Celui qui donne aux champs leurs fleurs brillantes et aux brillantes fleurs leurs aimables parfums verse dans vos cœurs, son plus noble ouvrage, la joie et les consolations qu'il m'a données par vous. Amen.

Louis Veuillot.

« Coraly est une sainte. » Nous retrouvons sous la plume de Louis Veuillot la même expression qu'Eugénie de Guérin avait employée huit ans auparavant. En tout cas, c'était une sainte fort gaie, et qui avait beaucoup d'esprit. Ces mêmes jeunes filles de Gaïx, dont elle avait si bien présenté la troupe édifiante à Louis Veuillot, de façon à lui arracher une sorte de sermon, elle nous en donnera elle-même, un an après, un portrait tout différent : « Elles grimpent sur les arbres comme de vrais garçons, se disputent, se battent jusque dans l'église et font enrager leur pauvre directrice qui, après le mariage de Mathilde, est demeu-

nie seule à leur tête ; quant à leur science, si l'on demande à l'une combien il y a de dieux, elle répondra quatre ou peut-être cinq, elle n'en est pas bien sûre ;

l'autre : Qui s'est incarné pour nous? — La Sainte Vierge. — Qui vous a créée et mise au monde? — Elle répondra carrément : c'est MUe Matnilde » (1).

Cette verve innocente, qu'elle conserva jusqu'au seuil de la tombe, fut, je crois bien, son grand tourment. Elle y voyait son péché favori, et ses confesseurs devaient la reprendre sur ce chapitre. Aussi, dans ses lettres, que de remords, que de ratures ! mais aussi, heureusement pour nous, que de portraits amusants et de scènes humoristiques ! Tout un coin de la province de jadis y revit, avec ses scènes comiques et ses originaux.

Les mornes déserts que sont devenues nos petites villes et nos campagnes ne nous permettront bientôt plus d'imaginer ce qu'était cette province d'autrefois, où l'étroitesse des horizons, l'absence de comparaisons, le défaut presque absolu de frottement permettaient à la plante humaine de se développer librement, suivant les plus fantasques variétés. Voici la vieille Mlle Augustine, avec sa robe pêche, son bonnet lilas, ses faux cheveux crêpés, frisés et parfumés ; elle habite en compagnie de sa sœur Nancy, qu'elle assassine de ses soins, et d'une série de respectables personnes, un hôtel de la burlesque station d'Ussat-les-Bains, auquel on a donné le nom d'Hôtel du Célibat (2). Voici l'homme des prophéties, surnommé « l'Ange Topetphaël » et qui trouve dans Michée ou dans Baruch l'annonce de tous les événements contemporains (3). Voici M. de Corneillan, habillé toujours à l'ancienne mode, avec sa longue queue attachée par un ruban

(1) Lettre à Mathilde, devenue baronne de Blay de Gaïx, 12 août

(2) Un Voyage à Ussat.

(3) Lettres à Marie, devenue baronne de Chef debien, et à Mathilde, baronne de Blay de Gaïx, 15 juillet 1845.

noir ; celui-là est grand chasseur devant l'Éternel, et, pour donner à la compagnie « une idée de son savoirfaire », il se met à fusiller « les chapons de la bassecour ; ces pauvres bêtes faisaient des cris inhumains » (i). A côté de lui, son inséparable compagnon, M. de B..., dont le français laissait quelque peu à désirer et qui criait à la chasse sur un ton intraduisible : « Courneillan ! Courneillan ! la lièbre, il a sauté le bartas, il est entré dans la goïre, on voit les patades ! » (2) . Voici le bon père de famille, « un petit monsieur à perruque blonde, habit violet et nez crochu, qui parle tout le temps de ses petits, dont le plus jeune a dixsept ans au moins, en se tapant le front, en se donnant de grandes claques sur les cuisses et en mangeant comme, un ogre (3) ; en vis-à-vis, le provincial odieux, celui qui déjà veut se donner le grand genre de la capitale : « Tout en arrangeant ses cheveux, frappant sans bruit ses doigts l'un contre l'autre, comme s'il jouait du piano, passant son pouce dans une de ses boutonnières », il donne sa paole d'honneu que Pais n'est pas plus aguéable que Toulouse et que, d'apès cette obsévation, il va y passer le canaval. C'est un homme sensible, et, pour être bien à la mode de 1825, « il a l'air d'une élégie ambulante », déclarant à tout venant qu'il veut « faire un maïage d'inclination » ; il ne demande seulement qu'une demoiselle de cinquante mille écus comptant et cinquante mille en espéance » (4). Et tous ces types caractéristiques, amusants et vivants, ne dénient pas ainsi sous nos yeux. Ils se groupent, s'accostent, se mêlent, se choquent à l'aventure des mille petits incidents qui deviennent vite des événements provinciaux : une fête votive où le sacristain lui-même s'abandonne si bien aux joies de

(1) Lettre à Elise de Raynaud, octobre 1825.

(2) Lettre à Elise de Raynaud, octobre 1825.

(3) Lettre à la même, fin septembre 1824.

(4) Souvenirs de mon jeune âge, Lettre à Léontine de Villeneuve, fin janvier 1826.

la bouteille qu'il roule ivre mort dans l'escalier de la chaire (1) ; des cortèges officiels, où les oies se mêlent à la procession, où des meutes de chasse font d'extravagants répons au Miserere (2) ; l'apostolat extraordinaire de Mme de Lestiez, « qui fait avaler à son mari, protestant, tout le pain bénit qu'elle peut attraper à la messe, prétendant que chaque morceau qu'il mange lui efface un péché » (3) ; et puis des noces, des noces encore, rustiques, villageoises ou aristocratiques, mais toutes imprégnées à la fois de moeurs patriarcales et d'un savoureux comique ; enfin, des cérémonies grandioses, comme l'installation de M. de Villeneuve à la mairie de Castres, « avec cavalcades, banquets, feux de joie et illuminations, sans compter les vers et les sérénades qui pleuvaient de tous côtés ».

Il y eut surtout un complimenteur fort intéressant qui se présenta après le charmant discours du sous-préfet, en réclamant l'attention du public, c'est-à-dire de tout ce qu'il y avait de plus marquant dans la ville. Ses bras pendants, sa tête énorme, son teint fleuri s'accordaient à merveille avec sa voix de jeune fille. Après un profond salut : « Messieurs, dit-il, le Roi... naguère... Le Roi !... » Il eut beau se taper le front, jamais l'air de bonté et les paroles bienveillantes de M. de Villeneuve ne purent le tirer de son Roi naguère (4).

Tout cela n'a rien de méchant, et Coraly de Gaïx ne pouvait en concevoir un bien amer repentir. Plus lourdement devaient lui peser, au tribunal de la Pénitence, les croquis irrévérencieux qu'elle nous a laissés sur le bon clergé campagnard de son époque, croquis sans amertume, cependant, et qu'on ne lira pas sans plaisir dans les presbytères.

Eugénie de Guérin nous a fréquemment parlé du curé d'Andillac ; mais il nous apparaît comme lointain, estompé par la poésie et la piété. Le vieux curé

(1) Lettre à Elise de Raynaud, Ier septembre 1825.

(2) Lettre à Léontine de Villeneuve, 5 août 1826.

(3) Lettre à Elise de Raynaud, novembre 1825. (.4) Lettre à la même, février 1826.

de Gaïx se dresse, au contraire, devant nous avec un réalisme charmant, ce brave recteur qui, depuis le Concordat, n'a cessé de demeurer au château, a baptisé, béni, marié toute la famille ; on le voit, parcourant la campagne à cheval, prenant les enfants en croupe, distribuant les dragées ou les prises de tabac, — ou bien, dans son église, enseignant l'évangile en paraboles languedociennes et en brusques saillies paysannes. On se disputait à la porte de son confessionnal. Un jour, une de ses pénitentes, « pressée d'un singulier mouvement de contrition, voulut passer avant les autres, qui s'y opposaient de toutes leurs forces. Alors, elle eut l'idée de monter sur le confessionnal, afin de se glisser plus vite à la place de celle qui se retirerait. Mais, se pressant un peu trop, elle tomba à califourchon sur le cou de la pauvre pénitente, qui se mit à crier comme un aigle »; Aussitôt, le curé de bondir au dehors et de crier d'une voix de tonnerre :

« Coussi i a de canous per tua tous ornes e i en a pas per esclarci las fennos ! » (i).

L'archiprêtre de Castres vient à nous sous des couleurs plus mystiques ; malheureusement, il meurt en 1825, et son successeur, ce bon M. Facieux, a bien du mal à le remplacer. Un beau jour, il inspirera à Coraly, ainsi que la plupart des membres du clergé castrais, une chanson patoise fort amusante, qui fera le tour de la ville, et comme la malicieuse sera obligée de s'en accuser à confesse, il la lui fera chanter tout entière en guise de pénitence, ce qui montre qu'il ne manquait pas d'esprit.

D'autres silhouettes sont plus résolument comiques : par exemple, celle de ce curé de P..., qui, montant en diligence, s'improvisa le mentor, le chaperon, l'aumônier de ces demoiselles, mais ne réussit qu'à être

(1) Comment y a-t-il des canons pour tuer les hommes et n'y en a-t-il pas pour décimer les femmes ! {Souvenirs de mon jeune

âge).

« leur assommoir, leur pressoir, leur étouffoir, et leur désespoir » (i) ; ou celle de ce pauvre prédicateur, qui, au milieu de son sermon, chaussa ses lunettes, « feuilleta ses cahiers, se fit porter un cierge pour y mieux voir, réteignit en crachant dessus et le fit rallumer » (2)...

Mais la plus extraordinaire de toutes est celle du brave ecclésiastique rencontré à Ussat, en 1846 :

C'était un fort saint homme, tout pénétré de sa vocation mais qui avait un air si fou, des manières si excentriques que je l'avais d'abord très mal jugé. Il nous avait choisies pour ses confidentes, et nous racontait, entre autres choses, qu'il était quelquefois attaqué de crises épouvantables à la suite desquelles il se croyait enragé : il me semblait, en entendant cela, voir ses yeux sortir de sa tête, et sa bouche presque écumante laissait voir de grosses vilaines dents qui ne nous rassuraient guère. Nous faillîmes en prendre la fuite.

— Ah I Monsieur, nous écriâmes-nous, toutes épouvantées, est-ce que vous allez nous mordre?

— Oh ! soyez tranquilles, mesdames, je suis trop bien élevé.

Cet argument ne nous rassura pas du tout ; et nous fûmes bien moins tranquilles encore, quand nous apprîmes plus tard qu'il avait été mordu par un chien. On ne le connaissait que sous le nom de l'Enragé.

Un beau soir, au milieu du cercle, il se lève sans dire gare et se met à entonner d'une voix de stentor, comme s'il eût été au lutrin :

J'aime Lucile à la folie, Lucile fait tout mon bonheur ; Ce qui me plaît dans mon amie, C'est qu'elle est laide à faire peur.

Puis, il interrompit son chant pour nous demander d'un air terrifié :

t Pardon, mesdames, aucune de vous, au moins, ne se nomme Lucile? D

Sur notre réponse négative, il continua sans scrupules, chantant toujours à pleins poumons.

Je te laisse à penser quels bruyants éclats de rire accompa-

(1) Un voyage à Ussat.

(2) Lettre à Elise de Raynaud, avril 1824.

gnèrent cette antienne ! Et pourtant, ma chère, c'étaitjm fort digne homme.

J'ai voulu te conter cette histoire pour te faire profiter de la leçon que j'en ai tirée : c'est qu'il ne faut jamais juger les gens sur la mine (i).

Malgré la sage moralité du récit, Coraly de Gaïx se sentait certainement troublée d'abandonner sa plume à de pareilles fantaisies ; à mesure qu'elle avançait en âge, en effet, elle avait beaucoup corrigé en elle cette aptitude à saisir le côté comique des choses et des hommes. Elle n'était plus la rieuse petite fille, qui ne voyait autour d'elle et devant elle que joies, sourires, espérances et promesses. Que de deuils à Gaïx, depuis la petite Alexandrine, morte en 1824, jusqu'à la mère, fauchée prématurément ! Octavie de Villeneuve et Joséphine de Brassac ont été emportées, elles aussi, par un mal impitoyable ; Emilie de Villeneuve a fondé à Castres une maison religieuse, le « couvent bleu » de l'Immaculée-Conception.

Coraly n'avait-elle pas été tentée de l'y suivre? C'est ce que semble indiquer un simple mot d'Eugénie de Guérin à Louise de Bayne : « On m'a dit aussi, ce me semble, que Mlle Coraly de Gaïx entrait chez Mlle de Villeneuve (2)... »

Et, quelques mois plus tard, elle soulignait le vif intérêt qu'elle n'avait cessé de lui inspirer : « C'est une personne charmante, de celles qui plaisent tout d'abord. Je voudrais bien qu'une autre retraite, je ne sais quoi, pût nous faire rencontrer. Quand sera-ce? Il est des choses et des personnes qu'on ne voit pas deux fois (3). »

Malheureusement, nous ne possédons sur cette période, de 1832 à 1841, aucune lettre de Coraly de Gaïx ; peut-être avait-elle exigé des destinataires qu'elles fussent brûlées, car c'étaient celles de la crise de sa

(1) Un voyage à Ussat.

(2) Lettre à Louise de Bayne, du 11 mai 1837.

(3) Lettre à Antoinette de Boisset, septembre 1837.

vie, les lettres décisives qui contiennent le secret d'une âme. Celle-ci, par bonheur, n'était guère difficile à deviner. En fille courageuse et simple, elle avait dû préférer à l'asile du couvent le devoir impérieux qui lui incombait, à elle, l'aînée, de remplacer la mère absente. Ce devoir, elle l'accomplit bravement, jusqu'au bout. Une à une, elle vit ses sœurs, au soleil des noces, quitter le foyer, s'en aller, l'une en Bretagne, l'autre en Roussillon, l'autre à Narbonne ; et, en 1845, nous la retrouvons seule dans le grand château de Gaïx, avec son père malade et son oncle, le vieux chevalier, auquel elle tient compagnie toute la journée, lui lisant des contes et lui faisant des patiences. Les amies se sont envolées, elles aussi ; elles se sont mariées, et Léontine de Villeneuve, et Justine de Bonne, et Élise de Raynaud. On a eu beau se promettre que le mariage ne changerait rien aux anciennes tendresses, la pauvre Coraly a dû bientôt s'apercevoir qu'elle seule avait le temps et le goût de continuer la longue correspondance d'autrefois. Il y a beaucoup de mélancolie dans ce crépuscule de vie, dans cette existence qui avait besoin d'affection, de tendresse, de lumière, de chaleur, et qui va bientôt s'éteindre.

Une seule chose lui reste : ce qui ne meurt pas, la consolation chrétienne. Elle va la chercher dans la prière, dans les sacrements, dans les sévérités de ses confesseurs, qui arrachent patiemment en elle les derniers brins d'ivraie. Pour peu qu'on sache lire entre les lignes, on découvre facilement ce grand progrès moral qui s'accomplit en elle. Elle encourage ses sœurs, elle prêche gentiment à ses amies ; elle s'est attelée à une tapisserie, véritable ouvrage de Pénélope, afin de ne pas trop rêver... car, en somme, très courageusement, elle veut penser le moins possible à l'amertume de sa vie.

Dès lors, les notations religieuses qu'elle nous livre à ce moment-là sont bien plus intéressantes, bien plus sincères que celles du début, où il entrait trop de litté-

rature à la Chateaubriand. Lorsqu'elle accompagnait le saint Viatique chez un malade, vers 1824, on ne voyait que prairies, fleurs, chemins coupés par des torrents, humble cabane, souvenirs de la Galilée, etc. Maintenant, son ton est bien plus simple et plus prenant :

Le petit clerc courut après moi : « Mademoiselle ! Mademoiselle ! M. le curé a dit que vous deviez rester pour accompagner le Saint- Sacrement qu'il va porter à un malade de Valdurenque. » Je ris du sans -façon du pauvre curé et je revins sur mes pas. C'était à Michel, de l'Oustalou, à ce pauvre jeune homme, qui, me prenant sans doute pour Esculape, voulut à toute force me montrer l'autre jour cette horrible plaie qu'il a par là-bas, au fond des côtes ; c'était à lui qu'on portait le bon Dieu.

Là où tout à l'heure j'avais rencontré un brillant cavalier «n superbe équipage, allant voir un grand de la terre, passait aussi le Roi du ciel allant visiter un pauvre sur son grabat, précédé d'un petit clerc tout déguenillé et n'ayant d'autre suite qu'une pauvre âme plus déguenillée encore (1).

C'est ici peut-être, en ces derniers feuillets, que nous découvrons le vrai caractère de Coraly de Gaïx, cette mélancolie profonde qui se cache souvent sous la bruyante gaîté du dehors. Ne l'écrivait-elle pas ellemême dès le début : « Je n'ai que seize ans, très rieuse de mon naturel, et cependant mes pensées sont tristes, sans que je le veuille (2). »

En ces dernières années, regrette-t-elle quelque chose? N'a-t-elle pas ressenti quelque peine intime et jamais révélée, en voyant ses sœurs et ses amies, toute la bande joyeuse des beaux jours, fonder des foyers nouveaux, pleins du divin recommencement de l'enfance? Elle a beau rire la première de son célibat, s'exclamer : Des maris libéra nos, Domine ! on ne sait jamais les pensées des « demoiselles » qui mûrissent entre leur vieux père et les patiences de leur oncle le

(1) Lettre à MmeB de Chefdebien et de Blay, 7 août 1845.

(2) Souvenirs de mon jeune âge.

PROYIM IAl X 97

chevalier. Et il ne faut pas s'étonner si elle écrit à sa petite-nièce de Chefdebien à l'occasion du jour de l'an (i) : « Je reçois avec reconnaissance les vœux que tu fais pour moi. Si tu les accompagnes de tes prières, je suis sûre de mon bonheur, si ce n'est dans ce monde, au moins dans l'autre, et c'est le principal, car, ma pauvre enfant, cette vie est bien laide. Tu ne l'aperçois encore qu'à travers un prisme enchanteur ; à ton âge, je la voyais ainsi et je disais toujours : a Oh ! que demain sera beau ! » Et, pourtant, que de larmes m'a apportées ce lendemain ! »

Regrette-t-elle de n'avoir pas suivi cette vocation dont on avait parlé quelque temps et dont le bruit était parvenu à Eugénie de Guérin? Peut-être, en effet, sa véritable voie était-elle là ; sa nature aimante, active, souple, courageuse et gaie eût fait merveille dans le cloître. Déjà, à vingt-cinq ans, un attrait bien défini la poussait de ce côté ; nous en avons la preuve dans un récit qu'elle nous fait d'une visite à l'hôpital de Castres. La vie d'abnégation, d'obéissance et de sacrifice des filles de Saint- Vincent de Paul l'attirait déjà : « Voilà donc, me disais-je, des personnes heureuses. Elles ont tout abandonné sur la terre, elles voient tout leur avenir ; occupées du matin au soir, elles ne connaissent ni désirs, ni remords ; rien ne trouble la sérénité de leurs jours. Et moi, qui viens de passer une journée charmante aux yeux du monde, je suis triste et troublée. Et puis, quelque chose me disait tout bas de rester toujours avec ces anges de la terre et de ne plus revenir dans le monde (2). t>

Elle ne peut se détacher de ces rêveries : elle nous montre sœur Elisabeth navrée parce que le vieux Guillaume n'a pas voulu manger sa soupe, et sœur Joséphine toute honteuse de se montrer un peu salie par les remèdes qu'elle vient de préparer. C'est une

(1) Lettre à Gabrielle de Chefdebien, 30 décembre 1841.

(2) Lettre à Elise de Raynaud, 15 juin 1826.

claire vision de jardin monastique qui est certainement revenue la visiter pendant les soirées un peu monotones de Castres et de Gaïx.

...Mais trêve à ces hypothèses ! Si Coraly n'ignora point de semblables chagrins, du moins ne vieillitelle pas en leur compagnie, et elle précéda Eugénie de Guérin de quelques mois seulement dans la tombe.

Certes, à côté de sa silhouette, auprès des Reliquiœ qu'elle nous a laissées et que j'ai feuilletées, il n'y a pas l'ombre douloureuse et fraternelle de Maurice, le drame de la Chesnaie, le culte respectueux d'un Barbey d'Aurevilly, l'enthousiasme lyrique d'un Lamartine ; allons plus loin, s'il y a parenté entre les deux âmes de Coraly et d'Eugénie, c'est très profondément, dans cette intimité qui ne se découvre que pendant une retraite, au pied de l'autel ; plus nous montons à la surface, et plus nous sommes obligés de noter des différences.

Il nous semble cependant que ces papiers, malheureusement incomplets, ne sont point sans quelque intérêt psychologique, puisqu'on peut y découvrir presque à chaque page l'âme « infiniment aimable, bonne et naïve » qu'avait découverte Eugénie.

Mais ce qui l'emporte encore sur la révélation sincère de cette âme, pour laquelle tous les éléments indispensables ne sont plus entre nos mains, c'est l'évocation du cadre où s'épanouit Coraly de Gaïx dans les calmes et fécondes années de la Restauration. Grâce à ces Souvenirs, à ces lettres tout intimes, nous voyons apparaître devant nous un fragment de notre vie provinciale d'il y a cent ans, avant les chemins de fer, les automobiles et les aéroplanes ; heureux temps de simplicité, de bonhomie, où, quoi qu'on en dise, nobles et paysans vivaient fort rapprochés, parlaient la même langue, étaient animés des mêmes sentiments,

semblaient, en dépit des bouleversements politiques, avoir repris tout naturellement l'ordinaire train de vie d'avant la Révolution. Sans y songer, Coraly de Gaïx nous livre le secret de ces magnifiques réserves provinciales, grâce auxquelles la France a si longtemps vécu et qui menacent maintenant de lui manquer, le secret de ces vies innombrables qui acceptaient humblement et noblement de servir, de tenir leur place dans l'organisme français, d'accomplir sans fracas tout leur devoir — et qui, malgré tout, mieux que dans l'effrayante bousculade de l'arrivisme d'aujourd'hui, savaient y découvrir leur bonheur.

Voilà peut-être ce qui mérite à ces vieux papiers de ne pas être dédaignés. Ils contiennent mieux qu'une rêverie spirituelle ou touchante : une leçon et un exemple.

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