JULES DE RESSÉGUIER
Les nombreux touristes qui visitent à Toulouse l'hôtel d'Assézat, asile des sociétés savantes, ne manquent pas de s'arrêter dans le salon blanc et or, de pur style Louis XVI, où siège l'Académie des Jeux floraux. A la place d'honneur, à droite du marbre de Clémence Isaure, un portrait attire leur attention.
C'est un personnage bien romantique : les cheveux noirs élégamment bouclés, la taille serrée dans un habit bleu où se noue un gros ruban de la Légion d'honneur, le monocle carré pendant sur le gilet chamois, la triple cravate blanche et le col très haut soulignant le galbe du visage, il rêve devant un coucher de soleil, une cigarette à la main. C'est le comte Jules de Rességuier, assis sur la terrasse de son château de Sauveterre, crayonnant des vers aux vapeurs du tabac et du soir, devant ses chères collines gasconnes qui annoncent déjà les Pyrénées.
Le comte Jules de Rességuier ! Les visiteurs le contemplent un instant, tel que Villemsens le peignit (i), avec ses beaux yeux bleus interrogateurs et spirituels, sa bouche aux lèvres un peu fortes, faite pour exprimer des malices sans amertume, et, pour la plupart, ce nom et cette physionomie n'évoquent aucun souvenir précis... Un sonnet monosyllabique
(i) On sait que Villemsens, peintre estimé de la région toulousaine, était le beau-père de Jean- Paul Laurens.
PROVINCIAUX IOI
peut-être (i) ; un distique latin qui servit de devise au premier cénacle ; une lettre de Victor Hugo... On passe vite aux effigies voisines du chancelier de Pibrac ou de Lefranc de Pompignan.
Cependant, il semble que cet injuste oubli du grand public soit près de finir. M. Léon Séché, dans le Cénacle de la Muse française (2) ; M. Paul Lafond, dans Y Aube romantique (3), où il a publié cent quatre-vingtdouze lettres adressées à Jules de Rességuier par toute la littérature de la Restauration et de la Monarchie de Juillet; M. l'abbé Joseph Dedieu, professeur à l'Institut catholique de Toulouse, dans un important travail manuscrit, auquel les Jeux floraux ont accordé leur plus beau prix, ont révélé le rôle considérable joué par Jules de Rességuier à l'origine du romantisme. Avec lui, nous remontons jusqu'aux sources ; nous découvrons les premières manifestations du mouvement littéraire qui devait dominer le xixe siècle.
Aujourd'hui, le romantisme a ce qu'on pourrait appeler vulgairement « une mauvaise presse ». En rattachant étroitement à lui notre poète, n'allonsnous donc pas risquer de nuire à celui-ci? Nous ne le croyons pas. De toutes les publications nouvelles, de tous les documents ignorés, sa physionomie se dégage tout autre que la légende l'avait transmise. Jules de Rességuier peut bien fumer son éternelle cigarette devant l'automne et le crépuscule, il n'est pas du tout le « petit- romantique » de M. Eug. Asse (4), le poète mineur de la suite de Victor Hugo que l'on a imaginé, — mais bien plutôt un classique : un classique favorable à toutes les belles nouveautés, à la vraie
(1) Ce fameux sonnet monosyllabique n'est pas de Jules de Rességuier, mais de son fils Paul. Quand on attribuait le sonnet à Jules, le père et le fils étaient furieux : le père trouvant cette acrobatie indigne de lui, le fils se lamentant d'être dépouillé de la seule poésie qu'il eût faite (note du comte Etienne de Rességuier).
(2) Édition du Mercure de France, 1908.
(3) Même édition, 19 10.
(4) Eue Asse, Les Petits Romantiques. Paris, Leclerc, 1900.
poésie sincère et émue, aux évolutions nécessaires de l'inspiration et de la forme, et qui n'a rompu avec les formules étroites de Voltaire et de Viennet que pour retrouver, au delà dessèches compositions du xvme siècle, les leçons immortelles des maîtres.
Comme son ami Alexandre Soumet, Bernard-Marie- Jules, comte de Rességuier, naît avant la Révolution, le 28 février 1788, dans cet hôtel Jaulbert, dont le superbe dais de marbre abritera plus tard le général Marbot, et demeure l'un des joyaux artistiques de Toulouse. La littérature était de tradition dans sa famille. Ses ancêtres, graves parlementaires, n'avaient pas dédaigné de jouer un rôle important aux Jeux floraux ; sous les ombrages de leur parc du Secourrieu, le Père Vanière avait écrit plusieurs chants du Prœdium rusticum ; son père, Louis-Emmanuel de Rességuier, avait fait partie, vers 1743, de la petite « Académie des Galetas » que Marmontel, remuant et ambitieux, avait fondée à Toulouse parmi les jeunes écrivains pour arriver plus vite à la gloire : tout préparait le futur poète à de patientes imitations d'Horace ou à de sensibles bucoliques. Mais la destinée allait bouleverser tout cela.
Dès l'année 1790, Emmanuel de Rességuier, procureur général au Parlement, est obligé de s'enfuir en Espagne. Quand il rentrera en France, ce sera pour se cacher à Paris, où il mourra mystérieusement le Ier novembre 1801, sans avoir revu ses enfants. Ceux-ci, Adrien et Jules, sont d'ailleurs bientôt privés de leur mère, qui dut fuir elle-même devant les « patriotes » et ne devait rentrer en France, sous l'Empire, que pour mourir à trente-six ans, le 6 mai 1803 !
On sait ce que fut dès lors l'enfance de Jules de Rességuier. Sa grand'mère l'avait recueilli, ainsi que son frère ; bientôt incarcérée, elle les confia à leur tante,
la présidente d'Aguin, dont le mari, avec les parlementaires toulousains, fut guillotiné le 14 juin 1793. Mme d'Aguin est arrêtée à son tour. Heureusement, en attendant la libération de leur grand'mère, les enfants avaient enfin retrouvé leur tuteur et professeur, M. Poitevin-Peitavi.
Quand on étudie Jules de Rességuier, on ne saurait oublier Poitevin-Peitavi. Après son hérédité et son milieu familial, nul n'a plus contribué à faire de lui un classique.
Cet excellent précepteur avait alors cinquantetrois ans. Incarcéré comme suspect pendant la Terreur, il avait employé ses seize mois de prison à composer une traduction du Tasse qui avait rempli ses geôliers eux-mêmes d'admiration. En lui rendant la liberté, le Comité révolutionnaire déclara qu'un tel poète pouvait rendre d'utiles services, « s'il employait ses grands talents au service de la chose publique ». On n'en avait pas dit autant d'André Chénier (1). Il prit sur les deux enfants une grande influence. A seize ans, Jules entrait à l'École de Fontainebleau, d'où il sortait, officier de cavalerie, en 1806, juste pour aller faire campagne en Prusse et en Pologne.
A cette époque, il écrivait ses premiers vers : une épître assez mordante sur la vie qu'on mène à l'École militaire, puis des couplets où il notait des impressions de guerre : mais tout ceci ne nous montre qu'une chose, sa formation classique, son goût pour la poésie facile et spirituelle du xvme siècle. Il n'avait nullement été touché par les accents nouveaux d'un Mille- Ci) Philippe- Vincent Poitevin-Peitavi, né à Alignan-du-Vent en 1742, a tour à tour été avocat et professeur. Nommé mainteneur des Jeux floraux en 1785, il en fut élu secrétaire perpétuel en 1806. 11 mourut en 181 8, et Jules de Rességuier lui consacra un éloge funèbre très remarqué. Victor Hugo écrivit à ce sujet dans les Annales de la Littérature et des Arts (1821, t. III, p. 379) : « Ce discours, écrit avec une élégance soutenue et une pureté rare, est toujours intéressant et souvent éloquent. Le passage où il raconte la mort de M. Poitevin est d'une grande beauté ».
voye ou d'un Baour-Lormian que les sociétés littéraires de Toulouse avaient déjà couronnés (i). Quand, après les débuts de la guerre d'Espagne, une grave maladie l'oblige à quitter l'armée, aucun désir de gloire littéraire ne vient le hanter. Il ne sent point le souffle intérieur qui tourmente à la même époque un Soumet ou un Guiraud.
Cependant, il fait leur connaissance. Il approche le premier Cénacle en formation. C'est, en effet, de 1807 à 1809 qu'il faut placer les premières manifestations de la poésie romantique. « Les deux Alexandre » sont arrivés de l'Aude, l'un de Castelnaudary, l'autre de Limoux, et, sur les bancs de l'École de droit de Toulouse, ils ont réuni les adeptes de leur nouvelle doctrine, fondé le Gymnase littéraire, qui succède, à cinquante années d'intervalle, à l'Académie des Galetas de Marmontel. L'un des membres de ce cercle nous en a parlé ainsi :
On faisait à Toulouse, en 1807, de la prose et des vers, peutêtre moins froids que ceux du reste de l'Empire : nous étions en pleine poésie. Tandis qu'elle se réfugiait ailleurs, dans l'histoire contemporaine, et que quelques poètes du xvme siècle faisaient encore des contes impies et des vers d'Athénée, la veine religieuse s'était ouverte à notre Gymnase littéraire. Près de Soumet était placée une tête puissante, sortie de ce monde sans avoir tenu ce qu'elle avait promis (2) ; puis l'auteur du Petit Savoyard, des Macchabées et de Flavien, magnifique peinture de la décadence romaine et du long combat des deux, religions qui allaient l'une mourir et l'autre vivre, chef-d'œuvre de son genre si les Martyrs n'existaient pas (3) ; puis encore, ce ministre futur, qui devait signer les fatales ordonnances pour obéir seulement à son Roi, n'abandonner jamais l'exil et nous garder fidèlement cette pâle figure du duc de Reichstadt, né sur un trône de gloire brisé par un vieux souverain,
(J) Cf. Histoire de V Académie des sciences de Toulouse. Le Musée, leLycée,T Athénée (1784-1807), par le baron Desazars de Montgailhard (Toulouse, Privât).
(2) M. Majorel, président du tribunal de Narbonne, qui a publié quelques vers agréables.
(3) Alexandre Guiraud.
son aïeul, et bien digne en son cœur de réaliser le rêve de Napoléon et de régner comme son fils (1). Je dois nommer aussi votre secrétaire perpétuel (2) que vous chérissez à tant de titres et qui pourrait trouver la légitimité de l'esprit de toutes les générations de sa famille avant le xvne siècle dans les piquants mémoires de Tallemant des Réaux, si tous ceux qui portèrent son nom, certes en le comptant, n'en avaient point fourni de pareilles preuves ; et cette illustration-là est très française, assurément ! J'ai parlé de cinq membres du Gymnase, il faut bien s'arrêter ; et ce n'est pas pour tous justice (3).
A côté de ceux que l'on vient de citer, il faut encore nommer Léon de Lamothe-Langon (4), Pinaud (5), Marius de Voisins (6) ; tous entourant avec vénération le maître déjà notoire : Baour-Lormian.
Celui-ci, plus âgé d'une quinzaine d'années, était, pour cette jeunesse avide de nouveau, le traducteur, le révélateur d'Ossian. Aussi, malgré tant de diffé-
(x) Isidore- Guillaume Baron, comte de Montbel (1787-1861), maire de Toulouse et député de la Haute-Garonne en 1826, fit partie du ministère Polignac et suivit Charles X en exil. Il a publié, entre autres brochures, une notice sur le duc de Reichstadt. Il mourut à Froshdorff, auprès du comte de Chambord.
(2) Dominique-Samuel- Joseph- Philippe Brunet de Castelpers, vicomte de Panât (1787-1860), auditeur au Conseil d'État sous l'Empire, secrétaire d'ambassade à Naples, puis sous- préfet et préfet de la Restauration, fut longtemps député du Gers sous la monarchie de Juillet. De 1834 à 1860, il a été secrétaire perpétuel de l'Académie des Jeux floraux.
(3) Éloge de Soumet, prononcé le 20 décembre 1846 par Marius de Voisins- Lavernière, aux Jeux floraux.
(4) Étienne-Léon, baron de Lamothe-Langon (1786-1864), souspréfet de l'Empire et de la Restauration, mérite d'être mieux connu. Romans, mémoires, opéras, drames, poèmes, on croit qu'il n'a pas entassé moins de douze cents volumes. Pendant les vingt dernières années de sa vie, il végéta à Paris, où il mourut dans la misère.
(5) Jean- Joseph-Thérèse Pinaud (1773-1843), avocat, puis conseiller à la cour et procureur général sous la Restauration, est bien connu par ses relations épistolaires avec Victor Hugo. Il fut, en effet, secrétaire perpétuel des Jeux floraux au moment du premier cénacle, de 1818 à 1825.
(6) Marie- Joseph- François- Victor-Marius de Voisins- Lavernière (1 785-1 865) s'occupa de littérature et de politique. Député du Tarn en 1830.
rences, le défendra-t-elle toujours, même contre les romantiques trop pressés de 1824. Pour le moment, elle réagit contre l'opinion provinciale que les Satires toulousaines ont indisposée à l'égard de Baour. Lorsque, en 1807, on joue à Toulouse sa tragédie d'Omasis, elle l'acclame, elle le fête, et, le 11 juillet, un concert et une sérénade sont organisés en son honneur.
L'année suivante, le passage de Napoléon à Toulouse met tout le Gymnase en émoi. Soumet compose un dithyrambe et une cantate : Isaure à Napoléon le Grand ; Baour, une autre cantate ; Majorel, une ode. Marius de Voisins, Lamothe-Langon, Soumet font partie de la garde d'honneur de l'Empereur. Ils ne manquent aucune occasion de se mettre en lumière. Ils collaborent à VAlmanach de Clémence Isaure et se font remarquer aux Jeux floraux. « Dans les fêtes de la Grèce, a écrit M. Auguste d'Aldéguier, les jeunes gens marchaient les premiers, jetant des fleurs et brûlant des parfums pour se rendre les divinités propices. Au milieu de ce mouvement général, nos jeunes Toulousains prirent aussi les devants pour invoquer les Muses et les rappeler dans nos murs ; elles ne pouvaient refuser leurs faveurs à cette poétique phalange (1). »
Durant les séjours que son état de santé l'obligea de faire à Toulouse en 1808 et 1809, Jules de Rességuier s'approcha du Gymnase littéraire, où pouvait facilement l'amener son ami de Panât, dont l'esprit avait avec le sien une rare affinité. A ce contact, il dut de connaître Ossian et de se détacher de la sèche poésie du xvme siècle. Cela paraît bien peu de chose, et pourtant c'est beaucoup.
On l'a vu plus haut, le programme du Gymnase se résumait en un seul article : réagir contre le paganisme de 1' 'Art poétique, et, tout en restant fidèle aux grands
(1) Éloge du baron de Lamothe-Langon, prononcé aux Jeux floraux, le 11 juin 1865.
principes littéraires du xvne siècle, se livrer à une inspiration sincère, conforme aux besoins de l'âme et du cœur. C'est ce que Soumet déclara, le 28 février 1819, en prenant possession, aux Jeux floraux, du fauteuil déclaré vacant du conventionnel Barère, exilé par la Restauration (1) :
Les temps ne sont plus où d'aimables maximes et de riants préceptes suffisaient à l'inspiration du poète ; l'imagination des modernes a besoin de pénétrer plus avant dans les mystères de notre propre cœur, et ce que nous demandons avant tout à nos écrivains, c'est de posséder, si je puis m'exprimer ainsi, le génie des émotions. La poésie antique, fraîche et brillante, ressemble à l'espérance; la poésie moderne, idéale et sérieuse, est l'image du souvenir. La religion, l'enthousiasme des dévouements sublimes, la contemplation de la nature et de la divinité sont aujourd'hui les plus chers objets de la rêverie des Muses (2).
Ces principes qui inspiraient le premier groupe romantique toulousain, pour modérés qu'ils fussent, Jules de Rességuier ne les partageait pas aussi complètement qu'on se l'imagine. Les leçons de M. Poitevin-Peitavi avaient eu sur lui plus d'influence que son amitié naissante avec « les deux Alexandre ». Quand il s'assied aux Jeux floraux, le 23 août 1816, il se montre un pur classique selon la norme de son temps. A cette époque, il a trente ans déjà ; ses idées sont mûries et fixées ; en entrant à la vieille Académie, où l'appelaient son rang, ses amitiés, ses goûts d' « amateur » éclairé, il n'en fait pas mystère ; et quand il salue les écrivains qui ont consolé sa jeunesse si ballottée, il ne se souvient guère d'Ossian :
Les lettres m'offrirent des distractions salutaires et me donnèrent du courage et de la gaîté. En étudiant Horace et Boileau, en me rappelant La Fontaine, en lisant Corneille,
(1) Barère (1755-1841), élu mainteneur des Jeux floraux en 1788, fut biffé de la liste en 181 6 pour cause d'indignité.
(2) Discours de réception de Soumet à l'Académie des Jeux floraux.
Voltaire et Rousseau, je calmais mes douleurs, et je les oubliais en relisant Racine. Il faut avoir pénétré le secret de mes occupations pendant mes longues souffrances pour concevoir l'enthousiasme que m'inspiraient la prose de Buffon, les vers de Delille, un portrait de La Bruyère, une lettre de Mme de Se vigne (i).
A part le goût de lire Rousseau, commun aux hommes de son temps et si compréhensible au milieu des douleurs tragiques de sa jeunesse, on ne saurait trouver chez Jules de Rességuier la moindre trace du « venin » romantique. Mais ce n'est pas tout. Il va bientôt nous donner des précisions plus caractéristiques encore ; voici peut-être la partie la plus importante de ce document :
Au nombre des auteurs qui ont répandu le plus de charme sur ma vie, il m'est impossible de ne pas citer M. de Château* briand. Son école est dangereuse, et sur ses pas il est aisé de s'égarer ; mais si les disciples sont presque toujours ridicules, le maître est toujours ingénieux, souvent noble et quelquefois sublime. Sa plume poétique et sainte rend aimable tout ce qu'il faut aimer ; ses beautés sont admirables et ses défauts mêmes sont charmants. Qu'un autre disserte gravement sur des fautes légères ; qu'il cherche des taches dans des tableaux brillants et blâme avec raison des expressions ambitieuses et des comparaisons recherchées ; moi je m'abandonne à l'intérêt pieux que fait naître Atala, je me laisse séduire par l'élégance du style des Martyrs et j'aime à pardonner quelque chose au chantre immortel des beautés de la religion chrétienne et à l'éloquent défenseur de la cause de nos rois.
Toutefois, messieurs, je ne me livre pas sans réserve à mon admiration pour l'homme du siècle qui a fait le plus noble usage des plus rares talents ; je ne suis point aveuglé par l'éclat de sa manière, et je n'établirai jamais qu'un principe soit bon parce qu'on en trouve une application heureuse. Hommage à l'illustre voyageur de Jérusalem ! Mais guerre à ses imitateurs infidèles et aux novateurs dans l'art d'écrire qui augmentent la langue sans l'enrichir. Opposer des mots à des mots, surcharger d'images une création bizarre est moins l'ouvrage du génie que le travail d'un esprit médiocre. Pour rendre son style brillant, il ne faut pas rendre sa pensée
(i) Discours de réception de Jules de Rességuier aux Jeux floraux.
obscure, et pour éviter des lieux communs, il ne faut pas sortir de la nature. On peut rencontrer la célébrité dans les sentiers du Parnasse moderne : mais on ne trouve la gloire que sur les traces des anciens (1).
Les idées que l'on professe vers la trentaine ne se modifient guère, et cette profession de foi, si modérée, a inspiré toute la carrière de Jules de Rességuier. Comme Edmond Biré l'a établi le premier, il a attiré aux concours poétiques de Toulouse, avec son ami Soumet, tous les jeunes écrivains du premier Cénacle et de la Muse française, de manière à faire proclamer par Victor Hugo que « l'Institut, livré aux médiocrités, laissait entière à l'Académie des Jeux floraux la noble tâche d'encourager les jeunes talents (2) » ; oui, grâce à lui, Chateaubriand, Hugo, Baour-Lormian sont attachés au salon de Clémence Isaure ; Alexandre Guiraud, Saint-Valry, Mme Tastu, Nestor de Lamarque, Belmontet, Durangel sont comblés de fleurs d'or et d'argent ; il a même essayé de faire couronner la future Mme de Girardin, « la Muse de la Patrie » (3) : mais, en tout cela, il voyait des moyens d'enrichir, de renouveler notre littérature traditionnelle, et non de la remplacer par d'autres principes et d'autres modèles. Homme de transition, comme Soumet, entre le xvme et le xixe siècle, il voulait une évolution lente, et non point la révolution. Dès que le romantisme prit cette allure, il s'en sépara, comme ses collègues des Jeux floraux.
Ce qu'il pensait à trente ans, il le pensait à la veille
(1) Jules de Rességuier, Ibid.
(2) Lettre à Jules de Rességuier du 25 février 1822.
{3) De Rome, le 2 février 1825, Mme Sophie Gay lui écrivait : « La jeune Muse supplie son cher troubadour de jeter les yeux sur ces deux pièces de vers pour voir s'il les croit dignes d'obtenir quelques palmes des Jeux floraux, car, après avoir trouvé tant de nobles encouragements à notre Académie, elle ne voudrait pas échouer à la vôtre. Voilà le soin qu'elle remet à votre bonne amitié, c'est vous qu'elle charge de l'envoi, de la petite intrigue ; car où n'en faut-il pas? » (Lettre publiée dans l'Aube romantique, p. 119.)
de sa mort. Nous n'en voulons pour preuve que cette pièce caractéristique reproduite dans des publications diverses, mais oubliée malheureusement dans le recueil posthume de ses poésies. Elle date de 1860 :
A l'union des poètes rétrogrades et des poètes novateurs.
Oh ! non, je n'aime pas votre Muse moderne
Et trop libre elle m'apparaît, Lorsque vous lui prêtez les voix de la taverne
Et les propos du cabaret.
C'est une impiété, c'est une apostasie
De changer son trône en tréteau ; Ne profanez donc pas la sainte poésie
Et ne souillez pas son manteau.
Oui, je ne puis souffrir ces vers fils de l'orgie,
Mais je n'aime pas beaucoup mieux Ces vers, petits enfants de la mythologie,
Et qui, tout jeunes..., semblent vieux.
... Inventez comme ont fait vos illustres ancêtres. Car en les imitant vous les défigurez ; Admirez à genoux les beaux vers des grands maîtres, N'y touchez pas..., ils sont sacrés.
En copiant un dieu du temple d'Olympie Ou bien de Raphaël un tableau virginal, On ne reproduit plus, de copie en copie. Un seul trait de l'original.
Que dans la vérité le poète demeure ; Qu'il marche au même but par un même chemin ; Qu'il soit bien de son temps, de son jour, de son heure Et moins d'hier... que de demain.
Alors avec ses chants son âme se révèle, Et, dédaignant l'écho paresseux ou moqueur. Sa voix trouve toujours une note nouvelle Dans la musique de son cœur.
... Celui-là dont la verve est, dit-on, familière Trouve souvent le mot sublime et naturel, Comme faisaient Corneille et Racine et Molière- Ce trio... trois fois immortel !
Comme eux, il a l'horreur de toute périphrase ; Comme eux, il a l'amour de toute vérité, Et comme eux évitant la recherche et l'emphase, Il trouve la simplicité.
... Qu'entre jeunes et vieux la guerre soit finie !
... La gloire est à Bouvine ainsi qu'à Marengo ; Immortalisez-vous par une ode superbe !
Qu'importe après cela qu'on se nomme Malherbe, Jean-Baptiste ou Victor Hugo? (i).
Esprit judicieux et bienveillant, toujours attaché aux « bons principes », tout en se montrant sympathique aux heureuses exceptions, Jules de Rességuier aurait pu n'être qu'un académicien de province, et son rôle, on le devine, n'aurait cependant pas été négligeable. Mais il a fait autre chose que collaborer à la gloire naissante de Victor Hugo et du premier romantisme : pendant plus de quinze ans, il s'est mêlé, à Paris même, à la bataille littéraire, ouvrant son salon aux poètes, traité d'égal par les plus grands, collaborant activement aux revues à la mode, publiant plusieurs ouvrages bien accueillis. Est-ce alors que nous verrons en lui un romantique, ou plutôt, comme toujours, un écrivain de l'ancien régime doucement teinté de modernisme, le « Millevoye aristocratique », dont a parlé M. de Falloux?
Jules de Rességuier quitta Toulouse à la fin d'octobre 1822 ; non point, comme l'a cru M. Dedieu, parce que les Jeux floraux ont rompu avec les jeunes romantiques (en effet, le concours de 1823 verra couronner toute la Muse française) (2), mais parce que, après avoir
(1) Recueil des Jeux floraux, 1860, pp. 217-220.
(2) « Les Jeux floraux venaient de se ressaisir, écrit M. Dedieu. Le 30 juin 1822, le marquis d'Aguilar, en des Stances sévères, avait déclaré la guerre au « romantique », à la génération turbulente qui
conquis le Midi, Soumet, Hugo et tous leurs amis s'apprêtaient à conquérir Paris.
Soumet était le grand organisateur de la phalange, le chef incontesté du groupe élargi tous les jours. Il lui fallait tous ses amis autour de lui, et Baour, et Guiraud, et Rességuier. La faveur politique le soutenait ; Louis XVIII venait de lui dire : « Monsieur Soumet, je n'ai plus rien à envier à Louis XIV ; j'ai trouvé mon Racine ». Le ministère Villèle souriait à tous ces Toulousains, les patronnait, leur ouvrait l'accès aux fonctions publiques. Fort sympathique à M. de Peyronnet, ministre de la Justice, Rességuier allait fumer son éternelle cigarette dans les salons du Conseil d'État (i) en qualité de maître des requêtes : excellent moyen pour faire librement de la littérature et suivre le courant qui semblait l'emporter.
On le remarque aussitôt à la Société des Bonnes Lettres, dont les principes lui convenaient à merveille ; à la rédaction de la Muse française, dont il a, dit-on, choisi l'épigraphe :
Jam redit et Virgo, redevint Saturnia régna, Jam nova progenies cœlo demittitur alto,
et la firme : un chevalier, ayant près de lui ses armes, et jouant de la lyre, la tête couronnée de lierre ; on le remarque dans la compagnie de tous les jeunes écrivains de ce temps qui l'accueillent à bras ouverts, lorsque Hugo le présente un peu partout : « M. le comte de Rességuier, membre de l'Académie des Jeux floraux, est un des poètes qui cultivent les lettres
montait en ce moment. Le rôle de Jules de Rességuier semblait fini à Toulouse ; ne serait-il point, lui-même, suspect? » Là, M. Dedieu s'abuse. Les « romantiques » visés par le vieux mainteneur n'étaient ni Jules de Rességuier ni ses amis. Pendant longtemps encore, ceuxci furent les favoris des Jeux floraux.
(i) Un des huissiers lui dit, un jour, scandalisé : « Monsieur, on ne fume pas ici ! — Mais vous voyez bien que si, mon ami », répondi Rességuier.
avec le plus de talent et de distinction (i) ».
Cependant, ces succès vont-ils l'entraîner dans le mouvement romantique proprement dit? Non pas. Et lorsque le conflit éclatera entre la Muse française et l'Académie, il sera du parti de Baour, de Soumet, de Guiraud, d'Emile Deschamps. Il contribuera à supprimer la revue qu'il avait travaillé à créer. Nous en avons aujourd'hui la preuve, grâce à M. Paul Lafond, qui a publié la lettre de convocation rédigée par Emile Deschamps.
On a dit et répété, après M. Séché, qu'Alexandre Soumet, en sacrifiant la Muse française, avait eu simplement pour but de faire amende honorable aux vieux classiques intransigeants et de pénétrer ainsi à l'Académie ; on ajoute que, dès lors, sa popularité tomba, et qu'il traîna toute sa vie la honte d'avoir abandonné ses disciples en pleine bataille. Il y a là quelque exagération.
En juin 1824, lorsque Soumet supprime la Muse, il n'obéit pas seulement à son intérêt personnel ; il demeure fidèle à ses principes. Il ne veut pas être débordé par les exagérations de ceux qui le suivent, il tient à demeurer sur son terrain : celui de 1807 et de
Certes oui, il a été renié par Victor Hugo et tous les avancés qui, hier, le nommaient « le grand Alexandre », et demain feront 1830 ! Mais il a gardé ses fidèles ; il les conservera jusqu'à la fin : Alexandre Guiraud, Emile Deschamps, Alfred de Vigny, Saint- Valry, Jules de Saint-Félix, etc. D'abord, ils se réuniront chez le prince Metcherski ; mais, dès 1826, ce sera le salon de Jules de Rességuier qui leur servira de centre d'action ; ainsi, jusqu'en 1840, à côté du romantisme bruyant de Hugo, Dumas, Gautier, Maquet, Bouchardy, le premier Cénacle essaiera de continuer son œuvre traditionnelle et chrétienne jus-
(1) Le Conservateur littéraire, t. III, p. 28g.
qu'au jour où le triomphe de ses anciens amis l'obligera à la retraite et au silence.
Le salon de Jules de Rességuier s'ouvrit en 1826, rue Taitbout. Tous les samedis, une assistance éclairée et distinguée venait y goûter les plaisirs les plus littéraires, les plus délicats. Le poète a lui-même trace quelques légers tableaux de ces réceptions :
Les amis, en prenant la route accoutumée, Arrivent, ce soir-là, dans la maison aimée. On est comme en famille, en petit comité, Très attendu toujours et jamais invité...
Puis, voici le punch :
Les amis sont placés près de la table ronde. La flamme naît et meurt dans la coupe profonde ... Mais, au bruit des cristaux et des coupes dorées, Des femmes, à l'instant, charmantes, peu parées, Vous servent un lait pur, et des fruits toujours verts Dont la fraîcheur insulte au baiser des hivers...
Cela ressemblait bien peu aux réunions du Petit Moulin-Rouge, où, à la même époque, Gérard de Nerval, Théophile Gautier, Célestin Nanteuil, Petrus Borel et Philothée O'Neddy buvaient à la ronde dans le crâne d'un tambour-major tué à la bataille de la Moskowa !
Dans ses mémoires inédits, dont il nous communiqua des fragments, le comte Fernand de Rességuier nous a laissé un croquis du salon de son oncle. Après nous l'avoir montré vif, spirituel et bienveillant, disant ses vers à merveille et répandant à profusion les mots les plus fins et les plus distingués, le narrateur salue la maîtresse de la maison :
Auprès de cet esprit toujours en éveil, ma tante de Rességuier, née de Mac-Mahon, douce, modeste et sympathique
nature, les mains jointes et les bras croisés », telle que son mari l'a dépeinte, apportait, sous un calme apparent, toute la chaleur aimante de son âme. Elle aussi, élevée à l'école des pupilles de la Légion d'honneur, sous la direction de la célèbre Mme Campan (r), avait ce don de lecture qui décuple le charme des vers ; c'était une fête pour nous de lui entendre réciter ceux de Racine : Andromaque plaintive ou le songe d'Athalie.
N'était-ce pas dans son salon à Paris, rue Taitbout, qu'une fois par semaine, aux dernières années de la Restauration et plus tard encore, elle présidait avec tant de grâce et de tact à ces intéressantes réunions littéraires auxquelles j'ai assisté en 1833?
A l'heure où elles se sont produites, ces réunions chez Jules de Rességuier ont eu leur influence et leur célébrité. Elles ont coïncidé avec la métamorphose de l'école de l'Empire: Delille et M. de Fontanes remplacés par la pléiade romantique. Là se retrouvaient les poètes du Midi, en tête desquels marchaient Soumet et Guiraud, les deux Alexandre, comme on les nommait dans la maison. Là se produisait aussi celle qui devait être plus tard Mme de Girardin et qui récitait des vers comme une Muse inspirée à l'auréole blonde, fascinant ses auditeurs et entraînant les suffrages.
A côté des maîtres du jour ou du lendemain, Lamartine, Alfred de Vigny, se dessinait la tête puissante de Victor Hugo qui, lui, représentait la gloire de l'avenir.
Que de charmants esprits se faisaient applaudir dans ce cénacle, si divers et si inspirés ! Emile Deschamps, imprévu et humoristique ; Charles Nodier, l'aimable conteur; Mm0 Tastu à son aurore et un peu oubliée aujourd'hui ; Beauchesne, l'historien du Temple ; Reboul, le boulanger-poète, débarqué de Nîmes, apportant sa dernière fournée poétique et désertant ses petits pains de Provence.
Que de jeunes débutants, encouragés en province ou couronnés par Clémence Isaure, sont venus là, pleins d'espérance, essayer leurs vers et constater, hélas ! qu'ils étaient remarquablement doués pour le notariat !
Ils se retiraient cependant tous reconnaissants. Dans ce salon, on distribuait, en effet, plus de bravos que de critiques. L'air y était saturé de bienveillance. Et puis, c'est intéressant,
(1) Christine-Charlotte- Pauline de Mac-Mahon, fille du marquis de Mac-Mahon, pair de France sous la Restauration, avait épousé Jules de Rességuier en 1811. Il avait fait sa connaissance chez Mme Campan où il allait beaucoup, en 1810, après son départ de l'armée, dans un séjour qu'il fit à Paris. Dans l'intimité, on la nommait Nina.
Ïl6 PROVINCIAUX
lorsque ce n'est pas un peu ridicule, un jeune homme qui arrive de Quimper-Corentin et qui, un peu épris de lui-même, lit tendrement ses premiers vers !
Ici, on présumait toujours que le poète avait ou aurait du talent ; et, s'il en manquait, la maîtresse de la maison était là pour tout sauver et donner au public le signal des petits battements de mains qui font toujours plaisir. Seulement, en se retirant, une fois dehors, le diable y trouvait bien son compte ; n'est-ce pas d'ailleurs ainsi que cela se passe encore aujourd'hui, et que cela se passera éternellement? (i).
Si Victor Hugo devait s'éloigner de plus en plus de ce salon qui lui rappelait trop ses convictions reniées ; si Lamartine n'y paraissait que par intermittences, d'autres écrivains, en revanche, y fréquentaient, que nous n'avons pas encore cités : Sainte-Beuve, Musset, Roger de Beauvoir, Gaspard de Pons, Saintine, Alfred de Vigny, Méry, les classiques Brifaut et Ancelot, Mennechet, et aussi le comte de Falloux qui, toute sa vie, lui garda un souvenir fidèle et reconnaissant : « Ma première, et, je dois l'avouer, mon unique école littéraire, a-t-il écrit, fut la maison de M. de Rességuier (2). »
Mais tenir un salon, recommencer sur un terrain plus vaste les réunions académiques des Jeux floraux ne suffisait pas au poète qui dans le Conservateur littéraire, la Muse française, YAlmanach des Dames (3), les Annales romantiques, avait si souvent rapproché ses vers et sa prose de ceux des maîtres ; il allait publier à son tour. En 1828, il donne les Tableaux poé-
(1) Récits de grand-père, fragments inédits. Nous remercions M. le comte Etienne de Rességuier, qui a bien voulu nous permettre de puiser dans les mémoires manuscrits laissés par son vénéré père.
(2) Mémoires d'un royaliste, 1888.
(3) Dans VAlmanach des Dames de 1830 on annonçait la collaboration de Rességuier avec celle de Chateaubriand, Lamartine, Nodier, Delavîgne, Soumet, Mm,; Tastu, et l'on ajoutait : «Il y a toutes les garanties d'intérêt et de talent dans ces noms chers à la littérature française ».
tiques [i), qui n'ont pas eu moins de six éditions successives, et vraiment nous ne nous souvenons pas assez aujourd'hui de leur très franc succès. La critique fut chaleureuse ; les félicitations arrivèrent de toutes parts. Rappelons-nous seulement la lettre de Vigny :
Ce n'est pas un livre que je reçois, mon cher Jules, c'est une cassolette et une corbeille tour à tour et tout à la fois. Il y a des rubis, des topazes, des aigues-marines sur l'or de la cassolette ; elle est pleine d'aloès, de myrrhe et de cinnamome pour vos amies, quelques grains d'encens aussi pour vos amis, nous. Eh quoi? pour moi-même un petit grain, le dernier, le plus pur; que j'en suis fier (2) ! »
C'était alors le grand moment pour Jules de Rességuier. Il put croire que son école, que ses idées allaient triompher. Appuyé par le ministre, comptant pour amis tous les puissants du jour, sympathique à tous les groupes littéraires, aimé de l'élite du public, il voyait d'ouvrir devant lui, au seuil de la quarantaine, une superbe carrière.
N'en fut-il pas un peu grisé? Si, à un moment de sa vie, il a penché sérieusement vers le romantisme, c'est alors. On sent dans ses vers l'imitation de Thomas Moore, de Walter Scott, de Byron et souvent de Victor Hugo ; en son esprit si clair, si fin, d'un bon sens si aiguisé, on voit s'infiltrer la mélancolie, l'orientalisme, le goût de la féerie légendaire alors à la mode. Mais sa délicatesse naturelle, son tact d'homme du monde, sa longue formation héréditaire le ramènent insensiblement vers la forme d'art qui, seule, pouvait correspondre à son tempérament.
Alors, toutefois, il était trop lancé pour s'arrêter en route. La révolution de 1830, en brisant sa car-
(ij D'abord publiés chez Allardin, libraire, quai de l'Horloge, 57, les Tableaux poétiques reparurent illustrés chez Urbain Canel, rue Saint-Germain-des-Prés, 9.
(2) Lettre du 18 janvier 1828, publiée dans l'Aube romantique p. 131.
Il8 PROVINCIAUX
rière et en bouleversant toutes les conditions de la lutte, ne le découragea pas. Tout en collaborant au Voleur, au Boulevard, au Keepsake français, il prépare un roman, un recueil de vers, un drame !
Jules de Rességuier auteur dramatique ! La chose était peu connue jusqu'aux récentes trouvailles de M. Paul Lafond. On savait qu'il avait quelque peu persiflé l'auteur de Ruy Blas en lui envoyant ces variantes à la fameuse lettre du roi d'Espagne :
Il ne fait pas grand vent, le temps est des plus beaux, Et nous avons tué deux superbes pourceaux.
Le temps est froid et sec, on porte des manchons Et nous avons tué deux énormes cochons.
Nous n'avons pas chassé les cerfs du duc d'York, Mais nous avons tué chez nous un fameux porc.
On le voyait bien, d'un sourire ironique, démonter les énormes machines de Victor Hugo et en séparer judicieusement le lourd mélodrame et l'éblouissante poésie. Mais on ne le voyait guère s'appliquer sur de tels modèles.
Il l'a fait cependant, en écrivant Isabelle d'Aspen, pièce en cinq actes en vers, qu'il présenta au Théâtre- Français en 1831 et dont M. Lafond n'a retrouvé qu'un premier acte rédigé en prose et la distribution suivante qui est bien caractéristique :
Rudiger, baron d'Aspen, vieux guerrier allemand. Isabelle, baronne d'Aspen, mariée d'abord à Arnolf d'Ebers-
dorf, aujourd'hui femme de Rudiger.
Georges d'Aspen
, fils de Rudiger et d'Isabelle.
Henri d Aspen \ &
PoDERic, comte de Maltingen, chef du tribunal invisible,
et ennemi héréditaire de la famille d'Aspen. Volfed, ami et allié du comte Roderic. Bertram d'Ebersdorf, frère du premier mari de la baronne
d'Aspen, sous le déguisement de ménestrel.
Reynald( su^vants et Sommes d'armes de la maison d'Aspen.
provinciaux ng
Conrad, page d'honneur d'Henri d'Aspen.
Yalstin, écuyer de George d'Aspen.
Arthur, écuyer du comte Roderic.
Ludovic, chapelain du château.
Soldats, Juges du tribunal invisible.
La scène se passe au château d'Ebersdorf, en Bavière, dans les ruines de Grefenhaus et aux environs.
On voit que, malgré la présence des confidents, cette pièce devait se rattacher plutôt à l'esthétique de Cromwell qu'à celle à'Athalie. Nous sommes bien à l'heure où Jules de Rességuier s'est avancé le plus loin sur les terres romantiques. Cela frappait ses intimes, et Emile Deschamps lui écrivait :
Il y a dix ans, des esprits fort distingués, des hommes pleins de talent auraient trouvé impossible et bizarre votre charmante et belle tragédie... En grâce, travaillez pour nous et pour vous, il y a un beau nom sous l'œuvre que vous faites et je suis charmé de voir comme votre talent, votre pensée, votre facture deviennent mâles, fermes, nouveaux et francs après avoir été sensibles, gracieux, passionnés et colorés... A quand la lecture de vos cinq actes ? (i).
Mais pourquoi insister, quand Jules de Rességuier* lui-même a condamné son œuvre après une lecture au Théâtre-Français? Il n'était pas fait pour jeter la parure de ]a poésie sur les inventions de Pixérécourt, et ce n'est pas dans le drame que nous le prendrons en flagrant délit de romantisme.
Plutôt, si l'on veut, dans Almaria (2), ce récit extrêmement romanesque, qui, s'il parut en 1835, demeurait fidèle néanmoins aux principes de 1820. L'histoire de Fernand et d' Almaria, que le destin rapproche et sépare, et qui finissent par immoler leur amour à leurs vœux, a pu être résumée dans une « ballade » d'Emile Deschamps, qui en traduit assez bien la couleur et le mouvement.
(1) L'Aube romantique, lettre de 1831 ou 1832, p. 180.
(2) Almaria parut chez Allardin, Paris. Elle eut trois éditions.
Je suis d'un nom que la Castille exalte. Comme le roi, j'avais toute une cour ; Quand je passais, les seigneurs faisaient halte ; Madrid s'apprête à fêter mon retour.
Mais Dieu le veut, et je m'exile à Malte. Que fait la gloire à qui n'a plus l'amour?
Cloîtres saints et guerriers,
C'est en vous que j'espère.
Oh ! cachez-moi, mon père,
Parmi vos chevaliers 1
Déjà la barque à nos rêves offerte Me ramenait mon bel ange mortel.
Almaria !... La vague s'est ouverte Pour t 'engloutir sous un voile éternel ! L'Espagne est morte et la terre est déserte : Mon âme attend sur le chemin du ciel.
Rochers hospitaliers,
C'est en vous que j'espère,
Oh ! gardez-moi, mon père,
Parmi vos chevaliers !
Dans tous mes sens la tempête s'élève, Comme l'orage où périt mon trésor ; Ma vie, hélas ! n'est plus qu'un sombre rêve Où ton regard me jette un rayon d'or.
Avec la croix, ah ! j'ai besoin du glaive : Dieu contre toi serait trop faible encor !
O combats meurtriers,
C'est en vous que j'espère.
La mort, la mort, mon père,
Parmi vos chevaliers ! (i).
Dans une note plus modérée, les Prismes procèdent de la même inspiration. La Muse française y exhalait ses derniers chants. Oui, certes, dans ces deux derniers livres, Jules de Rességuier faisait les concessions extrêmes que lui permettaient son tempérament, son éducation, ses principes : Raymond y rappelle le Corsaire de Byron et Peppa 1 Andalouse de Musset ; mais, malgré tout, sous le vêtement romantique dont il essaie de se draper pour paraître à la mode, on reconnaît toujours chez lui le gentilhomme de vieille
(i) Poésies d'E. et A. Deschamps, Don Fernand.
iche, le Français d'ancien régime qui ne se confondra jamais avec les « bousingots » du jour. Ce qui domine malgré tout dans Al maria et dans les Prismes, c'est un sentiment profond et discret de la nature que peu de ses bruyants rivaux ont connu comme lui ; c'est surtout un catholicisme sincère, fervent, inébranlable qui devait lui garder l'amour et le respect de toutes les saines disciplines morales. Si l'on veut le rapprocher de quelques-uns, décidément, que l'on nomme Turquety, Reboul, Laprade.
Le mouvement romantique s'était imposé à sa vie littéraire, et, pendant longtemps, il avait cru, avec son ami Soumet, pouvoir le diriger, y trouver un renouvellement fécond de la poésie du xviue siècle et de l'Empire. Pour cela, son esprit souple et délié s'était accommodé déformes nouvelles, de décors exotiques, de mélancolies d'outre-Manche ; il était allé jusqu'au mélodrame, jusqu'au romanesque... Il s'apercevait maintenant que cela ne suffisait pas. La nouvelle école proclamait « le droit au bonheur, la souveraineté de la passion, la divinité du désir», et une telle littérature avait une funeste répercussion sur les mœurs (i). Comment un public habitué à ces productions pourrait-il goûter le mysticisme orthodoxe iVAltnaria, les délicates évocations des Prismes?
L'heure de Jules de Rességuier était passée ; il le sentit. Dès 1840, abandonnant l'arène où le romantisme triomphant couvrait sa douce mélodie, il retourna près de la terre, dans ce cadre provincial et familial, où il allait se retrouver lui-même et donnera son attachante physionomie son caractère définitif.
En réalité, même aux jours les plus brillants de sa carrière parisienne, il n'avait jamais abandonné com-
(1) Cf. Le Romantisme et les Mœurs, de M. Louis Maigron.
plètement son pays. Il avait eu bien de la peine à s'en arracher ; en 1824, il y avait fait un long séjour ; fréquemment on le revoyait avec sa femme et ses deux fils, soit à Sauveterre (1) qui était sa propriété, soit à Drudas (2) où villégiaturait son frère aîné Adrien. C'est là surtout que le comte Fernand, son neveu, avait pu les approcher, ainsi qu'il nous le raconte dans ses Mémoires inédits :
Oh ! cette branche cadette qui consentait à faire une infidélité à son cher Paris et à venir en province pour nous réveiller et se faire applaudir, quelle joie de la retrouver ! Tant de chaleur, tant de tendresse, tant d'harmonie et tant d'imprévu entraient alors dans la maison ! Avec elle arrivaient le livre du jour, le dernier mot ou le quiproquo de Mme de Belissens, Berryer à la Chambre, les nouvelles d'Holyrood, Chateaubriand chez Mme Récamier à l'Abbaye au Bois, et tout cela était authentique, inédit, et si bien dit !
Mes cousins Paul et Albert, mes aînés, déjà émancipés, fanatiques admirateurs de l'école romantique, racontaient les représentations mouvementées des drames de Dumas et de Victor Hugo. Leur père, plus jeune encore que ses fils, remplissait le château de récits, de nouvelles et de poésies.
Cent jours mauvais pour un beau jour.
Mais le bonheur d'humeur tranquille, Ah ! croyez-moi, n'est pas pour ceux Qui le cherchent de ville en ville...
Il est chez vous... le paresseux !
C'est donc sous nos yeux que sont nées ces charmantes pages de poésie élégante, où l'esprit, le charme de la famille, le naturel et la préciosité, le sentiment religieux et la vie du monde si finement célébré, se donnaient rendez-vous.
Et à Sauveterre il en était de même. Dans sa petite chambre, sous le regard de quelques portraits aimés, encombrée de livres, de journaux, de lettres ou de mots à répondre, régnait le plus étourdissant désordre ; et cependant, dans cette atmosphère tumultueuse, où rien ne semblait être à sa place, notre cher oncle faisait sa barbe et, oubliant de l'achever, trouvait ces
(1) Sauveterre se trouve placé entre Lombez (Gers) et l'Isle-en- Dodon (Haute-Garonne), et non dans les Basses- Pyrénées, comme l'a cru M. Dedieu.
(2) Drudas se trouve dans la Haute-Garonne, aux environs de Grenade.
rimes heureuses et ces irréprochables vers à la toilette desquels il ne manquait rien (1).
Ce sont ces inspirations qu'il faut retrouver dans les Tableaux poétiq ites, dans les Prismes et surtout dans les Dernières Poésies que des mains pieuses ont réunies en 1864 ; ce sont elles qui méritent de rester, mieux que l'Odalisque, Mazeppa ou le Pèlerin, si fort admirés dans les premières feuilles romantiques.
Ah ! Villemsens a eu bien raison de représenter Jules de Rességuier sur sa terrasse de Sauveterre ! Là surtout un homme de sa trempe pouvait se sentir poète, subir ces influences mystérieuses du sol, de la race, du passé, que le premier romantisme avait reconnues, saluées, exaltées, — mais que l'école de 1830 avait détournées de leur véritable sens ou re jetées comme des chaînes.
Pour terminer cette noble existence, nous noterons une cérémonie qui aurait paru bien ridicule à Mme Sand et à ses disciples : Jules de Rességuier célébra ses noces d'or. Il n'oublia pas de mêler à la fête ce sourire si français qu'on lui avait toujours connu. Dans des vers de circonstance, il se demanda si l'image de M. et Mme Denis n'accompagnait pas le cortège ; en tout cas, il avait de quoi se consoler :
Si la mort vient, elle a, dans sa rigueur amère, D'ineffables douceurs, quand on laisse après soi Deux anges renaissant qui valent leur grand 'mère Et trois excellents fils... qui valent mieux que moi (2).
Mais Emile Deschamps, le fidèle compagnon de la Muse française, se chargea de répondre dans ce style délicat et charmant, qui, en 1861, évoquait plutôt les élégances de l'ancien régime que le lyrisme de Victor Hugo :
(1) Récits de grand-père, par Fernand de Rességuier. Fragments inédits.
(2) Jules de Rességuier a eu trois fils : Paul, Albert et Charles.
Pourquoi parler de cinquantaine/ Et dans le plus coquet des nids Évoquer avec leur futaine Monsieur et Madame Denis?
Doux regard, aussi doux langage.
Telle est Nina, toujours ! Elle a Des petits-enfants, mais, je gage, N'est pas grand'mère pour cela.
Et Jules, qui jamais ne jeûne De vers divins, d'esprit charmant, Jules n'est pas vieux, — seulement Voilà quelque temps qu'il est jeune.
Le mot est bien fait pour caractériser Jules de Rességuier, pour expliquer la séduction qu'il exerce encore, cinquante ans après sa mort. Son neveu Fernand nous en avait avertis :
Un dernier trait ne saurait être oublié... c'est le don inné qu'il possédait de séduire ceux qui l'entouraient. On eût dit qu'à son réveil son esprit était levé avant lui. Une remarque, un mot à retenir, une bienveillante parole, un trait qui faisait toujours sourire, une originalité naturelle spontanément jaillissait et l'accompagnait au cours de sa journée (i) ...
A sa mort, la voix de M. de Falloux s'éleva, seule, dans la grande presse, pour rendre hommage à sa mémoire. Aujourd'hui, ils sont nombreux, les historiens de la littérature que cette physionomie sympathique attire et sait retenir. Poète délicat du foyer et de la province, de la vieille société française et de la famille ; poète des émotions religieuses et des nobles amours, Jules de Rességuier a souffert de n'avoir pas suivi le torrent romantique. Sa mémoire doit en être dédommagée.
« Devenir classique, a dit Maurice Barrés, c'est décidément détester toute surcharge, c'est atteindre
(i) Récits de grand-père, fragments inédits.
à une délicatesse d'âme qui rejette les mensonges, si aimables qu'ils se fassent, et ne goûter que le vrai : c'est, en un mot, devenir plus honnête. » Je ne puis jamais relire ces paroles sans songer à Jules de Rességuier.