LE CHER FRÈRE SAVINIEN
Pour les provinces qui ont conservé une langue autochtone, la proscription absolue de cette langue et de ses dialectes populaires hors de l'école est un des plus puissants moyens de centralisation que l'on puisse employer. « Qui tient la langue tient la clef qui des chaînes délivre (un peuple) », a dit très justement Mistral dans son Ode aux Catalans. Et nous savons bien qu'il ne faut rien exagérer, mais il faudrait savoir si la méthode qui consiste à ignorer le langage que parle toujours le peuple de Provence, de Languedoc, de Gascogne, de Bretagne, et à inculquer le français par le français mal compris, donne de bons résultats à tous les points de vue, intellectuel, moral, social, et tout particulièrement à ce point de vue immédiat : l'enseignement du français lui-même.
Les régionalistes répondent : non, et ils l'ont plusieurs fois déclaré à la tribune du Parlement. La plupart d'entre eux préconisent une méthode diamétralement opposée à celle qui est depuis longtemps en usage ; ils préconisent le « savinianisme ».
Qu'est-ce que le savinianisme?
Ainsi appelée du nom de son inventeur, le frère Savinien, un bon Provençal, c'est une méthode pédagogique qui consiste à utiliser le dialecte local que parle l'enfant du peuple, pour lui apprendre le français. Au lieu de faire table rase de ce dialecte, auquel sont accoutumés le cerveau et l'oreille de l'enfant, cette méthode l'emploie rationnellement ; le petit paysan
qui vient à l'école, non seulement n'est plus détourné de son «patois», mais encore, par l'étude comparée leux Langues qu'il peut parler, il est sauvé de l'abominable jargon contre lequel on proteste depuis si longtemps.
Au Congrès des Langues romanes, tenu à Montpellier en 1890, le frère Savinien, auquel ses fonctions d'inspecteur des écoles libres avaient donné quelque expérience, s'exprimait ainsi :
Nos enfants à qui l'on interdit l'usage scolaire de la langue rustique ne parlent pas français pour cela ; ils inventent au gré de leur fantaisie une sorte de petit nègre, formé de termes provençaux, affublés de désinences méridionales et reliés entre eux par une syntaxe mi-partie. On peut se faire une idée de ce charabia par la lecture des lignes suivantes ; elles sont tirées d'une composition française dont un jeune écolier d'Avignon est l'auteur. Il s'agit de la description du rocher des Doms d'Avignon, de la succursale de la Banque de France qui est située en avant du Palais des Papes et de quelques particularités locales :
« Il y a sur ce rocher un lac d'eau, où nagent des cygnes et des canards ; il y a la banque où l'on donne et où l'on tire d'argent ; la statue de Crillon, qu'Henri IV lui écrivit lorsqu'il combattait à Arques ; il y a la commune où l'on va se faire inscrire quand on est né, quand on se marie, et quand on est mort ; la grande carrière qui mène de la place de l'horloge à la gare.
« Dans Avignon, la fabrique de velours de la rue Velouterie, il va plus. La garance, il va plus, et la vigne, il donne plus de raisin .»
Voilà l'exemple qu'il ne faut pas suivre ; voilà le langage qu'une grande partie de nos provinces risque d'adopter, en obligeant les enfants à se servir d'une langue qu'ils comprennent mal, dont les mots ne correspondent pas dans leur cerveau à des choses bien définies. On aboutit ainsi à ce « verbalisme », qui est le grand défaut de nos primaires.
Mistral a écrit là-dessus une lettre saisissante au frère Savinien :
Les élèves des écoles primaires sont destinés pour la plu-
part à devenir laboureurs, ouvriers et le reste, c'est-à-dire à vivre dans des milieux où la langue populaire leur sera indispensable, soit pour la technologie traditionnelle, soit pour les rapports sociaux, et l'on s'évertue à chasser de ces jeunes cervelles les éléments de compréhension et de sociabilité qui s'y étaient naturellement amassés ! C'est de la folie. C'est comme si l'on s'amusait à vider un œuf pour remplacer par des matières chimiques le contenu fécond que la nature y a déposé. Eh ! messieurs, couvez l'œuf, voilà tout ce qu'on vous demande, et qu'il en sorte un aiglon, un pinson ou un oison, ce n'est pas votre affaire, c'est celle du bon Dieu. L'essentiel, c'est qu'il en sorte un oiseau vigoureux et qui ait des ailes.
Nous ne pouvons entrer ici dans les détails techniques et pédagogiques du savinianisme. Pour se rendre compte de son mécanisme et de sa valeur, on n'aura qu'à se reporter à l'ouvrage remarquable de l'abbé J. Aurouze, la Pédagogie régionaliste, qui fut la première thèse de doctorat es lettres soutenue en provençal devant l'Université (i). On pourra, dans ce livre et dans les différents volumes du frère Savinien, saisir les avantages linguistiques et intellectuels de cette méthode. En tout cas, ce que l'on ne peut nier, c'est que, partout où elle a été appliquée, elle a donné d'excellents résultats. Tous les inspecteurs appelés à les apprécier ont reconnu que les élèves instruits d'après de tels principes fournissent des compositions où l'on trouve des qualités non seulement de forme, mais de fond, indiscutables : elles indiquent un travail de réflexion personnelle et originale qu'on ne rencontre pas au même degré chez les autres écoliers.
Voici que nous apercevons déjà, en effet, les autres avantages du savinianisme. Il ne se borne pas à la grammaire ; il a une portée morale et sociale.
Morale, d'abord : l'enfant, en entendant parler à l'école la langue de son foyer, n'est plus porté comme
(i) Histoire critique de la Renaissance méridionale au xixe siècle : la Pédagogie régionaliste, par J. Aurouze, docteur es lettres, Avignon, chez Seguin et chez Roumanille, principalement pp. 67 à 110.
il arrive trop souvent à mépriser ses parents, son métier, son village ; soeiale, par suite, car ce respect de la Langue rustique, sans nuire en rien à l'étude du français — en la rendant au contraire plus facile et plus Logique — combat pour sa part la désertion des campagnes et travaille à assurer la fidélité au sol.
En 1905, le Félibrige a résumé parfaitement cette question si importante, dans une pétition adressée au ministre de l'Instruction publique et qui se terminait ainsi :
donnant aux parlera de la langue d'oc la place et le respect qui leur sont dus dans les écoles primaires du Midi, vous donnerez à l'enfant du peuple la faculté de bien apprendre le français. Vous lui donnerez aussi le respect du foyer, l'amour de la cité et de la petite patrie qui engendre l'amour de la grande ; vous rendrez au jeune homme la fierté de la famille, de la race el des traditions locales, vous l'attacherez par les liens les plus fleuris et les plus puissants au sol natal qui garde la cendre des aïeux. Vous mettrez une digue à la dépopulation des campagnes ; vous diminuerez le nombre toujours croissant des déclassés qui vont se perdre dans les villes et y grossir l'armée des mécontents et des meurt-defaim...
Que l'on ne croie point, d'ailleurs, qu'un tel remède ne s'applique qu'aux provinces de langue d'oc ; elle
pplique à tous les pays qui ont, non pas simplement un patois, c'est-à-dire une déformation bâtarde du langage, mais un véritable idiome personnel. Ainsi, la Bretagne, particulièrement depuis 1896, réclame l'enseignement du français, par la méthode bilingue, telle que le frère Constantius, à Landivisiau, l'a adaptée au breton. Le frère Madir a fait la même adaptation pour le flamand, et le frère Maxwell pour l'idiome gaélique. Il n'y a pas bien longtemps, en effet, que les Anglais ont compris les avantages de cette méthode bilingue, qui donne des résultats excellents en Irlande, en Ecosse, dans les îles Hébrides et, avec l'idiome gallois, dans le pays de Galles.
A ce sujet, citons l'anecdote suivante racontée par M. Paul Meyer, le savant philologue.
Voyageant dans le pays de Galles, il rencontra dans un wagon une dame et son fils. La dame parlait anglais ; le fils ne comprenait pas et ne parlait que le gallois. Comme M. Meyer s'étonnait, la dame lui répondit :
« Mon fils apprendra l'anglais quand il saura à fond son idiome national, le gallois ; car c'est nous, les Gallois, qui, les premiers, avons possédé les îles bretonnes, bien avant les Saxons et les Normands ; au xme siècle, nous étions encore indépendants. Ici, tous, du plus riche au plus pauvre, nous sommes fiers de notre race, qui est la plus vieille d'Angleterre. Tous, nous maintenons notre parler gallois, symbole de notre antique gloire et sauvegarde de nos traditions. Nous avons nos poètes pour entretenir la flamme, nos fêtes annuelles pour les couronner. Tant que les enfants restent dans la famille, ils ne parlent que le gallois... L'anglais, ils ont bien le temps de l'apprendre aux écoles. »
Et Mistral, en rapportant cette anecdote, ajoutait :
Bon exemple pour les grandes familles qui, en rendant leurs fils étrangers à la langue et aux coutumes, ont fini par les rendre étrangers à la Provence, indifférents au peuple qui ne les connaît plus, et, au jour des élections, nomme le premier étranger qui le trompe ; — pour les bourgeois, qui, environnés des choses éternelles du pays, arrivent à ne plus savoir les nommer, ni en français, ni en provençal, et ne sont bons que pour servir de tête de turc aux ironies de Daudet ; — pour les artisans, qui, croyant faire des messieurs et dames de leurs enfants, n'en font que des dévoyés (i).
Ce ne sont pas seulement, on le voit, Mistral et les félibres qui s'attachent à la méthode bilingue. Chez nous, de toutes parts, les approbations sont venues ; et, dans les débats parlementaires qui se sont engagés sur la question, on relève parmi les champions du
(i) Dans le journal VAioli, 7 mars 1891.
savinianisme des hommes appartenant à nos diverses provinces, comme l'abbé Lemire, MM. Léon Daudet, de l'Estourbeillon et de Gailhard-Bancel ; n'oublions pas surtout de noter le maître du régionalisme français, Maurice Barrés, qui a écrit au frère Savinien une lettre admirable, d'où je détache ce passage:
s le prétexte de faire des citoyens français, chaque jour détruit ce qu'il y a sans doute de meilleur chez nous, nos its paysans. On entend partout se plaindre que nos camaes soient délaissées. Peut-il en être autrement? On s'attache comme à plaisir à relâcher, à briser tous les liens qui rattachent aujourd'hui l'enfant — et demain l'homme — à sa terre. Leur langue maternelle, ils ne la parlent plus, que ce soit chez vous, en Provence, ou bien chez nous, en Lorraine On leur apprend à la mépriser. Et, ce faisant, on ne s'aperçoii pas que ce ne sont pas des mots qu'on détruit, mais des affections vivaces et des manières profondes de sentir...
Je ne vois qu'un rayon d'espoir. Les statistiques montrent que les résultats de notre éducation scolaire ne seraient pas si considérables que l'avaient espéré nos pédagogues officiels. Le nombre des illettrés augmenterait tous les jours. Allons, tout n'est pas perdu. Par cette masse rebelle, il reste encore, Dieu merci, des réserves intactes...
Mais, pardon, j'étais en train d'oublier que je parle à un homme qui a dévoué toute sa vie à l'enseignement populaire.
Eh bien, soit, ne favorisons pas l'ignorance, mais alors servons-nous pour la combattre des moyens que vous avez adoptés.
Le savinianisme n'est donc pas l'affaire seulement de quelques provinciaux rétrogrades. Ajoutons qu'il ne date pas d'hier. Depuis cent ans, il a manifesté sous diverses formes la résistance de la logique et de la nature au centralisme a priori de la Révolution.
La Convention avait vu dans nos divers dialectes un reste de l'Ancien Régime. Dans sa conception de la « table rase », elle les avait furieusement condamnés. Barère, qui avait vite oublié l'époque où il était à Toulouse mainteneur des Jeux floraux, Barère, ce parfait
représentant du « mauvais Midi », avait abordé la question le 8 pluviôse an II :
« Il faut populariser la langue, disait-il, détruire l'aristocratie du langage. Nous avons révolutionné le gouvernement, les mœurs, la pensée : révolutionnons aussi la langue. Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l'émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle l'italien, et le fanatisme parle le basque : cassons ces instruments d'erreur. »
La Convention adopta cette manière de voir, qui, d'ailleurs, est encore celle de bien des cervelles jacobines, et le 16 prairial, après avoir envoyé des instituteurs dans les provinces où l'on parlait un idiome particulier, elle écrivait dans son adresse au pays :
« La connaissance et V usage exclusif de la langue française sont entièrement liés au maintien de la liberté... Citoyens, qu'une sainte émulation vous anime pour bannir de toutes les contrées de la France ces jargons qui sont encore des lambeaux de la féodalité et des monuments de l'esclavage. »
Notre enseignement n'a pas cessé de s'inspirer de ces principes depuis cette époque ; mais, fréquemment, des instituteurs du peuple en ont démontré l'utopie et l'idéologie.
Dès l'an VIII, la Bretagne en offre une preuve. Le citoyen Tanguy le jeune fait imprimer à Brest « le Rudiment du Finistère », manuel français-breton, destiné à faire passer d'une façon rationnelle les enfants de la connaissance de leur langue maternelle à celle de la langue française. Cet exemple, qui, d'ailleurs, n'était pas isolé, fut imité en Languedoc, dès le commencement de la Restauration. M. l'abbé Aurouze, auquel nous empruntons ces détails historiques et dont la documentation régionaliste est vraiment hors de pair, a retrouvé dans les journaux de l'Hérault de 1819 l'exposé des sages méthodes d'un instituteur de Marseillan qui fut un des précurseurs de Savinien. Se rendant
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Compté de l'impossibilité d'apprendre le français aux its Languedociens comme on l'apprend aux Tourangeaux ou aux Angevins, il s'efforçait d'enseigner de traduire leur «patois » en français : dès la première classe, ses moniteurs présentaient à leurs pupilles le nom patois des choses les plus usuelles et leur en demandaient le nom français. Cet exercice
LUI continué pendant plusieurs classes, les enfants commençaient à traduire, toujours oralement, des petites phrases graduées et toutes prises dans l'usage le plus ordinaire ; cet exercice était poursuivi jusqu'à la lin des études.
En 1826, la Provence s'affirme dans la même voie. J.-J. Chabaud publie à Marseille une Grammaire française expliquée au moyen de la langue provençale, livre qui porte l'épigraphe suivante :
< l'ne grammaire toute française ne peut convenir qu'à quelques provinces, où le français est usuel. En Provence, un pareil ouvrage est insuffisant, parce que nous ne pouvons apprendre le français que par notre langue paternelle, c'est-à-dire par le provençal. »
Ceci est tellement évident que les tentatives en ce sens n'ont cessé de se reproduire pendant tout le siècle dernier, principalement dans le Midi. Il est inutile d'en faire ici 1 enumération ; on la retrouvera dans le beau livre de M. Aurouze sur la Pédagogie régionaliste. Nous arriverons rapidement au jour où ces théories trouvèrent un appui autorisé au Collège de France, en la personne du savant Michel Bréal.
Dans un petit livre qui fit grand bruit (1), l'éminent professeur précisait les idées en germe dans tous les manuels dont nous avons cité quelques types. Il déclarait que, « loin de nuire à l'étude du français, le patois en est le plus utile auxiliaire », et il établissait l'exactitude de cette proposition par des exemples irréfutables. Il montrait comment nos dialectes régionaux
(1) Quelques mots sur V instruction publique en France, 1872, Paris, H. ici).
servent à expliquer, à éclairer bien des termes de notre langue nationale ; comment ils en fournissent fréquemment la base et la racine... Ceci est surtout vrai pour la langue d'oc, qui est, suivant le mot de Gaston Paris, « le latin du pauvre >>. Quand on s'étonnait devant le cher et regretté poète de l'Auvergne, Arsène Vermenouze, qu'il eût un vocabulaire si riche, une syntaxe si ferme, sans avoir fait d'études classiques, il répondait avec fierté : « C'est vrai, je n'ai pas appris le latin ; mais, tout de même, je suis bilingue ! »
En même temps que M. Michel Bréal exposait avec sa grande autorité devant l'Université les avantages de la méthode bilingue, un humble frère des écoles chrétiennes la mettait en pratique en Provence, sans connaître les travaux de ses prédécesseurs, ne s'appuyant que sur son expérience d'instituteur populaire et sur son zèle de professeur et de provincial.
Le frère Savinien- Joseph, de son nom laïque Joseph Lhermite, était né à Villeneuve-lèz-Avignon, en face de la cité des Papes, le il janvier 1844. Bientôt attiré par une solide vocation parmi les disciples de saint Jean-Baptiste de la Salle, il commença à se livrer à l'enseignement, à Alais, à Uzès, à Grand'Combe, et ne tarda pas à se signaler à la haute attention de ses supérieurs ; directeur de l'école de la rue Dorée en Avignon, puis directeur de l'école d'Arles pendant quinze ans, il découvrit, peut-on dire, au jour le jour, la nécessité d'employer le provençal pour apprendre le français. Ce religieux, passionnément voué à sa tâche, dont les yeux jeunes et clairs ont fait penser un de ses biographes aux moines de l'Angelico, cet ignorantin que nul ne se souvient d'avoir vu de mauvaise humeur, ce modeste instituteur au perpétuel sourire de patience et de bonté, voyait, à chacune de ses classes de grammaire, d'histoire, de géographie, se dresser devant lui une vérité pédagogique impérieuse. Il en parla à Mistral qui lui fit lire l'ouvrage de M. Michel Bréal ; il en parla à ses supérieurs.
[s ceux-ci, tout en reconnaissant qu'il était dans
Le vrai, hésitèrent à le suivre. Si elle venait d'eux, la
fine paraîtrait réactionnaire et antijacobine ; elle
lit condamnée. Il fallait donc qu'elle vînt de l'Uni-
-îté.
Savinien ne se découragea pas. Il ne s'est jamais
découragé. Il publia, sous le titre Recueil de versions provençales pour l'enseignement du français, deux anthologies dans lesquelles il avait réuni des morceaux en vers ou en prose à la portée des enfants ; puis il les compléta par un Cours préparatoire et élémentaire, et une Grammaire provençale, très claire et très complète ; enfin, il a donné la Lionide, grand poème d'éducation en douze chants, que Mistral a tenu à recommander lui-même à tous les instituteurs de Provence.
Entre temps, l'influence pédagogique de Savinien s'était considérablement augmentée : en 1896, il fut nommé inspecteur provincial des écoles libres, et, pendant cinq années, il put expérimenter sur une grande échelle la valeur de ses méthodes : dans le
ucluse, le Gard, la Drôme, l'Ardèche, les Bouchesdu-Rhône, il réussit à les faire fréquemment appliquer ; partout, les résultats furent éclatants, et au Congrès des Sociétés savantes tenu à la Sorbonne, le modeste frère put apporter une communication unanimement approuvée ; M. Bayet, directeur de l'enseignement primaire, tint à le voir, causa avec lui, parla des règlements et conclut en disant :
— Au fait, je ne vois pas pourquoi les inspecteurs d'académie s'opposeraient à l'emploi de votre méthode !
La partie était belle à ce moment pour le savinianisme. Malheureusement, l'enseignement primaire allait bientôt recevoir une violente secousse, et les frères y deviendraient singulièrement suspects. Nous n.'avons pas à revenir sur cette tourmente. Disons seulement qu'en 1904 nous retrouvons Savinien sous
son nom originaire de Joseph Lhermite, ayant gardé sous le vêtement séculier ses manières ecclésiastiques, et dirigeant une petite école libre à Bourg-Saint- Andéol ; puis il est retourné en Avignon, théâtre de ses débuts, et il y a terminé sa vie et son œuvre à la fois en instruisant les élèves de sa pension Joseph Vernet et en conviant les félibres à soutenir ses revendications.
Ce qui fait l'intérêt principal du savinianisme, ce qui le rend supérieur à toutes les tentatives qui l'ont précédé, c'est qu'il constitue un système complet, qui suit l'enfant dans toutes ses classes, et parachève même son éducation à l'aide du poème la Lionide, lecture héroïque, et d'un récit, Firmin et Testedor, destiné aux futurs ouvriers de la campagne ou des ateliers. Ainsi, dès son arrivée à l'école, le petit Provençal est saisi par un enseignement qui est le complément immédiat de l'instruction maternelle, et qui l'amène sans transition brusque, sans heurts pénibles, à s'instruire et à se préparer à la tâche qu'il doit accomplir dans la vie.
Pourquoi cette méthode si clairvoyante, si pratique, n'est-elle encore que celle de quelques-uns?
A l'heure actuelle, en effet, dans la généralité des cas, nos dialectes provinciaux sont proscrits impitoj^ablement hors des écoles. La vieille pensée jacobine de Barère et de la Convention inspire toujours l'enseignement primaire. Pour lui obéir, les instituteurs ont redoublé d'ingéniosité.
A certains endroits, on use de récompenses : des prix spéciaux sont donnés aux enfants qui parlent français à l'école et dans la rue ; un inspecteur d'académie, dans un rapport présenté au Conseil général du Morbihan, développait, il y a quelques années, la proposition suivante :
irons pour l'amélioration de la race bretonne quelques-unes de ces primes que nous réservons aux chevaux, el faisons que Le clergé nous seconde en n'accordarit la première communion qu'aux seuls en-
fants parlant le français.
Inutile de dire que ce moyen, d'ailleurs bien clérical, ne fut pas employé. Ce qui Test beaucoup plus, ce sont les punitions, et notamment le Signe ou le Symbole. Voici en quoi il consiste :
L'élève surpris à parler « patois » est obligé de porter un objet ridicule, rondelle de métal, bille, poupée — en Bretagne, c'est un sabot — jusqu'à ce qu'il ait 11 vert lui-même un autre délinquant auquel il passe ce symbole désagréable. Le dernier détenteur à la fin de la journée l'échange contre une pénitence plus ou moins forte.
Le principe étant trouvé, il était facile de lui ajouter de nombreuses applications, et les instituteurs n'y ont pas manqué. Voici par exemple quelques détails donnés par M. B. Boitiat, inspecteur primaire à Barcelonnette :
Le patois est le pire ennemi de l'enseignement du français dans nos écoles primaires, dit-il. La ténacité avec laquelle, dans certains pays, les enfants le parlent entre eux, dès qu'ils sont libres, fait le désespoir de bien des maîtres qui cherchent, par toutes sortes de moyens, à combattre cette fâcheuse habitude. Parmi ces moyens, il en est un que j'ai vu employer avec succès dans une école rurale de la haute Provence et que je tiens à vous signaler. Il n'est peut-être pas très neuf, mais il est assez original. Le matin, en entrant en classe, le maître remet au premier élève de la division supérieure un sou marqué d'une croix faite au couteau, ou tout autre signe permettant de le reconnaître. Ce sou s'appelle le signe. Il s'agit pour le possesseur, pour le signeur, comme disent les élèves, de se débarrasser du sou en le donnant à un autre élève qu'il aura surpris prononçant seulement un mot de patois (1).
Un instituteur du même pays emploie un moyen
(1) Correspondance générale de /' instruction publique primaire, 5 octobre 1893.
plus radical ; le signe lui paraît à la fois trop doux et pas assez conforme à la bonne justice distributive :
Je me suis pris à réfléchir, dit-il, au sujet de ce procédé ; je reconnais qu'il stimule les élèves, et, cependant, je ne me suis pas décidé encore à l'employer. C'est que je lui trouve, à côté de certains avantages, un inconvénient qui me semble assez grave: sur dix enfants, je suppose, qui ont été surpris à parler patois dans la journée, seul, le dernier est puni. N'y a-t-il pas là une injustice? J'ai préféré jusqu'ici punir tous ceux qui se laissent prendre, et je suis heureux de les voir en général peu nombreux (t).
Et ici nous ne voyons que le règlement, nous ne voyons que les brimades et^ les punitions avouées : mais cela indique un état d'esprit qui se traduit en général par mille détails, réprimandes, moqueries, dédain, dont est l'objet le petit paysan qui a le tort de parler la langue de son père et de sa mère. «Toi, mon garçon, tu ne feras jamais qu'un laboureur ! » Combien de fois cette parole navrante a-t-elle été prononcée dans une école primaire?
Il y a des exceptions. Elles sont encore peu nombreuses. Toutefois suffisent-elles à indiquer certains points de résistance qu'il ne faut pas négliger. Ainsi, en Lot-et-Garonne M. Emmanuel Boudon, et en Tarn-et-Garonne M. Antonin Perbosc, tous deux instituteurs de l'État, ont appliqué plus ou moins complètement les méthodes bilingues ; dans le Gers, dans le Gard, on signale des essais du même genre. A certains moments, comme nous l'avons dit plus haut, il y eut un véritable élan dans les écoles provençales, où près de 5 000 élèves reçurent les bienfaits du savianianisme ; mais la région dans laquelle le gouvernement semble avoir laissé jusqu'ici le plus de liberté à la langue d'oc, c'est le Béarn.
Le regretté Adrien Planté, ancien député et maire d'Orthez, cabiscou ou président des félibres de cette
(1) Ibid., lettre de J. Manuel, instituteur aux Sanières (Hautes- Alpes) .
province, arriva, il y a déjà quelques années, à faire admettre par les inspecteurs d'académie et les conseils départementaux de l'Instruction publique, l'usage du parler local comme moyen de mieux apprendre le français. Mais cette permission eût été insuffisante/ les fidèles de nos vieux dialectes, groupés dans l'« école > ou association de Gaston-Phébus, n'avaient redoubl d'efforts pour engager individuellement les instituteurs à entrer dans une voie aussi nouvelle, pour doter toutes les classes de livres bilingues, pour soutenir cette campagne scolaire d'une série de conférences régionalistes, pour organiser des concours, récompenser les élèves, et aussi leurs professeurs. L'œuvre, comme on le voit, est immense ; et l'initiative privée réussira difficilement à l'achever.
Aussi, faudrait-il davantage. Là-dessus, je crois bien que tous les vrais régionalistes sont d'accord. Voilà longtemps qu'à tous les congrès, aux quatre coins de la France, ils émettent des vœux qui sont toujours demeurés platoniques. Cependant, leur propagande continue. Elle s'affirme par la presse, par des enquêtes comme celle que Savinien organisa et dont la revue Occitania fit connaître les résultats, enfin par des démarches actives auprès des députés des diverses régions et des divers groupes politiques.
Voici les trois points qui sont en cause et sur lesquels porte tout l'effort :
i° Que la loi admette qu'on puisse se servir de l'idiome local pour enseigner le français ;
2° Que la langue locale soit inscrite dans le programme du certificat et du brevet ;
30 Qu'on accorde quelques points supplémentaires aux élèves qui feront preuve de savoir en version.
Sans se lasser, le bon M. Lhermite, paisible et doux, persévérant et laborieux, a répété à tous les vents ces trois articles de son programme minimum. Sa méthode ■e depuis longtemps séduit les spécialistes ; pour
faire entrer dans [les mœurs, il n'a reculé devant aucun labeur.
« L'instrument est prêt et a fait ses preuves, a-t-il dit au Congrès des Jurisconsultes catholiques, réuni à Valence sur des questions d'enseignement ; mais les programmes actuels, la formation incomplète des maîtres, l'inertie de ceux qui devraient prendre à cœur l'entreprise font que la routine reste maîtresse du terrain. »
Il nous reste à voir quels arguments cette routine peut opposer au savinianisme, et comment il peut en triompher.
Il n'est pas difficile de voir quels sont les arguments qui militent encore contre les méthodes saviniennes. L'esprit de la Convention a persisté, en somme, dans l'organisation actuelle de l'enseignement, et, s'il faut sourire de la satisfaction de ce ministre, qui, tirant sa montre, disait : « A cette heure, tous les écoliers de France composent en histoire et géographie », il est dangereux de combattre une exagération par une autre. L'unité du langage est certainement un des grands éléments de l'unité de la patrie, et ici il ne doit demeurer aucune équivoque. Les partisans sincères des méthodes saviniennes ne doivent nullement prêter le flanc à des déclamations faciles et sûres d'avance de leur succès.
La question a été fort bien précisée par M. Michel Bréal, dans le discours qu'il adressa aux instituteurs réunis en Sorbonne, lors de l'Exposition de 1878 :
Vous, continuez, leur disait-il, l'œuvre de nos grands ministres, de Richelieu ; vous continuez l'œuvre de la Convention ; vous êtes les représentants de l'unité française en ce qu'elle a de meilleur ; mais cette œuvre d'assimilation est aujourd'hui assez avancée pour qu'on puisse faire grâce à ce qui reste de diversités provinciales... Là où la chose est possible, je voudrais voir l'école s'appuyer sur les originalités
natives... Cela introduirait quelque différence entre les écoles des diverses régions. Mais je ne crois pas que nous devions av.Mt des écoles uniformes comme les gares de chemins de fer qui, tout le long de nos voies ferrées, présentent toujours le même aspect, et dont le modèle, toujours le même, a été expédié de Paris.
Ceci est parfaite mont clair et raisonnable, et le but poursuivi ne cesse d'y apparaître sous son vrai jour patriotique. L'instruction, l'éducation des petits Français, tel est le but persévérant d'un éducateur comme le frère Savinien ; on ne peut mettre en doute sa bonne foi. En présence de la crise scolaire actuelle, qui peut méconnaître l'originalité séduisante du remède qu'il a proposé?
Léon de Berlue- Pérussis, l'érudit provençal, a fait remarquer avec juste raison, d'après les archives des communes et des notariats de son pays, que le nombre des illettrés était moindre au xvine siècle que de nos jours : or, « les magisters de cette époque ne s'entretenaient qu'en provençal, avec leurs élèves ; c'est en provençal qu'ils leur expliquaient la grammaire, le catéchisme et les quatre règles. Ce procédé n'était point si mauvais, puisque, en 1789, presque tous les villageois provençaux savaient lire et calculer » (1).
Tout le monde, d'ailleurs, serait d'accord, sans doute, si des félibres ou des celtisants exagérés n'avaient brouillé parfois les cartes du jeu. Certains d'entre eux, nous ne l'ignorons pas, prétendent opposer la langue d'oc ou le breton au français, et poursuivent le rêve des Catalans ou des Flamingants. Maurice Barrés a parlé des « lézardes dans la maison >>. Le comte de Lantivy, dans une série d'études fort intéressantes, a examiné certaines tendances du celtisme. Qui n'a entendu, dans un moment de lyrisme, quelque félibre ébaucher le plan d'un royaume ou d'une république du Midi, dont le centre géographique et même politique serait tantôt à Toulouse, tantôt en Avignon?
il) De Berlvc- Pérussis, Savinien et ste précurseurs.
Qui n'a entendu, un verre de cidre à la main, quelque breton déclarer que la langue française, à côté de celle des druides et des bardes, n'était qu'un informe patois?
Ce sont ces boutades, ces rêveries isolées, qui ont effrayé certaines personnalités ; elles ne devraient pas cependant les éloigner de la méthode bilingue, telle que nous l'avons exposée.
En effet, les Celtisants ou les félibres exagérés que nous venons d'évoquer n'ont pour elle aucune sympathie. Ils ne méprisent rien tant que le savinianisme ou ses adaptations « qui font de leur langue, disent-ils, la servante du français ». Pour eux, — ils sont très rares, mais leur violence fait qu'on les remarque, — il s'agit moins d'exalter le provençal ou le breton que de combattre le français ; et c'est dans le même esprit qu'ils ne peuvent souffrir les livres provinciaux qui contiennent une traduction en regard.
Les tenants du savinianisme n'ont rien de commun avec ces bonnes gens, qui lui ont justement déclaré la guerre et ne cessent de poursuivre de leurs épigrammes le frère Savinien, l'abbé Aurouze et tous les régionalistes qui n'oublient pas le mot fameux de Félix Gras :
J'aime mon village plus que ton village ; J'aime ma Provence plus que ta province; J'aime la France plus que tout.
« Aimer la France plus que tout », voilà le mot que les vrais provincialistes n'oublient jamais : ne les confondons pas avec quelques exaltés dont les utopies n'ont aucune chance de réalisation en un pays aussi fortement cimenté que la France.
Ces chimères écartées, quels obstacles pouvons-nous rencontrer? Hé ! je le sais bien : des habitudes pédagogiques invétérées depuis plus d'un siècle, la gêne de compliquer les programmes déjà surchargés, la crainte d'introduire à l'école un élément nouveau qui
risque d'y prendre une trop grande place, l'ennui d'accepter une réforme qui semble le dernier cadeau aux petits enfants de France de ces maîtres religieux si vilainement proscrits... Il me semble que si l'on parcourt les ouvrages de Savinicn, si on en expérimente l'application avec impartialité, on ne tardera pas à voit tomber tous ces obstacles-là.
Quel sera donc l'avenir des méthodes saviniennes? Pour ma part, j'ai grande confiance en elles, si tout le monde se pénètre bien de ce qui fait leur essence : la réforme de l'enseignement du français par la réforme et l'épuration de l'idiome local. Sur ce terrain, elles peuvent rendre les plus grands services, et, malgré bien des difficultés que nous n'avons pas voulu passer sous silence, elles finiront tôt ou tard par être appliquées. Elles correspondent trop directement au mouvement régionaliste qui se manifeste partout pour ne pas exercer d'une manière ou d'une autre leur influence sur l'enseignement public.
A l'inauguration de la statue de Mistral, en Arles, M. Melchior de Vogué disait : « Le drapeau français a trois couleurs ; pourquoi la poésie française n'auraitelle pas plusieurs langages? » comme Villemain avait déclaré jadis : « La France est assez riche pour avoir deux littératures ».
Pour que s'épanouisse cette floraison variée de nos provinces, il faut que l'on parle de mieux en mieux la langue nationale, mais sans oublier la langue locale. Que serait l'œuvre de Mistral si la foule ne pouvait pas en acclamer les strophes comme en cette radieuse matinée de mai 1909? L'école, mieux comprise, nous gardera un état d'esprit qui constitue la force et la beauté de la patrie.
La nationalité française, que nous voulons exalter et défendre avant tout, est faite des nationalités
provinciales. Un enseignement pénétré de cette pensée fera connaître et aimer aux enfants celle qui est la leur ; il les rapprochera de leur passé, de leur langue, de leurs ancêtres. Plus de psittacisme ni de verbalisme. Ne nous trompons point sur les mots. Un pan de mur écroulé, un donjon en ruines, un cimetière, un coin de ciel bleu, un clocher sonore, une vieille chanson populaire qui traîne au loin sur les champs, voilà la patrie... Nous la sentons. Nous la touchons. Ceux qui nous ont précédés, l'ont aimée, l'ont servie. Mais, comme nous aussi, ils ont aimé et servi la France maternelle, qui combina merveilleusement leurs qualités et leurs défauts avec ceux de ses autres enfants.
Voilà ce que la pédagogie régionaliste peut faire comprendre aux jeunes générations. Par elle, l'homme n'est plus un être isolé, livré au hasard. Il se sent le prolongement d'une race qui sut travailler efficacement à l'épopée française parce que justement elle demeura fidèle à son tempérament, à ses aptitudes naturelles, à son ciel et à ses lois.
On dira peut-être que c'est voir de bien grandes choses dans une série de livres scolaires. Mais est-ce que, par hasard, ces humbles manuels, bienfaisants ou redoutables, ne recèlent pas notre avenir?