L'ABBÉ JEAN BARTHÈS
Non loin de Toulouse, au long de la belle vallée de l'Ariège, que ferment les Pyrénées plus proches et plus bleues, au flanc d'une colline qui monte presque à pic au-dessus des peupliers, s'étale le village de Venerque. Son clocher roman, couronnant la masse crénelée de l'église, attire tout de suite le voyageur artiste : il grimpe à travers les ruelles, il voit les routes fuir, élégantes et gracieuses, les boutiques s'ouv:ir, la halle et la placette se montrer hospitalières : c'est un petit coin délicieux du pays toulousain. C'est là que, vingt-cinq ans, a prêché, prié, rêvé, rimé, le plus charmant des curés de campagne.
L'abbé Jean Barthès est mort à cinquante-quatre ans, sans avoir atteint la très haute notoriété à laquelle il avait droit. Car il n'était pas seulement le spirituel rimeur qui sait tourner un toast pour le dîner de l'Adoration, ou qui, d'un joyeux récit, récrée ses collègues de la Conférence cantonale : c'était un artiste, et des meilleurs.
Mais un mépris délicat de la popularité, une incompréhension complète de ce qu'aurait bien pu être le moyen de se faire apprécier, l'éloignement instinctif de toute réclame, le goût profond de l'intimité, et la joie satisfaite de se savoir apprécié de quelques rares amis, ont dérobé au grand nombre la valeur réelle de l'abbé Barthès : vers la quarantaine seulement il aborda les concours des Jeux floraux et publia son premier livre.
En dix ans, sa vie littéraire fut épuisée ; mais elle nous a laissé de précieuses reliques, et à cette heure où, plus que jamais, semble-t-il, les catholiques recherchent la poésie saine, croyante, bien française, il faut revenir à ces petits livres : Autour du Clocher, Refl fs d'Évangile, Derniers Poèmes (1), qui, vraiment, méritent mieux qu'une célébrité de province et que l'admiration de quelques lettrés.
Ceux qui avaient pu approcher le curé de Venerque ne s'y trompaient pas. Et François Coppée lui accorda, dès le premier abord, plus qu'une banale sympathie. «
Il l'avait connu aux Jeux floraux, quand, en 1896, il était venu prononcer, à Toulouse, l'éloge traditionnel de Clémence Isaure. L'abbé Barthès, après de nombreux succès, avait obtenu les lettres de maîtrise, qui le faisaient le collègue, à ce point de vue, d'Emile Pouvillon et de Coppée. Pouvillon avait même voulu écrire — et de quelle façon ravissante ! — la préface du premier volume du bon prêtre ; et il ne manqua point d'amener à Venerque le poète des Humbles et du Passant.
Ils entrèrent dans ce presbytère que Pouvillon nous a décrit si bien, « avec l'accueil de ses corridors blancs, de ses galeries égayées de tableaux, de la salle à manger resplendissante de la candeur des linges et du vernis des faïences » ; ils aimèrent tout de suite cette maison, qui avait « une porte ouverte sur le sanctuaire et l'autre sur le sillon » ; ils admirèrent, tout auprès, le vieux clocher « robuste et simple, naïf et vénérable », qui s'érige entre la haute falaise de marne qui abrite le village de Venerque, et la Hize — une toute menue et candide riviérette dont le flot éternellement jeune offre un miroir ingénu à sa figure crénelée d'ancêtre barbare.
« C'était au printemps ; le soleil nouveau envelop-
: j Tous ces volumes ont paru chez Lemcrrcr
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pait les rades assises de pierre et de brique du vieux monument ; des giroflées en fleurs, humbles créatures de 1 Heu, annonçaient, du haut des corniches en ruine, la venue de la saison heureuse, que célébraient plus bas, nichées aux solives du presbytère, les gazouillantes hirondelles. La première visite, en descendant de voiture, fut pour l'église, pour la châsse miraculeuse, un sarcophage du xiiic siècle, en cuivre repoussé, orné de figures d'une gaucherie expressive, où reposent côte à côte en des sachets de soie décolorée » deux saints locaux, saint Phébade et sainte Alberte, « le vieil évêque et l'enfant martyre ».
Respectueux sous le recueillement que leur versaient les voûtes romanes, les trois maîtres es Jeux floraux descendirent « vers le passé », soulevèrent d'une main émue « le linceul des légendes », respirèrent « le charme de l'autrefois, l'âme imprégnée aux murs des piétés anciennes ».
Puis on causa. L'intimité s'établit vite, et, quelque temps après, l'abbé Barthès pouvait adresser à Coppée ces vers pleins de présages :
Votre lit est drapé d'une riche courtine Où, sur un fond d'étoffe ancienne, au ton passé, Un vieux maître, parmi les fils d'or, a tissé Un Christ de forme byzantine.
Vous, moineau de Paris que grise le printemps, Le frisson des bois verts, un air de guitariste, Pourquoi donc avez-vous mis ce visage triste Aux plis de vos rideaux flottants?
Certes, la draperie est de nuance exquise Et d'un style très pur...
— Mais pourquoi, dans l'alcôve avez-vous suspendu Ce Christ, si devant lui rien en vous ne tressaille Et s'il vous cherche en vain à travers la broussaille, Comme autrefois l'agneau perdu?
Qu'importe ! laissez Le penché sur votre couche !...
... Conservez-le toujours. Si vous ne priez pas. Vous dont la foi s'éteint au vent du siècle, un prêtre Priera de loin ce Christ brodé par un vieux maître, Et lui demandera tout bas :
Qu'il vous fasse chrétien, lui qui vous fit poète, Et que, dans un colloque intime, à deux genoux, Vous l'adoriez, comme l'adore près de vous Votre pieuse sœur Annette (1).
Est-il téméraire de penser que l'amitié de l'abbé Barthès, ses vers émouvants et ses prières ne furent pas tout à fait étrangers à la conversion de François Coppée?
De tous ces événements bien connus, leur sympathie mutuelle s'accrut encore, et, trois ans plus tard, en 1899, l'abbé ajouta un épilogue à son poème.
Son illustre ami était croyant, il le voulut apôtre. Reprenant l'ancien thème, il lui écrivait sur un ton plus intime encore :
Quand tu choisis, pour ta courtine, ce tissu, Tu cédas à ton goût d'artiste et de poète ; Mais le Christ, qui voulait un divin tête-à-tête, Guidait ce choix à ton insu.
Enfin !... Il se pencha sur toi dans ton alcôve...
... Certe, ils te survivront tes beaux vers parnassiens, La fraîcheur de lilas de tes premières rimes ; Mais puisque tu cueillis la fleur des hautes cimes, La fleur des sentiments chrétiens,
Offre-nous le parfum des célestes bruyères ; Et, comme d'autres cœurs souffrent tes anciens maux, Cher poète, apprends-leur, pour en guérir, les mots Dont tu composes tes prières (1).
On sait si François Coppée a répondu à cette exhorta tion poétique et sacerdotale. Il en fut profondément touché, et c'est toujours avec une très haute estime
(1) Reflets <V Évangile, le Christ de V Alcôve, I. (1) Ibid., II,
PROVINCIAUX r-jg
qu'il parlai! de son pauvre collègue des Jeux floraux, qu'une mort prématurée enleva, au printemps de
Quelque temps avant la publication posthume des Derniers Poèmes, il nous faisait l'honneur de nous écrire la Lettre suivante qui ne laisse aucun doute sur ses véritables sentiments à l'égard du poète disparu :
« Monsieur et cher confrère,
« J'ai lu avec émotion les poésies posthumes de l'abbé Jean Barthès que vous avez eu la bonne pensée de me communiquer en épreuves et dans lesquelles j'ai retrouvé l'inspiration si pure et l'art si délicat qui distinguent tous ses ouvrages.
« Ma rencontre avec l'abbé Barthès est un des meilleurs souvenirs que je garde de mon passage dans votre belle et noble ville de Toulouse. J'y venais pour honorer en quelques strophes la délicieuse légende de Clémence Isaure, comme l'a fait aussi — et mieux que moi — notre ami disparu ; et, parmi les écrivains et les poètes toulousains dont je reçus un si aimable accueil, je me sentis attiré par une sympathie toute particulière vers ce curé de campagne, si modeste, si simple, si cordial, qui, en me disant quelques-uns de ses vers, me prouva dès lors qu'il était un vrai poète et un parfait artiste.
« Depuis, j'ai lu tout ce qu'il a écrit. La foi religieuse s'y allie au sentiment de la nature, comme l'odeur de l'encens au parfum des fleurs qui ornent un autel. Dans ses derniers poèmes que viennent de recueillir ses amis, je reconnais son enthousiasme pour tout ce qui est beau, vrai et bon, je respire une fois de plus
I l'émanation de cette âme chrétienne.
« L'abbé Barthès nous a quittés trop tôt, Mais, tout €rle regrettant, rappelons-nous qu'il fut un excellent prêtre de Jésus-Christ, qu'il exalta l'œuvre de Dieu
pensée qu'il est aujourd'hui dans le sein de Celui qu'il a si bien prié et chanté. »
Nous nous sommes attardés sur ces relations, car il nous semble que l'estime du poète de la Bonne Souffrance, manifestée de cette sorte, vaut bien des citations et bien des louanges. Elle accorde à l'abbé Barthès sa vraie place dans le mouvement littéraire contemporain.
Heureuse petite paroisse languedocienne, qui, pendant vingt-cinq ans, entoura, aima, vénéra un tel pasteur ! En un jour d'anniversaire, elle lui décerna des hommages publics, et lui offrit, en un enthousiasme digne d'Athènes, une plume d'or.
M. Alexandre Coutet, poète toulousain, qui fut son disciple et son ami — après avoir été son enfant de chœur — nous a laissé sur cette vie sacerdotale des notations admirables: il nous a montré son cher maître célébrant les offices, les grandes fêtes qu'il rendait si noblement solennelles, les « mois de Marie » si poétiques et si tendres, les obsèques où il prenait sincèrement mais discrètement part à la douleur commune, les mariages et les baptêmes qu'il célébrait avec gaieté, les processions de la Fête-Dieu, qui convenaient si bien à son âme fleurie et chantante...
Apprécié de critiques comme MM. Gabriel Aubray et J. Calvet, entouré de l'affection respectueuse d'une jeune école poétique, qui inscrivait toujours le presbytère de Venerque au premier rang de ses pèlerinages d'art, l'abbé Barthès a été emporté au moment où son nom dépassait le cercle des intimes : son âme délicate et sentimentale, brisée par des souffrances longuement subies en silence, avait usé son pauvre corps. Il mourut, le 18 avril 1904, à l'ombre du haut clocher de la Dalbade, qui avait sonné ses heures d'enfant et de jeune prêtre.
Il n'était plus que l'ombre de lui-même : l'œil avait éteint sa flamme, le front s'était dégarni *, la
bouche, si spirituelle, n'avait plus la force de sourire...
Ah ! ne le revoyons pas ainsi, mais plutôt tel que nous l'a montré M. Coutet, au matin des Rogations, dirigeant la procession rurale, à travers les fleurs épanouies et les moissons naissantes ; à cette heure où, souriant aux présents naïfs, mêlant dans son allure simple et bénissante le prêtre et le poète, il semblait, radieux, dans la floraison de mai, conduire ses paroissiens en paradis !
Et puis, retrouvons-le dans ses livres. Comme lui disait son ami M. François Tresserre, un autre charmant poète :
C'est dans tes vers, ami, que nous irons chercher Les paroles d'amour que t'apprit l'Evangile, Les contes qui riaient à l'ombre du clocher.
Et nous dirons à tous ta grande âme loyale, Ton besoin de semer d'étoiles l'âpre nuit, Et ta gaieté, cueillie à la branche ancestrale, Frais muscat conservé pour les hivers d'ennui.
Ton âme a parfumé la feuille de tes strophes Et le temps vieillira sans faner leur beauté. Quand ta rime a passé, traînant un bruit d'étoffes, J'ai cru sentir ta robe errer à mon côté...
Prêtre extrêmement sympathique, âme d'artiste et de rêveur, esprit très vif d'humoriste, tel l'abbé Barthès nous apparaît dans les livres qu'il nous a laissés. Autour du clocher, Reflets d'Évangile, Derniers Poèmes, trois recueils que l'on peut facilement consulter, nous offriront de beaux exemples ; mais nous en trouverons aussi parmi quelques œuvres inédites ou réservées à un cercle d'amis.
Emile Pouvillon écrivait en tête de son premier livre :
Les fervents de la patrie languedocienne et de la muse familière goûter uodans l'œuvre de M. l'abbé Barthès le
charme de la vie simple et le parfum du terroir ; ceux qui estiment que la réalité n'a de valeur et d'intérêt qu'à la condition de se prolonger et de s'achever dans l'idéal y verront s'ouvrir, par delà l'horizon humain d'où ses stances prennent leur essor, l'horizon du monde mystique.
L'âme d'un pays à travers l'âme d'un prêtre. Ainsi essayerai-je de définir cette œuvre, où la croix, quand elle ne se trouve pas au premier plan et en pleine lumière, allonge son ombre suggestive sur chaque page.
N'est-ce pas exactement ce que nous inspirent ses Vieilles chansons}
... Dans les campagnes on n'entend Que morceaux de café chantant,
Romances mièvres, Ou répertoire graveleux Que l'on fredonne au pas des bœufs
Du bout des lèvres.
Comme ces notes sonnent faux Parmi vous, babil des oiseaux,
Rire de l'onde, Qu'elles sonnent faux, dans les vents Qui bercent des grands bois mouvants
La voix profonde !
Ce qui te convient, paysan, C'est le refrain né de ton sang
Comme tes gerbes, Les fabliaux, les contes bleus, Rythmés aux rythmes onduleux
Des hautes herbes.
... Oui, chante comme tes anciens, Les vieux Noëls languedociens
Et Notre-Dame.
Vieillis dans leur vieille maison, Et, tout en gardant leur chanson,
Garde leur âme (i).
Jusque dans les effusions les plus simples, le prêtre et le poète se mariaient en lui ; et cela est très intéres-
(îj l iïniers poèmes.
sant à constater dans ces vers inconnus du grand public que lui inspira l'anniversaire de Victor Hugo. sont peut-être les derniers qu'il ait écrits. On sent que l'artiste aurait voulu quand même excuser, devant le prêtre, l'écrivain devenu révolutionnaire et anticlérical :
Tu fus un grand semeur d'ombres et de rayons, Et, dans le vaste champ où tomba ta parole, J'ai glané du bon grain parmi ton herbe folle, J'ai respiré des fleurs du ciel sur tes sillons.
De tes hymnes chrétiens j'ai fait un bréviaire : C'est mon missel doré, mon livre de chevet, Et ces vers, qu'autrefois le poète rêvait, Me servent, dans la nuit dévote, de prière...
A la même époque, M. Rostand, agenouillé dans la petite église espagnole d'Hernani, disait, en commémorant Hugo :
Et comme dans son œuvre énorme, on trouve tout, Je prends quelques beaux vers, comme on choisit des
[cierges, Et je les fais brûler lentement (1)...
L'idée est la même : elle fut simultanée. Et le curé de Venerque terminait ainsi :
De la crypte où tu dors j'ai troublé le silence, Et, sur le marbre noir où j'étais accoudé, Songeant au Dieu vengeur, je me suis demandé Ce qu'un beau vers chrétien pèse dans sa balance.
Et, dans l'espoir que Dieu t'aura fait bon accueil, Pour ces hymnes pieux mêlés à tes blasphèmes, J'ai pris le livre d'or de tes divins poèmes, Et l'ai relu dévotement sur ton cercueil (2).
Cette citation suffirait, à défaut d'autres, pour montrer à quel point l'abbé Jean Barthès avait le
(1) E. Rostand, Un soir à Hernani.
[2) A Victor Hugo, vers inédits.
culte de l'art. Comme son ami Coppée, il ciselait avec amour le vers et la strophe ; il leur voulait, en latin décidé, une valeur plastique. Aussi avec quelle joie saluait-il dans l'œuvre de son compatriote Falguière la puissance souveraine du Lavigerie !
C'est un épisode qu'il faut rappeler dans cette vie si peu chargée. Lorsque, à Biskra, en 1900, on érigea la statue colossale du grand cardinal, on mit au concours une ode de circonstance. L'abbé Barthès, d'emblée, remporta le prix, et, dans cette émouvante cérémonie, ce fut sa soutane de prêtre français qui flotta au pied du monument ; ce fut sa voix méridionale, chaude, et bien timbrée, qui lança aux vents du désert de magnifiques strophes :
Et voici que le sol s'est couvert d'oriflammes, Que, d'un frisson d'amour, ont tressailli les âmes, Comme les hauts palmiers aux brises de l'Atlas, Et que, pour ciseler ta figure d'évêque, Falguière a ramassé dans quelque cité grecque Le ciseau d'or de Phidias ! (1).
Le gouvernement français avait promis à l'auteur couronné les palmes académiques ; quand on sut que c'était un « curé », on les réserva pour quelque instituteur ; mais, par une ironie délicieuse, l'abbé obtint le Nicham-Iftikar !
Le poète sut en sourire, car c'était un Gascon, de cette Gascogne empanachée qui court après la chimère, mais qui ne perd jamais sa bonne humeur.
Railleur et facétieux, il l'était — et, pendant longtemps, on s'obstina à ne le voir que sous cet aspect. Nous venons de montrer combien c'était injuste, et cependant il faut reconnaître que nos meilleurs fantaisistes peuvent le placer au* premier rang d'entre eux. Combien "le fois nous est-il arrivé, en assistant à nos séances récréatives d' œuvres catholiques, de déplorer de n'y voirpas I es petits chefs-d'œuvre comiques du curé de
(1) [biâ., Au cardinâj Lavigeri
Venerquey remplacer tant de pauvretés pénibles, tant de basses bouffonneries ! L'abbé Barthès, c'est vrai, abaissé à écrire des monologues — mais dans quel Style, avec quelle verve ! Il fait tout de suite penser à Banville.
Voici, par exemple, la Découverte. Un illustre archéologue a découvert une sorte de tête enfouie sous le sol pierreux. Il n'en dort plus :
Seuls, les Buffons du document, Les passionnés du fragment, Les fouilleurs de marne et d'argile, Savent, pour l'avoir éprouvé, Le charme que l'on peut trouver Dans l'intimité d'un fossile.
Les collègues du savant attendent impatiemment le résultat de ses recherches, et le jour où, dans l'amphithéâtre, ils la palperont enfin, cette tête antédiluvienne. Et ce beau jour est venu : ces messieurs hochent leur tête grave, méditent, proposent d'impossibles hypothèses : Léviathan ou Béhémoth. — Mais l'empailleur arrive, et dit tout simplement, avec son gros bon sens :
Ça? c'est une tête de vache (i).
Et le Monument historique? C'est lui qui révéla l'abbé Barthès au public méridional.
Le vieux clocher paroissial allait s'effondrer, et, de six mois en six mois, les diverses administrations compétentes prenaient des mesures — officielles et théoriques — pour le réparer. Jusqu'à l'inspecteur des beaux-arts qui débarqua dans le village et s'émerveilla du « vieil édifice classé », promettant un rapport favorable, qui, six mois après, venait d'éclore, quand, vous le devinez :
(i) Derniers poèmes : la Découverte.
Mais dans la nuit, nuit calme et douce, Sans que la brise ait effleuré De son front les touffes de mousse, Le monument s'est effondré.
Notre architecte nous engage
Vivement, à nous adresser
Au ministre : l'avis est sage,
— Et nous allons recommencer (1).
On a aussi beaucoup applaudi la Bourriche — une bourriche d'huîtres, dont une « personne du sexe » a fait cadeau à un couvent de Carmes déchaux. Après une vive discussion, les moines se décident à consommer ce mets luxueux :
Un plat d'huîtres est un plat maigre : Donc, notre règle le permet.
Et Ton donne des ordres en conséquence au cuisinier Stapin :
C'était une de ces natures Simples, sans malice et sans fiel, Qui poussent au fond des clôtures, Et s'en vont doucement au ciel.
Le lendemain, ce béat Stapin accourt, la figure rissolée et les mains rôties ; quand on réclame les huîtres, après les pois chiches traditionnels, il dit : « Ce n'est pas cuit. » Le malheureux les avait pous-sées activement, feu dessus, feu dessous !
Et le prieur tire la moralité de l'historiette :
Laissons au monde ses bourriches...
Mais quant à nous, fils du Carmel, Mortifions-nous pour le ciel !
— Stapin, repassez les pois chiches (2).
Après mille fantaisies de ce genre, toujours d'un goût parfait et d'une adresse prosodique remarquable,
(1) Autour du Clocher, le Monument historique.
(2) Ibid., La Bourriche.
nous retrouverons cel idéal cuisinier de couvent dans te Péché de Stapin, qui rappelle un des plus jolis contes de Daudet.
Stapin n'avait pu résister à l'attrayante saveur du vieux Graves qu'il allait au cellier quérir pour les repas de fête de la communauté. Alors, le prieur, pour sauver le Frater de la tentation, lui enjoint de chanter le Libéra tout le temps qu'il passera à la cave. Tout va bien. Le prieur rit dans sa barbe.
Soudain la voix plus éclatante Lance ces mots : Pater noster, Et s'arrête. — C'est la rubrique.
Fatale rubrique ! Le silence s'éternise. Stapin ne reprend plus son chant. Et le prieur s'élance à son secours.
Il courut trop tard, dit l'histoire, Pour achever le Requiem, Stapin s'étant remis à boire Au ne nos inducas in tentationem (i).
Il fallait entendre l'abbé Barthès détailler cela, en artiste consommé, l'air sérieux, le geste rare et sobre, dans son petit salon de Venerque, ou au dessert d'un déjeuner de poètes. C'était une joie sans ombre, un bon rire sans arrière-goût.
Et cependant, il fut autre chose et mieux qu'un humoriste ! Nous avons essayé de le prouver, de le montrer. Quand il s'est analysé lui-même, ce n'a jamais été au milieu des traits d'esprit. Ce causeur étincelant était, au fond, un mélancolique ; et sa mort a révélé ..que lui, non plus, dans ses sonnets de tristesse mystique, « il n'avait pas fait de littérature»... Voici, en terminant ses Reflets d'Évangile, comment il s'est défini :
(i) Derniers poèmes : le Péché de Slàfnu.
Au chevet de l'abside un artiste inconnu A scellé sous le cintre aux nervures de pierre Un vitrail. On y voit une sainte en prière Qui foule des fleurs de rêve sous son pied nu.
C'est une grisaille — où le soleil n'est venu Jamais étoiler d'or les fleurs de la verrière, Où jamais, sous une caresse de lumière, N'a tressailli la Vierge au regard ingénu.
Mais quand l'autel s'éclaire, aux baisers de la flamme, Dans ses mailles de plomb le cristal prend une âme, Et si du bercement rythmé de l'encensoir
Une mince vapeur l'effleure, il s'opalise
Comme un ciel qui s'endort dans la brume du soir.
— Et ma vie est pareille à ce vitrail d'église (1).
Où trouver une plus délicate définition de la vie sacerdotale? Et vraiment, en laissant de côté, comme pures galéjades entre confrères, tous ses petits contes en vers, ne peut-on pas dire que l'abbé Jean Barthès, avant l'abbé Louis Le Cardonnel, et comme lui, a su merveilleusement réaliser
Cette antique union du poète et du prêtre,
Tous deux consolateurs et tous deux inspirés? (2).
(1) Reflet d'Évangile, le Vitrail.
(2) Louis Le Cardonnel, Poèmes, Épilogue.