EUGÉNIE DE GUÉRIN
Il est des renommées qui grandissent et s'affirment par le temps, tandis que de bruyantes célébrités déclinent. Maurice et Eugénie de Guérin, l'un discuté et incompris, l'autre parfaitement insoupçonnée, n'ont cessé de monter vers la gloire, et chaque jour davansemble-t-il, le frère et la sœur s'imposent à l'attention.
Ce fut d'abord pour Maurice le coup de clairon retentissant et faux de George Sand, dans la Revue des Deux Mondes, cet article panthéiste qui affligea si fort la pieuse sœur aînée qui avait vu mourir l'auteur du Centaure le crucifix sur les lèvres ; ce fut ensuite pour Eugénie, après la publication posthume du fameux Journal par Trébutien, l'annonce solennelle de Lamartine dans ces Entretiens familiers de littérature qui jetèrent aussi pour la première fois au monde le nom de Frédéric Mistral. Désormais, l'élite était fixée. Toutes les jeunes filles à l'âme pure et à l'austère destinée rêvèrent d'écrire aussi leur journal. La littérature catholique féminine comptait un nom de plus sur la liste où elle avait inscrit déjà Mme Swet chine et |fme Augustus Craven. Saluée à la fois par Veuillot et Barbey d'Aurevilly, la « pauvre demoiselle » endormie au cimetière d'Andillac jouissait à la fois du rare prige d'enchanter les âmes naïves et de séduire les lettr
Maurice était moins unanimement accepté. Lama-r
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tine avait dit de ses œuvres avec sa désinvolture habituelle de grand seigneur :
Il n'y a, selon nous, rien de supérieur, rien même de digne d'une sérieuse attention dans tout cela.
Quelques lettres où l'on retrouve un peu de l'âme de sa sœur, et un essai intitulé le Centaure, déclamation de rhétorique qui ne mérite pas le bruit qu'on en a fait et qui est tombée vite de ce piédestal de complaisance dans le juste oubli qui lui était dû : voilà tout, quant au prodigieux talent qu'on attribuait à ce jeune homme (i).
Comme Eugénie eût été blessée de cette tranchante appréciation ! Elle était cruelle, elle était injuste : nous savons bien, maintenant, que son amour fraternel avait raison.
Elle-même, d'ailleurs, devait connaître la critique. Si le romantisme finissant la célébra, — ■ peut-être à l'excès, — ni l'école parnassienne ni surtout le naturalisme ne devaient la comprendre. Aux adeptes de l'art pour l'art, aux disciples de Flaubert, aux habitués des soirées de Médan, que pouvait dire cette littérature d'âme, cette prose blanche, cette rêverie très simple de jeune fille qui écrit sans s'en douter? Quand Huysmans, sous le pseudonyme de Des Esseintes, aborda l'étude des lettres catholiques contemporaines, il lui décocha sans respect une de ses plus vives boutades. Il déclara que son héros était incapable de goûter le Journal et les Lettres.
Il avait inutilement tenté de comprendre les délices de ces ouvrages où l'on découvre des récits tels que ceux-ci : « J'ai suspendu, ce matin, à côté du lit de papa, une croix qu'une petite fille lui donna hier ». « Nous sommes invitées, Mimi et moi, à assister, demain, chez M. Roquiers, à la bénédiction d'une cloche ; cette course ne me déplaît pas » ; où l'on relève des événements de cette importance : « Je viens de suspendre à mon cou une médaille de la Sainte Vierge que Louise m'a envoyée, pour préservatif du choléra »; de la poésie de ce genre : « Ô le beau rayon de lune qui vient de tomber sur l'Évangile que je lisais ! » enfin, des observations aussi
(i) Cours familier de littérature, entretien 88, p. 297.
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rantcs et aussi fines que celles-ci : « Quand je vois passer devant une croix un homme qui se signe ou ôte son chapeau, je me dis : « Voilà un chrétien qui passe a (i).
idemment, le disciple de Baudelaire, le chercheur de mots rares et de sensations inédites qu'était des Esseintes, ne pouvait pas goûter la grâce candide de la châtelaine du Cayla ; et je gagerais bien que Durtal, converti, vieilli, incliné à plus de compréhension et de sympathie, devait trouver encore la littérature d'Eugénie de Guérin un peu fade et pas assez compliquée...
Il semble qu'auprès des artistes, Maurice soit revenu en honneur le premier. Les naturistes, il y a vingt ans, le nommèrent parmi leurs maîtres : Eugénie en tira un regain de faveur. Des écrivains amoureux de la simplicité, tendrement émus par les figures un peu surannées, attentifs à rechercher ce que les plus humbles existences peuvent contenir de charme et de beauté, MM. Francis Jammes et Edmond Pilon, l'annoncèrent à la jeune littérature. On découvrit que les historiettes tant raillées par Huysmans ne devaient pas être isolées de l'ensemble, de la vie résignée, mélancolique, pleine d'aspirations célestes de leur auteur, du décor modeste et quotidien où cette vie déroulait ses jours monotones et sans péripéties. On aima Eugénie de Guérin, sans trop l'avoir lue, comme on aimait la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre ou la Clara d'Ellébeuse de Francis Jammes.
Désormais, tout le monde était conquis. Dans un livre définitif, M. Abel Lefranc a clarifié toutes les questions qui ennuageaient encore la physionomie de l'auteur du Centaure (2), et M. Ernest Gaubert, en une anthologie excellente précédée d'une introduction fort précise, a mis à la portée de tous l'œuvre du frère et de la sœur (3). Enfin, M. Ernest Zyromski, dans
(1) A Rebours, p. 195.
(2) Maurice de Guérin, par Abel Lefranc. Paris, Champion.
(3) Œuvres choisies de Maurice et Eugénie de Guérin, avec une
un double ouvrage tout récent, a mêlé à leur âme tous les nobles élans de la sienne (i). On a voulu de toutes parts suivre les traces de ce couple fraternel, envolé avant le succès. On a recherché leurs papiers et leurs lettres. On a suivi Maurice dans la solitude de la Chênaie... Pour moi, avec l'orgueilleuse piété d'un compatriote, je préfère me rendre à ce château du Cayla, où il est né, où il est mort, à ce petit cimetière d'Andillac où il repose auprès de sa sœur, dans l'agreste nature qu'il aimait tant, à l'ombre de la croix qui régna sur son lit funèbre comme sur son berceau.
Où peut-on mieux honorer les morts que dans les lieux où ils vécurent? Celui-là peut-être qui ignore la Bretagne ne comprendra jamais pleinement Chateaubriand ; celui qui n'a jamais vu le Rhône et la Camargue, qui n'a jamais entendu les cloches d'Avignon, hésitera devant Mistral. Pour lire avec plus d'attendrissement Maurice et Eugénie de Guérin, il faut avoir vu les humbles collines tarnaises arrondir leurs croupes et creuser leurs douces vallées, sans éclat, sans violence, sans splendeur.
Le Cayla, en effet, n'est pas un château légendaire. Lamartine, jadis, sans se préoccuper des précisions, insouciant comme un grand lyrique qu'il était, le plaçait n'importe où, « dans cette région de la vieille France située entre le Midi et l'Ouest, derrière le Périgord, près de la Charente, non loin de l'Océan » ! Avec cela, les bonnes gens étaient fixés. Cependant, en y regardant de près, le poète d'Elvire aurait vu que, dans ses Lettres, Eugénie parle fréquemment d'Albi, du Tarn, de Gaillac, toutes choses que, malgré son dédain de la géographie, le candidat aux destinées de la
introduction biographique et critique, et des notes bibliographiques, par Ernest Gaubert. Nouvelle Librairie nationale, Paris.
(i) E. Zyromski, Maurice de Guérin. Eugénie de Guérin, 2 vol. Paris, Armand Colin.
France ne devait pas placer dans la Dordogne ou les Deux-Sèvres. Mais bien plus que tout cela, il avait été certainement frappé par le départ de Pierril, « s'en allant avec son petit cochon pour chercher des truffes »... truh'es? Il ne pouvait y en avoir qu'en Périgord !
Voilà pourquoi, pendant quarante ou cinquante ans, a été enlevé aux Languedociens ; pourquoi, dans sa première édition des Portraits français, M. Edmond Pilon en a fait un château périgourdin et a envoyé Maurice commencer ses études dans un petit séminaire de Cahuzac, qui n'a, je crois bien, jamais existé, alors que le frère d'Eugénie a étudié le rudiment au petit séminaire de Toulouse, ce que tout le monde sait aujourd'hui.
C'était, d'ailleurs, tout naturel. Le Cayla est à une cinquantaine de kilomètres de la ville de Clémence Isaure, tout au plus ; et, par la route, le trajet devait être plus direct qu'à travers les méandres du chemin de fer.
Aujourd'hui, Gaillac et Cahuzac-sur-Vère s'atteignent facilement par la voie ferrée (1). De la petite station de Cahuzac, tassée dans le soleil et la poussière, sur un paysage médiocre, un omnibus primitif peut servir à conduire les visiteurs jusqu'au château du Cayla, distant de six à sept kilomètres. Mais le mieux est de faire le trajet à pied pour se familiariser avec le pays d'Eugénie de Guérin.
En sortant de Cahuzac, qui n'est qu'un village méridional, avec son éparpillement de maisons, ses jardins à claire-voie, ses cours ouvertes, ses constructions en brique quelquefois cuite et plus souvent crue, nous descendons une côte rapide et nous suivons, dans le fond de la vallée, le ruisseau d'Andillac qui va nous mener au Cayla. Dans ces derniers obscurs prolongements des Cévennes que continuent les ondulations de l'Albigeois, les horizons sont étroits et bornés ; de mul-
(1) Il suffit de prendre à Toulouse le train de Paris par Capdena; qui v r ppt.
tiples combes se creusent un peu partout, que couronnent des bouquets de chênes, que dessinent en bas des files bien alignées de peupliers italiens ; à droite, à gauche, la vue est arrêtée par de petites collines, et rien n'ouvre à l'âme de larges aperçus. L'aspect est un peu sauvage ; des pierrailles jettent par-ci, par-là sur le sol des teintes blanchâtres qui réverbèrent l'éclat aveuglant du jour. On sent qu'on n'est pas loin des causses où ont si souvent dialogué, selon le mode antique, les pâtres de Pouvillon et de François Fabié.
Humble et tranquille vallée ! C'est par là que M. de Guérin passait dans sa bonne vieille voiture, quand il allait à Gaillac, cette capitale ! Ce défilé paisible et isolé suffit à nous séparer du reste du monde, à créer pour Eugénie de Guérin, comme l'a dit un de ses compatriotes, « un site solitaire sans être désert, mystérieux sans être secret, mélancolique sans être triste, également éloigné du mont et de la plaine, de la lande et de la forêt, accessible aux échos affaiblis du monde et fermé à ses bruits quotidiens ».
Et, tout à coup, sur la hauteur, un clocher, un clocher octogonal, aux fenêtres en mitre, à la flèche aiguë, tel qu'on les construit dans tout le pays, sur le modèle des Jacobins de Toulouse... J'arrive à Andillac.
Que de souvenirs se lèvent à chaque pas, dans l'unique rue de ce petit village, bâti, lui aussi, sur la pierraille ! Nous allons droit à l'église qui fut le lieu de pèlerinage le plus fréquent de la douce esseulée du Cayla... N'est-ce pas là qu'elle est venue porter ses rêves d'enfant et de jeune fille, l'offrande de son sacrifice, son renoncement à la vie, ses prières ardentes pour Maurice, prières exaucées enfin puisqu'il est mort, non dans le désespoir de sa vie brisée, mais dans la paix de sa foi reconquise? N'est-ce pas là qu'on l'a portée, la dernière fois, au chant des psaumes campagnards, alors que, pour elle, comme le dit Edmond Pilon, « le chemin de Cahuzac avait donné ses aubépines et le jardin du Cayla ses primevères »? N'est-ce
]xw là (|ue, sous le soufîje de Dieu, celle qui aurait pu re qu'une vieille fille provinciale, à l'âme aigrie et aux désirs mesquins, a Henri comme un beau lis et ne jamais fanée?
Oui, le lieu est exactement le môme : mais l'édifice a été reconstruit par M. Mazuc de Guérin, gendre d Erembert, et par conséquent neveu par alliance d'Eugénie. La vieille église, étroite et sombre, « fraîche comme un puits l'été, chaude comme un nid l'hiver », était d'une pauvreté lamentable ; elle menaçait ruine ; il a fallu l'englober dans des murs nouveaux qui l'ont arrachée à notre, souvenir.
Sortons dans le cimetière. Dans le clocher seulement, une rosace nous montrerait le frère et la sœur coloriés ingénument sous le fameux marronnier. Nous retrouverons plus loin ce souvenir.
Voici les tombes paysannes, groupées en troupeau à l'ombre de l'église ; parmi elles, au-dessus d'elles, un seul monument, appuyé, entre deux contreforts, au mur même de la nef : la sépulture où dorment, enfin réunis, les membres de la vieille famille des Guérin.
Autour de l'obélisque de pierre que surmonte une croix, autour de la dalle funéraire gardée par quatre bornes que relient des chaînes, les cyprès jettent leur ombre raide et noire. On se jette à genoux parmi les herbes folles un peu roussies par l'été albigeois. On tâche de rejoindre par la prière les chrétiens de vieillesouche qui ont été couchés là, qui sont allés reposer dans la terre que leurs aïeux avaient défendue, aimée, illustrée depuis des siècles.
Les chroniques de notre famille, écrivait Eugénie, la disent de race vénitienne. On la trouve établie en France au commencement du ixe siècle.
Et je songe qu'ils doivent être fiers de leurs derniers descendants, l'évêque de Senlis, le chancelier de France qui présidait aux conseils de Blanche de Castille, et les grands-maîtres de Malte, et i" troubadour qui fions-
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sait à la cour d'Adélaïde de Toulouse. Par-dessus le mur bas, où se tordent pourpiers et capillaires, le vent me vient des collines proches, de toute cette région infiniment accidentée, qui moutonne par étages jusqu'à l'estuaire où s'étreindront le Tarn et la Garonne. Voilà donc où a fini de vivre une race longtemps liée à ce sol, lorsque la Révolution l'eut déracinée, brisée, épuisée par la misère et l'infortune ! Et je déchiffre l'inscription de l'obélisque, dont certaines parties ont été rongées par la mousse :
A la mémoire
de
Maurice de Guérin,
par les soins
de sa veuve
et
de sa sœur Eugénie,
après qu'il se fut éteint
dans leurs bras, à la fleur de son âge.
Au-dessous, sur le socle, les noms se pressent. Maurice a été vite rejoint dans la tombe :
Ici reposent
Joseph de Guérin, né en 17...
ancien maire d'Andillac,
Erembert, Maurice, Eugénie, Marie,
ses enfants
et son arrière petit-fils,
Maurice Mazuc^de Guérin du Cayla.
Puis, enfin, en grosses lettres déjà usées, sur la dalle, comme pour rappeler encore la perte principale et le deuil du génie :
Ici repose
Maurice de Guérin du Cayla,
décédé à l'âge de...
Et tandis que nous demeurons là, à contempler ce lieu funèbre qu'écrase de sa chaleur et de sa splendeur
tout l'été environnant, une phrase du Journal nous revient en mémoire :
Revu à Andillac cette tombe toute verdoyante d'herbe. Comme c'est venu vite, ces plantes ! Comme la vie se hâte sur la mort et que c'est triste à notre vue ! Que ce serait désolant sans la foi qui nous dit que nous devons renaîtr^ sortir de ces cimetières où nous semblons disparus ! (1).
Nous sommes maintenant sur la route du Cayla. Chemin émouvant, qui suit une sorte de crête entre
ix petites vallées, celle de la Vère et celle du ruis-
iu ; il descend à travers des iris. Côtes montées et descendues, horizons étroits qui se déplacent, avec leurs arbres nombreux et maigres, ornières poussiéreuses et cailloutées. C'est ici que passait Eugénie si souvent, quand elle se rendait à l'église, toute seule pendant la semaine, avec toute la paroisse le dimanche, quand elle rencontrait les braves paysans dans leur habits de fête, et qu'elle recevait des adisias de tous les côtés. Nous nous hâterons vers le but de notre pèlerinage : nous laisserons rapidement défiler devant nous la croix de pierre, très ancienne, où elle a souvent prié pour Maurice, et la garenne de Sept-Fonts et les proches hameaux, devinés à travers les bouquets de bois. Nous avons déjà aperçu la silhouette carrée du Cayla, avec sa tourelle, et nous ne voulons plus nous attarder en route. Tournant à gauche, nous avons plongé dans la vallée, rejoint la Vère dont les rives s'annoncent par leur procession de peupliers italiens, auxquels se mêlent des aubiers et des saules. Le chemin l'accompagne et serpente avec elle pendant près d'un kilomètre. Nous arrivons.
C'est par ici que le pauvre Maurice revint chez lui pour mourir :
Dans les premiers transports de sa joie, à la vue du Cayla, il serra la main d'Erembert qui se trouvait près de lui, il nous fit signe à tous comme d'une découverte, à moi qui n'eus
(1) Journal, 20 octobre 1839.
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jamais moins d'émotion, de plaisir ! Je voyais tout tristement dans ce triste retour, jusqu'à ma sœur, jusqu'à mon père qui nous vinrent joindre à quelque peu de distance. Affligeante rencontre ! Mon père fut consterné ; Marie pleura en voyant Maurice... Lui embrassa son père et sa sœur sans se montrer trop ému. Il semblait dans une sorte d'extase dès la première vue du château ; l'ébranlement qu'il en eut lut unique et dut épuiser toute sa faculté de sensation (i)...
Les romantiques, qui ne sont jamais venus au Cayla, se sont imaginé, à la faveur de ces détails dramatiques, un site pittoresque et montagneux, une route difficile, et, juchée sur des escarpements rocailleux, une terrasse, la fameuse terrasse où Maurice de Guérin vint agoniser et mourir. La réalité n'a rien de cette gravure romanesque : en face de nous, au sommet d'une pente assez douce où se déroule une prairie avec des arbres — chênes et peupliers — et que couronne un paisible potager paysan que dessinent quelques rosiers et des plates-bandes de buis, le manoir apparaît, grande bâtisse carrée, au toit de tuile rouge, aux larges fenêtres anciennes dont certaines ont conservé leur croisillon de pierre de jadis. Il a été retouché, embelli, augmenté d'un magnifique escalier à double volée qui grimpe jusqu'à la terrasse. Il n'a plus sa digne pauvreté d'autrefois. Déjà, du temps des Guérin, il avait subi des restaurations : n'importe ! c'est une gentilhommière qui n'eut jamais rien de romantique, mais qui respire le calme, la douceur, la sérénité dans le devoir, de notre vieille France provinciale. Comme l'a dit justement un de ses fervents, « elle fait songer à ces aïeules des anciens temps, damoiselles de bonne lignée, qui n'avaient pas un port de reine, mais qui avaient pourtant fière mine sous leurs coiffes blanches tuyautées »
Maintenant, en cherchant autour de nous, nous retrouverons facilement la place du marronnier défunt, le moulin, le lavoir qui vit parfois la douce et noble lavandière, le chêne du Téoulet, les allées et les
(i) Journal, n février 1840.
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lacets qui nous mèneraient aux coteaux ensoleillés de Cahuzac ou aux derniers moutonnements de la forêt de la Grésigne, et, plus près, la ferme, avec ses volailles et ses chiens... Tout autour le vallon s'enfonce, s'arrondit, remplaçant le parc et unissant le pays tout entier à la vieille demeure. Rien n'est plus simple, rien n'est mieux « de chez nous ».
On n'entre pas par la terrasse. Une antique petite porte, encadrée dans le mur de lierre de la tour, s'ouvre sur l'autre façade.
La cuisine, grande et seigneuriale, est fort hospitalière. Son plafond à charpente, noirci par la fumée, nous fait songer aux longues veillées dont elle a été le théâtre, et sa haute cheminée à ces vastes repas communs que l'on y préparait : il n'y a plus les arbres entiers que l'on y brûlait, mais que de souvenirs déjà autour de nous, près de cet âtre éteint ! Je me penche vers la plaque du foyer : est-ce la même que celle dont Eugénie a salué l'installation?
Aujourd'hui, on a placé un âtre nouveau à la cuisine. Je viens d'y poser les pieds, et je marque ici cette sorte de consécration du foyer dont la pierre ne gardera point de trace.
C'est un événement ici que ce foyer, comme à peu près un nouvel autel dans une église. Chacun va le voir et se promet de passer de douces heures et une longue vie devant ce foyer de la maison (car il est à tous, maîtres et valets), mais qui sait?... (i).
Maîtres et valets ne sont plus là. Nous faisons un effort pour évoquer les tableaux familiers que le Journal a cités :
Il faut que je note en passant un excellent souper que nous venons de faire, papa, Mimi et moi, au coin du feu de la cuisine, avec de la soupe des domestiques, des pommes de terre bouillies, et un gâteau que je fis hier au four du pain ; nous n'avions pour serviteurs que nos chiens, Lion, Wolf et Trilby, qui léchaient les miettes. Tous nos gens sont à l'église.
(i) Journal, \7 mars 1835.
Ce repas au coin du feu, parmi chiens et chats, ce couvert mis sur les bûches, est chose charmante. Il n'y manquait que le chant du grillon et toi, pour compléter le charme (1).
D'ailleurs, cette cuisine a vu aussi des scènes tragiques. Avez-vous oublié que là l'horrible chatte grise a enlevé, un jour de deuil, un pauvre petit pigeon qu'Eugénie avait de son mieux réchauffé au coin du feu?
Cet événement et tous ceux du jour se sont passés à la cuisine ; c'est là que je fais demeure toute la matinée et une partie du soir, depuis que je suis sans Mimi. Il faut surveiller la cuisinière ; papa quelquefois descend, et je lui lis près du fourneau ou au coin du feu quelques morceaux des Antiquités de l'Église anglo-saxonne.
Lecture inattendue auprès du pot-au-feu ! Elle nous donne l'occasion de voir entrer en scène Pierril, le petit Pierril, que l'imagination populaire aujourd'hui, à Andillac et à Gaiilac, nous représente vieux, ridé, cassé, à genoux auprès du mausolée d'Eugénie de Guérin :
Ce gros livre étonnait Pierril. Que de moûts aqui dedins ! (2). Cet enfant est tout à fait drôle. Un soir, il me demanda si l'âme était immortelle ; puis, après, ce que c'était qu'un philosophe. Nous étions aux grandes questions, comme tu vois. Sur ma réponse que c'était quelqu'un de sage et de savant :
— Donc, mademoiselle, vous êtes philosophe.
Ce fut dit avec un air de naïveté et de franchise qui aurait pu flatter Socrate, mais qui me fit tant rire que mon sérieux de catéchiste s'en alla pour la soirée (3).
Ah ! cette cuisine ! On s'y occupait de choses bien graves, on y lisait des livres qui n'avaient qu'un rapport très lointain avec la Cuisinière bourgeoise:
Avec qui croirais-tu que j'étais, ce matin, au coin du feu de la cuisine? Avec Platon ; je n'osais pas le dire, mais il
(1) Ibid., 15 avril, même année.
(2) Que de mots-là- dedans !
(3) Journal, 18 novembre 1834.