PORTRAITS PAR PRUD’HON
du public, et leur description serait fastidieuse et inutile. Ils ont d’ailleurs des caractères que l’on peut indiquer d’une manière générale, et leurs qualités découlent directement du genre de talent de Prud’hon, qui devait être et qui fut en effet un portraitiste excellent. Ses portraits de femmes surtout sont remarquables. Et ce n’est pas sans raison, car nul ne sut mieux que lui surprendre l’expression mobile de son modèle , saisir son caractère intime, moral pour ainsi dire, ses nuances les plus délicates et les plus fugitives. Il était lui-même sensible, impressionnable, rêveur, et il donne aux physionomies un cachet tout particulier ; quelque chose de mélancolique et de doux, de tendre et d’ému qui touche profondément. Il fixe sur sa toile ce souffle, ce rien, ce tout : l’àme humaine.
Prud’hon aimait la campagne. Toutes les fois que son travail le lui permettait, il s’échappait et allait passer, avec M"' Mayer, quelques jours ou quelques semaines aux environs de Paris. A la fin de 1820, il était dans la forêt de Compiègne, d’où il écrit à son ami Constantin :
« De Saint-Nicolas dans la forât de Conipiè<jne, ce 5 8'"' IS'JO. — Je te félicite de tout mon cœur, mon cher Amédée, sur l’alliance heureuse que tu dois
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contracter avec Ion aimable cousine et qui fera, je n’en doute pas , le bonheur à tous deux. Dis bien à ta chère future toute la part que j’y prends, et combien je souhaite que votre félicité mutuelle soit longue et inaltérable. Le mariage est un lien bien doux lorsque les convenances du cœur s’y trouvent : il fait le bonheur continuel de la vie, et je désire que la vôtre se pas.se sans trouble et sans nuages.
« Tu me demandes, mon ami, une chose qui me parait dilTicile ii effectuer. Je ne retournerai à Paris que dans les premiers jours de novembre. Serail-il assez tôt pour ce que tu souhaites de moi? M’envoyer les dessins à Compiègne! ils ne pourraient me parvenir dans la forêt qu’un samedi , car de toute la semaine c’est l’unique jour où il y ait des occasions pour la ville. Tu dois voir que cela mènerait bien loin et te mettrait en frais trop considérables, je crois, à raison de la valeur des objets. Tu feras làdessus ce que tu jugeras à propos ; je suis toujours à ton service pour tout ce qui peut t’être utile ou agréable. Ton père signait pour moi les dessins de moi qui lui tombaient dans les mains, car jamais je n’en ai signé aucun. Si ceux dont tu me parles , tu les reconnais de moi, rien ne t’empêche d’en faire autant; de plu‘, tu as ma signature au bas de ma lettre : elle peut te servir de type. Tu dois croire
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que je trouverai bon tout ce que tu feras. Embrasse ton aimable future pour moi ; assure-la bien de tout l’intérêt que Je prends à son bonheur. Présente à ta chère maman mon ■ attachement respectueux. SIcs amitiés à ton frère, et ne m’oublie pas auprès de toute la famille. Reçois pour ta part mes embrassements et l’assurance de mon amitié.
« Pbud’uon.
« M"* Mayer te fait son compliment sur l’aimable lien que tu contractes. Elle te prie de présenter ses civilités amicales à ta maman et à ta chère future *. » Prud’hon revient à Paris tout plein de ces sentiments affectueux. Il était reposé, rafraîchi, heureux de son propre bonheur et de celui des autres. Il reprit tranquillement ses travaux, sans que rien pût lui faire prévoir la catastrophe qui allait l’atteindre dans ce qu’il avait de plus cher, et le frapper mortellement lui-même.
4. L'originat de cette lettre appartient à M”* Amédce Constantin. — Amédée Constantin était lo Gis de Guillaume-Jean Constantin, l'un des plus anciens amis de Prud'hon, k Paris.
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En 1821, M"' Mayer avait quarante-six ans. Elle était arrivée à. cette époque pleine de périls pour les femmes où les chagrins, les inquiétudes, les contrariétés même peuvent agir d’une manière funeste sur la santé déjà profondément ébranlée, et conduire les esprits les plus fermes et les plus sains jusqu’aux limites de la folie. Depuis quelque temps, une sombre mélancolie, dont elle ne sortait que pour se livrer à des emportements sans motifs, à des accès de jalousie ou de tendresse, à une surexcitation , à une exaltation de sentiment, à une incohérence dans ses propos et dans ses manières, qui remplissaient ses amis d’une anxieuse appréhension, s’était emparée d’elle. Par moments sa raison revenait lucide et complète; mais les efforts qu’elle faisait pour cacher à Prud’hon son état maladif et le trouble de son âme ne faisaient qu’aigrir le mal et l’envenimer davantage. Cependant, si on ne regarde qu’à l’extérieur, ses vœux étaient comblés , car elle avait atteint le but poursuivi avec une si touchante et une si persévérante affection : Prud’hon était célèbre, honoré, admiré, entouré d’amis de son choix et de
PRÜD’HON ET MADEMOISELLE MAVER. 419 disciples dévoués. Elle menait avec lui une vie calme, retirée, consacrée au travail ; celte existence laborieuse et tranquille que les gens de bien rêvent pour leurs dernières années. Une circonstance toute fortuite vint donner la forme d’une idée fixe et un corps aux vagues agitations de son esprit et déterminer sa fatale résolution.
J’ai dit que .M"' lifayer avait, à titre d’arlisie, un logement à la Sorbonne, voisin de celui de Prud’hon ; les apparences, au moins vis-ii-vis du monde, étaient ainsi sauvées. Or, au commencement de Jb21, l’administration, faisant droit aux réclamations de la Faculté de théologie, qui demandait qu’on rendît l’antique monument à sa destination première, signifia aux artistes qu’ils eussent à quitter dans un bref délai les appartements et les ateliers qu’ils occupaient*. Cet ordre consterna .M"' Mayer. A la Sor-
1. Les artistes expulsés reçurent une indemnité, comme le prouve la lettre suivante adressée probablement à un chef de division du ministère de l'inslructiun publique :
• Paria, ce 17 décembre 1821. •
< Monsieur,
«D'après une décision du conseil ro.al de l’instruction publique, les personnes qui habitaient la Sorbonne et qui doivent recevoir une indemnité de logement pour en être sorties, ne pourront toucher le montant de chaque semestre de cette indemnité qu’en vertu
4îü PRDD'HON ET MADEMOISELLE MAYER.
bonne elle pouvait, sans blesser gravement les convenances, continuer à vivre avec Prud’hon ; mais elle sentait parfaitement qu’en habitant avec lui dans des conditions ordinaire.s, elle aflicherait une liaison qui n’était connue que de ses amis et d’un petit nombre de personnes, et lui donnerait une publicité fâcheuse pour l’homme à qui elle avait consacré sa vie, et dont s’alarmait son âme délicate et fiére. D’autres consi-
d'un certifical du ministre de l’intérieur, qui constate qu’on n u pas obtenu du gouvernement d’autre logement en dédommagenoent de celui que l'on possédait; d'après cela, obligé de produire tous les six mois ce certificat demandé, puis-je me Haller, Monsieur, que l’obligeance que vous m’avez toujours montrée voudra bien se prêter à cette circonstance, et que vous aurez la Itonlé de me faire donner le certificat nécessaire pour recevoir dans les premiers jours de janvier prochain le quartier échu?
«Tous les six mois je vous prcscnlerai ma réclamation, et régulièrement, Monsieur, de six mois en six mois j’oserai meltro votre condescendance pour moi h contribution; veuillez no pas trop vous en effrayer, et croire que je serai sensible à celle nouvelle marque de votre bienveillance, qui ne se lasse jamais lorsqu’il s’agit d’obliger.
a Veuillez donc, Monsieur, recevoir favorablement ma supplique, ainsi que l’assurance de ma considération distinguée et de mon entier dévouement.
« PRUD’ HON « rue da Rocher, n» S4.
« P. s. Je me présenterai à votre bureau jeudi procliain'. »
!. L'original de cette lettre appartient i U. Laperlier.
PRUD HON ET MADEMOISELLE MAYER. 4îl dérations d’ordre matériel vinrent aggraver cette situation et achever de troubler la raison de la pauvre femme. En venant vivre avec Prud’hon, M"' Mayer avait apporté et mis dans la communauté avec une généreuse imprude/ice, sans penser à l’avenir, sans rien calculer ni réserver, les soixantedix ou quatre-vingt mille francs que lui avait laissés son père. De plus, elle contribuait très-largement par son travail aux dépenses de la maison. Au lieu de tirer aucun profit de sa position, c’est elle qui avait doté la fille de son ami, élevé ses fils, apporté l’aisance dans la maison; de sorte qu’à cet égard, tout au moins, elle pouvait marcher le front haut, sans craindre d’être prise pour une de ces femmes avec qui elle n’avait aucun rapport. Mais nous avons affaire à des artistes : l’économie n’était le fort ni de Prud’hon ni de M"' Mayer; l’argent s’en allait on ne sait comment, et quoique le petit ménage vécût avec une grande simplicité, lorsqu’au moment de quitter le quartier on eut payé toutes les notes et les petites dettes qui s’étaient accumulées chez les fournisseurs, on s’aperçut qu’il ne restait absolument rien de cette fortune, qui était pour M"' Mayer à la fois l’indépendance et l’honneur. On pourrait indiquer d'autres circonstances malheureuses qui vinrent s’ajouter à celle que je viens d’énumérer. Malgré le respect dont
4ii PKÜD’IION ET MADEMOISELLE MAVER.
.M"' Mayer élail enloiircc par ses amis et par les confrères de Prud’hon, quelques mèclianls propos parvinrent jusqu’à elle. Une femme de sa société profila de ce moment pour lui donner des scrupules tardifs sur sa liaison. Un vol domestique dont elle fut victime à cette époque l’alTecta beaucoup. « Us ne me laisseront rien, disait-elle, pas même mon linge. » Mal portante et vieillie, elle se vit ruinée, isolée, peut-être délaissée, ou contrainte d’accepter les bienfaits de celui pour qui elle avait perdu sa position dans le monde. Scs idées achevèrent de se brouiller et le moindre prétexte devait suffire pour précipiter l'infortunée dans les dei nières extrémités.
Ce prétexte, hélas! se présenta. Le matin du 26 mai 1821, .M"' Mayer était plus soulTrante qu’à l’ordinaire. Son médecin, M. Braie, vint la voir et lui trouva l’œil hagard, le front alTieusement plissé. Elle avait auprès d’elle une jeune fille de douze ans, son élève*. Elle lui donna congé, puis la rappelant, elle l’embrassa tendrement et lui passa au doigt une de ses bagues en lui recommandant de la conserver soigneusement. Elle trouva pourtant la force de monter à l’atelier, et se plaçant en arrière de Pru-
4. Celle jeune fille élail Sophie Dupral, sœur de l'ancien libraire do l'Institut et peintre en miniature. C’esI elle qui, dit-on, a posé pour la tête do l’Ame délivrée.
MORT DE MADEMOISELLE MAVER. iî3
d“hon, suivant son habitude, elle se mil au travail. Bientôt on apporta une lettre qui donnait la nouvelle d’une maladie très-grave de M'”" Prud’hon. Troublée par ce qu’elle vient d’apprendre, M"' Mayer garde d’abord le silence. Puis fout à coup, « Prud’hon, dilelle, si vous deveniez veuf, vous remarieriez-vous? » Le malheureux, ne pensant qu’îi la vie affreuse que sa femme lui avait faite, et sans songer au coup qu’il allait porter dans le cœur de son amie ; « .\h ! répondit-il en se tournant h. demi et faisant un geste d’effroi, jamais'! » Ce mot fut la goutte d’eau. M"' Mayer, silencieuse, atterrée, passa dans le cabinet attenant à l’atelier et oii Prud’hon avait coutume de s’habiller; elle y prit un rasoir, descendit, traversa la cour, remonta dans l’appariement, entra dans le petit salon , se mit devant la glace, et d’une main sûre se coupa la gorge. La domestique entendit le bruit .sourd d’un corps qui tombe; elle accourut, la malheureuse était déjà moric-.
1. Je liens re renseignement el une grande partie de ceux qui precedent de M"" Belloc, fort liée, pendant les dernières années de leur vie, avec Prud'hon et M"‘ Maver.
î. Extrait de l'acte de décès de M"' Mayer : t L’an 48îl, le 27' jour du mois do mai, dix heures et demie du malin... sont comparus .MM.Pierre-Eélix Trezel, peintre d'Iiistoire, âgé do trentehuit ans dem' à Paris, rue et maison de Sorbonne n” 1 l,ct Pierre- Jérome Lordon, peintre d'histoire, Agé de (|uarante-un ans, dcm‘