‹ Prud'honChapitre 35 sur 148 · CARNETS DE PRÜD’HON · texte numérisé non relu

CARNETS DE PRÜD’HON

sisle à contempler les objets qui nous entourent et à s’en pénétrer. Il répondait un jour à Bruun-Neergaard, qui lui demandait ce qu’il avait fait en Italie : « Je m’occupais k regarder et à admirer les chefsd’œuvre'. 1) Il revenait donc plus riche d’observations, d’impressions et de projets, que d’ouvrages terminés. Les deux précieux carnets que possède JI. .Marcille nous font assister aux préoccupations du jeune artiste k cette époque. A côté de croquis, d’études d’après les anciens et les maîtres modernes, de figures de femmes légèrement indiquées, on y trouve les titres et quelques compositions d’un grand nombre de sujets dont il a traité une partie par la suite: C Arnuur réduit à la raison; Joseph et la femme de Puliphar; l'Amour et Psyché; la Vertu arilie par l'Amour; l’Amour, la Frirolilé, le Léger badinage, le Hepentir qui les suit; Junon à la prière de Minerve donne ses divines mamelles à Hercule; l’Amour d’Antiochus pour Stralonice; Narcisse épris de lui-même; l'Amour est souvent guidé par la Folie; Perfidie du centaure Nessus qui enlève Déjanirc à Hercule; Pénélope ayant enfin proposé à ceux qui la recher-

1. Sur la situation des Beaux-Arts en France, ou Lettres d’un Danois a son ami, par T.-C. Bruun-NeertiaariJ. A Paris, à rancicniie librairie do Dupont, rue de la Loi, n" Ii3l, an xi-1801, lettre vui. — Paris, le Î5 venlôse an ix.

I9S PRCD'IION LfTTE CONTRE LA MISÈRE.

citaient de tendre l'arc d'I'Iysse, le seul Ulysse déguise en mendiant en vint à bout, eic., etc. *.

C’est donc avec un bien léger bagage que Prud’lion arriva à Paris dans le courant de 1789; mais il est probable qu’il fit d’abord un séjour à Cluny, pendant lequel il peignit le portrait du curé fiesson que pos.sède M. Eudoxe Marcille, ainsi ([ue celui d’un M. Landel, industriel de Dijon, qui le paya en nature et lui donna doux couvertures de laine de sa fabrication , et peut-être les deux miniatures d’après M. et M'”' Devosge que possède M. Gabet. 11 tombait en pleine crise révolutionnaire, et quoique ce soit bien à tort que l’on accuse la République d’avoir négligé et dédaigné les arts, il est bien certain que le moment n’élait pas favorable, et que, dans

I. Quelques pages dclachécs de cos carnets onl apparlenu i A. Deveria et se trouvent maintenant dans diverses collections. — Parmi les ou\ rages que Prud'lion exécuta certainement à Rome, on p<'ut citer le ravissant portrait à la plume qu'il fit de lui-mt'mo pour son ami Dagoumer, que posstyait M. Dromont et que nous avons fait graver, et une miniature du prince .Negroni que nous avons vue chez le même amateur, qui montrent assez la transformation radicale qui s'était faite dans son talent. — Il est probalile que quelques esquisses de sujets classiques, celle en particulier à'L'tysse et Xausiraa, au duc de Polignac, datent do cette époque, de mémo que deux petiLs tableaux, le Pe'pnrt et la Mort d'Hector, que Prud'lion avait donnés à son ami Feuchot, et qui appartiennent à M. Henri Baudot, h Dijon.

PHÜD'HON LCTTE CONTRE LA MISÈRE. <99 ces premières années d’effervescence, on avait tout autre chose à penser. D’ailleurs David régnait sans conteste, et les grands travaux étaient pour lui et pour ses élèves. Prud’hon s’établit dans un modeste logis, rue Cadet, n° 18, et fit aussitôt quelques miniatures qui lui fournirent le pain quotidien. Un amateur, 1e comte d’Harlai, instruit de sa position malheureuse, lui commanda des ouvrages plus importants : la Vengeance de Cérès, l'Amour réduit à la raison, et son pendant, le Cruel rit des pleurs i/u’il fait verser, que le grand seigneur lui paya, dit-on, assez maigrement. Ces beaux dessins à 1a plume, qu’il avait sans doute préparés pendant son séjour à Rome, commencèrent à le faire connaître. Il se voyait près d’échapper à la misère, lorsque au bout de peu de mois sa femme, qui était restée à Cluny depuis son départ pour Rome, vint le rejoindre, lui donna coup sur coup deux enfants, Jacques-Philippe et Eudamidas, et ces nouvelles charges, en aggravant encore sa pénible situation, le forcèrent à renoncer pour longtemps aux ambitieux projets qu’il avait formés à Rome. Il fallait en effet subvenir aux besoins de la famille, et, dans ces conditions, le pauvre artiste ne pouvait songer à entreprendre des travaux de longue haleine.

Prud’hon avait cependant retrouvé k Paris ses excellents amis Fauconnier, Chamuffin, Sylvain, Con-

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slantin , dont la présence et l’appui allégèrent sans doute ses souffrances matérielles et morales, et aussi le fils de son maître Devosge, mais qui le quitta presque aussitôt. On se souvient avec quelle insistance Prud’hon, pendant son séjour à Rome, avait supplié Devosge de lui confier le jeune Anatole, offrant de le conseiller, de le diriger, de lui servir de père. Devosge ne s’était pas rendu aux affectueuses et judicieuses raisons que lui donnait son élève. 11 avait envoyé son fils à Paris, chez David, et, au moment où Prud’hon revit ce jeune homme, il fut frappé des résultats malheureux qu’avait eus sur le fils de son ami l’enseignement du grand peintre. Ce qu’il avait prévu était arrivé ; il s’était laissé entraîner par la routine de l’atelier; il risquait de perdre son individualité. Prud’hon pense qu’il est encore temps de parer au danger en envoyant Anatole à Rome, « où il pourra mieux suivre son génie et son goût. » Il écrit à son maître :

« Paris, ce 8 novembre il8U. — Monsieur, — Voilà donc le pauvre Anatoile qui me quitte pour voler auprès de vous ; il trouvera à y remplir le vœu de son cœur et à y jouir d’une tranquillité qu’on cherche vainement dans la capitale. Ces considérations me font envisager son départ avec une sorte de

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contentement; mais, relativement à moi, son éloignement m’afflige. Habitué à le traiter comme mon ami, je dirai presque comme un fils, je prenais un singulier plaisir ù. diriger ses réflexions, à éclairer sa marche dans la route pénible des arts. J’avais d’autant plus de satisfaction à lui faire part de mes idées, qu’il les saisissait avec une sagacité de jugement difflcile à rencontrer dans un jeune homme. Ne croyez pas que je cherche à faire son éloge : la flatterie est trop vile à mes yeux pour me porter à déguiser ce que je pense. Oui, je pense et je crois qu’Anatoile, s’il continue à se porter k l’étude avec la même ardeur, la même application et un discernement aussi juste qu’il l’a montré jusqu’ici, je ne doute pas qu’il ne devienne un artiste très-distingué et qui sera éloigné de la marche calquée de nos artistes modernes, qui n’est certainement pas la meilleure des marches possible, puisqu’elle a pour base une méthode d’habitude qui passe des maîtres aux élèves sans interruption et qui agit par des principes qui ne sont point ceux du génie, du sentiment ni de la raison. Vous verrez vous-même. Monsieur, combien Anatoile porte et attache ses idées au beau, et si vous le jugez sans prévention qui lui soit défavorable, le progrès de ses lumières pourra vous surprendre. Il ne lui manque, dans les dispositions où il est, qu’une praticiue con-

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stante et opiniâtre qui lui donne la facilité de rendre le sentiment. Mais qu’il prenne bien garde qu’elle ne dégénère en habitude, en manière, et que dans sa couleur et son dessin il cherche plutôt à saisir le sentiment caractéristique de l’objet qu’il veut rendre qu’à suivre une méthode de teinte et une marche de traits dans laquelle on se forme sans y prendre garde, et qui fait que tout ce qui est produit tombe dans l’uniformité et dans une monotonie insipide.

n Je suis bien loin de penser comme M. David, qui voulait lui persuader qu’on atteignait plutôt la perfection en étudiant à Paris qu’en allant en Italie, et qui, en quelque façon, est lui-même la preuve du contraire. Non, à Paris, malgré soi, la manière à la mode et usitée influe sur les idées. On adopte des principes qui ne mènent ni au but ni à la vérité. On les suit; on s’en fait une pratique, qu’on porte en Italie avec les préjugés qui l’accompagnent et dont il est impossible de se défaire, lors même que l’on sent les belles choses et qu’on voudrait les mettre à profit. A cet égard, je suis du sentiment de M. David qui prétend qu’on revient d’Italie comme on y est allô, c’est-à-dire sans acquis. Mais si on y va sans préjugés, sans habitudes prises, sans manière formée, avec un esprit sain, un jugement porté au vrai, un intellect fait pour saisir le beau et se l’approprier, je

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(lis et je soutiens qu’on y prendra la manière propre à son génie, ferme, énergique, qui ne sera pas commune et qui, dans la façon de sentir de l’individu, lui fera faire des chefs-d’œuvre, et je ne crois pas me tromper. Pour faire donc le voyage de Rome, il vaudrait beaucoup mieux, selon moi, ne rien savoir que d’avoir un acquis formé, mais arbitraire, et c'est le cas de tous les jeunes gens qui ont trop longtemps étudié à Paris dans l’atelier d'un maître quelconque. Est-on donc maître de donner l’essor & son génie quand on l’a garrotté par des préjugés trop fortifiés et une pratique tournée en facilité abusive? Non, non, il n’est plus temps; c’est un être absolument décomposé et qui ne revient plus à sa première nature. J’en veux donc venir à dire que, si vous avez intention d’envoyer Analoile en Italie, n’hésitez pas ; il est au vrai moment d’en profiter.

Il Je suis avec un attachement sincère et respectueux, .Monsieur, votre très-humble, obéissant serviteur et élève.

(I i'rud’uon p'".

Il Mes respects, s'il vous plaît, à M™' Devosge, et mes compliments à tous nos amis. »

Nous ne connaissons qu’un bien petit nombre des miniatures que Prud’hon fit, suivant son premier bio-

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graplie, au moment de son arrivée à Paris. Mais les gravures de Copia nous ont conservé les importantes compositions qu’il exécuta pour le comte d’Harlai. î.a plus importante des trois, la Vengeance de Cérès, l’avait, senible-t-il, déjà occupé pendant son séjour à Rome, car M. de Joureanvault fit une gravure de ce sujet d’après un dessin que Prud’hon lui avait sans doute envoyé'. Quoi qu’il en soit, ce premier ouvrage considérable du peintre représente un épisode de la vie de Cérès, mentionné par les poètes anciens et qu'Ovide a repris et brodé suivant son

L’eau4or(c de M. de Joui^anvaull csl rare : je n’en connais que cinq ou six exemplaires. Ce ne sont que des épreuves d'essai d’une planclie qui n’aura pas éic tirée, car les marges, qui n'ont pas été nettoyées, |K>tlent un certain nombre de croquis et de caricatures. La composition ellc-mèmc est très-différente de celle de l'ouvrage définitif. Llie est en hauteur; la table manque; Cérès est nue, à l'exception des jambes, qui sont couvertes d'une dral>erie qui vient se rattacher en arrière a l'épaule droite; enûn la \ieille présente à la déesse une cruche de forme allongée, et celle-ci, sur le point de boire, s'arrête pour regarder lacchus d'un air courroucé. Celte plantlio porte : P. Paul Prudon del. — Le de JûitrsunvnuU, scutpl. et au-detsous : Cérès cherdianl Proserpine — dédié à madame la baronne de Ueinilz, née baronne de Wrede, etc., épouse de Son Excellence M. le baron de Ueinilz, ministre d'Ètal et grand capitaine des mines de S. .1/. le roi de Prusse, par son très-humble et très-obeissani serviteur le baron de Jounanvault.

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