LA VENGBANCE DE GÉRÉS
habitude. Dans ses courses vagabondes à la recherche de sa fille Proserpine, Gérés arrive à Eleusis, harassée et aiïaniée. Une vieille femme, nommée Baubo, lui donne l’hospitalité. Gérés s’assoit à sa table, mais son désespoir était si grand qu’elle refusait toute nourriture. Alors Baubo fit un geste indécent qui dérida la déesse et la décida à prendre la bouillie. Mais le jeune lacchus, compagnon de Baubo, ayant fait mine de se moquer de la gloutonnerie de Gérés, celle-ci le change en lézard. Prud’hon a représenté sans la modifier en rien la légende chantée par les poètes. La scène se passe dans une pauvre chambre. La déesse, vue de profil, est assise; de la main gauche, appuyée à la table, elle tient son assiette; de l'autre elle approche sa cuiller de ses lèvres. Mais le ge.ste du jeune lacchus, placé à l’autre bout de la pièce, le corps cambré, les deux bras jetés en avant, la surprend et l’arrête. Elle le regarde le cou tendu, la bouche ouverte d’un air menaçant. Ge mouvement interrompu est admirablement saisi. Derrière la table, Baubo, magnifique figure qui semble inspirée de .Michel- Ange, le corps incliné, tient des deux mains la rustique soupière et semble parler à la déesse. Prud’hon a fait là, pour son coup d’essai, une œuvre magistrale et excellente. La vieille femme est, par la belle expression de la tête, le noble arrangement des dra-
Ï06 L’CNION Dli L'AMOUR ET DE L'AMITIÉ, peries, la vérité de la pose, une de ses créations les plus grandioses. Gérés est ravissante de grâce, de noble.sse, de poétique beauté. On pourrait cependant reprocher quelque lourdeur à sa coiiïure, composée de grosses tresses roulées derrière la tâte et d'une profusion d’épis qui s’avancent sur le front. Ce bel ouvrage nous montre Prud’hon compositeur et dessinateur accompli. Il possédait déjà au plus haut degré ce sentiment personnel , cette individualité accusée qu’il signalait dans ses lettres de Rome comme la vertu capitale de l’artiste.
En 1791, Prud’hon envoya au Salon un beau dessin à la pierre noire, que possède M. Mène et qui représente un jeune homme portant un flambeau, appuyé sur le dieu Terme. 11 répéta cette figure dans le tableau : Vi'nioii de l'yimour el de /’/lniitié, qu’il e.vposa en 1793, avec deux portraits, un magnifique dessin à la pierre noire, dont le sujet est emprunté à la tragédie à' Andromaqiie, et l'Amour réduit à la raison exécuté à la plume. Cette dernière composition et son pendant : le Cruel rit des pleurs (/u'il fait verser, forment avec la Cérh le prologue, en quelque sorte, de l’œuvre de Prud’hon. Ce sont des ouvrages nés de la mâme inspiration; fruits poétiques des loisirs féconds qui avaient naturellement mûri dans Tâme de l’artiste pendant les trois ou quatre années solitaires qu’il passa dans la