‹ Prud'honChapitre 89 sur 148 · LA JUSTICE ET LA VENGEANCE DIVINE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE ET LA VENGEANCE DIVINE

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qu’ils doivent occuper dans un tableau d’histoire.

La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime est un des joyau.v du [.ouvre et un des chefsd’œuvre de notre Kcole. Ce tableau est tellement connu, que je nie bornerai à en rappeler les traits principau.x. Dans un endroit désert, hérissé de rochers sauvages, éclairé par la lune qui se montre au milieu de lourds nuages, le meurtrier, vêtu d’une tunique et d’une écharpe flottante, s’éloigne en courant du cadavre nu de sa victime, étendu en travers au premier jilan, et qu’il rcgarde en se retournant avec uneexpression de terreur. La Justice et la Vengeance fendent les airs et vont l’atteindre. La Vengeance porte une torche d’une main et avance l’autre pour le saisir; la Justice tient les balances et le glaive flamboyant dont elle va le frapper.

La Justice divine est la tentative la plus sérieuse, la plus sévère, la plus élevée qu’ait faite Prud’hon, et il ne s’est autant préoccupé d’aucun autre de ses ouvrages. [I comptait sur ce tableau pour répondre à ses détracteurs, qui le représentaient comme un intrus dans le domaine de la grande peinture. 11 était encore dans toute la vigueur de son talent, encouragé, aimé, heureux, et, quoique le sujet sortît sous quelques rapports du genre où il excellait, il en a fait un chef-d’œuvre. On possède une foule de croquis,

3î4 LA JUSTICE ET LA VENGEANCE DIVINE, quelques dessins importants et deux ou trois esquisses qui prouvent que ce n’est qu’armé de toutes pièces qu’il entreprit ce grand travail, et avec quel soin il se prépara à l’exécuter',

Le motif que Prud’lion adopta en dernier lieu présentait de précieux contrastes, dont il a tiré un excellent parti : les divinités vengeresses, la figure hideuse de l’assassin, celle de la victime, jeune, pure et touchante. Le tableau, simplement et largement disposé, est d’une grande franchise de lignes et d’eiïel. C’est une composition complète, absolument trouvée,

1. Je signalerai entre autres les deux beaux dessins d'ensemble h M. le duc d'Aumale cl à M. Léon Cognict; la superbe étude au crayon noir rehaussée pour la figure du jeune homme au premier plan, à .M. Camille Marcillc; les trois esquisses qui appartiennent il M.M. .Moignon et Monjean et à M^'Couvreux, ainsi que la répétition originale, d'une excellente conservation, qui a fait partie de la collection Somraariva et que possède aujourd'hui M. Chaix d’Est-,\ngc. L'esquisse de M"’' Couvreux, qui avait été donnée à Frochot, par Prud'hon, est d'une beauté toute particulière. Elle est presque identique au tableau. Les jambes de la victime sont cependant plus largement croisées que dans l'ouvrage définitif : elles forment une sorte d'X d'un effet désagréable, et le peintre a tri's-heureusemenl modifié cette partie de sa composition. — Celle de M. Monjean est également fort belle. Elle a dù être exécutée après celle de M. Moignon et avant celle de M"" Couvreux; car, bien que les figures aient beaucoup plus d'importance que dans la première, le champ du tableau, à gauche surtout, est plus étendu que dans le second et dans l'ouvrage definilif.

LA JUSTICE ET LA VENGEANCE DIVINE. 3i5 et, comme la plupart de celles de Prud’hon, elle semble avoir été conçue sans effort. Iæ paysage, austère et grandiose, d’une invention très-originale, trèsfrappanle, encadre admirablement cette scène lugubre et ajoute à la terreur qu’elle inspire. Les deux divinités à demi enveloppées de draperies vertes et rouges que la rapidité de leur vol fait flotter en arrière, s’enlèvent en force et dessinent sur le ciel une silhouette pleine d’élégance et de grandeur; la double lumière de la lune et du flambeau de la Vengeance les éclaire, comme le reste du tableau, de lueurs étranges et sinistres. Je n’oserai louer sans restriction le meurtrier, dont le peintre a volontairement, je crois, exagéré la laideur et la vulgarité, et qui exprime à la fois la lâcheté et l’astuce. C'est une figure d’une réalité terrible et mélodramatique, à laquelle la voix publique a donné le nom de Caïn ; mais il me semble qu’il eût été possible d’exprimer son caractère odieux par l’expression plutôt que par les traits du visage et l’aspect extérieur de sa personne. Quant au jeune homme étendu mort au premier plan, les jambes et le milieu du corps en travers du tableau, le toi-se et la tête perpendiculaires au spectateur, les deux bras étendus en croix, c’est une création délicieuse, la personnification poétique de l’adolescence et de l'innocence. Le peintre a posé

3Î6 LA JUSTICE ET LA VENGEANCE DIVINE, son modèle de manière îi faire ressortir la beauté et la grâce de ce corps juvénile et charmant. La tête dans la demi-teinte est adorable; le torse, éclairé par la lumière blanche de la lune et dont le mouvement fait saillir les lignes suaves, les formes élégantes, la délicate et idéale structure, est un des che'^s-d’œuvre de l’artiste et de la peinture ; cette figure, un peu trop longue peut-être, est d’un galbe e.xquis, d’une couleur ravissante, et modelée avec une finesse et une souplesse qui n’ont pas été surpassées. Comme on peut s’en convaincre en e.vaininant les parties claires qui n’ont pas changé, la facture de cet ouvrage était e,vccllente et digne de la composition et du dessin. Malheureusement les ombres, que Prud’hon avait une propension h. forcer, et qui jouent dans ses ouvrages un rôle plus important que dans ceu.v des peintres italiens, ont beaucoup noirci, et les jambes du criminel, quelques portions des bras, le côté droit du corps de la victime en particulier, ne présentent plus que des teintes plates et sombres où la forme se distingue ii peine. Prud’hon, comme tous les peintres de cette époque, employait du bitume dans ses dessous, et cette couleur, si belle, si riche, si utile lorsqu’elle est maniée avec discernement, travaille et se craquelle d’une manière déplorable quand on l’emploie sans précaution, et a été fatale à un grand

LA LÉGENDE DE PSYCHÉ. 3î7

nombre de peintures du commencement de ce siècle. Malgré le mauvais étal où il se trouve, ce tableau a gardé toute sa puissance, non-seulement parce que les grandes dispositions de l’ensemble subsistent, que quelques-uns des morceaux les plus impoitants et les plus excellents sont intacts, mais aussi parce que Prud’hon a mis dans ce noble ouvrage cette intelligence morale, ce sentiment profond qu’il possédait à un si haut degré, et que l’intérêt de la pensée s’unit à la beauté pittoresque, la complète et fait oublier les injures du temps'.

La légende de Psyché a préoccupé Prud’hon pendant sa vie tout entière. Cette allégorie, imaginée par quelque platonicien et popularisée par le roman d’Apulée, représente une jeune fille douée de la beauté du corps et de celle de l’âme, aimée par Cupidon lui-mème , punie de son imprudente curiosité par les souffrances que lui indigo Vénus et par la mort, puis rendue à la vie et à son amant par Jupiter et donnant le jour à la Volupté. Un tel sujet plaisait au peintre, chez qui la tendresse et une sensualité raffinée, délicate, s’unissaient à tant d’élévation. Cette fable ingénieuse, qu’il avait déjà traitée au début de sa carrière, dans les deux importants dessins qu’il fit à

1. Ce tableau a été grave par Roger et par Gelée et lithographié par Marin Lavigne, Moilte et Peronard.

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