‹ Prud'honChapitre 8 sur 11 · I. ASSOMPTIO.N · texte numérisé non relu

I. ASSOMPTIO.N

(Musée du Louvre.)

PRUDIION. 113

plus souffranto et irrilahlo, allrisIcM' et tourmentée à l'idée (le quitter la Sorbonnc (jue l'Etat va reprendre aux artistes, et de se voir peut-être séparée de son maître, entre dans son atelier, — le ^6 mai 1821 qui était un samedi, — et lui demande : « Si vous deveniez vouf, m'épouseriez-vous ? — Jamais! » a répondu brus(juement Prud'hon, surpris dans sa pensée et peut-être aussi de mauvaise humeur à ce moment-là. Constance Mayei- traverse la cour, monte à l'appartement, prend dans un accès de mélancolie furieuse un des rasoirs du peintre, et, arrêtée devant la glace, elle s'en porte deux coups à la gorge, le second si violent que sa tête en fut presque détachée, Prud'hon sortait tranquillement de son atelier et s'en allait à l'Académie, quand il voit des gens assemblés et agités : on s'écarte, on a peur de lui ; saisi d'un pressentiment, il monte, et il trouve la tragique et brutale apparilion de la morte. Il en eut une douleur sans mesui'e, (jue la lassitude précoce de ses soixante-trois ans lui rendait plus insupportable. Son ami, M. de Boisfremont, le recueillit et l'emmena chez lui, au n° 34 de la rue du Rocher, vivre ses derniers mois.

Et voici Prud'hon au travail encore devant la tode commencée de la pauvre disparue. Une famille dans la désolation^ qu'il termina de tout son cœur pour le Salon de 1822 et dont il lit une lithographie. « C'est l'emblème de notre famille », en disait-il. Au mois de décembie 1821, il éciil il sa lille i^niilie, à Lorient, cette phrase immensément doiiloviicuse dont la vérité s'est cristalliséepeuàpeuaucours des événements rendus pires par sa tristesse d'âme : « Lo

110 PHL'DHON.

bonheur n'entre point dans les éléments de ma vie. » El, avec l'ég-oïsme de son âge et de sa souffrance, voulant étendre sa peine à ses enfants, il lui dit aussi : « Je pense bien que tu ne l'oublies pas, celte mère si bonne, et que son souvenir est dans ton cœur. » On ne peut affirmer que Mlle Mayer n'ait pas été maternelle, on sait même qu'elle aida au mariage d'Emilie ; mais, quelques années plus tôt, Pliilopœmen n'en écrivait pas moins à sa sœur une lettre d'une psychologie curieuse, où perce l'animosité contre l'étrangère installée à la maison, et oii il excitait Emilie à toutes les résistances. Le point de vue des enfants n'était pas celui du père, — à cette heure surtout où il s'efforce pieusement dembellir le passé et de le parsemer d'illusions. Avant de mourir, le maître de Cluny, peut-être pour avoir entendu dans le lointain d'un autre siècle sonner les cloches qui chantent de la grande abbatiale déjà tout en ruines, ou même bruire le grelot argentin du petit enfant de chœur de Saint -Marcel, blond, rêveur et souffrant, le maître de Cluny, évoeateur des Muses, s'inquiète de mystères et, porté de plus en plus aux pensées religieuses, il peint ce Christ en croix, qu'il ne finira pas, aux noirs terribles et grandioses, avec les Saintes Femmes perdues dans les désespoirs de la solitude, — le Christ en croix que la maison du Roi a demandé pour la cathédrale de Metz, mais qui restera au Louvre après le Salon posthume de 1824 ; et Metz aura une copie de M. de Boisfremont. Et il peint en grisaille V Ame détachée de la terre, aujourd'hui dans la collection Jahan, dont il fit de très beaux

PBUDHON. 119

dessins, ct^Iui de M. Rouart entre tous les autres, — sa dernière figure qui vole, le dernier signe d'artiste de ses doigts mourants. La jolie fin de livre et la jolie lin d'Iioinme !

Le 3 janvier 1823, il écrivait : « Une douleur au côté gauche, très sensible quand je respire, plus vive encore quand je tousse, est préciséuient venue le premier de l'an me clouer dans ma chambre. Le mal n'est que musculaire, comme par exemple un torticolis. J'espère donc qu'il ne passera pas son quatrième jour. » Le mal s'en alla, puis revint plus mauvais : Prud'hon se vit mourir, et, ayant deux de ses fds auprès de lui, il expira le 16 février en souriant à ses amis. On cite ses dernières paroles, tandis qu'il essayait de serrer encore les doigts de M. de Boisfremont : « Mon Dieu, je te remercie... la main d'un ami fidèle me ferme les yeux. » 11 fut enterré au Pèi'e-Lachaise, tout auprès de la tombe de Mlle Mayer.

C'était une âme d'artiste bien française qui se détachait de la terre de France. D'autres ont eu plus d'cmporicment ou plus d'éclat, nul n'a montré plus de qualités chères à noire nature, plus d'imagination, de tendresse et de grâce. Au point suprême, il est représentatif de notre art français, bien (ju'il n'ait guère eu de maître, car on dit (jue ce fut le bonDevosge à lafin qui subit son influence, cl (ju'il soit resié sans élèves, si l'on en excepte une fenune. Peut-être même doit-on trouver dans cette absence de maître et d'élèves, je ne dis pas la cause, mais du moius la preuve qu'il fut un génie éminemment national. N'ayant pas eu à subir, d'autorité, de ces principes et de ces convenlions d'arl qui

120 PRLDHON.

viennent de partout, il respira le véritable air ambiant et sut retenir de ses veux et de son cœur ce qu'il voyait et ce qu'il sentait, manières détre et de penser qui ne se transmettent point avec des leçons. Rome elle-même ne le modifia pas beaucoup plus quelle n'avait modifié Fragonaid : il fut aussi fort qu'elle, et, y trouvant son bien, il se servit de l'antiquité, comme Cbateaubriand. pour créer de la vie moderne, à une époque où la peinture de l'Ecole se plaisait à des parades, que David faisait magistrales, et la foule de ses élèves, ridicules. Appelé à vivre entre «Icux siècles, il fut riche de la g-ràce de l'un et de la tendresse de l'autre, prenant le flambeau de la course delà main, non de ses maîtres, mais de ses aînés, pour le passer plus tard à des mains plus jeunes. Il est bien, ce dont David s'égayait si fort, le Watteau de son temps : transformez la mentalité de l'époque, et, en pleine tradition nationale, AYattiau sera Prud'hon. Plus près, il succède à La Tour, et aussi à Gi'euze qui! dépasse. Puis, après avoir suivi, il précède, et, sans parlcj" entre dix autres d'un Gérard, d'un Chassériau ou d'un Henner, on éprouve qu'il est vraiment un précurseur, — ce qui est la plus grande façon d'être un moderne, — en voyant peindre Fantin-Latour et les impressionnistes. Cela semble étrange chez un homme qu'on accusait de dédaigner la réalité, mais que vaut une telle accusation quand, au dire des élèves de David, il nous apparaît comme le peintre de l'atmosphère, cette chose subtile et merveilleuse que le nouveau siècle allait découvrir ? Fantin-Latour, plus que tout autre, par ses deux manières très distinctes nous dé-

Page 1