‹ Prud'honChapitre 122 sur 201 · PRUD’HON A LA SORBONNE · texte numérisé non relu

PRUD’HON A LA SORBONNE

Bamey père, Meynier, Pajou, Lordon, Duvivier, Pioland, Norry, Le Sueur, Vandaël, Bonnet, Hittorff, eurent dès cette époque ou plus tard des ateliers et des logements1. Cette faveur, en dehors même de l’intérêt matériel, était une marque de considération, un témoignage public de l’estime dans laquelle on tenait celui qui en était l’objet. L’ambition et l’amourpropre du peintre étaient donc satisfaits, et pourtant le pauvre Prud’hon ne fut jamais plus malheureux qu’à cette époque. Le caractère de sa femme, bien loin de s’adoucir et de se modérer, s’était aigri avec les années. Ses exigences n’avaient plus de bornes, ses violences plus de frein : elle lâchait la bride sans pudeur à ses instincts pervers, et les scandales de sa conduite brisaient l’âme délicate de Prud’hon. La

1 • Depuis François Ier, le Louvre a servi d’habitation à un grand nombre d’artistes plus ou moins célèbres, auxquels l’administration concédait à titre gratuit un appartement et un atelier. Sur ce point, la république n’avait rien changé aux traditions de la monarchie. On ne logeait pas au Louvre des peintres, des sculpteurs et des architectes seulement : les Didot avaient obtenu, comme une récompense pour leurs beaux travaux typographiques, l’autorisation d’y établir leurs presses, ot c'est là qu’ilsi imprimèrent les magnifiques éditions dites du Louvre. Le premier consul, voulant faire restaurer le palais, mit assez brutalement à la porte tout ce monde, que l’on casa tant bien que mal à la Sorbonne, au collège Mazarin, au collège des Grassins, et à l'hotel Vaucanson.

MADAME PRUD’HON

maison était un enfer qu’il ne pouvait ni habiter ni quitter, car s’il le fuyait par moment pour échapper aux querelles de sa femme, il y était bientôt ramené par ses devoirs envers ses enfants. Nous avons sur ce triste sujet les confidences d’un témoin oculaire. « Sa situation, dit Voïart, se serait améliorée si la cause unique et constante de ses chagrins domestiques n’y eut mis obstacle. L’abandon de son ménage et l’oubli des soins maternels obligèrent souvent Prud’hon d’y suppléer lui-même, et ses amis le surprirent maintes fois à son chevalet portant avec complaisance sur chacun de ses genoux les tendres objets de sa sollicitude paternelle. Il tira même parti, au profit de son art, de cette situation ; il composa ces groupes enfantins dont la naïveté si pure a tant contribué à sa réputation.

« Tirons le voile sur ces calamités conjugales, ajoute le biographe, et imitons le silence religieux et stoïque de celui qui les supporta sans se plaindre pendant dix-huit ans. M. Constantin fut le seul de ses amis au sein duquel il déposa ses secrètes douleurs • il passait chez lui toutes ses soirées pour se dérober aux anxiétés de son intérieur. Mais ses chagrins journaliers et continuels, les efforts qu’il faisait pour les supporter altérèrent sa santé et firent éclore

le germe de la maladie qui le conduisit au tombeau.

MADAME P RU D’H O N

Une mélancolie habituelle régnait dans son âme : jamais un sourire n’effleurait ses lèvres. Un sort si pénible lui inspira un tel dégoût de la vie, que plusieurs fois il fut près d’y mettre fin. Ses amis alarmés parvinrent heureusement à le déterminer à une séparation, seul moyen de le sauver de son désespoir. Elle s’exécuta: il vécut alors dans une retraite absolue pendant plusieurs années, se privant de tout pour consacrer ses soins et le fruit de son travail à la pension de sa femme et à l’éducation de ses enfants1. » Cette séparation amiable eut lieu vers le mois d’avril 1803. Mais Prud’hon se leurrait d’une étrange illusion lorsqu’il se croyait débarrassé de sa femme. Mme Prud’hon n’entendait pas lâcher sa victime. Elle retournait sans cesse à la Sorbonne, forçait la porte, faisait au malheureux les scènes les plus violentes, l’accablait des propos les plus outrageants, et, lorsqu’elle ne pouvait le joindre, parcourait les corridors, entrait dans les ateliers des confrères de son mari et se répandait en invectives et en cris. La position n’était plus tenable. Prud’hon, forcé dans ses derniers retranchements, prit une détermination extrême et écrivit au directeur des musées cette lettre navrante : « Monsieur, c’est une peine pour ma délicatesse

Page 1