‹ Prud'honChapitre 125 sur 201 · DUCHESSE DE COURLANDE · texte numérisé non relu

DUCHESSE DE COURLANDE

Paris, II avril 1817.

Les originaux de ces deux lettres appartiennent à M. Laperlier.

MADEMOISELLE MAYER

mais elle rachetait ses irritations passagères par des élans de tendresse et par de complets retours \ Elle avait toutes les séductions, car la violence elle-même a son charme. Aussi le pauvre Prud’hon, sevré pendant si longtemps de toute affection de ce genre, se plongea-t-il tout entier dans un bonheur si nouveau pour lui, et, quoique son affection parût peu au dehors, on vit bien, lorsqu’il perdit cette incomparable amie , quelle place elle tenait dans son existence.

I . Il ne faut pas se le dissimuler, Mlle Mayer, si douce et si égale d’ordinaire, était quelquefois d’une violence extrême. MM. Fillon et de Rochebrune racontent l’anecdote suivante. «... Aux élections de 1818, le parti libéral l’emporta dans les trois collèges électoraux de la Vendée et envoya à la chambre Manuel, Perreau de la Châtaigneraye et Esgonnière, administrateur du département sous la République. Deux ans après, il voulut laisser de sa victoire un souvenir durable. Un comité organisé par M. Marchegay de Lousigny fit frapper une médaille dont chacun des trois députés reçut un exemplaire en or. D’autres en bronze furent distribués à tous les souscripteurs. Quelques-uns en argent, mais en très-petit nombre, furent également offerts aux hommes les plus influents du parti.

« Le dessin de cette médaille fut fait par Mlle Mayer, l’amie de Prud’hon, et donna lieu à une scène caractéristique dont Perreau nous a conservé le récit. Manuel connaissait Prud’hon et avait voulu que cet éminent artiste dessinât les trois profils qui devaient servir de modèles à M. E. Gatteaux. Le premier croquis terminé, la femme d’un autre député, jeune personne très-jolie, fut amenée à l’atelier pour juger de la ressemblance obtenue. Le peintre des

MADEMOISELLE MAYER

On possède quelques lettres échangées par les deux amants dans les rares occasions où ils se trouvèrent séparés. Elles expriment la passion la plus vive, les sentiments les plus élevés, et ne pourraient qu’augmenter l’estime que méritent Prud’hon et Mlle Mayer. Malheureusement je ne puis les publier aujourd’hui. Je me bornerai à donner un billet sans conséquence adressé par Mlle Mayer à Mme Tastu, par lequel on

Grâces , frappé de la beauté singulière de la visiteuse, sollicita la permission de prendre l’esquisse du charmant modèle offert à ses yeux. La séance à peine terminée, Mlle Mayer entre par hasard dans l’atelier vide, aperçoit sur le chevalet l’ébauche encore humide : frémissante, elle croit reconnaître à la délicatesse de la touche, au sentiment de volupté empreint dans le regard, que le pinceau a été conduit avec amour et d’une main émue. Prise aussitôt d’un irrésistible accès de jalousie, elle saisit le portrait, le met en pièces et détériore par mégarde le croquis de la médaille placé à côté. Prud’hon, accouru au bruit, parvint non sans peine, après de longues explications, à faire rentrer le calme dans cette pauvre âme inquiète, atteinte déjà de la déplorable maladie morale qui devait la conduire bientôt à une mort si funeste.

« Mlle Mayer, quelque peu honteuse de l’aventure de la veille, se mettait le jour suivant en devoir de réparer elle-même le mal qu’elle avait fait et de dessiner les trois profils des députés de la Vendée, que Prud’hon retoucha avant de les livrer au graveur. Nous ignorons siGatteaux s’est servi de cette esquisse. » (B. Fillon et O. de Rochebrune, Poitou et Vendée. Études historiques et artistiques, p. 93-94 de l’article Fontenay-le-Comte, mars 1862, in- 4, chez Robuchon.)

MADEMOISELLE MAYER

pourra au moins juger clu ton vif, agréable et affectueux de son esprit.

« Ce 27 janvier 1817 . — Madame et amie, — Vous nous deviez bien légitimement ce bout de lettre en retour de notre pensée souvent tournée vers vous. Depuis votre départ nous voyagions avec vous, et la peine d’esprit que Ton ressent loin des objets qui nous intéressent balance en quelque sorte la fatigue de nos amis voyageurs.

u Nous avons su quelques jours avant votre lettre tous les détails de la réception que l’on vous a faite à votre arrivée. Votre cher papa s’est complu dans ce récit, qui le comblait de joie et qui faisait également la nôtre; nos cœurs s’épanouissaient en nous reportant au bonheur que vous deviez ressentir de vous voir entourée d’une famille pleine d’affabilité et de grâces. Nous en avons jugé par ces gracieuses surprises ménagées avec une attention si délicate dans ces premiers moments. Nous ne doutons pas un instant de tout ce qu’ils auront en retour de votre part, la nature vous ayant prodigué tant de qualités aimables. Les vœux de nos cœurs étaient bien en harmonie pour votre bonheur; aussi voire cher Tastu, qui en est le type, partage-t-il avec vous tous les sentiments d’attachement que nous vous portons.

MADEMOISELLE MAYER

a A l’égard de vos deux portraits, je me persuade bien que vous pouvez les désirer, et surtout celui de la charmante mère; patience, que le beau temps revienne, et vous ne tarderez pas à en jouir.

« Conservez-nous, madame et bonne amie, ainsi que le cher mari, d’affectueux souvenirs; tels qu’ils soient, ils ne peuvent qu’égaler ceux qu’il nous est doux d’éprouver pour l’un et l’autre. — Vos amis de cœur,

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