‹ Prud'honChapitre 128 sur 201 · Voïart, Notice , etc., p · texte numérisé non relu

Voïart, Notice , etc., p

peintures décoratives.

tir ses malheurs. La figure est un peu perdue dans ce grand paysage, l’exécution manque de force et de relief, mais la pose est d’une grâce parfaite et d’une extrême distinction1. Il existe aussi plusieurs projets pour des portraits des sœurs de Napoléon. Enfin tout prouve que, sans avoir de titre officiel , Prud’hon étail le peintre préféré. Il fit à la même époque, en 1805 et en 1807, deux décorations de circonstance, l’une pour le sacre de Napoléon, l’autre pour les fêtes que la Ville ordonna à l’occasion de la paix de Tilsitt, dont nous possédons les programmes écrits de sa main.

u Mon ami, — Les quatre figures, deux Minerve et deux Mercure représentant les Sciences, les Arts, l’Industrie et le Commerce, sont commandées dans les proportions de 34 ou 36 pouces. Il est encore temps de choisir l’une ou l’autre mesure. Veuillez me dire celle qui vous convient positivement. On s’occupe avec activité de celles en peinture et des emblèmes peints de bronze. Le transparent se fera de suite, et le tout sera prêt au moment où on voudra les placer.

1 . Cet ouvrage a été gravé par Blanchard fils. — M. de Boisfremont fils possédait plusieurs dessins et croquis pour ce portrait ainsi que pour celui de la reine Ilortense.

— Je salue affectueusement il mio buon pcidrone ; sono il servo suo.

« Prud’hon plre. »

« Ce 1 1 brumaire an XIII1.

(( Note d’un transparent exécuté pour 1 hôtel de ville de Paris, département de la Seine.

a Le chiffre Napoléon, resplendissant de lumière, s’arrête au signe de la Vierge; il est précédé de la Victoire au signe du Lion, et de la Paix dans celui de la Balance, avec cette inscription :

« Jam redit et virgo, redeunt saturnia régna.

« Transparent de dix pieds de haut sur neuf de large ; figures de huit pieds et demi de proportion, peintes sur une toile préparée à fencaustique.

u Invention, dessin, exécution. . . . 1000 fr.

« Prud’hon, peintre, à la Sorbonne2. »

Cependant des ouvrages plus importants et plus dignes de son talent préoccupaient Prud’hon. Nous

1. «A monsieur, monsieur Molinos, architecte du département de la Seine, rue Saint-Florentin, vis-à-vis l’égout, à Paris. » — Cette lettre a été donnée par M. Marciile à M. Ochier.

2. Cette pièce dont l’original appartient à M. Chasles porte en tète écrit à l’encre rouge : « N° 19. Arrêté du 16 août 1807. » — Nous n’avons pu retrouver aucune trace du premier de ces ou-

NÉMÉSIS

savons d’une manière précise que les premiers projets pour la Justice et la Vengeance divines poursuivant le Crime, qui ne fut exposé qu’en 1808, datent de 1801. Ce sujet s’était emparé de lui. Il le tourne et le retourne dans tous les sens avant d’en venir au motif qu’il adopte finalement, et il est du plus grand intérêt de suivre, au moyen des pièces qui nous ont été conservées, les transformations et les hésitations de sa pensée. C’est dans un dîner chez Frochot, préfet de la Seine, qui était resté en très-intimes relations avec Prud’hon, que lui vint la première idée de cette composition. On parlait d’un tableau destiné à la salle des assises du Palais-de-J ustice que la ville de Paris avait l’intention de faire exécuter. On cherchait un sujet, et chacun disait son mot. Le préfet proposa ce vers d’Horace :

Raro antecedentem scelestum

Dcseruit pœna...

L’imagination de Prud’hon s’enflamme aussitôt. Il se lève de table, court s’enfermer dans le cabinet de M. Frochot, prend une plume et trace à grands traits un croquis qui enthousiasme tout le monde.

vrages. Quant au second, il existe un dessin qui a été vendu en 1869 et une esquisse qui a fait partie de la collection de M. Marcille père et appartient aujourd’hui au musée de la ville de Paris, à l’hôtel Carnavalet.

NÉMÉSIS

Rentré chez lui, il reprit son projet, le développa, le mûrit, et, à quelques jours de là, encore tout ému et vibrant, voyant non-seulement son tableau, mais l’effet qu’il devait produire, il écrivit au préfet une lettre officielle, sorte de soumission où il explique en détail ses intentions.

a 10 floréal an XIII ( 180ù). — Aperçu du tableau destiné pour la salle du tribunal criminel au Palaisde-Justice.

(( Trouver un sujet qui soit en rapport avec la destination d’une salle de justice criminelle et les fonctions des magistrats qui doivent y siéger ; présenter à la fois des victimes, des juges et des coupables ; rendre ces objets avec cette énergie d’expression qui donne à l’âme une commotion forte et y laisse une trace profonde, serait, si je ne me trompe, atteindre le but que l’on se propose dans l’exécution du tableau qui doit être placé dans cette salle.

a Plein de cette idée, mais peu satisfait de tout ce que l’ histoire nous donne sur cette matière qui ne consisterait d’ailleurs que dans des faits usés ou obscurs, je m’arrête à la nature de la chose même qui, remplissant en tout point les convenances, fournit le tableau le plus énergique : il est de tous les temps, appartient à tous les peuples, s’annonce et

NÉMÉSIS

s explique de lui-même et présente en même lemps la cause et son eiïet.

« Figurez-vous la vengeance publique, Némésis à l’aile de vautour, chargée de la poursuite des coupables, traînant au pied du tribunal de la Justice le Crime et la Scélératesse. La Justice, armée du glaive, entourée de la Force, la Prudence et la Modération, prononce l’arrêt foudroyant qui les frappe de mort. La victime ensanglantée du crime, le poignard dan? le sein, gisant sans mouvement sur les marches du tribunal même, est sous les yeux de l’homicide : il est saisi de crainte et frissonne d’horreur!... Ajoutez pour sentir l’effet de ce tableau terrible, la présence des juges, l’arrivée des coupables, l’éloquence mâle des orateurs, les émotions diverses peintes sur les visages d une assemblée nombreuse, et vous avouerez qu’il serait difficile à l’imagination de n’être pas vivement frappée d’un tel ensemble.

« Ce tableau, composé de huit figures, de la largeur de dix pieds sur huit de hauteur, destiné pour la salle principale du tribunal criminel, serait du prix de quinze mille francs. Il serait payé par tiers de cinq mille francs chaque, à trois époques différentes : la première, à la présentation de l’esquisse ; la seconde, lorsque le tableau serait ébauché ; la troisième, lorsqu’il serait entièrement terminé.

NÉMÉSIS

uJe me charge de le finir clans l’espace de dix mois à dater du jour de la présentation de l’esquisse.

u Dans l’emplacement de la salle du bas qui est de la hauteur de huit pieds sur six de largeur, on pourrait y mettre un fait historique ou autre, analogue à la justice criminelle et subordonné au sujet du haut.

u Le sujet arrêté, on en déterminerait le prix, et il serait exécuté de suite aux mêmes clauses que le précédent.

« Pour ce qui me regarde personnellement, vous devez croire que l’amour de l’art et le désir de me distinguer ne me feront rien négliger de ce qui pourra contribuer à sa perfection et le rendre digne de l’autorité qui m’en a chargé.

a Prud’iion ptrel. »

Nous possédons deux admirables dessins du projet que Prucl’hon développe dans cette lettre, qui appartiennent au musée du Louvre et à M. Camille Marcille. A l’exception de quelques variantes de peu d’importance, la partie droite est identique dans les deux compositions. Thémis, assise sur un siège élevé de plusieurs marches, tenant le glaive dressé de la main droite, et de la gauche les balances posées sur

1. L’original de cette lettre appartient à M. Ludoxe Marcille.

NÉMÉSIS

son genou, est entourée de trois figures debout, qui représentent la Force appuyée à une colonne, la Prudence, avec un miroir pour attribut, et la Modération tenant un frein. Une femme, qui vient d’être mortellement frappée, est couchée au pied du tribunal, le haut du corps appuyé en biais sur les premières marches, les jambes repliées posant sur le sol ; sa gorge est découverte, sa tète est penchée sur l’épaule ; un enfant mort gît en travers sous son bras gauche. Dans le dessin que possède le musée du Louvre1, la tête de l’enfant se voit plus complètement que dans celui de M. Camille Marcille, les bras de la Modération sont aussi plus largement croisés et ramenés plus haut sur le corps ; on remarque encore quelques changements dans la position des pieds de la femme assassinée, mais c’est tout. Les modifications apportées à la partie gauche de la composition sont beaucoup plus considérables. Dans le dessin du Louvre , Némésis,' vue de profil, le corps penché en avant comme si elle courait, amène devant le tribunal le Crime et la Scélératesse qu’elle tient par les cheveux. On n’aperçoit que la tête du Crime, dont le corps esl caché par celui de la déesse. Sur le devant, la Scélé-

1. Ce dessin a été donné par Prud’hon à son ami Constantin. Son fils en fit présent à M. Ledru-Rollin. Il fut acheté en 1851 par le Musée du Louvre, pour la somme de 3,500 fr.

NÉMÉSIS

ratesse, figure du plus beau caractère, s’est accroupie pour mieux résister, jette en avant ses deux mains épouvantées et se débat avec une pantomime terrible. Tout ce groupe est plein de vie, de mouvement et de style. Dans le dessin de M. Marcille, Némésis, ses ailes de vautour relevées, la tête de profil, le buste à demi nu, de face, tient de la main droite le criminel qu’elle montre de la main gauche et d’un geste superbe à la Justice. Lui, les deux bras roidis dans sa draperie, les jambes écartées et tendues en arrière, s'efforce d’échapper à la main de fer qui l’étreint. Une figure pensive (le Repentir peut-être) marche derrière ce groupe1. Prud’hon n’executa aucun de ces projets. Il est probable que les quatre figures de droite qui forment bas-relief ne le satisfaisaient pas complètement. Il est certain que ce morceau est trop symétrique, d’un mauvais aspect pittoresque, qu’il se relie mal avec le reste de la composition et que l’ensemble manque de cohésion et

4.M.C. Marcille possède un seconddessin, variante intéressante de celui du Louvre, qui a été publié dans la Gazette des Beaux- Arts (1er avril 1870 ). Némésis, vue de profil comme dans ce dernier, tient de la main gauche une femme debout qui personnifie la Scélératesse, et de la droite un personnage représentant le Crime et à peu près identique à cette figure dans le grand dessin du môme amateur.

d’unité; mais ces ouvrages n’en sont pas moins au nombre des plus belles conceptions de l’artiste. La femme couchée avec l’enfant est admirable, et, dans le genre sévère, Prud’hon n’a rien fait de plus original, de plus saisissant, de plus puissant que cette Némésis vengeresse amenant les coupables devant le tribunal de la Justice impassible.

A quelques mois de là, Prud’hon avait conçu un projet plus dramatique, plus saisissant, plus parlant pour ainsi dire, qui convenait mieux que les premiers au local que le tableau devait occuper et qui répondait plus exactement au programme que Frochot lui avait tracé. 11 le décrit dans une lettre adressée, comme la précédente, au préfet de la Seine.

a Précis du tableau destiné pour la grande salle du tribunal criminel au palais de justice.

« La Justice divine poursuit constamment le Grime ; il ne lui échappe jamais.

(( Couvert des voiles de la nuit, dans un lieu écarté et sauvage, le Grime cupide égorge une victime, s’empare de son or et regarde encore si un reste de vie ne servirait pas à déceler son forfait. L’insensé! il ne voit pas que Némésis, cette agente terrible de la justice, comme un vautour fondant sur sa proie, le poursuit, va l’atteindre et le livrer à son inflexible

compagne. Tel est le sujet du tableau qui doit être placé dans la salle du tribunal criminel du département de la Seine.

« Ce tableau, de huit pieds en hauteur sur dix de largeur, serait du prix de quinze mille francs.

« II serait payé par tiers de cinq mille francs, à trois époques différentes : la première, à la présentation de l’esquisse; la seconde, lorsque le tableau serait ébauché, et la troisième, lorsqu’il serait entiè-

rement terminé.

« Je me charge de finir dans l’espace de dix mois, à dater du jour où je recevrai l’arrêté du préfet qui décide irrévocablement de son exécution.

a Tous mes efforts seront employés dans ce tableau à répondre aux intentions du Conseiller d’Etat, préfet de la Seine, et à le rendre, par son énergie, digne du local qu’il doit occuper.

a Prud’iion, plre.

« Musée des artistes, ci-devant Sorbonne.

« Paris, ce 5 messidor an xiii1. »

La commande fut enfin donnée à Prud’hon ; mais soit qu’elle ait tardé, soit que le peintre n’ait pas rempli à la lettre ses engagements, ce bel ouvrage ne fut terminé que trois ans plus tard. Il parut au

1. « A Monsieur le Conseiller d’État, préfet de la Seine. » — L’original de cette lettre appartient à M. Feuillet de Conches.

Page 1